mardi 13 mars 2012
Almost every Briton alive has been prouder these last days because a message from a tent has shown him how the breed lives on; but it seems almost time to remind him  of that more practical Englishman who said of a friend in need, "I am sorry for him £ 5; how much are you sorry?"

Extrait d'une lettre que J.M. Barrie envoya à la presse (à noter l'usage du mot "Briton" plus vaste que le mot "Englishman"...) après la mort de son ami Scott, afin de lever des fonds en faveur de sa famille désormais privée de ressources. 


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En 1913, Hodder and Stoughton, l'éditeur de Barrie, publia un charmant petit livre, destiné aux enfants, et dédié à Peter Scott* (le fils de l'explorateur) ; il portait pour titre Like English Gentlemen et, fait notable, était dépourvu de tout nom d'auteur. Bien évidemment, je possède ce livre.
Le titre fait référence aux mots prononcés par Wendy, alors que Hook menace de faire passer ses frères sur la planche. 

Our sons will die like English gentlemen

Nul doute que l'explorateur Scott mourut ainsi. Avec toute la noblesse ou force d'âme qui échoit aux grands hommes. On ne naît pas héros. C'est la mort qui fait d'un homme un héros. Ou, parfois, les circonstances. Mais il n'existe pas d'autres héros, en pleine connaissance de cause, en pleine conscience. La mort crée la légende ou la parachève, ce qui revient au même.
En ce qui me concerne, je suis dubitative : si le texte comporte certains passages qui sont proches de l'humour ou de l'esprit de Barrie (il y a imitation en tout cas), il manque indéniablement la patte un peu sournoise de Jamie, à savoir cet aspect légèrement tortueux de la phrase qui procède par détours, qui avance en diagonale. Je peux me tromper, bien sûr. Barrie aurait pu falsifier son propre style. 
Quoi qu'il en soit, le texte est charmant et est écrit à la gloire du Capitaine Robert Falcon Scott  qui trouva la mort (son destin) dans l'Antarctique –, afin de récolter des fonds pour sa femme et son fils qui lui survivaient. Barrie était d'ailleurs le parrain du jeune Peter. 
Tout le monde connaît l'histoire de cette fameuse lettre que Scott écrivit à Barrie, dans sa tente, sa dernière lettre dans laquelle il demandait au célèbre écrivain de prendre soin de son épouse et de son fils après sa mort – qu'il savait inéluctable. Il lui disait aussi regretter la froide distance qui s'était installée entre eux et l'assurait que, jamais, il n'avait cessé de le respecter et de le considérer comme son ami.  Il lui écrivit même ces mots si émouvants : "De toute mon existence, je n'ai jamais rencontré un homme que j'ai autant admiré et aimé que vous, mais je n'ai jamais pu vous montrer ce que votre amitié représentait pour moi, car vous aviez beaucoup à donner et moi rien du tout..."
Jamie conserva longtemps cette lettre dans sa poche pour des raisons que j'évoquerai peut-être un jour... 
Barrie aimait terriblement les explorateurs, les voyageurs (Paul du Chaillu, Joseph Thomson...). Rien d'étonnant à cela : l'aventure est le combustible de l'imagination. Scott fut l'un de ses amis aventuriers. Tous les deux comparaient les mérites de leurs destins respectifs, celui de l'écrivain et celui de l'aventurier, l'un enviant l'autre d'être ce qu'il était. Écrire est aussi une aventure, mais une aventure invisible, intérieure. Tout aussi périlleuse, pourtant. 
J'ai toujours rêvé des aventuriers, moi qui suis si casanière... 

J'ai été contactée, il y a quelques semaines, par Richard White, qui est le coauteur d'une pièce qui sera donnée dans quelques jours à Londres. 
Il est très rare que j'évoque une oeuvre dont je ne sais encore rien de très précis, mais un bon pressentiment s'est emparé de moi. Tant et si bien que, même si je n'avais pas prévu de me rendre à Londres avant les derniers souffles du printemps, je ne manquerais pour rien au monde l'occasion d'assister à l'une des représentations de cette pièce, dont j'attends beaucoup ; je vous en donnerai des nouvelles à mon retour. 


Pour l'heure, je dépose ici les affichettes de la pièce, ainsi qu'une présentation. 








[Cliquez sur les images pour les agrandir dans une nouvelle fenêtre]


L'histoire d'une amitié inattendue... 

Évoquer la glace, c'est évoquer la mort...

Dimanche 18 mars à 19h30 / Dimanche 25 mars à 15h et 19h30
Pour réserver votre place, veuillez cliquer ici.  

Scott, le héros de l’Antarctique, et J.M. Barrie, le père de Peter Pan, étaient des hommes célèbres à leur époque, mais peu de gens savent qu'ils étaient également de proches amis. De récentes recherches ont révélé certains faits : on sait désormais ce qui les rapprocha, pourquoi ils furent fascinés l'un par l'autre ; on connaît les rêves et les chagrins qu'ils partagèrent, les raisons pour lesquelles l'un rêvait du destin de l'autre et ce qui – tragédie ! – les éloigna l'un de l'autre, et ce, avant le départ de Scott pour sa dernière expédition...

Pourquoi Barrie tourna-t-il le dos à son ami et ne le revit-il jamais ? Pourquoi Scott devint-il un héros, bien qu'il n'arrivât pas le premier au Pôle Sud (il fut battu dans cette course au Pôle par Roald Amundsen) ? The Mythmakers (littéralement, "les créateurs de mythes" – excellente définition de Barrie aussi bien que de Scott...) est l'histoire intime de deux hommes publics dont les existences exercent autant d'attrait sur les esprits d'aujourd'hui que sur ceux d'il y a 100 ans. 

***
Tout a commencé en Écosse. 
Le glen Prosen (peut-il y avoir meilleur endroit sur terre ?) fut le cadre dans lequel cette histoire prit forme, à la fin d'une représentation de Farewell Miss Julie Logan – une adaptation écrite par Rosie MacLennan Craig, à partir de la dernière histoire de Barrie –, donnée devant un petit comité. L'idée d'une autre pièce vint alors, celle qui narrerait les relations du Capitaine Scott et de l'illustre Barrie. Il fallut deux ans d'efforts afin que la pièce vît le jour. Elle aurait dû être créée pour les 150 ans de Barrie, à Kirriemuir ; elle le sera, finalement, pour les 100 ans de la mort de Scott... 


