mercredi 19 septembre 2012
Carnet de photographies du voyage à consulter ici. Pardon, par avance, pour l'indigence du graphisme de cette page, qui n'a d'autre vocation que d'héberger mes images. Cliquez sur les ronds, puis sur chaque image afin de l'agrandir. Pour revenir ensuite à la page précédente, appuyez sur la touche "Échap" de votre ordinateur. Comme à l'accoutumée, ces clichés sont extrêmement mauvais, je ne suis pas photographe. Ma fille de vingt-et-un mois prendrait de meilleures photographies... Il est possible que je "poste" ici, une ou deux vidéos, plus tard, si j'ai assez de temps pour cela. 

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Lettre de voyage


[Buste de Barrie, conservé à la Beinecke. Photographie de Céline-Albin Faivre]


Voyager ne m’est pas naturel. C’est une violence que j’exerce à mon encontre, à chaque fois. Il suffirait de presque rien pour que j’y renonce, au dernier moment. Je suis une créature d’enracinement. Mes ailes sont pourtant bien là et elles me démangent de temps en temps. Mais quelqu’un, un jour, dans l’enfance, a dû passer une couche de goudron dessus et la salissure ne s'est jamais tout à fait effacée. Ce qu’il faut de volonté et d’humour à mon mari pour me soulever jusqu’aux étoiles… Mais, lui, il est léger, il caresse les nuages et fait danser l’univers dans ses yeux et sur ses mains. La Terre tiendrait en équilibre sur la pulpe de son index. Il est le magicien de mon existence. 

J’aime le voyage immobile. J’aime, sur le papier, dessiner l’exil provisoire – en détail. Je hais passer à l’acte. De même que je préfère vivre close, intérieurement, et communiquer par mots écrits : rayonner autour d'une idée, d'une émotion ou d'une image, cela ne se peut dans l'immédiateté du mot lâché qui éclate aussitôt comme une bulle de savon. Raté ou pas, je suis un écrivain dans l’âme, depuis l’enfance. Mais, là, il faudrait passer à l'acte... Mes souvenirs patiemment reconstruits, puis recréés, sont plus lumineux et plus précis que le présent jamais pleinement vécu. Comment d'ailleurs le pourrait-il ? Il faut vivre à rebours pour que le présent ait une chance de laisser une trace. Ou bien mourir idiot. 

Proustienne, malgré moi. Mais nous le sommes tous. 

Un écrivain a, malgré tout, besoin de réel (de matière, de terreau), d’expériences, de rencontres, pour créer, ou plus exactement pour nourrir et enraciner le monstre tapi en lui – car le véritable écrivain, c’est lui. Certes, nul besoin d’aller loin pour cela, mais s’enfuir donne de la perspective, du relief et, chez moi, a pour effet de polir une certaine rugosité. La motivation pour sortir de mon trou doit être suffisamment forte. Voyager équivaut pour moi à aller chercher ma pitance (mon encre) pour les mois et les années à venir. Je fais provision de réel et de présent éphémère, je les mets en bouteille. Et il n’est de meilleur mobile que Sir James. Et il n’est de plus grande tentation que l’idée de tenter l’aventure en emmenant avec moi mes amis réels et imaginaires : Virginia, Cary Grant, Truman Capote, Audrey Hepburn, quelques héros de sang, de papier et de pellicule… 

La condition première pour me faire à ce voyage, pourtant si désiré et depuis si longtemps, était donc de séjourner au Warwick, l’hôtel où vécut Cary Grant, mon second amour après Barrie, et de n’emprunter aucun transport en commun pour nous déplacer dans la ville et atteindre New Haven. Nous avons donc voyagé en stretch limo : ces voitures à rallonge, genre maffieux, d’un mauvais goût certain, donnent l’illusion de vivre dans un film et sont d’un grand confort (avec siège bébé, si on le demande). Avoir un chauffeur a un coût, mais peu importe, si cela me permet de glisser sur le réel, protégée dans un cocon de vapeur imaginaire. Et cela en valait la peine. Oh, oui ! À bien des égards, ce voyage fut le voyage de ma vie.

J’ai croisé quelques silhouettes nobles, d’autres inquiétantes.

Les ogres ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent. 

New York est une ogresse de la pire espèce qui soit. Séduisante en diable, cabotine, et cruelle  – lorsque l’on s’y attend le moins. New York est une ogresse échappée d’un conte de fées désenchanté. Il faut toujours au moins deux rencontres et un peu de recul pour se faire une idée du monstre. Une juste idée, cela s’entend. La troisième rencontre, je ne sais pas encore ce qu’elle pourrait m’apprendre, mais je devine qu’elle ne ferait que confirmer ce que j’ai découvert pendant ce séjour entrecoupé d’un petit passage dans le Connecticut. 

J’ai fait la connaissance de New York, il y a six ans, à une époque où, bien que comblée, j’étais moins heureuse que je ne le suis aujourd’hui, lestée par une thèse inachevée – un autre monstre auquel j’ai fini – ô victoire ! – par faire la peau en 2009, d’un point final, au cœur –, et par la peur de grandir, à savoir de mourir, car ce n’est jamais que cela. Voilà, c’est dit. C’est pour cela que Peter Pan n’a pas peur de grandir : jamais il n’a réellement refusé de grandir, il n’a fait que le prétendre. Il est déjà mort. Non, plutôt non-vivant, non né, et une partie de lui le sait fort bien. Nous aussi, nous sommes déjà morts pour une part, mais il reste encore de la vie en nous et il en faut si peu pour tenir ; c’est bien cela la cause de tous nos tourments. Une goutte d’éternité coule dans notre temporalité et cette éternité, ce sont les fictions que nous nous créons pour continuer à avancer. Nous-mêmes, nous ne sommes qu’une histoire que quelqu’un a inventée.

Avoir un enfant, c’était admettre qu’il faut passer de l’autre côté, et accepter, in fine, de mourir. On met au monde des enfants pour qu’ils nous tuent et nous enterrent. Pas pour nous consoler ou pour convoler avec nos rêves demeurés à l’état d’épures. Il ne sert à rien de refuser, sinon on pourrit sur place. Je préfère mourir achevée dans toutes (une grande partie de) mes possibilités que de vivre desséchée. Vivre est une terrible aventure !

