jeudi 16 mars 2006

Après Louis-Ferdinand Céline, j’ai déjà expliqué que je ne pouvais plus rien lire.

Or, je me suis remise en selle, grâce à Camus. Phénomène très étrange si l’on considère l’écriture si propre, presque javellisée de Camus. Alors que Céline ... Mais sous la prose briquée, il y a quelque chose d’autre.

J’aime Camus, son œuvre, ses Carnets surtout. J’aime quand il parle des autres, également :

« Le style de Faulkner, avec son souffle saccadé, ses phrases interrompues, reprises et prolongées en répétitions, ses incidences, ses parenthèses et ses cascades de subordonnées, nous fournit un équivalent moderne, et nullement artificiel, de la tirade tragique. C’est un style qui halète, du halètement même de la souffrance. Une spirale, interminablement dévidée, de mots et de phrases conduit celui qui parle aux abîmes des souffrances ensevelies dans le passé, Temple aux délicieux enfers du bordel de Memphis qu’elle voulait oublier, et Nancy à la douleur aveugle, étonnée, ignorante, qui la rendra meurtrière et sainte en même temps. »

« Ce que voit Faulkner, c’est que la souffrance est un trou. Et que la lumière vient de ce trou, oui. »

(Camus, Avant-propos à son adaptation théâtrale de Requiem pour une nonne)

Explicitation du précédent message :
"À la fin, il se précipita, car il avait rêvé que sa mère pleurait ; il connaissait la cause de ses pleurs et un câlin de son merveilleux Peter lui rendrait rapidement le sourire. Oh, il était si sûr de lui ! Il était si désireux de se nicher dans ses bras que, cette fois-ci, il vola tout droit jusqu’à la fenêtre, qui était toujours ouverte pour lui. 
Mais la fenêtre était fermée et il y avait des barreaux et, à travers eux, il vit sa mère qui dormait paisiblement et enlaçait un autre petit garçon.
Peter s’écria : « Mère ! Mère ! » ; mais elle ne l’entendit pas : en vain, il frappa de ses petits poings les barreaux en fer. Il dut retourner en pleurs aux Jardins et il ne revit jamais plus sa mère adorée. Quel glorieux enfant avait-il eu l’intention d’être pour elle ! Ah, Peter, nous qui avons commis une grave faute, comme nous agirions différemment si nous avions une seconde chance ! Mais Salomon avait raison : il n’y a pas de seconde chance, pas de seconde chance pour la plupart d’entre nous. Lorsque nous atteignons la fenêtre, l’Heure de la Fermeture a sonné. Les barreaux en fer sont mis pour la vie." 

Ne te contente pas d’un amour médiocre : cinq étoiles luxe ou rien. "Rien" est un absolu, à sa façon, et je n’aime pas les gens tièdes. Tu dois me faire plaisir. Il n’y a pas de petits plaisirs ou de petites souffrances dans le registre du vécu. Le rêve est la serrure où l’œil de l’âme se colle pour apercevoir l’homme ou la femme qu’on n’a pas osé être quand il était encore temps. Il est temps jusqu’à ce qu’on s’habitue et se trouve installé quelque part.

Le rêve est un signet dans notre mémoire pour nous rappeler d’être modeste dans nos espoirs. L’occasion manquée est comme un tricot où l’on a sauté une maille par étourderie ou inconscience, à la restriction près que dans la vie ce genre d’oubli n’est pas rattrapable. On n’a droit qu’à une seule chance et ceux qui prétendent que ce n’est pas suffisant, en auraient-t-ils mille, qu’ils ne la saisiraient pas mieux.

mercredi 15 mars 2006
Cette petite fille était une amie de Barrie. Elle s'appelait Margaret
et mourut à l'âge de six ans, en 1895. L'histoire est très connue. Elle appelait James Matthew Barrie son ami, mais au lire de dire "my friendy", car elle ne prononçait pas les "r", elle disait "my fwendy". C'est ainsi que, sous la plume de Barrie, naquit le prénom Wendy. Peut-être que ce prénom existait auparavant, mais il doit beaucoup à James Matthew. La cape portée par l'enfant sur cette photo est la même que celle que portera, plus tard, Wendy Darling, le personnage de Barrie. On retrouve cette petite fille, dans une autre oeuvre de Barrie, Sentimental Tommy (le premier tableau d'un diptyque dont je suis folle amoureuse et dont j'aurai l'occasion de vous en parler, si Dieu me prête vie). Dans ce roman, Reddy est une amie d'enfance de Tommy, qui meurt à l'âge de six ans. Après la mort de Margaret, Barrie écrivit à son père ces mots : "Elle traverse le début de mon histoire (...)" Implicitement, il est aussi question d'elle dans The Little White Bird. De semblables histoires se tiennent aux quatre coins de l'oeuvre de Barrie, qui mélangea si bien réalité et fiction. C'est une des raisons de mon immense attachement, pour ne pas dire de ma dévotion, qui grandit chaque jour davantage.
Une nouvelle pièce pour le "musée Barrie" : une superbe photographie d'époque, tirée du film adaptée de l'oeuvre de Barrie, Quality Street : Mon bonheur ne serait pas complet aujourd'hui, si je ne citais pas Sir Barrie, dans Le petit oiseau blanc :
« Buvez encore, suggéra avec effronterie Madame Pinson. » Kate était son prénom et toutes les Kate sont impertinentes.
Je ne crois pas que cela s'applique à miss Katharine Hepburn, qui est la grâce et la classe incarnées. A moins que l'impertinence ne soit une qualité... Elle possède cette distance, froide, piquante, mais non dépourvue de sentiment, qui rend les femmes attrayantes. **************** Petit extrait du roman susnommé, qui illustre à la perfection le ton de Barrie : un appel à notre imagination, entre humour et ironie.