          Vous pouvez également en apprendre davantage sur le Capitaine Scott en lisant les pages suivantes : celle-ci et celle-là.

Et je vous recommande la lecture de ce livre-ci :

Et surtout de celui-ci, 

car il contient une introduction / notice biographique de Scott écrite par Barrie, où il évoque leur rencontre et leur amitié. Ils se sont rencontrés peu après la première expédition de Scott dans l'Antarctique. Ils ont passé toute une nuit à se raccompagner l'un l'autre à leurs domiciles respectifs, parlant jusqu'aux premières lueurs de l'aube... 

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*J'avais fait la connaissance de son demi-frère il y a quelques années... Merveilleux souvenir (les gants mauves). 


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Je reviens ici, en coup de vent, à cause du billet qui suivra celui-ci, tout à l'heure ; mais je m'installe durablement là-bas. Symboliquement. 
Ici, Barrie guide ma main ; là-bas, ce sont d'autres bons génies.


L'hiver fut impoli. Un véritable goujat, crotté des pieds à la figure. 
Il y eut beaucoup de travail et peu de santé. 
Tonalité mineure. 
Pleine nuit sans gué. 
Éclats de joie mordorés, ici et là, pourtant, souvent. 
J'aime mon travail, car personne ne me l'a imposé, et parce qu'il n'est soumis à aucune contrainte, pas même celle de devoir m'y plier pour gagner le pain quotidien. Je ne travaille pas ; j'aime et je sillonne. Je vis l'extrême luxe de ne faire que ce que je choisis. Je ressens l'exigence de bien choisir. Je ressens l'anxiété qui accompagne à la fois ce refus et cette probabilité de l'erreur. Mon travail me comble lorsqu'il est achevé, mais se révèle peu valorisant la plupart du temps puisqu'il me confronte à mes limites presque à chaque instant – en tout cas, lorsque je sors de l'ivresse qu'il me faut éprouver pour le faire. Je dois m'aveugler pour écrire, traduire, imaginer... On ne peut pas tricher, lorsque l'on est en permanence face à soi-même, sans autre intermédiaire qu'une vilaine conscience de ses défauts et de ses lacunes, lorsque l'on a pour maîtresse une exigence impossible à satisfaire, même si l'on valait cent fois mieux que ce que l'on vaut effectivement. Ce sillon que je trace et retrace est une figure simple, une ligne ; une artère qu'il ne faut pas couper ; ce travail ne laisse encore rien voir, mais il est pourtant comme ces visages que l'on finit par trouver beau à force d'ingratitude. On apprend, un jour, à les regarder autrement. 
C'est le travail du coureur de fond, celui auquel on se donne aveuglément, en sachant que l'on n'en savourera les fruits que bien plus tard, si fruits il y a. De tout son coeur, cependant, il faut aimer ce labeur dont la seule récompense immédiate est la joie pure et chaleureuse du travail bien fait (selon ses possibilités de l'instant), la satisfaction de savoir que, simplement, l'on  fit de son mieux et , surtout, que l'on fit oeuvre utile pour un but que l'on est le seul à connaître.
Ma patience fut néanmoins mise à rude épreuve pendant tout un long hiver. 
Cela dit, je devrais publier un ou deux livres barriens cette année. Et je m'engage dans un autre amour, celui du théâtre.
Tout cela ressemble à l'attente amoureuse, à la délicieuse promesse d'un retour et d'une délivrance.
L'hiver fut trop long, n'est-ce pas ? 
J'aime l'hiver qui précède Noël. J'aime la saison des prémices, voilà tout. 
Je hais l'hiver qui s'éternise, cet hiver bégayant de silence qui me fait le même effet que la neige sale qui colle des jours durant aux semelles. Je n'aime que les aubes, même l'aube du dernier jour, mais pas les dernières heures de ce dernier jour. Il en va de même pour tout dans mon existence. 
Je sors d'un hiver valétudinaire. D'un épuisement réel. Physique, pas moral. Je n'ai que mépris pour ceux qui s'adonnent aux funestes plaisirs de la déprime. Il y a très peu de raisons nobles d'être affecté dans une vie : la mort et la maladie. Le reste contient assez d'espoirs de guérison pour rendre injuste toute tentation de céder au découragement et à l'angoisse.
Je suis donc revenue de certaines impressions favorables ; il m'a fallu du temps pour accepter la réalité ; je m'étais enlisée dans certaines déceptions humaines – pas surprenantes ni évitables ; des déceptions bénéfiques, somme toute. Il faut s'alléger. Rien de vraiment regrettable, dans le fond. Sauf le manque de classe, qui est le péché capital. Il faut résister au manque de classe provoqué par ceux qui n'en ont jamais eu, qui font manteau épais de leurs litanies. Cela vire au mantra. C'est lassant. Je n'aime pas la répétition.
Ceux qui vous aiment vraiment et ceux que l'on aime vraiment ne sont guère plus nombreux que les quatre points de la boussole. Les autres ne résistent pas à toutes les épreuves que, consciemment ou inconsciemment, ils nous infligent. Le tri se fait de lui-même. Il suffit d'attendre sagement le moment où l'on pourrait avoir besoin de l'autre pour se retrouver seul.
Je ne prétends pas valoir mieux que d'autres ; mais, moi, je ne (me) mens pas. C'est probablement mon tort. J'ai la faiblesse de penser que c'est ma grande force. Je n'attends rien des autres, je ne compte pas sur eux, donc je peux mettre en danger n'importe quelle relation. J'aime la gratuité. 
Ma patience fut mise à rude épreuve dans divers domaines. 
Et puis le printemps a fini par poindre ; et, enfin, je redeviens moi-même : une exaltée, brandissant mon bonheur comme un défi jeté à la face des dieux. 
Il faut tout de même prendre garde à cette catégorie de personnes que je nomme les "Éteigneurs d'âme". 
Folie et sincérité sont les deux qualités qui gouvernent tout le reste dans l'âme humaine, la race d'âme à laquelle je suis sensible. Tout ce qui n'est pas dominé par la folie et la sincérité n'est que mauvaise foi. Et la mauvaise foi engendre l'insatisfaction chronique de celui qui la cultive. Je ne supporte plus cela chez les autres, à présent que l'hiver est passé. Je ne supporte plus ceux qui ne sont pas amoureux de leur existence, ceux qui, gâtés et pourris jusqu'à la moelle, se plaignent sans cesse. Des autres, d'eux-mêmes. De tout. 
S'ils sont des ratés, c'est bien leur choix et leur entière faute. Mais ils ne vont même pas au bout de l'échec. Ils se parent de mauvaise foi comme de vertu.
Je n'aime pas les demi-mesures.
Tout ou rien. 
Et je fais l'économie de ce qui gît entre. 