Tétanisée. 
Foudroyée par son esthétisme, New York m’était apparue alors, en 2006, comme l’endroit le plus vivant qui eût été en ce monde, le nerf vif de tous les rêves. Je rêvais d’y revenir. M. Golightly m’avait offert un billet pour New York sans date de péremption à utiliser quand bon me semblerait. 

Y revenir m’a fait voir New York sous un autre jour. 
J’ai pensé que l’une de nous deux avait changé. Moi, c’était incontestable. Je suis la même, mais je suis également autre depuis la naissance de notre enfant. J’ai toujours eu l’âme matriochka, mais je cache désormais une autre poupée, une autre personnalité. Mais New York s’est elle-même durcie, il me semble. Des pauvres mangent dans les poubelles à tous les coins de rue. Pourtant, je n’ai guère bougé de Manhattan.

New York s’est enfin révélée à moi telle qu’elle est : irréelle, magnifique, agressive, repoussante, sale, très catin – elle me fait penser à ces femmes fascinantes à la voix rocailleuse à force d’avoir trop fumé –, mais souvent grande dame. Je n’aimerais plus y vivre. Mais elle m’attire toujours. Je le dis sur l’une des vidéos que j’ai enregistrées à notre arrivée et je crois que c’est vrai : être blasé de New York, c’est être bon pour la tombe. Néanmoins, j’ai ressenti beaucoup de tensions dans cette ville. Les new-yorkais sont trop pressés, brutaux : ils marchent tellement vite qu’ils vous écraseraient d’un coup de talon. Il est évident que New York est une machine à produire non pas du rêve, mais de l’argent. Le rêve est pour celui qui contemple la ville derrière une vitre. Si l’on pénètre New York on devient sa chose, une pièce de sa machinerie. New York broie les âmes et les corps. Sur la cinquième avenue, un vieil homme aveugle qui sort prudemment d’une supérette. J’ai peur pour lui. J’essaie d’imaginer mes paupières cousues, seule, perdue et jouant à colin-maillard à Manhattan. Sur la cinquième avenue, de belles dames, diamant gros comme le Ritz à l’annulaire, sac Hermès ou Vuitton au bras, talons de 10 centimètres, manucurées à la perfection, coiffées au cordeau, que l’on dirait sorties d’un soap-opera, avancent comme des somnambules. Sur la cinquième avenue, de pauvres hères recroquevillés dans des coins, les vêtements collés à la peau par la crasse et la peur. Sur la cinquième avenue, des robots. Sur la cinquième avenue, nous trois, hébétés à force de lucidité. Sur la cinquième avenue, nous trois émerveillés et vaguement coupables d’être un rouage de cette mécanique qui tue. 

Toute autre fut l’aventure qui m’attendait à New Haven, ville charmante au style néo-gothique. L’Old Campus fut une merveilleuse surprise pour moi et un changement de panorama bénéfique pour mon imagination. Mon âme était en paix là-bas. Je me suis réconciliée un moment avec les États-Unis : le simple fait de passer plus d’une heure en douane avec un tout petit enfant dissuaderait n’importe quelle personne saine d’esprit de revenir dans ce pays ; surtout si l’on vous fouille, vous fait passer au scanner et vous interroge pendant vingt minutes comme si vous étiez un terroriste. Les Américains sont des paranoïaques. À juste titre, je ne le nie pas ; mais l’essence de la paranoïa est d’avoir tort même avec des raisons. Et, de toute façon, ces grands donneurs de leçons sont coupables de tant de crimes que j’ai du mal à les plaindre jusqu’au bout… L’Amérique est atteinte d’un doute pathologique. Politiquement, culturellement. Elle n’a plus d’identité, si tant est qu’elle en eût jamais eu une. La France prend le même chemin : nous sommes aux mains de personnes cyniques et lâches. La France perd son identité, fragment par fragment ; et le politiquement correct est cette arme de destruction massive qui répand la peur des mots. Le processus est en marche depuis longtemps et s’accélère depuis quelques années. Je ne me sens pas proche des Américains, pas même des plus cultivés et éduqués – espèce très rare et en voie de disparition. Je déteste leurs intonations, leur façon de parler fort et de ponctuer toutes leurs phrases de «Oh my God ! », « you know »... Leur langue est souvent une insulte à la noble langue anglaise. Je n’aime la démesure que lorsqu’elle est au service d’une œuvre. L’Amérique ne crée plus rien. L’Amérique ne se crée plus. (Mais j’aime encore quelques Américains : Eastwood, Allen…) 

Je ne savais rien de New Haven, je n’étais venue que pour être admise au sein de la bibliothèque de Yale, la Beinecke. Cette étrange construction abrite le plus grand fonds (trésor) barrien au monde. Vient le moment d’une précision, car la question me fut posée plusieurs fois : pourquoi ces archives sont-elles conservées aux États-Unis et non pas au Royaume-Uni ? Tout simplement parce qu’un dénommé Walter Beinecke Jr. a, en son temps, collecté une grande partie de ce qui constitue aujourd'hui ces archives inestimables. À son époque, les manuscrits, les lettres et les éditions rares se vendaient pour rien. Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui : voir "l’album perdu" de la femme de Peter Davies vendu récemment et acheté par… la Beinecke ! Je n’ai d’ailleurs pas pu admirer ce dernier, car il n’était pas encore arrivé dans les coffres.



Source : ici.