Maimie marcha le long d’un de ces rubans pendant quelques temps sans rencontrer qui que ce soit, mais à la fin elle aperçut une cavalcade de fées approcher. A sa grande surprise, elles semblaient revenir du bal et elle eut juste le temps de se cacher en pliant les genoux et en étendant les bras, afin de figurer une chaise de jardin. Il y avait six cavaliers en avant et six derrière, au centre marchait une dame très collet monté portant une longue traîne, tenue par deux pages. Sur la traîne, comme s’il se fût agi d’un divan, était étendue une jolie jeune fille. C’est de cette manière que se déplacent les fées appartenant à l’aristocratie. Elle était habillée d’une pluie d’or, mais la partie la plus enviable de sa personne était son cou, qui était bleu et avait la texture du velours. Bien sûr, elle arborait un collier de diamants. Aucune gorge d’albâtre n’aurait pu le mettre aussi parfaitement en valeur. Les fées de haute naissance obtiennent cet effet admirable en piquant leur peau : le sang bleu afflue et teinte leur peau. Vous ne pouvez rien imaginer d’aussi éblouissant, à moins que vous n’ayez vu des bustes de dames, dans les vitrines des joailliers.

Lien ici.

mardi 14 mars 2006

Extrait découpé dans les premières pages de ma thèse.

Concevoir une notion aussi diffuse et insaisissable que ce que l’on nomme le tragique, sans réellement savoir si quelque chose existe au bout de ce mot, révèle un esprit audacieux, relève fatalement d’un certain exercice de style plus que de la rigueur requise par les règles de la réflexion philosophique mise en exergue et en œuvre par Descartes. Il serait cocasse de s’apercevoir que l’on a flirté pendant des années avec un mot qui ne recouvre rien, mais on ne serait pas davantage pitre en s’entichant d’un vocable qui sonne bien (mais creux) qu’en s’affolant au contact du mot « vie ». Peut-être bien que le « tragique » est comme « la vie » : une imposture de la pensée et du langage dont on s’accommode car elle cache la nôtre, celle d’exister.

Pourtant il s’agit, malgré tout, plus de concevoir que de percevoir (l’un et l’autre étant des pendants réciproques), bien que cette conception soit moins le fruit d’une implacable logique mise en œuvre sur le réel que celui d’une certaine vision du monde, né des entrailles psychiques d’un être singulier, bien qu’ordinaire. Le style va de pair avec l’essai puisqu’il ne s’affirme que dans l’exercice de celui à qui il appartient ; quant à la rigueur, qui est le maître mot et étalon de la philosophie occidentale, elle n’appartient qu’à ceux qui ont la foi en une réalité immuable et universellement identique dans l’esprit des êtres qui habitent et pensent cette réalité, qui croient que le monde peut être compris et doit l’être. Telle n’est pas notre conviction. Certes, l’univers est à peu près le même univers dans la pensée des divers individus qui encombrent un temps et un espace communs et qui chaussent la même paire de lunettes, qu’elle soit celle de la science, de l’art ou de la philosophie, ou encore de celle de l’homme du commun. Pourtant, si l’on s’attachait – si cela était possible – à un recensement des visions du monde propres à chacun de ces groupes d’individus, on s’apercevrait sans nul doute qu’aucune n’est absolument identique à une autre, ne serait-ce que par d’infimes variations ; dès lors, à quoi bon, sinon pour se rassurer d’appartenir à un même genre, bien que d’espèces différentes, s’enfermer dans l’exiguïté du concept ?

Trahir le réel, sa richesse de matière et sa pauvreté de sens, est peut-être le seul courage dont nous soyons capables. Il est tellement plus aisé de se conformer aux modèles que ceux-ci soient de la science ou de la philosophie que de les inventer soi-même, quittes à être en porte-à-faux avec les vérités de raison, conventionnelles. En effet, ce que nous appelons les vérités de raison sont ce qui est admis communément par les scientifiques, les philosophes, les artistes, les moralistes, ou simplement par le sens commun. A l’opposé de ces vérités bien établies, bourgeoises, nous opposons ce que nous nommons les vérités de fait et qui sont le fait, précisément, de ceux qui les vivent, avant de les penser comme vraies ou non, et qui se moquent sûrement de savoir quelle valeur de vérité elles possèdent, puisque le seul critère de vérité est pour eux le ressenti. L’illusion et la passion d’un individu participent de ce genre de vérité de fait. En effet, ni la philosophie ni la science ne peuvent juger du monde que l’homme habite par sa passion ou par les illusions qu’il entretient. Cette vision du monde qu’il entretient comme un feu auquel il rajouterait sans cesse, jusqu’à sa mort, du petit bois.

Samedi, j’avais rendez-vous avec mon enfance.
Olympia, en matinée.
Le rendez-vous des vieux.
Ceux qui sont au bout et au bord. Moi, je suis au creux. Toujours en marge. Mais, désormais, j’achète des cahiers qui en sont dépourvus. Je prends toute la page.
Je m’étais préparée à cette rencontre. Du mieux que je le pus. En oubliant et en me rappelant. Noir et blanc. Piano. Je ne connais pas le solfège, je chante faux et je bats la mesure à contretemps.
La chanson est, paraît-il, un art mineur. Il faut creuser loin.
J’avais revêtu mon meilleur manteau, celui qui a une capuche et des boutons en corne. Un duffle-coat, qui me rappelle un vieux manteau que je possédais, enfant. Le premier manteau à capuche que j’ose depuis mes huit ans. Je n’ai rien à cacher. Je ne suis pas nonne. Je me découvre.
Enharnachée de la sorte, je me sentais à nouveau petite, bien que je ne sois pas très grande, dans le fond.
J’étais vaguement inquiète, à l’affût de cette petite fille. Comment allais-je pouvoir la reconnaître ? C’était une gamine avec un corps anguleux et un visage crispé. Mais ses yeux étaient immenses. Ils étaient aussi grands que sa faim. J’ai toujours aimé mordre.
Lorsque j’écoutais cette chanson de Guichard, « Mon vieux », je n’étais pas dans la position du chanteur : j’étais une enfant extrêmement consciente de ces « choses-là ». Celles de la chanson. Paroles de Jean Ferrat.