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Illustration sonore des lignes qui précèdent... Un très beau duo de Nana Mouskouri et d'Alain Delon que j'aime passionnément – autant l'homme que l'acteur. La chanson est extraite du dernier album, très réussi,  de Nana. Cette femme appartient à une époque où la variété pouvait encore avoir la grâce et la beauté de son innocence, d'une certaine innocence... 
C'est bel et bien fini. Nana n'est plus que l'écho merveilleux de quelque chose qui est déjà mort. Hélas !

Impossible de ne pas penser à l'indépassable version originale, celle de Léo Ferré – qui cabotine un peu, mais demeure génial. 
Aucun risque que notre époque toujours davantage médiocre, à la dangereuse bêtise et à la mauvaise foi éhontée fasse encore éclore de tels artistes... 
Notre civilisation est morte. (Eh, oui, je n'ai pas peur du mot "civilisation", ni même du mot "race" d'ailleurs... Ceux qui ont peur des mots méritent qu'on les fasse taire.)


jeudi 12 janvier 2012
Belphegor, l'étonnante revue internationale, a enfin publié, parmi d'autres articles que je n'ai pas encore eu le temps de véritablement lire, deux de mes contributions (dont une traduction d'un texte inédit de Barrie en français, Hook à Eton), rédigées l'an dernier, juste après la naissance de mon enfant. Cette traduction et ce petit essai en forme de commentaire de ce merveilleux texte de Barrie ont une saveur particulière pour moi. Je les ai écrits auprès du berceau de mon enfant endormi, pendant ces jours d'hiver où nous faisions connaissance, où nous nous découvrions... Jamais je n'oublierai ces heures-là et ces deux textes témoignent probablement, en creux, de cette émotion. 
Vous pouvez les lire ici et .  
L'illustration du sommaire de la revue est un collage de ma très précieuse amie, Virginia Ledoux, dont je ne parle que très peu ici, car je l'aime bien trop pour la partager avec vous... En un mot, elle est le talent et la modestie incarnés, et une amie rêvée depuis plusieurs années. Ce collage sur toile vit désormais dans mon musée Barrie et je le reproduis ici, parce que j'estime que l'illustration de la revue est trop petite pour lui rendre hommage. 


Virginia a créé ce collage avec la douce fulgurance que je lui connais depuis le premier jour, après lecture de ma double contribution. Je ne pouvais espérer plus belle expression barrienne de mes pensées. Lorsque ma biographie de Barrie paraîtra, j'espère avoir la chance que l'une de ses oeuvres en orne la couverture (si j'en suis digne). 

Un  des articles de la revue me cite en mauvaise part, je me permets donc de répondre ici, en reproduisant la lettre que j'ai adressée à son auteur, François Fièvre – qui devrait peut-être prendre un peu de paracétamol afin de calmer ses ardeurs...

Cher Monsieur,
Je viens de parcourir votre article. Je prends la liberté de vous écrire ce courriel, puisque votre adresse figure dans le message commun que nous avons reçu ce matin.
Puisque vous me citez publiquement, vous m'autoriserez certainement à vous répondre, sinon à vous contredire, sur mes sites barriens... En effet, j'ai l'intention de vous répondre, au moins quant aux deux points "litigieux" qui suivent.
Vous écrivez : "(...) rien ne semble montrer que celui-ci ait vu les aquarelles de Rackham pour Rip Van Winkle, contrairement à ce que moi ou Céline-Albin Faivre (« Le péan de Pan », in James Matthew Barrie, Peter Pan dans les Jardins de Kensington, trad. Céline-Albin Faivre, Rennes, Terre de Brume, 2010, p. 10) avons pu noter sur le sujet, ni a fortiori que ce soit lui qui ait eu l’initiative de cette collaboration."  Vous auriez pu très simplement me demander d'où je tirais cette information ou conclusion, au lieu de présupposer que, comme vous, j'écrivais sans réelle preuve ou raison, et donc sans sérieux !!!
De même, je crains que vous n'ayez pas tout à fait compris mon propos, dans ma préface à Peter Pan dans les Jardins de Kensington, concernant le rapport que j'établis entre les Jardins et Never Never Never Land et leur "irréalité". Cette préface est une préface destinée au grand public et non pas à mes collègues docteurs en philosophie ; mais, si vous tenez à ce que j'en appelle à une étude ontologique des lieux barriens, j'y consentirai volontiers...
Très cordialement,
Céline-Albin Faivre


L'une des preuves que Barrie a vu l'exposition et a donné son impulsion au projet d'illustration de Peter Pan dans les Jardins de Kensington se situe dans au moins une des lettres d'Edward Verrall Lucas à Rackham... Je laisse à M. Fièvre le soin de la trouver lui-même, mais je la tiens à la disposition de mes lecteurs !