Être immergée pendant huit heures, l’espace de quelques jours, dans les lettres, les manuscrits et les textes inédits de Barrie fut une expérience à la fois bouleversante et fortifiante. J’ai voyagé en compagnie de mon ange gardien littéraire de la fin de son adolescence jusqu’à la veille de sa mort. Nous avons traversé le temps et l’espace ensemble. En tant que biographe en devenir (puisque mon texte n’est pas achevé), j’ai pu vérifier certaines hypothèses, impressions ou intuitions ; seule une visite à la Beinecke pouvait permettre cela. Il me fallait rencontrer le fantôme de Barrie, caresser, embrasser les peaux mortes qu’il avait laissées derrière lui, sur cette terre. J’ai donc fait ce long voyage, prévu depuis plusieurs années, mais ajourné plusieurs fois pour le bien-être d’une petite fille, qui compte plus que Barrie – et il est peu d’êtres qui comptent plus que lui, car Barrie est bel et bien vivant pour moi et plus vivant que ceux qui portent ce nom. Dieu sait que je hais l’avion et seuls ceux qui me connaissent intimement savent le courage (n’ayons pas peur des mots) qu’il m’a fallu pour accepter d’être enfermée dans ce « truc » ronflant pendant plus de huit heures... Pour accéder à tous ces documents, il faut remplir certaines conditions : prouver son identité avec plusieurs documents, accepter de se faire prendre en photo et d’être en quelque sorte « fiché » dans leur base de données, mais aussi d’être filmé en permanence dans la salle de lecture. On adresse des « requêtes » par ordinateur interposé, on vous amène des boîtes, qui sont scannées lorsqu’elles vous sont remises, une par une, et rescannées lorsque vous les rendez. 
Dans la salle de lecture, on peut amener un ordinateur et un appareil photo (mais sans objectif), mais ne rien posséder d’autre que des feuilles de papier, des crayons de papier (les feutres, plumes, etc. sont interdits). Aucun autre objet ne doit être posé sur la table excepté ceux que je viens de mentionner. Tous les effets personnels sont stockés dans un casier (au rez-de-chaussée) dont on conserve la clef sur soi. Il est interdit de sortir plus d’un document de la boîte posée sur la table : en effet, si vous demandez une lettre ou un manuscrit, vous obtenez la boîte dans laquelle le document se trouve, parmi de nombreuses autres lettres ou manuscrits. C’est ainsi que, très vite, et par chance, j’ai glané des documents que je n’avais pas demandés. J’ai pris presque 1300 clichés et je pense pouvoir travailler quelques années à partir de cette collecte… Non pas tant pour la biographie que j’espère terminer rapidement, mais pour établir des éditions de textes inconnus ou rares. Lorsque vous quittez la salle de lecture, vous devez remettre tous vos biens personnels à un garde qui vérifie que vous n’avez rien volé… Hormis ce protocole un peu pesant, mais pleinement justifié (je demeure toujours émerveillée par le fait d’avoir pu toucher, et même discrètement embrassé, les lettres et les manuscrits de Barrie), l’expérience à la Beinecke est un pur rêve. J’ai totalement oublié où j’étais et qui j’étais. Cela ne m’était jamais arrivé (je pense toujours à dix choses en même temps et travaille toujours sur trois ou quatre choses à la fois).

La forme que j’avais choisie pour ma biographie de Barrie s’est trouvée justifiée a posteriori par certaines découvertes ou révélations, mais je n’en dirai rien ici… En outre, il me semble que, jamais plus, je ne traduirai Barrie de la même manière : les mots sont nés devant mes yeux. Ils vibraient de certains traits de plume particulier. J’ai toujours dit que j’entendais la voix de Barrie et que c’était elle qui me guidait, à la fois dans le choix des textes à traduire (leur chronologie, qui n’est pas celle de la rédaction barrienne) et dans le choix des mots auquel je donne une inflexion ; cette voix m’impose également une certaine rigidité ou rigueur quant à certains détails (qui ne le sont qu’en apparence pour celui qui connaît son petit Barrie comme je le connais). Me retrouver face aux manuscrits (certains de textes inédits et Barrie fut une espèce de graphomane – des deux mains !) de cet écrivain que j’aime comme on aime Dieu (avec la force du désespoir, avec la foi vierge d'un enfant), face à cette graphie si particulière qui était la sienne et qui a évolué de  l’âge de 17 à 77 ans (les lettres, manuscrits et autres dissertations d’université s’inscrivent dans cette période), sur divers supports, sillons tracés à l’encre noir ou au crayon de papier, a donné une autre réalité aux textes, leur a rendu vie, en quelque sorte. 

[Extrait d'un texte de Barrie, conservé à la Beinecke. Photographie de Céline-Albin Faivre]

Une incarnation. 

La composition de Barrie est très précise et suit toujours un ordre, qui va de la préparation très soigneuse (il creuse une obsession ou une idée pendant parfois dix ans ou plus) au tapuscrit annoté et, parfois, totalement modifié, à la dernière seconde. C’est ainsi que l’une de ses pièces que j’espère faire monter en France tourne de la comédie (initialement) à la tragédie par l’ajout d’une dernière phrase, au dernier moment. Mais cela n’est guère surprenant, car Barrie oscille toujours entre deux cieux… Je savais que Barrie était un grand écrivain, je savais qu’il ne cessait d’écrire, mais j’ai pris la dimension physique de tout cela. Dire mes émotions est impossible. J’y renonce. J’avoue toutefois avoir eu grand mal à refouler mes larmes en lisant une lettre écrite à Cynthia Asquith (j’ai toujours éprouvé force réserves à son endroit, mais j’ai désormais une vision d’elle plus nuancée) quelques jours avant sa mort. L’écriture tremblée, le ton… 


[Photographie de Céline-Albin Faivre]

La voir imprimée dans le livre de Viola Meynell et la contempler telle qu’elle fut écrite n’a rien de comparable. L’impression, le livre sont distance. Le contact avec le papier et l’encre, lui, est presque violent. Barrie est incarné dans son écriture. Sa graphie révèle vraiment sa psychologie, de même les supports et le crayon ou la plume utilisés. Je ne suis pas graphologue, je ne sais rien en ce domaine, mais j’ai eu la sensation de converser avec lui par ces lettres et textes rares ou inconnus pour certains. Barrie en hologramme, c’est un peu cela. Je vais avoir du mal à me contenter de traduire à partir de livres à présent. J’aimerais travailler sur le matériau brut. Cela sera possible pour certains textes que j’ai ramenés avec moi, photographiés en haute définition. Ce contact immédiat va désormais me manquer. J’espère retourner à la Beinecke dans quelques années. Il y a tant et tant à lire, à étudier… Une vie n’y suffirait peut-être pas. 

Pour cela, je pardonne volontiers à l’Amérique (oui, je sais : New York n’est pas l’Amérique et New Haven est probablement une exception) d’être aussi décevante. Un jour, un ami américain (de l’espèce rare, lui, et il parlait un français parfait ou presque) m’avait dit que l’Amérique que j’idolâtrais – celle des films et de la littérature – n’existait pas. Il avait raison, évidemment. Et tort : rien n’existe. Nous faisons exister tout ce qui est. Nous sommes des créatures de fiction produisant de la fiction. Notre vie est un rêve et la vraie vie commence peut-être lorsque nous mourons, mais de cela nous ne pouvons rien dire, car nous ne pouvons le penser.