Mais quand on a juste quinze ans


On n'a pas le cœur assez grand


Pour y loger tout's ces chos's-là


Tu vois.

C’était pour de vrai. Pas comme le jeu des enfants.
J’ai fait l’économie du conditionnel et du subjonctif. Mon enfance s’écrivait au présent de l’indicatif.
Je savais bien également qu’ils allaient mourir avant que je n’aie le temps de leur rendre la pareille. Le meilleur et le pire. Je n’ai donc pas de regrets à opposer à ce passé que je n’ai de cesse de tanner dans mes fictions de mots ou de rêves. J’ai sucé leurs mots et leurs gestes comme un chien son os. Un bonbon qui a le goût de l’acide.
Daniel Guichard saurait-il me rendre ce que je n’ai pas perdu mais que je feins d’avoir égaré ?
Pourtant, Guichard, aujourd’hui, maintenant que je suis outrageusement heureuse, maintenant que cette saleté d’enfance est balayée par mille joies et mille chagrins, me rend ces années dans leurs moindres courbures.
Mon poing dans la gueule. Voilà que la gamine est amochée.
Bien fait ! Faudrait pas se complaire trop longuement dans la vanité des choses décédées.
Tout le monde est orphelin. On ne l’est pas plus à dix ans qu’à quatre-vingts ans. Et la jeunesse se remet droite plus vite que sa compagne, celle qui attend au bout et au bord quand je ne cesse d’être en creux.
Populaire. C’est un crime et une offense. Dans mon milieu, dans celui auquel je feins d’appartenir. Mais je sais d’où je viens. Je me remémore. Je suis une provocation.
Je puise ma force dans mes manques.
Il y a quelque chose de pitoyable à revenir sur ses pas.
On peut avoir envie de foutre le camp.
On peut être tenté de se moquer.
Naïf à ce point : faut être con ou pur. Finalement, ça revient au même.
L’émotion fait le grand écart entre notre tentation de se laisser aller et celle de se cambrer devant ce qui peut ressembler à une sensiblerie. Entre la sensibilité et la sensiblerie l’espace ne se mesure que par quelques lettres, que par quelques pas de deux. J’ai un point de côté.
Au cœur. La tendresse. Faut pas pleurer comme ça.
Tant pis.
J’ai le désir d’être conne, cet après-midi. Je me sens conne et ça me fait du bien.
Ouais, je chouine, je morve et je gigote un peu sur mon siège.
Je crois que je suis réconciliée avec mon ombre. Comme Peter Pan. Mais c’est Guichard qui l’a recousue.
Merci Monsieur.
Cette vidéo est extraite d'un petit film que j'ai réalisé (en cachette) avec ma caméra numérique, lors d'une "Convention" (un rassemblement de fans hystériques) organisée autour de la série Alias. 
Londres, juin 2005.
Victor Garber parle de sa relation avec la comédienne Jennifer Garner, l'héroïne de la série, et de sa future (à l'époque) maternité. A ses yeux, l'actrice a toutes les qualités... Il affirme même qu'elle est un ange... et avoue son bonheur de travailler à ses côtés. 
Victor Garber (et Ron Rifkin) furent mes deux motivations pour suivre cette série qui perdit de l'altitude, peu à peu, au fil des saisons.
lundi 13 mars 2006

Je n'ai guère chômé pendant mon week-end parisien. En effet, j'ai allié le plaisir au... plaisir. Je me suis rendue dans les deux plus célèbres librairies parisiennes, rue de Rivoli, en quête d'un viatique pour le monde merveilleux de Barrie. Très informatisée, je possède tout ce qu'il est possible d'acquérir en matière de dictionnaires et d'encyclopédies, et ce en plusieurs langues. Toutefois, je suis attachée au papier, aux livres que l'on fait vivre, en les cornant, en les griffant, en les mouillant... J'aime pleurer sur le papier bible, épais, rugueux ou doux (un zeugme du plus mauvais effet se tient ici). Que voulez-vous ? Je suis comme je suis et c'est très bien ainsi. J'étais donc partie en quête d'un dictionnaire d'Écossais (que je n'ai trouvé que ce matin : une édition ancienne Chambers, selon mes voeux, qui est davantage un glossaire de mots empruntés aux auteurs écossais classiques ...), d'un dictionnaire des fées et du folklore écossais et irlandais (je n'ai pas réellement mis la main sur ce prodigieux ouvrage et peut-être n'existe-t-il pas... mais j'ai trouvé des substituts divers et variés...) et d'un dictionnaire de vieil Anglais (recherche très complexe - expliquez-moi pourquoi !). De dilettante, je n'ai peut-être, dans certains domaines, que la dénomination poétique (je l'espère en tout cas) et j'ai décidé de devenir une grande fille. En matière de traduction littéraire. Si l'on reconnaît le bon ouvrier à ses outils, ainsi que me l’asséna à longueur de journée une vieille institutrice poilue et mauvaise comme une teigne, je désire le nec plus ultra. Rien n'est trop bon ou beau pour Barrie, qui m'entraîne loin de chez moi... Ne vous intéressez pas de trop près à un sujet précis, car vous risquez fort d'être propulsée dans des contrées inattendues... Je me suis mise en danger en explorant les écrits didactiques de Yeats. Ils n'ont rien à envier à sa prose fictionnelle et à ses poèmes, selon moi... Et me voilà partie sur ses traces, de livre en livre... Je me perds pour mon plus grand plaisir. Le point de départ étant Barrie, rappelons-le. Somme toute, je suis heureuse de mes acquisitions :