De plus, lorsque j'écris que les Jardins de Kensington ne sont pas plus "réels" ou familiers au lecteur (quand bien même il serait londonien et élirait domicile dans lesdits Jardins) que Never Never Never Land (ce que semble me reprocher l'auteur, quand moi je me féliciterais plutôt de ne pas me trouver en accord avec lui) je veux signifier par là que, pour tout créateur, pour tout poète, rien n'est réel, dès lors que le regard de l'artiste se pose en un lieu, sur un être ou un objet, quand bien même ceux-ci auraient une correspondance objectivement réelle, une existence prosaïque, dans le monde extérieur. L'artiste travestit jusqu'à la moindre once de réel, par son seul regard. Il en est conscient et inconscient, car tout artiste est double. L'artiste ne vit pas à l'extérieur, dans notre monde, mais toujours comme si son for intérieur lui servait de peau, d'une peau retournée, pour vivre dans le monde extérieur... C'est pourquoi, dans un autre registre, il n'existe pas de biographie possible, encore moins d'autobiographie, lorsque l'écrivain écrit en artiste. Ce principe de distorsion du réel est inévitable. Les Jardins de Kensington ne sont pas plus réels que Never Never Never Land, je le répète, et ils le sont, paradoxalement, encore moins que le Pays du Jamais, qui nous est immédiatement intime si nous ne nous prenons pas au sérieux au point d'oublier que nous ne sommes que des humains, toujours défaits, en quête d'une âme... Mais les Jardins de Kensington semblent plus réels ou "habitables" au lecteur du commun, par définition insensible au latent, et le danger est là... Le lecteur ordinaire ne voit pas... et le lecteur enchanté, lui, ne voit déjà que trop, tout comme l'artiste... Il ferme alors les yeux. Barrie écrit pour l'aveugle et pour celui qui a les yeux brûlés d'avoir trop vu. 
Et lorsque M. Fièvre me reproche d'avoir écrit ceci : "Il ne s’agit pas ici d’habiter dans les jardins (personne n’y habite d’ailleurs, si ce n’est Peter et les fées), ni même de les imaginer, mais bien de les voir, justement pour que puisse s’opérer la conversion du regard (l’« enchantement ») qui fait advenir la merveille à la lisière de la réalité quotidienne  : modalité du merveilleux bien différente de celle à l’oeuvre dans Peter and Wendy", il semble ne pas comprendre que celui qui peut habiter est, bien entendu, le lecteur... et que je ne suis pas stupide au point de laisser entendre que l'on puisse y habiter littéralement ; on habite toujours en poète, comme je l'écrivais ici, et le lecteur n'habite que son songe, celui provoqué par un réel vu au travers d'un double regard artiste, celui de Barrie et celui de Rackham...
Quant au jeu de Barrie avec le lecteur, je n'ose répondre... 
Je n'ai, de toute façon, guère de leçons d'ontologie à recevoir et, si je ne craignais d'abuser d'armes de destruction massive, je ferais appel à Sartre, Platon ou Heidegger, afin qu'ils me rendent raison, mais cela ne vaut vraiment pas le temps gâché... 

Je vous propose une version pdf, plus aisée à lire, de mes deux contributions sur mon site Barrie.
Et, d'ores et déjà, je joins une notice biographique de votre servante, puisque Belphegor m'a tout simplement oubliée dans la liste des auteurs ! 

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Ce billet en forme d'annonce est l'occasion pour moi de vous informer aussi que l'un de mes "essais", écrit en anglais, cette fois-ci, paraîtra prochainement dans un livre publié par l'éditeur  Cambridge Scholars Publishing. Ce livre est né du colloque qui a eu lieu à Madrid l'an passé, où je devais me rendre. Je n'ai malheureusement pas pu y participer, car mon enfant était malade, mais mon texte a tout de même été retenu. 



Je vous en livre le titre et le résumé (j'ai fait semblant d'être sérieuse et de me plier aux règles de la bienséance universitaire, pour une fois, chose que j'exècre – j'ai horreur des listes d'articles et des C.V. bien polis) : 

The legacy of the phantoms, or death as a ghost-writer in Peter and Wendy

Abstract:

For each human being, reality is nothing but memory. Our identity is also created by our memory, which is a mirror for each one of us. Winnicott wrote that our first mirror is our mother’s face; a mother is also the memory of, and the witness to, the first years of her child, because we all experience childhood amnesia. As Barrie revealed it in Margaret Ogilvy, her mother literally didn’t look at him, so he had to write fictional memories, and, finally, his fiction became and replaced his life. Peter Pan is one of these fictions. Peter Pan’s shadow is the symbol of the absent reflection of his Self in his mother’s face. If you don’t have a shadow firmly stuck to you, you are probably a ghost. But Peter Pan is a ghost of one kind. And more than a ghost, he is a sort of phantom, as Abraham and Torok define them in their book, The Shell and the Kernel

Et je joins un extrait, en avant-première : 


I remember an old couple. This old couple who haunt my memory were at the last chapter of their life. They lived the life of millions of people satisfied with the same simple pleasures and frightened by the same injuries: abandonment, failure and death. Only one thing set them apart from others: a terrible lack, an unbearable absence, which had almost imperceptibly hollowed out each day of this shared and closed life: a child. The shadow of that child, the real shadow of the child who never was, came to greet them each hour of the day and the most painful of those hours was the one that rang the dusk. The child did not come, they ceased to hope, but paradoxically they never gave upon waiting for him because he already had his place. He had his place even before they realized that he never would take it. This place was symbolized by the presence of a pram in the entrance of their house. Till their death, the pram never left this place, even when, by necessity, they understood that it would not be filled. Nobody, nothing– except dust – ever disturbed this pool of absence, but this place or no-place, this utopia, this island, this hole, this dark spot in space, embodied a no-time that is called “Never”. Thus, in the life of this old couple, the empty pram symbolized a possibility never realized. And someone haunted this unoccupied place. Thus ghosts and legends were born from “Never” and “Nevermore” (Barrie, 1937: 128), from an impossibility and a limit, from the lack and the desire. Well, nothing can better explain the meaning of Peter and Wendy than this simple story. “Never” is the reverse side of memory, the blank space where time writes our lives, the vacant place without which nothing can be thought or lived.
Let me quote from Derrida's Memoires for Paul de Man (Derrida, 2001: 11) to anchor my thoughts on mourning and memory: “Upon the death of the other we are given to memory, and thus to interiorization, since the other, outside us, is now nothing. And with the dark light of this nothing, we learn that the other resists the closure of our interiorizing memory […]”. Grief is impossible and this failure is paradoxically a success: one is preserved as other in its otherness. The Other is not devoured or absorbed by the memory. When the mourning is successful, the other does not remain in me, his trace disappears, my memory is not his grave. The work of the artist is a work of an impossible mourning, it is a work of memory on the blanks of the memory. There is no remembrance. Derrida explains that memory is, in essence, plunged into mourning. The work of writing is never more than this: interlacing the absence, death, and the presence of words. Memory is a cenotaph. 