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1/ Régulièrement, je déposerai certaines images issues de la Beinecke sur l'almanach barrien. 

2/ Le hasard faisant bien les choses, je suis tombée nez à nez avec ceci à la Beinecke: 




[Photographies de Céline-Albin Faivre ; cliquez sur les images pour les agrandir.]

Stevenson est, bien sûr, parmi mes écrivains préférés... et un ami de Barrie.

lundi 27 août 2012


Nous n'y sommes pas encore, mais paradoxalement j'aimerais tirer les heures et les jours par le col. Tout va bien trop vite. 
Revoir New York, j'attendais cet événement depuis quelques années. La première rencontre avec ce mythe m'a laissée en état de choc esthétique. Six ans après, je demeure en apesanteur. 
Monsieur Golightly m'avait offert, il y a quatre ou cinq ans, un bon magique "Retour à New York", à durée illimitée, dont je pouvais user lorsque bon me semblerait, demain ou dans dix ans. Un voeu sans date de péremption. Le moment est enfin venu ! 
Je sais que ce sera un retour poétique violent. New York est une ville irréelle, qui sert de bain révélateur à celui qui la visite. Terrible ! Merveilleux ! 
Le moment est venu, car j'ai assez avancé dans ma connaissance barrienne, dans l'écriture de la fausse biographie que j'élève à la mémoire de mon bien-aimé Barrie, pour me rendre à New Haven, à l'université de Yale, à la bibliothèque de l'université de Yale : la Beinecke. Écrire le nom borde mes paupières d'eau salée, du lait de paradis. Je prépare mon voyage à la Beinecke... Oui, c'est vrai. Il me faut l'écrire pour le croire, pour mettre à distance, afin de la contempler, cette émotion virevoltante, car il est impossible, bien entendu, de l'étreindre. Exaltation, frisson, sentiment de vivre au-delà de mes rêves... Je suis tourbillon. 
New Haven est à environ une heure de New York en train. La vie est bien faite. 
Je suis certaine que Barrie guidera ma main et mon esprit parmi le plus grand fonds d'archives au monde qui lui est consacré. Il faudra choisir. Tout choix est un insoutenable renoncement. Il faut du flair, de l'inspiration et de la confiance en soi. Divers manuscrits et tapuscrits, des variantes de textes publiés, des textes non publiés, des documents personnels, des dissertations écrites alors qu'il était à l'université, ses fameux carnets de notes, des photographies, mille et un souvenirs de lui, traces de son passage sur notre planète Terre, sont conservés dans cette incroyable construction de verre... 
(source de l'image : ici)

J'ai rendez-vous avec Barrie ! J'ai rendez-vous avec l'un des secrets de mon existence !
Je ne serai pas en retard, mais je sais par avance que le temps manquera. 
C'est là sa principale vertu, c'est là son principal défaut.
vendredi 24 août 2012

« Ainsi, si l’on accorde quelque crédit à ces histoires semblables à la brume rampant le long de nos collines – où les Anglais ont dû les ramasser –, il existerait des apparitions nommées “Étrangers”. Sans que vous en ayez conscience, le trouble s’empare peu à peu de vous et vous vous adressez à ces revenants, vous vous promenez en leur compagnie, pensant qu’ils appartiennent à votre monde, jusqu’au moment où, peut-être, ils vous joueront de sales tours. »

Bientôt, si vous vous rendez dans la librairie la plus proche, vous en saurez davantage...

Pendant de longues années, cette citation fut "l'incipit" de mes Roses de décembre... 

J'espère de toute mon âme que l'on fera très bon accueil à ce magnifique texte de Barrie intitulé Adieu, Miss Julie Logan – le dernier livre qu'il a publié, en 1932, et qui est demeuré inédit en français jusqu'à ce jour. Il sera publié par Actes Sud, en octobre prochain, dans ma traduction annotée. 

Je vous raconterai prochainement l'histoire de ce conte d'hiver, dernier soupir poétique de Barrie... 


Prince Charlie's Farewell to Flora MacDonald

George William Joy




mercredi 8 août 2012

{Photographie postée sur mon almanach barrien, dernièrement, que j'aime infiniment... Barrie y sourit en coin... Légende du cliché : "James Younger of Mount Melville, Sir James Colquhoun Irvine, Sir James Barrie and Earl Haig".}

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Une lectrice de passage, sur mes sites, Sylvie, m'a écrit, cet été (alors que je me trouvais à Venise), afin de me poser quelques questions relatives à Barrie et à mon travail de traduction. Je ne suis, en général, guère enthousiaste à l'idée de me plier à ce genre d'exercice, surtout si je ne connais pas la personne et si cette dernière ne s'est pas mise en devoir de m'apprivoiser. Avec le temps, j'ai appris à ne plus "donner de ma personne", à éviter les "blogs" et autres "forums" comme la peste, essayant de me concentrer uniquement sur mon labeur, qui parle pour moi, mieux que moi, et de ne surtout plus jamais lire ce que l'on dit de moi. Temps perdu pour Barrie, mes recherches, l'écriture et, surtout, la vraie vie, qui n'attend pas et nourrit tout le reste. Mais Sylvie possède deux qualités à mes yeux : elle pose de bonnes questions (cf. sa série d'entretiens avec divers traducteurs) et accepte vos réponses sans s'offusquer de votre franchise —même lorsque je lui dis tout le mal que je pense des phénomènes de meute et des modes alimentés par les "blogs".
Estimant que mes réponses peuvent intéresser certains lecteurs de Barrie et certains amis de Miss Holly G., je recopie ici cet entretien, avant de le mettre en page sur mon site.

Conversation avec Céline-Albin Faivre


Sylvie : J'avais très envie de bavarder un peu avec Céline-Albin Faivre, docteur en philosophie de la Sorbonne, qui est également une traductrice passionnée à qui l’on doit une redécouverte de l'oeuvre de James Matthew Barrie en France. J'avais pris l'habitude de parcourir son Journal Intime à Ciel Ouvert, comme elle l'appelle, Les Roses de décembre, dont vous trouverez plusieurs liens ci-dessous. 