Ce dictionnaire est excellent. Il manque peut-être de pages mais pas d'épaisseur. Il m'a donné une satisfaction simple mais réelle. J'y ai trouvé la définition de WHILOM, mot qui n'a rien de sorcier (il indique une chose passée, qui n'a plus cours, il renvoie à un jadis) et qui doit être un peu trop vieux pour avoir une place dans les dictionnaires les plus usuels... A mon grand agacement. Étonnant. Plus qu'un dictionnaire étymologique, il est aussi un dictionnaire historique (certes, les deux sont liés), concis et précis. Grâce à lui, je suis bien aise de savoir que l'expression "fairy tale" fut employée pour la première fois par Walpole, dans ses Lettres, en 1749 ... et qu'elle provient du français. Quant au Brewer,

c'est un classique, qui recense mots et expressions dans les oeuvres de langues anglaises, entres autres. Ainsi, si vous vous souciez des fées, vous pourrez avoir un aperçu de leur dénomination, comme ci dessous :

Fairies,
good and bad. 1
AFREET or EFREET, one of the Jinn tribe, of which there are five. (See Story of the Second Calendar.)
APPARITION. A ghost.
ARIEL. (See ARIEL.)
BANSHEE or BENSHEE, an Irish fairy attached to a house. (See BANSHEE.)
BOGGART. (Scotch.) A local hobgoblin or spirit.
BOGIE or BOGLE, a bugbear (Scotch form of bug). (See BOGIE.)
BROWNIE, a Scotch domestic fairy; the servants’ friend if well treated. (See BROWNIE.)
BUG or BUGBEAR, any imaginary thing that frightens a person. (Welsh, bwg.) (See BUG.)
CAULD LAD (The), the Brownie of Hilton Hall. (See CAULD LAD.)
DJINN, JIN, or GINN (Arabian). (See JIXX.)
DUENDE (3 syl.), a Spanish house-spirit. (See DUENDE.)
DWARF, a diminutive being human or superhuman. (Anglo-Saxon, dweorg.)
DWERGER, DWERGUGH, or DUERGAR, Gotho-German dwarfs, dwelling in rocks and hills. (Anglo-Saxon, dweorgh.)
ELF (plu. ELVES), fairies of diminutive size, supposed to be fond of practical jokes. (Anglo-Saxon, œlf.) (See ELF.)
ELLE-MAID or ELLE-WOMAN, ELLE-FOLK, of Scandinvia.
ESPRIT FOLLET, the house-spirit of France.
FAIRY or FAERIE (plu. FAIRIES), a super-natural being, fond of pranks, but generally pleasing. (German and French, fee.)
FAMILIAR (A), an evil spirit attendant on witches, etc. (See FAMILIAR.)
FATA, an Italian fay, or white lady.
FATES, the three spirits (Clotho, Lachsis, and Atrpos) which preside over the destiny of every individual. (Latin, fata.)
FAY (plu. FAYS), same as Fairy (q.v.).
FEAR DEARG (The), i.e. Red Man. A house-spirit of Munster.
GEXII (plu.). The sing. genie and genius. Eastern spirits, whether good or bad, who preside over a man or nation. “He is my evil [or good] genius.” (Latin, genius.) (See GENIUS.)
GHOST, the immaterial body or noumenon of a human being. Supposed to be free to visit the earth at night-time, but obliged to return to its Hads at the first dawn.
GHOUL, a demon that feeds on the dead. (Persian.)
GNOME (1 syl.), the guardian of mines, quarries, etc. (Greek, , a Cabalistic being.) (See GNOMES.)
GOBLIN or HORGOBLIN, a phantom spirit. (French, gobelin; German, kobold.)
GOOD FOLK. (The). The Brownies or house-spirits.
GUARDIAN-ANGEL, an angelic spirit which presides over the destiny of each individual.
HABUNDIA, queen of the White Ladies.
HAG (A), a female fury. Milton (Comus 445) speaks of “blue meagre hags.”
HAMADRYAD, a wood-nymph. Each tree has its own wood-nymph, who dies when the tree dies.
HOBGOBLIN. (See above, GOBLIN.) Hob is Robin, as Hodge is Roger.
HORNS or HORNIE, the Devil. (See HORNIE.)
IMP, a puny demon or spirit of mischief. (Welsh, imp.)
JACK-A-LANTERN, a bog or marsh spirit who delights to mislead
JINN or GINN, (See JINN.) These Arabian spirits were formed of “smokeless fire.”
KELPIE (2 syl.). In Scotland, an imaginary spirit of the waters in the form of a horse. (See KELPIE.)
KOBOLD, a German household goblin, also frequenting mines. (German, kobold.) (See KOBOLD.)
LAM’IA (plu. LAM’LÆ), a hag or demon. Keats’s Lamia is a serpent which had assumed the form of a beautiful woman, beloved by a young man, and gets a soul. (Latin, Lamia.) (See LAMIA.)
LAMIES, African spectres, having the head of a woman and tail of a serpent. (See LAMIES.)
LAR (plu. LARES) (2 syl.), Latin household deitles. (See LARES.)
LEPRECHAUN, a fairy shoemaker.
MAB, the farles’ midwife. Sometimes incorrectly called queen of the fairies. (Welsh, mab.) (See MAB.)
MANDRAKE. (See MANDRAKE.)
MERMAID, a sea-spirit, the upper part a woman and the lower half a fish.
MERROWS, both male and female, are spirits of the sea, of human shape from the waist upwards, but from the waist downwards are like a fish. The females are attractive, but the males have green teeth, green hair, pig’s eyes, and red noses. Fishermen dread to meet them.