À bientôt ici-même, et surtout et encore ... et, peut-être, dans un livre cette année...
samedi 17 décembre 2011
Suite à la destruction malencontreuse de mon compte Picasa, mes divers journaux sont hors service pour une durée indéterminée : plus de 1000 images se sont envolées en fumée, ainsi que divers modèles de pages. Il me faudra des mois afin de rétablir la présence de toutes ces images. Je m'y emploierai un peu tous les jours, ce qui me permettra de faire du tri dans ces centaines de billets. Ce problème affecte en grande partie les Roses, très peu la page Lewis Carroll et le site Barrie. Je songe à créer une nouvelle brassée de roses, une autre page... C'est un acte manqué magnifique. Je suis la seule responsable de cette maladresse. Je crois qu'au fond de moi et, malgré tout mon attachement aux Roses, je me suis envolée très loin... 
samedi 15 octobre 2011
Torcello (1999 – 2011)


Je te remercie, ma petite Torcello, de m'avoir offert tous ces moments extraordinaires et ce pur amour.
Je te remercie également de ne pas être partie de nuit, car tu savais bien que j'avais peur du noir.
Il n'y a en moi que des mots d'enfant, aujourd'hui. La souffrance est sauvage et inarticulée. Je ne peux rien écrire, comme si quelque chose s'était tari en moi. 
Je t'aime et je t'aimerai toujours. 




jeudi 15 septembre 2011

Une dizaine de billets sont en attente, destinés à la page Lewis Carroll, mais je manque encore et toujours de temps pour les mettre en ligne... Bientôt. Que ceux qui ont encore foi en moi ne désespèrent pas tout à fait... En attendant, j'ai déposé deux petits "diaporamas" là-bas, avec pour premier destinataire celle qui fut l'Amie, celle qui avait toujours les clefs de mon imaginaire, lorsque, décidément, celui-ci ne voulait plus s'ouvrir sous la pression de mes exigences.
Je demande pardon à ceux qui m'ont écrit depuis plusieurs semaines (je n'ose plus compter les jours et je me berce alors, bien lâchement, dans l'illusion d'une éternité possible) de ne pas avoir encore eu le temps de leur répondre. Je le ferai. Parfois cela me prend des mois, mais j'essaie de ne jamais laisser un courriel orphelin. 