Pourquoi Barrie ? Voilà ce que Céline-Albin Faivre en dit : "J'ai découvert, un jour de pluie, que derrière le fascinant (et complexe) personnage de Peter Pan existait un homme non moins merveilleux et fascinant que sa créature, James Matthew Barrie. Violent coup de foudre entre lui et moi, sans appel. Je décidai de lui consacrer le meilleur de mon être. Mais Peter Pan ne fut pas celui qui nous présenta l'un à l'autre."



Une bien belle entrée en matière et un petit échange qui, je l'espère, donnera envie au plus grand nombre de (re)découvrir les livres de ce fascinant écrivain écossais. Un grand merci à Céline-Albin Faivre pour sa disponibilité, la richesse de ses explications et sa franchise.


 Sylvie :  Si je ne me trompe pas, outre plusieurs versions de Peter Pan, on trouve encore du côté des disponibilités : My Lady Nicotine, Portrait de Margaret Ogilvy par son fils. Mais plus la pièce de théâtre parue chez Terre de Brume, ni Le Petit Oiseau blanc.


Portrait de Margaret Ogilvy par son fils

Céline-Albin Faivre :  La pièce parue chez Terre de Brume est de nouveau disponible. Le Petit Oiseau blanc sera réédité, dans une version débarrassée de toutes ses coquilles, améliorée et augmentée par mes soins — bien évidemment. L'année prochaine, Terre de brume va publier un autre livre de Barrie, agrémenté d'inédits, sur lequel je travaille encore. En octobre, une autre de mes traductions va voir le jour chez Actes Sud : un texte de Barrie inédit en France (comme la plupart de ses œuvres, mais plus pour longtemps, car j’y veille de très près…), qui devrait ravir les amoureux de l'auteur. Il s’agit du dernier texte de fiction qu'il ait écrit, qui tient à la fois du testament littéraire, de la ghost story, de l'élégie... Un véritable petit bijou, raffiné et délicat, pour les âmes sensibles… 



 Sylvie : Après avoir lu votre interview sur Elbakin (qui date déjà de 2006) et certains de vos textes plus anciens sur votre JIACO, où vous évoquiez plusieurs projets, qu'en est-il aujourd'hui de votre travail de traduction de l'oeuvre de Barrie ?


Céline-Albin Faivre : Comme vous le constatez, depuis 2006, je n'ai pas chômé. Portrait de Margaret Ogilvy par son fils a été publié chez Actes Sud en 2010, de même Peter Pan dans les Jardins de Kensington, version intégrale, pour la première fois, tant pour le texte que pour les illustrations d'Arthur Rackham, chez Terre de Brume. Il y a eu la création de la pièce Peter Pan, le petit garçon qui haïssait les mères, superbe adaptation d'Andrew Birkin (le plus grand connaisseur de Barrie au monde), mise en scène épatante d'Alexis Moati, que j'ai traduite. La pièce a même été diffusée deux fois sur Arte ! J'ai, dans mes tiroirs, des tas d'autres traductions qui attendent une publication, une fausse-vraie biographie de Barrie en cours d'écriture, un petit essai qui va être publié en Angleterre, etc. J'ai des projets solides avec mes éditeurs. Il y aura des surprises... Patience et persévérance sont deux qualités essentielles. Je me suis engagée à traduire Barrie in extenso, si Dieu me prête vie. Je travaille également sur l'adaptation, pour le théâtre, d'un roman de Barrie, avec un jeune metteur en scène parisien très talentueux. Et ce n’est pas tout…  



Sylvie : Comment expliquer que ce désintérêt - relatif - semble perdurer chez les éditeurs mais, hélas, aussi chez les lecteurs ?

Céline-Albin Faivre : En 2005/ 2006, lorsque j'ai commencé à oeuvrer pour Barrie, votre propos eût été juste. Il l'est un peu moins aujourd'hui. Je fus la première à pester contre cet oubli. Je suis même à l'origine de la première mouture de l'article Barrie dans Wikipedia ! Il n'existait rien sur Barrie en France, hormis une biographie fautive, pompée sur des biographies anglaises existantes, et les sempiternelles traductions du roman Peter et Wendy, traductions diverses et variées,  en général de qualité médiocre, parce que tronquées et / ou ne prenant pas en compte la subtilité du texte et ses divers niveaux de lecture. Les choses changent et j'aime à penser que mon enthousiasme et ma volonté n'y sont pas pour rien...
 Comme je l'ai expliqué en long et en large, Disney et Peter Pan ont "tué" Barrie pendant une longue période. Des préjugés sont nés ("écrivain pour enfants" — c'est une insulte) et ils ont, comme vous le savez, la vie dure.