MONACIELLO or LITTLE MONK, a house-spirit of Naples.
NAIAD (plu. NAIADES [3 syl.] or NAIADS [2 syl.]), water-nymphs. (Latin.) (See NAIADS.)
NIS or NISSE (2 syl.), a Kobold or Brownie. A Scandinavian fairy friendly to farmhouses. (Contraction of Nicolaus.)
NIX (female, NIXIE), a water-spirit. The nix has green teeth, and wears a green hat: the nicie is very beautiful.
OSERON, king of the fairies.
OGRE [pronounce og’r], an inhabitant of fairyland said to feed on infant children. (French.)
ORENDS, mountain nymphs. (Greek, oros.)
OUPHE (2 syl.), a fairy or goblin,
PERI, a Persian fairy. Evil peris are called “Deevs.”
PIGWIDGEON, a fairy of very diminutive size.
PIXY or PIXIE (also pisgy, pisgie), a Devonshire fairy, same as Puck.
POUKE (1 syl.), same as Puck. (See POUKE.)
PUCK, a merry little fairy spirit, full of fun and harmless mischief. (Icelandic and Swedish, puke.) (See PUCK.)
ROBIN-GOODFELLOW, another name for PUCK.) (See ROBIN … .)
SALAMANDER, a spirit which lives in fire. (Latin and Greek, salamandra.) (See SALAMANDRA.)
SHADES, ghosts.
SPECTRE, a ghost.
SPOOK (in Theosophy), an elemental.
SPRITE, a spirit.
STROMKARL, a Norwegian musical spirit, like Neck. (See STROMKARL.)
SYLPH, a spirit of the air; so named by the Rosicrucians and Cabalists. (Greek, silphe; French, sylphids.) (See SYLPHS.)
TRITON, a sea deity, who dwells with Father Neptune in a golden palace at the bottom of the sea. The chief employment of tritons is to blow a conch to smooth the sea when it is ruffied.
TROLL, a hill-spirit. Hence Trolls are called Hill-people or Hill-folk, supposed to be immensely rich, and especially dislike noise. (See TROLLS.)
UN’DINE (2 syl.), a water-nymph. (Latin, unda.) (See UNDINE.)
URCHIN properly means a hedgehog, and is applied to mischievous children and small folk generally. (See URCHIN.)
VAMPIRE (2 syl.), the spirit of a dead man that haunts a house and sucks the blood of the living. A Hungarian superstition. (See VAMPIRE.)
WERE-WOLF (Anglo-Saxon, wer-wulf, manwolf), a human being, sometimes in one form and sometimes in another. (See WERE-WOLF.)
WHITE LADIES OF, NORMANDY. (See WHITE LADIES.)
WHITE LADY (The) of the royal family of Prussia. A “spirit” said to appear before the death of one of the family. (See WHITE LADY.)
WHITE LADY OF AVENEL (2 syl.), a tutelary spirit.
WHITE LADY OF IRELAND (The), the banshee or domestic spirit of a family.
WHITE MERLE (The), of the old Basques. A white fairy bird, which, by its singing, restored sight to the blind.
WIGHT, any human creature, as a “Highland wight.” Dwarfs and all other fairy creatures.
WILL-O’-THE-WISP, a spirit of the bogs, whose delight is to mislead belated travellers.
WRAITH (Scotch), the ghost of a person shortly about to die or just dead, which appears to survivors, sometimes at a great distance off. (See WRAITH, HOUSEHOLD SPIRITS.)
Mais si vous ne désirez que faire connaissance avec un(e) Brownie, vous lirez ceci :
Brownie : The house spirit in Scottish superstition. He is called in England Robin Goodfellow. At night he is supposed to busy himself in doing little jobs for the family over which he presides. Farms are his favourite abode. Brownies are brown or tawny spirits, in opposition to fairies, which are fair or elegant ones. (See FAIRIES.) 1
“It is not long since every family of considerable substance was haunted by a spirit they called Browny, which did several sorts of work and this was the reason why they gave him offerings … on what they called Browny’s stone.”—Martin: Scotland.
Ce gros livre est une Bible pour qui s'intéresse à la culture, à la littérature anglo-saxonne. Je ne crois pas qu'il ait d'équivalent français. Détrompez-moi.
Il ne me reste plus qu'à me rendre en Écosse, bientôt, tôt ou tard, afin de marcher dans les pas de Barrie.
vendredi 10 mars 2006

Une allusion de Barrie à Charles Lamb et à sa soeur, à leur tragique destin, et je me mets à lire leur vie, leur oeuvre que je connais très mal. Univers shakespearien : folie et meurtre, assassinat de soi-même... J'ai trouvé une nouvelle vocation : aimer le couple Lamb. Envers et contre tout. Hasard ou coïncidence, le week-end dernier, j'ai acheté ce livre
de Peter Ackroyd, auteur d'une magistrale biographie de Londres.
Il s'agit d'un roman qui met en scène le frère et la soeur... et Shakespeare. Je vous le recommande si d'aventure... Je me retire sur la pointe des pieds pendant quelques petits jours, à peine trois jours, mais je ne suis pas très loin. Chut ! J'écris...
jeudi 9 mars 2006