samedi 30 juillet 2011
Je n’ouvre jamais les journaux. Je ne suis pas assez vieille pour lire la nécrologie. Arrivés à un certain âge, entre le troisième et le dernier quart du marathon, les sevrés de l’urgence, les mi-cuits mi-crus, ou les ni-gais ni-tristes, ne briguent pas d’autre vengeance que d’être encore en vie. En vie, certes, mais surtout en vie contre quelqu’un, car ils n’osent pas penser : en vie contre tous les autres. Être en vie, c’est être en guerre, il ne faut pas l’oublier. Les annonces nécrologiques sont le métronome des petites villes de province et le battement des cœurs retardataires, soit qu’ils déraillent comme de vieilles montres qu’on ne remonte plus que de loin en loin, soit qu’ils oublient simplement de battre, n’ayant plus rien à mesurer.
J’en suis encore au stade de l’indifférence et de l’illusion (malmenée) de l’immortalité, sinon j’irais tout de suite dans le grenier me pendre. C’est la manière d’en finir qui me convient le mieux, j'y ai réfléchi maintes fois : méthode propre et efficiente. Et pourtant… J’ai ouvert, par accident, le journal ce matin. Le chagrin qui s’ensuivit, lui aussi, était presque accidentel. Qu’y a-t-il de sincère dans ce que l’on éprouve de compassion et de rage pour les presque inconnus, nos frères humains et anonymes, ceux que l’on croise au hasard d’une rue sans les regarder dans les yeux – car cela impliquerait que l’on baisse le regard, que l’on consente à perdre de la hauteur –, ceux-là qui nous tendent la main et leur malheur en même temps ? Je crois qu’il n’y a de vrai que ce que l’on éprouve pour soi, même si, presque toujours, ce sentiment est travesti et prend pour visage celui d’un autre, même si l’égoïsme le plus enraciné et le plus vil arbore tous les airs et les fanfreluches de l’altruisme. Il ne faut pas se mentir, du moins pas tous les jours. D’accord ? Ce n’est pas tant pour lui que j’ai de la peine que pour l’idée que je pourrais être à sa place, dans le cimetière, dans le petit trou ; ou bien à la place de sa femme. Le malheur des autres nous conforte dans notre bonheur. Je ne sais à quoi cela tient, sinon au fait que nous sommes tous de sales vaches. Je suis comme Tommy le sentimental, le héros de Barrie : je pleure sur le joli mort que je pourrais être. J’adopte mentalement la pose du pire malheur pour me mirer en lui, pour décider si cela me va bien. Pire : mon chagrin est bel et bien frelaté, puisque je me surprends à l’analyser, à le décomposer, pour y trouver des reflets de ma noblesse et de mon bon petit cœur.
Il est mort, j’ai la gorge vaguement serrée. Et après ? Demain, ou dans deux jours, je ne penserai plus à lui et c’est très bien ainsi. Ce n’était qu’un voisin après tout. Tous les jours, à chaque instant, des gens meurent et on ne porte pas leur deuil. Rien n’entrave le mouvement des êtres et des choses. L’univers est une gigantesque usine à produire de la merde et de la mort. À moins d’être totalement ivre de ce sens que l’on sécrète comme antidote, chaque jour de notre vie, ou bien simplement très con ou buté, tout le monde sait d'instinct que la vie humaine n’a aucun sens métaphysique.
Je lui ai parlé pour la dernière fois, il y a quelques semaines. Il m’avait dit de venir le voir un jour. Il était antiquaire, jadis, et avait un portrait d’une certaine Adélaïde qu’il voulait absolument me montrer. Mais je sentais bien qu’il ne faisait ce projet que pour mettre entre nous l’illusion de la vie, les charmes d’un futur, alors que, sans mot dire, l’un et l’autre, nous savions qu’il allait mourir et que, jamais, je ne viendrais sonner à sa porte.
J’avais appris qu’il avait été hospitalisé, il y a quelques jours, et il était déjà mort et enterré depuis presque une semaine lorsque je lus l’annonce dans le journal, ce matin. Je me sens triste, mais d’une tristesse qui me fait honte et mal.
Je me souviens. Il y a si peu de temps. Il était assis, seul, sur un banc public, dans un coin isolé de la place de notre ville. En retrait. En observateur, déjà ; las, très las, même pas diverti par le spectacle ordinaire d’une ville qui tourne au ralenti. Son sourire forcé, mais sincère, était déchirant parce qu’il lui coûtait (ce sourire tirait sur les muscles, fort, fort) et parce qu’il était tout ce qui lui restait de fierté et de grandeur. Je ne le connais que trop bien cet air de vaincu qui ne s’avoue pas encore comme tel, de peur de recevoir de la pitié en guise de réponse. De pitié, je n’ai plus depuis longtemps. Cela ne sert à rien. Je me contente d’avoir mal, sans me leurrer sur ce mal qui finira par passer. De loin, j’avais deviné sa silhouette et son sourire m’avait engagée à me reprocher de lui pour le saluer. J’avais peur de déranger le halo de silence qui l’entourait, pourtant. Le contourner m’aurait convenu tout aussi bien : la mort ne rend pas plus intelligent et la banalité d’une conversation entre humains n’en est que plus tristement inutile. J'ai pensé cela. J'étais maladroite à cause de cette conscience. Encombrante.
Il avait envie de me dire quelque chose depuis quelques mois déjà, mais il n’avait pas la force d’ouvrir la porte de cette cellule où étaient tapis ces mots interdits. Si vous prononcez certains mots, vous ne pouvez plus revenir en arrière. D’abord, il s’était assuré auprès de moi que j’étais bien docteur en philosophie. Dans le quartier quelqu’un le lui avait dit. Je ne sais pas comment les informations circulent dans une petite ville de province. D’ordinaire la rumeur dit rarement la vérité à mon sujet, parce que je demeure cloîtrée dans mon univers et que ne prise guère le pia-pia des bonnes dames de la ville. Alors, ils inventent. J’avais simplement compris, sans qu’il le précise, qu’il voulait parler de la mort avec moi. C’était évident. Le geste un peu gêné, froissé, de quelqu’un qui a envie de parler de quelque chose d’inconvenant et ne peut le faire qu’avec un étranger, supposé être compétent et amical. Il s’imaginait peut-être que j’étais une sorte de docteur des âmes parce que j’étais capable de déchiffrer Platon ou Kant dans le texte. Il me prêtait la sagesse des Anciens, comme si le fait d’avoir étudié les grands philosophes avait transfusé en moi un peu de leur sagesse ou de leur savoir. Je lui aurais bien dit que j’en étais au même point que lui, s’il avait pu se livrer davantage, ce jour-là. Mais il y avait grand péril. Il ne l’a pas fait, ni les semaines suivantes. Je n’avais pas le droit de le forcer. Pourtant, j’aime l’effraction, mais pas avec lui. Non. Il avait simplement dit qu’il avait une maladie, qu’il fallait se soigner, qu’il était bien soigné, mais on sentait qu’il était déjà passé de l’autre côté. Il était transparent : on voyait le passé à travers le chas ridiculement petit de son présent. On fait semblant de ne pas voir le sceau de la mort apposé sur le visage de l’autre et l’autre fait mine de croire que vous êtes aveugle. À nouveau, j’ai ressenti ce terrible malaise éprouvé par le vivant en face du mort en devenir. Un jour, les rôles seront inversés. Ils l’ont déjà été, même si je n’ai jamais vécu la mort que par procuration. Je ne suis dupe de rien, pas même de mon chagrin, pas même de Dieu. La dernière fois que je lui ai parlé, je savais que c’était la dernière fois. Je le savais à chaque syllabe prononcée. Je ne pouvais en être certaine comme on l’est d’une vérité scientifique assez bien éprouvée, mais je l’ai ressenti si fort que pas un seul doute ne subsistait dans mon esprit. Je ne lui ai rien dit pour l’engager à ne pas abandonner la partie. J’ai agi salement, lâchement, en ayant la plus ordinaire des conversations avec lui. Peut-être était-ce tout ce qu’il y avait à faire. Mais cela ne me ressemble pas. Il ne voulait pas que nous fassions le chemin ensemble pour rentrer dans nos maisons respectives. Il a forcé la séparation, poliment, avec une fermeté que j’ai eu peine à accepter, mais je suis partie, tout de même. Et, au fond de mon moi, du puits de mon âme montait un tourbillon violent, j’étais soulagée de m’envoler loin de son malheur, comme s’il était contagieux. Je partis, libre et vivante, séparée, avec ce petit point de côté aigu, ce goût aigre dans la gorge, indices de mon bon petit cœur. Il m’a toujours semblé, et je sais pertinemment que c’est tout à fait irrationnel, que c’est parce que nous abandonnons la partie pour les autres, à leur place, que ceux-ci se laissent couler dans la mort. Il y a toujours un moment où, sans qu’un mot ou un geste ne le révèle aux autres, nous décidons intérieurement que c’est mieux pour les autres de mourir ; et ils meurent. Comme s’il y avait un lieu absurde de cause à conséquence entre cette pensée et une disparition annoncée et impossible à annuler, comme si notre chagrin, notre compassion, parfois notre amour, n’étaient pas assez grands pour les retenir, les envelopper, comme si nous étions si fatigués, comme si nous avions si peur de la mort que celle-ci les emportait bien vite pour ne pas nous importuner davantage en puant si fort.
Au fond, c’est très simple, et Camus l’avait dit dans l’un de ses Carnets : si nous aimions suffisamment les gens, nous les empêcherions de mourir.
Trenet
vendredi 29 juillet 2011
"J'y fus savez-vous à Venise dans ma jeunessemon jeune ami... Mais oui ! On y dépérit aussi bien de faim qu'ailleurs... Mais on y respire une odeur de mort somptueuse qu'il n'est pas facile d'oublier par la suite." (Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit)

"Parfois, je cherche à me faire saigner, en m'imaginant que Venise meurt avant moi, qu'elle s'engloutit, n'ayant finalement rien exprimé, sur l'eau, de sa figure. (...) Venise se noie ; c'est peut-être ce qui pouvait lui arriver de plus beau?" (Paul Morand, Venises)