Faut-il préciser, aujourd’hui encore, que Barrie ne fut jamais un auteur qui écrivit « pour » les enfants ? 
Cela ne serait pas une honte, bien au contraire ; Lewis Carroll disait, il me semble, qu’écrire pour les enfants ou bien pour les adultes ne comportait qu’une seule différence : écrire pour les enfants requérait davantage de talent. Sans aller jusqu’à être parfaitement d’accord avec le Révérend Dodgson, ou encore avec Michel Tournier (écrivain admirable), lequel exprime des idées semblables, je m’insurge toutefois contre l’idée qu’écrire pour les enfants soit une étape préparatoire avant d’écrire pour les adultes (opinion de Gripari) ou une sous-littérature. J’ai trop de respect pour les enfants (meilleurs lecteurs que les adultes, s’ils n’ont pas eu la sensibilité et l’intelligence déformés par ces derniers). Et il serait tout à fait sot de croire qu’une œuvre d’art véritable ait une date de péremption. Ce qui touche l’âme des enfants touche l’âme des adultes et, j’ose le dire, la réciproque est vraie. Il n’y a pas de différence de nature entre les enfants et les adultes, juste des différences de degrés, de profondeur... La seule différence réelle qui existe, c’est celle qui sépare les lecteurs dignes de ce nom et les êtres légers (mais Dieu qu’ils sont lourds, ceux-là !) en quête de divertissement. L’art parle à l’humain en nous, pas à l’enfant ou à l’adulte, spécifiquement. L’adulte est déjà dans l’enfant et, sauf accident répandu, l’enfant demeure en l’adulte, jusqu’à la fin. Le livre parle à cet être-gigogne. Si tel n’est pas le cas, l’œuvre est une imposture. Il me faudrait trop de temps pour développer ces points si importants… Qu’il me suffise de dire que  Peter Pan, remède des auteurs et des illustrateurs contemporains en mal d’inspiration, n’est pas le personnage principal d’un texte destiné aux enfants. C’est une œuvre universelle et intemporelle, qui n’a pas de destinataires exclusifs, sinon des lecteurs dignes de ce nom, quel que soit leur âge. C’est un chef-d’œuvre de la littérature mondiale dont la grande valeur, néanmoins, apparaît pourtant plus clairement (pas davantage, mais plus distinctement) à l’âge adulte que dans l’enfance… Ce propos vaut autant pour Peter et Wendy que pour Peter Pan dans les Jardins de Kensington. 
Barrie a un noyau de lecteurs curieux, exigeants et fidèles ; je le sais grâce au nombre de courriels que je reçois. Le désintérêt relatif pour Barrie tient à notre époque — plutôt vulgaire, superficielle et inculte. Il n'est pas le seul à en souffrir. Je m'intéresse à des tas d'auteurs anglo-saxons de grande qualité totalement inconnus en France. Bien des éditeurs suivent une pente descendante et fortifient le déclin de la culture. Ce n'est pas nouveau ! Il y a des cycles comme cela... Dans leur majorité, les éditeurs sont des marchands et non des philanthropes. Simple et logique. Je ne vous apprends rien. Cela dit, il existe d’excellents éditeurs et des entreprises éditoriales qui forcent le respect. J’apprécie beaucoup — pour ne pas citer des personnes que je connais personnellement ou professionnellement — L’âge d’Homme. Leur édition de Chesterton est un projet de longue haleine que j’admire. Mais nombre d’éditeurs généralistes publient vraiment beaucoup de « déchets », qui se vendent évidemment très bien. L’édition, c’est un cercle vicieux. Beaucoup de lecteurs (la plupart) achètent non pas des livres mais un produit de divertissement. Idem pour le cinéma. Ils veulent « passer un bon moment ». Dieu que j’exècre cette expression ! La littérature, ce n’est pas cela. Lire est une autre manière d’écrire. Cela doit réformer l’esprit, frictionner l’âme, bouleverser, être une expérience métaphysique ou s’en approcher… Sinon aucun intérêt.
J'ajouterais que traduire Barrie, ce n'est pas une sinécure : le scots, les infinies références implicites, toujours mine de rien, à la culture écossaise, à la littérature, voire à la philosophie... Cela demande beaucoup de temps et d’énergie, de connaissances aussi… 
En tout cas, Actes Sud s'est engagé pour Barrie et Terre de Brume aussi. Ce n'est pas rien ! Hubert Nyssen avait beaucoup aimé le premier livre de Barrie que j'ai publié chez Actes Sud. C'est plus qu'encourageant, venant d'une âme aussi cultivée et fine. Il y aura d'autres traductions de Barrie, je vous le promets... Rendez-vous en octobre, déjà ! 

Sylvie : Quelles sont les difficultés techniques que vous avez pu rencontrer pour traduire les oeuvres de Barrie ?

Céline-Albin Faivre : Cela relève de la "cuisine" du traducteur, cela n'intéresse peut-être que lui, dans le fond.
On entre dans un domaine très complexe (mais aussi privé, en quelque sorte !) et il me faudrait beaucoup de temps pour vous répondre. Cela tient aussi à une sorte de pacte secret entre lui et moi, aussi étrange que cela puisse paraître.
Je peux tout de même dire que les difficultés tiennent davantage à une tournure d'esprit très particulière de Barrie qu'à la langue elle-même (le scots et l'anglais) même si elle présente des difficultés comme toutes les langues (et j'en connais plusieurs), ou même aux références, parfois très implicites (à la littérature, à la Bible, à l'histoire de son pays,  à un certain régionalisme, à la religion, etc.), dont use Barrie. Il m'est arrivé d'attendre un an avant de comprendre (par fulgurance) le sens de certaines formules, bien qu'ayant l'aide d'amis anglais, écossais, et toujours des personnes fort lettrées... Barrie use également de certaines formules qu'il invente et fait passer dans la langue comme si elles appartenaient au langage commun. Cela sert également l'expression de cet humour qui lui est si particulier et si difficilement explicable à ceux qui ne le ressentent pas d'emblée. Je crois que Barrie requiert pour être pleinement apprécié, jusque dans le détail, une certaine intimité — non, une PARENTÉ — entre lui et le lecteur, et encore plus entre lui et le traducteur. Barrie se lit toujours à trois / quatre niveaux, alors qu'il paraît si simple à lire au premier abord. L'écueil des traducteurs de Barrie, c'est de ne pas voir cela et de vouloir gommer ces particularités, afin d'offrir une traduction plate, bien lisible et sans ambiguïtés au pauvre lecteur français que l'on prend pour un simple d'esprit (et il ne mérite pas toujours, fort heureusement, ce traitement ; j’ai toujours, quant à moi, présupposé que le lecteur était un véritable lecteur, donc un être a priori intelligent et sensible ; j’essaie, par mes notes, de lui donner toutes les clefs principales de la demeure Barrie et de ne rien gommer de l’étrangeté barrienne ni de la distance culturelle).
Barrie, pour faire référence à Proust, écrit "dans sa langue maternelle comme si c'était une langue étrangère". Le traducteur se trouve donc face à un double bilinguisme : le feuilletage scots et anglais — l'anglais et le scots, d'une part, donc —, et un curieux idiolecte propre à Barrie à l'intérieur de cette langue, en creux. J'appelle cela in petto des "barrienismes". Barrie écrit en zigzags. Il n'emprunte jamais la ligne droite pour exprimer l'essentiel. Plus je le lis, plus je le traduis, plus je comprends à quel point il est impossible de le traduire sans lui faire une injustice ; plus je comprends combien de chemin il me reste à parcourir. C'est toujours le cas d'une traduction, bien sûr, mais je vous assure que Barrie est hors norme.

Sylvie :  Petite curiosité de ma part, y a-t-il réellement une grande différence culturelle entre un écrivain anglais et un écrivain écossais ?