"Ce délire est semblable à la larme batavique, qui s'évanouit si vous cassez seulement sa pointe." (1)

L'amour fou peut être pris en deux sens : au sens strict comme l'évocation d'un amour anormal, à caractère pathologique, relevant de la psychiatrie ou de la psychologie et, d'autre part, dans le sens courant qu'on lui donne ordinairement, à savoir un amour d'un caractère assez exceptionnel, qui semble n'avoir pas de limites et atteindre une certaine perfection(2). Dans ce dernier sens, on dit que l'on aime à la folie, en effeuillant la marguerite. Nous voudrions ici jouer sur ces deux sens en étudiant la notion de délire. En effet, nous nous appuyons sur la pétition de principe selon laquelle la pathologie et ses excès peuvent servir de loupe à l'ordinaire et en permettre ainsi une meilleure compréhension. D'ailleurs, il ne nous paraît pas exclu qu'il y ait quelque anormalité, quelque part de folie - au sens psychiatrique - dans l'amour humain.

Lorsque Clérambault prononce ces mots qui servent d'exergue à ce propos miniature, il parle d'un postulat - "C'est l'Objet qui a commencé et qui aime le plus ou qui aime seul." - sur lequel se fondent toutes les déductions du malade atteint de délire érotomane, et qui aboutissent à la conviction qu'il est aimé. La pointe du délire d'érotomanie, comparé à une larme batavique(3), est le postulat. Ce postulat est une "idée-mère" qui donne lieu à toutes sortes d'interprétations de la part du délirant. Chaque acte commis par l'Objet, même les plus anodins, sont interprétées par le délirant comme des marques, des preuves d'amour à son égard. "Le délire érotomaniaque se développe en trois stades : stade d'espoir, stade de dépit, stade de rancune."(4) Lorsqu'on lit l'analyse de Clérambault, on se surprend, parfois, à penser qu'il aurait pu écrire la même chose s'il avait dit décrit l'amour non pathologique. Or, ce que nous apprend véritablement cette analyse, c'est la nature délirante de tout amour, plus ou moins sain. Cioran dit de l'amour, avec ironie, qu'il est "une intoxication métaphysique" ; on pourrait même se demander si l'amour n'est pas une atteinte à notre santé mentale. Délirer, c'est à proprement parler "sortir du sillon", s'égarer. "Délirer, c’est sortir du réel, sans savoir qu’on en est sorti, et sans pouvoir s’en rendre compte, puisque le réel est le délire. (…) L’idée n’est point délirante en soi, seul le sujet délire."(5) Le délirant transforme le réel en un autre réel, conforme à son délire. Un réel imaginé se substitue à un autre ; c'est pourquoi l'on ne peut dire du délirant qu'il perd pied dans le réel, il s'incruste dans son réel. Ses idées ne sont pas illogiques, délirantes, son propos même peut être fort bien raisonné et raisonnable, seulement, voilà, ses idées et ses raisonnements s'appliquent à un monde qui n'existe pas. "Une passion morbide, proche de la passion normale, anime le jaloux, le revendiquant, l’érotomane, à partir d’un thème bien défini qui polarise toute l’activité du malade et confère à sa conduite un style particulier et une qualité de moins en moins adaptée à la situation."(6) Dans la passion "normale" comme dans la passion maladive, il y a un point vers lequel converge toute la folie du délirant ou de l'amoureux, ou d'où part toute cette frénésie amoureuse. Si l'on détruit ce point, comme si l'on casse la pointe de la larme batavique, le délire, la folie cessent. Pour schématiser grossièrement, disons que la pointe du délire (du fou, au sens strict du terme) est une obsession et la pointe de la passion amoureuse est une émotion. Ceci explique d'ailleurs le fait que la perte d'émotion dans l'amour, ou l'incapacité de la convoquer, de la ressusciter, conduisent à la mort de cet amour, alors que sa recherche excite cet amour. Une émotion s'use peut-être plus vite qu'une obsession ; le problème de la grande majorité des amants est qu'ils ne sont peut-être pas assez atteints par la maladie d'amour, pas assez fous. L'émotion inspire et échappe, sans que l'on ne puisse rien faire. C'est en ce sens que l'amour est inspiration et produit des inspirés

(1)Gaëtan Gatian de Clérambault, L'érotomanie, éd. Synthélabo, Coll. "Les empêcheurs de penser en rond", Paris, 1993, p.74.

(2)Cf. le beau livre de Jacques de Bourbon-Busset, Laurence ou la sagesse de l'amour fou.

(3)Littré, article "larme" : "Larmes-de-verre, ou larmes bataviques, petites masses de verre en fusion qu'on a laissées tomber dans l'eau froide et qui, par suite d'un refroidissement inégal, dû à la mauvaise conductibilité du verre pour le calorique, deviennent telles que, si l'on vient à casser la queue, la tête se met en poussière ; c'est là le phénomène qui excitait l'admiration des physiciens au XVIIe siècle."

(4)L'érotomanie, éd. Synthélabo, Coll. Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 1993, p. 66.

(5)Encyclopédie Universalis, article "délire" par Gabriel Deshaies.

(6) Ibidem.





Il était une fois une fille de dix-huit ans. Elle écrivait comme on se mouche. Il y a longtemps. Elle est morte.