***

La beauté de Venise peut vous tuer en un instant ou révéler en vous, insidieusement, l'assassin qui somnole, assis tranquillement au bord de votre esprit. Tuer ou être tué, il n'y a pas d'autre alternative, parce que soutenir le regard de la Sérénissime en a rendu fou plus d'un et que le seul moyen de se défaire de son emprise appelle un acte violent, irrémissible. Dernier geste, vengeur, du condamné ou inutile sursaut du noyé qui refuse, de la pointe de ses ultimes forces, l'abysse. Venise fera tout de même de vous une loque – à la fin. Elle donne tout, il n'y a donc plus rien à espérer ; mais il y a tout à perdre, miette après miette, ce qui est bien pire. Elle est à l'image du bonheur (non, plutôt de la conscience du bonheur), qui est le premier et le dernier cri de l'existence, cri fracassé par son écho, lorsque ce dernier reviendra vers lui, afin que le Visiteur (le bonheur n'est pas sédentaire) et son ombre se confondent. 
Brisé. 
Autant l'être noblement, à Venise, une bonne fois pour toutes.  
On ne peut qu'en vouloir un peu à Venise d'à la fois nous révéler  qu'il existe en ce monde des raisons durables de vivre, puis de nous narguer en nous affirmant qu'il faudra, dorénavant, après avoir éprouvé l'illusion d'une union possible, se contenter de son absence, car Venise ne se possède pas. Même si l'on y vit, surtout si l'on y vit.   
Venise tue par épuisement. Elle sature les sens, l'esprit et l'âme.  
Qui a vu Venise n'a plus besoin de voyager, ni même d'aimer autre chose. On est repu pour l'éternité. L'existence en devient indigeste. Il est temps de la quitter dès que l'on est saisi. Mais il est trop tard, sinon Venise ne vous a pas effleuré, encore moins pénétré.  
Venise est somptueuse, elle vous étourdit en vous soulevant de terre et en vous cachant dans l'un des pans de son manteau de fée ou de sorcière. Venir à Venise, c'est se laisser prendre dans un piège. De plein gré. Venise réveille ce qu'il y a de suicidaire en tout homme. C'est cela qui me fascine en elle. 
Venise n'abolit pas le prosaïque en nous, mais Venise exige que l'on se tourne vers ce noir soleil que l'on porte en soi, que l'on s'agenouille dans sa lumière frisante. Au zénith et au nadir de l'émotion, Venise ouvre ses portes dérobées. Celui qui sait se recueillir dans l'effroi de la mélancolie verra la véritable Venise. Les autres...
Venise ne tolère pas les états intermédiaires. Il faut être extrêmement malheureux ou ressentir toute l'indécence d'un bonheur parfait pour avoir le droit de lui rendre visite, sinon vous ne verrez pas ce qu'elle camoufle. Il faut que vous soyez persuadé d'être son seul amant ou qu'elle est votre seul destin. Venise vous fait une faveur en vous donnant le baiser de la mort. 
Elle ne dispense ses poisons et ses songes que dans la transe ou dans l'abîme. Si vous ressentez ce sentiment que, péniblement, j'essaie de vous dire, alors elle vous a élu comme digne d'elle : vous vous savez éternel et mortel à la fois, dans un moment qui s'effrite, bientôt.
Ensuite, vous n'êtes plus qu'une loque. Mais il est bon d'avoir été usé jusqu'à la corde. D'avoir dévoré son bonheur ou son malheur, jusqu'à la dernière croûte, celle qui vous fait saigner le palais.
Il n'y a rien à expliquer. Venise ne m'a jamais dit tous ses secrets. Je sais simplement que, là-bas, je suis consciente de chaque instant de grâce, jusqu'à la dépossession, jusqu'à la douleur cruelle de la dépossession. Ils sont très rares ces moments où l'on coïncide exactement avec soi-même, avec la joie pure et bouillonnante, sans avoir besoin de quelques pas de recul pour se contempler dans cet achèvement de soi, même s'il ne dure rien.
Quoi qu'il advienne, autant que faire se peut, revoir Venise au moins une fois par an. Telle est notre prière. 
Exaucée. 
Une fois de plus. 
C'est toujours cela de gagné contre la mort et l'oubli. Un remède contre Chronos, qui est une lèpre qui défigure tout, un assassin avide qui boit jusqu'à la lie les souvenirs et nous prive même de la fin que l'on a imaginée. Chaque année, je sais que c'est peut-être la dernière fois. Je ne suis pas de ceux qui vivent sans la pensée de la mort, qui est comme un animal qui gigote et a élu domicile sur mon épaule gauche. Cette pensée est à la fois mon mauvais génie et ma meilleure conseillère. Ne pas perdre de temps. Choisir sans épargner ses forces, ni ses passions, ni sa foi. 
Vivre en seigneur et maître de son existence. Telle est l'exigence de la Sérénissime. Mourir en abandonnant tout à la plus avenante des pensées. Dieu – pourquoi pas ? Je suis en quête d'un Dieu, pour fermer ce trou en moi. Cependant, je sais que le trouver signifierait ma mort spirituelle. Je suis bien aise de n'avoir pas assez de foi, mais d'en avoir juste assez pour oser dire ma quête. Venise comprend cela.
Cette année, nous étions trois et nous avons découvert une autre Sérénissime. La jeune fille qui courait à perdre haleine dans les couloirs de cet hôtel qui s'appelait encore le Bauer-Grünwald est toujours là, mais elle est spectatrice, en retrait, figure vide, de son autre, une petite bonne femme pleine, aux hanches trop larges, au regard mangé par les étoiles, qui joue à la mère, n'osant pas tout à fait croire que ce possible se soit incarné. Il ne faut pas déranger le mouvement des songes, lorsqu'il traverse la pellicule du réel, sinon ils sont à jamais perdu pour le regard et pour la main. J'ai ressenti une réelle exaltation en portant cette petite vie tout contre moi. Ses grands yeux semblaient absorber chaque parcelle de cette ville fascinante, toute en simulacres, née de l'impossible. Je suis heureuse et, comme Keats, je ne puis supporter cette souffrance d'être heureuse. Et le dire ne conjure rien. Et m'en défendre encore moins.
Puisque le Grand Hôtel des Bains n'est plus , désormais, qu'un souvenir, nous avons élu domicile ailleurs. Nous avons séjourné dans la plupart des palaces de la Sérénissime au fil des ans, mais cette année nous voulions à la fois un endroit cosy, beau, extrêmement proche de la Piazza San Marco (puisque, pour nous, le Florian est le centre du monde et que je ne désire rien de plus que d'y passer des heures et des heures jusqu'à cette lassitude du corps qui ne me vient jamais à Venise) et qui accueille chaleureusement notre tiny baby. Nous avons trouvé une demeure d'exception. La Locanda Orseolo est un tout petit hôtel tenu par une famille et des amis. C'est un endroit incomparable et cela est en grande partie dû à la qualité de l'accueil, à la chaleur humaine dispensée par chacun des membres de cette équipe... Ils n'ont nul besoin que je parle d'eux, car ils se sont déjà taillé une réputation en or tout à fait méritée, mais j'avais envie de leur rendre hommage. Notre réservation pour l'année prochaine est d'ores et déjà inscrite dans leur registre ! ? N'y a-t-il rien de plus présomptueux que d'affirmer ainsi sa foi en l'avenir ?
J'aime à la folie Venise également parce que je rends visite à mes propres fantômes à travers elle. Elle est un kaléidoscope à travers lequel je contemple les diverses figures dont je me suis vêtue à chaque âge de ma vie. 
Chaque année, je prends à peu près la même vue. Je suis une créature de rites... La vue du Ponte dell'Accademia est toujours aussi irréelle. 