Céline-Albin Faivre : Et comment ! Ce sont deux univers totalement différents. Du point de vue linguistique, culturel, historique et religieux. Et, entre un écrivain écossais du sud et un écrivain écossais du nord, c'est la même chose. Je vais citer deux fois Stevenson, afin de répondre à cette question :

« Je ne sais pas ce qu'il en est en Angleterre, mais, au moins, en Écosse, où le gaélique est parlé à Fife depuis un peu plus d’un siècle et depuis guère plus longtemps à Galloway, je réfute le fait qu’il existe une chose telle qu’un pure Saxon et je pense qu’il est plus que discutable qu’il existe un pur Celte. Mais qu’avons-nous à faire de tout cela ? Et qu’en ai-je à faire ? Continuons à imprimer nos bouts d’histoires et laissons aux barbares leur fureur ! » 
 « Le fait demeure : même s’ils n’ont pas le même sang ni le même langage, le Lowlander se reconnaît, d’un point de vue sentimental, comme le compatriote du Higlander. Lorsqu’ils se rencontrent à l’étranger, ils tombent en esprit dans les bras l’un de l’autre ; jusque dans leur maison, on sent dans leur conservation qu’ils partagent une sorte d’intimité clanique. Mais, de son compatriote du sud, le Lowlander se tient intentionnellement à distance. Il a reçu une éducation différente ; il obéit à des lois différente ; il rédigera son testament dans d’autres termes ; selon d’autres procédures, il divorcera et se mariera ; il se sent étranger lorsque son regard embrasse un paysage anglais ou lorsqu’il se trouve dans des demeures anglaises ; son oreille n’est pas accoutumée à l’intonation anglaise au point de l’oublier ; et, même si sa langue acquiert l’accent du sud, son esprit conservera toujours un fort accent écossais. » 

Sylvie : Enfin, (et ça c'est parce que j'ai lu sur votre blog les comptes rendus de vos périples en Écosse), jugez-vous nécessaire de vous rendre dans un lieu lié à l'auteur traduit (son pays, sa maison natale, peu importe). En résumé, est-ce un élément du processus de traduction ?

Céline-Albin Faivre : 1/ Je hais le terme de "blog". Mes Roses de décembre ne sont pas un blog, mais ce que j'ai nommé un JIACO (Journal Intime à Ciel Ouvert) et l'antichambre de mon site Barrie.

2/ Ma réponse va être ambivalente et paradoxale.
Cela n'est pas nécessaire, sinon il serait impossible de traduire Shakespeare ou Aristote par exemple. Un texte littéraire « tient tout seul », il est détaché de son auteur, une fois pour toutes. Cela est vrai de toute œuvre d'art, qui existe comme un organisme indépendant. On peut donc théoriquement et légitimement le traduire sans rien savoir de son auteur. La raison dit cela. Sinon le texte n'est lisible que par des « initiés » et l'on peut alors douter de sa portée universelle (ce qui est tout de même le critère de l’œuvre : la singularité de l'artiste qui s'élève à une expression universelle et intemporelle). Barrie est universel, les thèmes de ses oeuvres, dans l'ensemble, le sont.
On en revient à Proust contre Saint-Beuve... qui ont tort et raison tous les deux.
Voilà pour l'aspect rationnel et objectif.

Mais il existe un autre aspect, qui m'intéresse davantage, et qui relève de l'intime, de tout ce qui n'est pas enseigné ni transmissible lorsque l'on obtient, par exemple, un diplôme de traduction (qui ne sert à rien ou pas à grand-chose, somme toute, sinon à rassurer). On peut traduire comme un bon technicien ou comme un écrivain et / ou un amoureux. Je préfère, bien entendu, la seconde possibilité. Les traductions de Vialatte par exemple, ne sont peut-être pas techniquement parfaites, il peut même y avoir des erreurs, mais elles sont d'une valeur supérieure et plus proches de Kafka que des traductions qui ont reçu la bénédiction des universitaires (qui possèdent rarement la sensibilité de l’artiste)...
Il m'est évident que plus la proximité entre un traducteur et l'écrivain qu'il traduit est grande plus la traduction rend justice au texte original, parce que l'on est alors en mesure d'en ressentir chacune des palpitations et des arrière-pensées. Cette proximité ou intimité peut se créer par la fréquentation assidue, répétée, quotidienne des œuvres de l'auteur, et non pas par un simple face à face occasionnel avec un texte à traduire ; cela se peut également par une sorte de communion (c'est presque mystique, cela) entre lui et le traducteur, communion qui peut prendre des formes diverses. La voie biographique en est une. Mais la biographie n'explique pas l'oeuvre, je ne dis pas cela, même si elle peut l'éclairer et confirmer des intuitions. Le voyage, tant intérieur que réel, permet aussi cela et, partant, d'ouvrir d'autres veines du texte, qui demeuraient invisibles sans cela. On viole certains secrets, peut-être. Il y a aussi un danger à cela, c'est de se détourner du texte et de chercher à l'extérieur ses raisons. C'est très compliqué.
Pour moi, traduire Barrie, c'est converser avec lui, sans cesse, le deviner, remplir les blancs du texte, résoudre des énigmes... Alors,  oui, marcher dans ses pas, me frotter aux lieux qu'il a hantés, comprendre l'histoire de son pays, sa géographie, sa religion, tout cela m'est nécessaire pour le traduire, parce que cela me permet de le comprendre intimement et abolit autant que possible toute distance spatiale et temporelle entre lui et moi. Cela m'a même permis de vérifier in concreto certaines hypothèses que j'avais faites. J'ai besoin de toucher, de ressentir... Je suis une sensuelle, une « sensitive », pas une intellectuelle. J'ai besoin de nourrir et de vérifier la justesse ou la valeur de mes instincts.
Et qui n'a pas vu le Den à Kirriemuir ou le Glen Prosen, qui n'a jamais touché une Pierre de Logan ou un dyke, ne peut pas l'imaginer et donc ne peut pas savoir exactement ce que recouvrent les mots de Barrie. Si l'on fait l'expérience de ces réalités géographiques, physiques, on traduira mieux, c'est évident. Même si l'essentiel est immédiat, advient par la lecture — si elle est digne de ce nom — encore une fois…
Le voyage vers l'artiste, dans le temps et l'espace, est une étape nourrissante, une étape dans ce que j'appelle le processus de communion. Elle ne suffit pas à comprendre l'oeuvre, bien entendu, et ce serait idiot de le prétendre, mais elle est immensément importante. Pour moi. Je ne parle que de moi. Je ne traduis que Barrie, ou peu s'en faut, et n'ai le désir que de le traduire, lui, et un ou deux autres écrivains. Je ne suis pas représentative du travail des traducteurs, car traduire Barrie fait partie de ma vie, c'est quelque chose de très personnel, que je vis intensément. Je ne le fais pas pour gagner ma croûte, mais par amour, par folie.