*


Je plains les gens normaux ; il me semble que je ne pourrais pas me contenter de cet état. La marginalité est mon vison. Je suis la lady de la crasse et du malheur. Zola contre Stendhal. J’exècre la littérature des courbettes et les romans du baisemain, je n’oserais même pas me torcher avec les mots nés dans des lits bordés par des draps de satin. Le dénuement est propice aux sentiments exacerbés. Impossible d’aimer et de haïr à l’aise corsetée dans les particules et les conventions.
Cet excès d’introspection me perdra mais, ma drogue, c’est l’observation de ma petite personne ; je bichonne chaque recoin de mes souffrances passées, et je racle dans ma mémoire détails et arrières pensées, comme l’on récurerait le fonds goûteux d’une casserole ; je ne gaspille rien du mal qui m’a été fait, ni de celui que j’ai inévitablement commis. Si je n’étais pas rancunière et si ma mémoire n’était pas excellente et au-dessus de tout soupçon, je serais crevée depuis belle lurette.

*


Maintenant que la grand-mère s'était taillée, je commençais progressivement à déchanter : la mort des autres n'a que l'attrait de la nouveauté ; et, plus c'est difficile, plus on s'habitue vite, sinon on crève. Je devinais lentement, dans ma poitrine,  les bourrades de la solitude, le vide et l'angoisse qui se renversaient et s'étalaient en moi comme un verre d'eau que l'on vient d'échapper, les rideaux de la confusion se détachaient par petits morceaux, sèchement, imperceptiblement. La salle était vide, les amis, spectateurs de ma souffrance regagnaient leur vie à petits pas, à reculons, et je restais seule sur une scène sans décor, sans texte ni mise en scène à apprendre. C'est la première fois de ma vie où je me suis sentie seule et orpheline, je n'étais plus un acteur, je vivais réellement tous ces événements. Je suis devenue l'auteur de ma vie et cette situation n'est excitante que dans l'imagination de ceux qui ne sont encore que des interprètes et qui le demeureront peut-être toute leur vie. Il faut croire, si l'on se fie aux événements qui arrivèrent,   que je n'étais pas appelée à faire partie de cette race inférieure de besogneux. Etre interprète ne nécessite que du talent et une certaine docilité de l'esprit, être un auteur demande du génie et une force surhumaine pour se supporter soi-même sans les étais que sont les autres.  L'auteur accepte le désordre et la malpropreté, il est continuellement en chantier, et ce chantier n'est autre que sa propre personne qu'il déconstruit et remet en état suivant ses humeurs et son inspiration du moment. Seulement, voilà, pas d'architecte, pas de maître d'œuvre, l'auteur est seul et il le sait ; sa grande supériorité, son visa pour le royaume des élites n'est fait que cette conscience qui n'est pas, pour lui,  une douleur insurmontable mais, parfois, un plaisir et un élan pour vivre. Tous les hommes sont seuls, mais très peu assument cette condition ; ils le pressentent forcément, quand ils ne sont pas trop stupides, mais ils s'ébrouent, ils se débarrassent d'un coup de tête de ce genre d'idées et se frottent, se réchauffent, contre les autres.  Le génie n'est pas uniquement à la portée des monstres et des fous ; l'humanité entière a été tissée sur cette trame, mais malheureusement le courage lui manque la plupart du temps pour être digne de cette révélation.  Un auteur qui n'aurait pas de génie n'existe pas ;  les ratés ne sont que des êtres qui n'ont pas assez cru en leurs rêves. L'impossible est dans les mains du premier crétin venu s'il a ne serait-ce qu'un peu de cette foi en lui.  A défaut de foi, il y a le whisky. N'ayant pas découvert les vertus de l'alcool - le grand-père n'ayant jamais pris le soin de faire mon éducation de ce côté-là -,  je suis condamnée à la foi, et par conséquent au génie, au suicide ou à la médiocrité sublime des ratés.  Depuis longtemps, j'ai choisi la troisième voie.
Pire, je suis en passe de devenir un être joyeux.
Heureusement, l'atavisme me sauvera.  J’y compte bien.
mardi 7 mars 2006
J'ai traduit un cauchemar extrait des Carnets de Barrie - je n'ai rien modifié, conservant le relâché de la prise de notes :
Carnet 40, 1921-1922
Michael. Le 7 novembre 1922, j’ai rêvé qu’il m’était revenu ; je savais qu’il s’était noyé, je l’ai laissé dans l’ignorance de cet état de fait. Et nous avons passé une nouvelle année, semblable aux précédentes, jusqu’à ce que ce fatal 19 soit en vue et que la tristesse le gagne peu à peu, sans en savoir la raison ; je craignais ce qui devait advenir, mais je ne disais rien. Et, comme le jour fatal approchait de plus en plus, la vérité se faisait jour – et, peu à peu, chacun de nous savait que l’autre savait,  sans échanger un mot à ce sujet – et lorsque, enfin, le jour arriva, j’avais échafaudé des plans afin de l’empêcher de me quitter de nouveau, sans me faire d’illusions néanmoins sur leur chance d’aboutir – et il se leva la nuit, mit ses anciens vêtements et vint me regarder, me croyant endormi. J’essayai de l’en empêcher, mais il devait partir et je le savais. Il pensait que ce serait plus difficile si je ne le laissais pas partir seul, mais je l’accompagnai, lui tenant la main, et il apprécia ce geste. Lorsque nous arrivâmes à destination – cet étang – il me dit au revoir et entra dans l’eau ; puis il coula, comme précédemment. À ce moment-là, je pense m’être réveillé, mais en ayant l’impression qu’il avait pénétré gaiement dans ma chambre, comme si une nouvelle année commençait pour nous deux. Ce qui précède est le rêve et ce qui suit les réflexions que j’ai faites à son sujet, à la seule exception que je savais dès son retour que je ne devais pas lui laisser entendre que quelque chose lui était arrivé – ce qui était, à proprement parler, vital. Tout doit se dérouler comme s’il était revenu d’une absence ordinaire. Si j’écris quelque chose à ce sujet, je dois faire comme si l’ancienne vie se poursuivait, et assez longtemps pour que je cesse d’éprouver un malaise. Je n’ai aucune idée, jusqu’à ce que le jour fatal arrive, qu’il va m’être à nouveau repris. Je donne des détails sur cette année supplémentaire que nous vivons tous les deux. Nous vivons assez ordinairement, mais nous sommes étrangement proches l’un de l’autre. Je fais certaines choses qu’il désirait autrefois et que je n’avais pas faites. Crainte de le gâter, lutte pour ne pas le faire. Comment, malgré ma souffrance, je devais le laisser partir au loin, quelquefois, afin qu’il eût la vie des jeunes gens. Il n’est pas nécessaire de lui donner un âge approchant des 21 ans. Il pourrait être plus jeune, si cela me chante. Peut-être des pouvoirs sinistres et hostiles comme les nuages dans le livre féerique de M. James. Sa grande peur de l’eau qu’il me confie pendant cette année supplémentaire. (Cette confidence m’affecte, je décris mes tourments.) Il pourrait m’écrire de l’école pour me dire sa peur de l’eau quand il apprend à nager ; ainsi cette vague ombre hante l’histoire. Elle pourrait s’appeler « Eau » - ou « L’étang silencieux » ou encore « Le 19 du mois »). Mary Hodgson[1] est de retour ? Il ne peut pas échapper à cette date fatale. Nos véritables lettres dedans ? Dans une certaine mesure, c’est bizarre, mais ses goûts – ses dispositions – sont différents. De même, il semble savoir vaguement de nouvelles choses, d’étranges choses, et en avoir oublié d’autres. Cette fatale nuit, il vient à moi, les lèvres légèrement pincées, en disant qu’il va se baigner – qu’il doit partir –, qu’il le doit. En rêve est-il revenu comme il était, un peu plus vieux ou à l’âge qu’il avait lorsqu’il m’a quitté – ou une année plus jeune ? Dans le dernier cas, cela signifierait qu’il ne peut dépasser un certain âge, aussi bien qu’un certain jour. Dans les autres cas, c’est simplement le jour en lui-même qui est un obstacle. Essayer de l’enfermer, de le faire surveiller par d’autres – il est dans une telle souffrance morale que je dois le laisser partir. Il va à l’étang. Aller avec lui ce jour fatal est aussi triste que l’histoire de Charles Lamb[2] traversant les champs avec sa sœur pour l’emmener à l’asile. Sa main posée sur mon épaule.  Il faut qu’il soit clair qu’il ne s’agit en aucun cas d’un suicide[3]. Je l’ai entraîné, afin qu’il soit un nageur hors pair, afin qu’il puisse se défendre le jour fatal. (Le jour est-il mieux que la nuit ?) Quand il réapparaît, c’est aussi soudain que s’il avait été dans la pièce voisine. Il ne sait pas qu’il est parti. Effet sur ma propre vie. Abandonne travail ordinaire – il me réprimande au sujet de ma paresse. Sa joie de vivre plus grande que jamais. Enthousiasme de l’enfance qui revient. C’est comme si, longtemps après avoir écrit Peter Pan, son véritable sens m’apparaissait – effort désespéré pour grandir, mais échec. En enquêtant sur son passé, je me rends compte qu’il a toujours eu du mal à passer le dix-neuf de chaque mois ; il est malade – une fois, il s’est perdu, etc. J’assèche l’étang – l’eau revient. Ou je construis un mur très élevé, pourtant on le retrouve noyé. (Nous essayons de partir au loin – un étang similaire s’y trouve – terrible quand il prend vaguement conscience de quoi il s’agit, ce doit être un jour affreux pour lui. Tout se passe comme si l’étang le suivait. Une histoire d’amour ? (Comment en parlerais-je sachant qu’il va à nouveau partir ?)][4]