Au détour des rues...



... nous sommes tombés nez à nez avec cette invraisemblable boutique (dont le seul défaut est d'être tenue par un garçon au regard de veau en vinaigrette, d'une antipathie telle que j'ai presque failli repartir sans mon trésor, et qui m'a fait l'affront de me parler, sans l'avoir vu, du film de Blake Edwards et qui ne connaissait même pas Truman Capote...).

Photographie empruntée à cette page-ci, car mes propres photographies sont loin de valoir la sienne...
Bagghy est une entreprise vénitienne qui a acquis la licence des images du film de Blake Edwards auprès des ayant-droit d'Audrey Hepburn, afin de les utiliser pour la création de ces sacs. Je le précise, car beaucoup d'objets en vente sur le net ne possèdent pas cette licence... Comment aurais-je pu résister ? Holly est mon pseudonyme depuis tant d'années... et j'aime tant ce personnage de Capote... Bien sûr, j'ai choisi un sac qui représente Holly face à Tiffany 
"échoppe" dont je suis une grande admiratrice, ayant la chance de posséder quelques jolis bijoux issus de cette respectable maison, dont un cadeau de naissance que je ne quitterai jamais plus... 

Venise me ramène également à l'autre Hepburn, Katharine. Bien sûr.



Je me souviens toujours avec une certaine tristesse du beau film de David Lean, Summertime.
Contrepoint exact de Brief Encounter, cette rencontre entre une célibataire, plus tout à fait jeune mais pas encore vieille, et un séducteur italien (marié), est un film sur le désir, sur la romance, qui ne parle jamais d'amour (il n'en est pas question, sinon la fin serait autre). Les personnages vivent dans leurs fantasmes et l'autre n'est que le miroir de leur fantaisie romanesque. Venise est la seule ville au monde – avec New York – qui soit à ce point propice à ce genre de phénomène. C'est pourquoi elle si dangereuse.  Venise est la clef qui ouvre tous les royaumes de la fiction en nous. Hélas, la fiction n'irrigue pas toujours les régions de notre vie intime au point de faire de faire surgir les roses de la mémoire, qui éclosent en décembre.



(Crédit de la photo : ici)











David Lean a merveilleusement filmé Venise et il me semble que jamais Katharine Hepburn n'a été une aussi admirable actrice que dans ce film. Les deux extraits que j'ai choisis en témoignent. Ils disent aussi l'effet que Venise peut produire sur certaines parties sensibles (réactives) de notre être. 
Les excellentes éditions Carlotta viennent d'ailleurs de sortir le DVD en France, que je ne peux que recommander.
De Venise, je ramène toujours des souvenirs, alors que rien ne peut me la rappeler ou me la faire oublier. Un diable en céramique créé par une artiste vénitienne a rejoint mon bureau.

Nous avons également rendu visite à la boutique Martinuzzi sous les arcades de la Piazza San Marco : c'est une adresse connue des amateurs de dentelles, de guipures et de verre de Murano... Une adorable robe à smocks trône toujours en vitrine, jamais la même, mais toujours solitaire, joyeuse et triste à la fois. Nous la contemplions chaque année, jusqu'à ces derniers jours. Nous avions enfin une raison de l'acheter, de témoigner de cette singulière dévotion pour quelques centimètres de tissu. Alors nous sommes entrés dans la boutique et nous ne sommes pas repartis les mains vides. La nôtre est rose, brodée à la main. C'est une petite robe toute simple, peut-être banale dans le regard d'un autre, mais chacun de ses plis, je vous le jure, retient une émotion, un grain de beauté qui roule vers notre passé, une larme frémissante que la soie et le coton ne boivent pas. 

Un peu de l'atmosphère de Venise en vidéo...



Et je vous offre une mini-bibliographie en guise de baisser de rideau...


Toute une rangée de l'une de mes (trop) nombreuses bibliothèques est consacrée à Venise. Ce guide-ci est vraiment différent de tous ceux que je connais : il ne s'adresse pas, en premier lieu, aux néophytes, mais aux amoureux de Venise qui connaissent déjà très bien la Sérénissime, ou bien encore à ce voyageur très particulier, immobile, qui imagine l'univers dans son fauteuil. La librairie française, que nous ne manquons jamais de visiter, l'avait en rayon. 
Je n'ai pas eu le temps d'explorer tous les chemins qui mènent de Venise à Henry James, mais ce livre est une Bible admirable !


Toujours à la librairie française de Venise, j'ai acquis ce livre original qui nous narre la drôle d'histoire d'un palais mortifère : 


Et, depuis quelques années, je feuillette à l'envi ce petit livre, qui a été traduit de l'italien en plusieurs langues, dont le français et l'anglais : 



Je ne peux manquer de citer ce livre-ci...

Présentation du livre ici

À bientôt... 

***
Indigent billet écrit alors que j'étais accompagnée par ce très beau disque...

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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