Sylvie : Pouvez-vous me dire à quel(s) genre(s) s’est frotté Barrie ? J’ai parcouru la liste de ses œuvres sur votre site consacré à l’écrivain, mais la nature de certains ouvrages me demeure obscure. J’ai noté qu’il avait écrit des pièces de théâtre et des textes que je ne saurais classer. Le terme de fantasy me paraît trop réducteur pour un écrivain de cette envergure, mais je me trompe peut-être…

Céline-Albin Faivre : Barrie a débuté sa carrière en tant que « journaliste ». Il a écrit une pléthore d’articles pour divers journaux, notamment des chroniques de son pays natal, qui devinrent ensuite des livres (ce qui lui valu longtemps l’étiquette d’ « écrivain régionaliste », alors que les points communs avec les écrivains de la « Kailyard School » n’étaient que superficiels), des critiques littéraires, des pastiches, des pièces de théâtre (il est surtout connu et reconnu en tant que dramaturge), des romans, des discours fameux, une autobiographie et même quelques poèmes… Il était également très intéressé par le cinéma et a écrit, entre autres essais, un scénario pour Peter Pan… Il n’est guère de genres auxquels il ne soit pas essayé…
Fantasy est un terme que je n’ai jamais aimé. Aujourd’hui, je le déteste franchement. D’ailleurs, je déteste toutes les étiquettes bien collées. Il est toujours mauvais signe de ressentir le besoin d’en attribuer une. C’est une limite. Autant je peux apprécier le genre littéraire que ce mot désigne (j’ai lu beaucoup d’œuvres classées en « fantasy » à une époque de ma vie et je peux dire qu’il est très peu d’ouvrages de qualité dans ce domaine, il faut l’avouer — le summum étant pour moi His Dark Materials de Philip Pullman, À la croisée des mondes en V.F., ou encore la série de livres de Robert Holdstock consacrés aux Mythagos, mais est-ce juste de classer ces livres ?), autant le nom me fait frémir. Je crois avoir évoqué cela dans la préface au Petit Oiseau blanc, jadis… En résumé, une œuvre d’art véritable transcende tous les genres. Barrie est inclassable. Tous les écrivains le sont. Les autres, les écrivains de genre, sont des artisans. Ce qui n’est déjà si mal —  s’ils sont des artisans compétents et honnêtes.
Ainsi, non, cette dénomination ne lui convient absolument pas. Ne serait-ce que parce qu’il y a, somme toute, par exemple, que peu d’éléments de merveilleux dans son œuvre (qui ne se réduit pas aux livres mettant en scène Peter Pan) et ceux-ci ont toujours à voir avec le secret de l’âme humaine universelle. Si je voulais être provocante, mais pas si loin de la vérité, je proposerais de classer Barrie dans le rayon psychanalyse ! Mais il est trop génial pour cela. Et mon but a toujours été d’inciter les libraires à cataloguer les livres de Barrie en littérature dite « générale ». J’y suis parvenue avec Portrait de Margaret Ogilvy par son fils (livre adoré par Proust et Léautaud, dois-je le redire ?) et j’espère que le prochain, publié également dans la collection « Un endroit où aller », chez Actes Sud, prendra le même chemin (rayon).

Sylvie : Serait-il envisageable de faire publier, un jour, les deux pastiches sur Sherlock Holmes que j’ai lus, toujours sur votre site Barrie. J’adore ces deux histoires (d’autant que je suis une grande fan de ce cher Sherlock), et je crois que bon nombre de lecteurs, n’ayant pas accès à internet ou n’aimant pas lire sur un écran, seraient ravis d’une telle publication. 

Céline-Albin Faivre : J’ai refait une bien meilleure traduction de ces deux pastiches (publiés sur mon site trop rapidement) et, oui, c’est très envisageable et même plus que cela…

 Merci à Sylvie. 


***
Assistens Kirkegaard est un très beau cimetière, où les Danois viennent pique-niquer, prendre des bains de soleil et courir. J'aime cette harmonie, voire ce dialogue intérieur, entre les vivants et les morts, entre les pierres et la nature. J'y trouve étrangement cette sérénité à laquelle j'aspire, cette capacité (bien cachée en moi) à larguer les amarres de l'intellect face à l'impensable, la mort. Est-ce si terrible de mourir, de ne plus être ? Pourquoi cet effroi en moi depuis le jour où j'ai ressenti et acquis durablement la certitude de ma mort prochaine, dans l'enfance, à l'âge de huit ans ? Je suppose que cela serait beaucoup plus acceptable pour moi si j'avais la certitude que les vivants portent en eux les morts. Comme si nous étions d'innombrables matriochkas – à l'infini. Or, à l'instar de Barrie, je crois que les morts n'ont que peu de place en nous, dans nos vies. À jamais, je demeure comme le héros jamesien / truffaldien de La Chambre verte. Et, comme lui, je dresse des autels, réels ou imaginaires (invisibles) pour ceux que j'ai élus, pour "mes morts". Et je sais à quoi tout cela tient : à cette enfance si particulière, à cette grand-mère enragée qui vitriolait en paroles ce Dieu qui ne nous avait pas rendus immortels, qui nous avait offert le cadeau de la vie, juste le temps qu'on l'apprécie un peu, pour nous le reprendre violemment des mains en ricanant. Cela tient aussi à cette enfance en moi qui ne passe pas ; l'impossible est pour moi le seul réel vivable ou habitable.
Je regrette de ne pas avoir recherché la tombe de Regine Olsen, l'amour malheureux de Kierkegaard. Je n'ai appris qu'à notre retour qu'elle était également enterrée ici. J'aurais pu le deviner ! 
Je vous propose une petite promenade en ce lieu. Caméra tremblante à la main, découvrant en ma compagnie le cimetière, où je vous emmène saluer Andersen et Kierkegaard...



























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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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