Le cauchemar de Barrie est atroce, mais il témoigne de la surprenante capacité de l’artiste à s’approprier le réel le plus tragique pour le transformer en matière d’écriture, pour filer la mauvaise laine des cauchemars et tisser un texte dont la trame est réelle et imaginaire. Ce rêve survient un an après la mort de Michael, l’enfant adoré, le préféré de J. M. B. ! Pour autant, le pouvoir d'écrire, comme toujours chez Jamie, reprend ses droits. Observons sa volonté de transmuer en fiction le réel pour s’en rendre maître ! Remarquable et terrifiante leçon d'écriture s'il en est… Barrie, que certains trouveront certainement morbide et se complaisant dans le morbide, prouve que nulle peur d’explorer les abîmes ne le retient.


[1]Bonne des enfants Davies.
[2] Écrivain aimé de Barrie, qui tenta toute son existence d’éviter l’asile à sa sœur.
[3] Barrie, on le comprend, n’a jamais pu accepter cette idée et il est possible qu’il ait eu raison.
[4] Je souligne.


Sir Bernard Partridge (1861-1945) était un ami de Barrie. Célèbre caricaturiste et illustrateur, il a contribué au magazine Punch et a illustré certains romans de l'auteur de mon obsession écossaise... Une caricature de Conan Doyle, grand ami de Barrie et membre des Allahakbarries : Sir George Frampton (1860-1928) , le créateur de la statue de Peter Pan dans Les Jardins de Kensington :
Caricature de Barrie :

Illustration du Allahakbarries Cricket Book :
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