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samedi 29 septembre 2012



Le pays d’hiver
de James Matthew Barrie


***

« Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »

(Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann)

***

« La mémoire est ce qui en nous est sommeil, elle est notre eau dormante.»

« Mais je crois que son mal d’un pays natal a une autre source. Ce n’est pas le passé qu’il idéalise, ce n’est pas au présent qu’il tourne le dos, c’est à ce qui meurt. Son souhait : que partout – qu’il change de continent, de ville, de métier, d’amours – il puisse trouver son pays natal, celui où la vie naît, renaît. Le désir que porte la nostalgie est moins celui d’une éternité immobile que de naissances toujours nouvelles.
           Avec le temps qui passe et détruit cherche à prendre la figure idéale d’un lieu qui demeure. Le pays natal est une des métaphores de la vie. »

(J.-B. Pontalis, Les Fenêtres)


***


Ailleurs est toujours un songe. L’enfance n’existe pas. Pas plus que la jeunesse. Non, il ne faut pas croire en cette enfance ou en cette jeunesse ordinaires que l’on prend toujours à témoin pour mettre en défaut ce que l’on est devenu, bon gré mal gré, plus tard, trop tard. On naît déjà  mort et tari, mais sans le savoir d’abord, et c’est parce que l’on naît mort et tari que nous ne mourrons jamais de nostalgie.
Bien au contraire : la nostalgie fortifie certaines peaux d’âme, les moins épaisses. La nostalgie est l’appel vers cet Ailleurs auquel personne ne répond. Nous sommes comme le Voyageur[1] de Walter de la Mare, qui revient sur ses pas, peut-être pour tenir une ancienne promesse, et qui se retrouve face à une horde de fantômes silencieux. Les fantômes du poème sont les nôtres, les peaux mortes de notre passé, laissées sur le chemin comme autant de serments oubliés. Adam Yestreen a beaucoup à voir avec le Voyageur de Walter de la Mare. La nostalgie, contrairement à la tristesse, n’est pas une maladie mortelle ; mais c’est un mal très contagieux, bien qu’il ne s’attaque qu’aux âmes des poètes. Il ne les corrode d’ailleurs que pour leur bien, il faut le dire. Être nostalgique, malade d’une utopie, d’une uchronie, c’est le seul état qui vaille pour celui qui se noie dans l’écrit, dans ce Léthé épais où il aimerait se fondre, fragment de temps dans un bain de fusion.
Commençons par la fin, puisqu’il n’est question que de cela : de la fin d’une chanson, de la fin d’un homme et du silence ultime d’un grand écrivain. Précisément, la fin de cette histoire est légèrement différente dans les deux versions que Barrie écrivit de ce conte – car cette Julie Logan qui se présente devant vous, aujourd’hui, est une Julie rediviva, ainsi que nous nous en expliquerons plus avant –, celle pour le Times et celle du livre enfin traduit ici. La fin écrite pour les lecteurs du Times est plus ambiguë, davantage portée vers la raison et la négation du rêve, celle du livre résolument acquise à la cause de l’imagination, au monde secret et clos – mais poreux – de l’intériorité. Le pauvre Adam de la première version concluait ainsi : « Je n’ai pas besoin de me répéter qu’elle n’existait pas, car je le sais parfaitement, mais c’est à lui, à ce pauvre fou, à ce jeune self [2] que je charrie derrière moi, que je dois le dire », tandis que celui de la seconde version attend la mort afin de rejoindre cet être rêvé, ce simulacre, cet être atomique dont il a croisé la trajectoire, à moins que ce ne fût l’inverse. Ces deux versions d’un même texte révèlent assez bien le mode de fonctionnement de la pensée barrienne et la dualité de l’écrivain, tout autant que celle de l’homme. Ce petit roman de Barrie manifeste au plus haut point son art et le trésor que l’écrivain laissa en dépôt à la postérité.
Les écrits les plus simples de Barrie sont les plus complexes. On pourrait presque toujours vérifier cet axiome : plus Barrie s’exprime avec limpidité, plus l’histoire semble suivre une ligne droite (mais il s’agit toujours d’une illusion, car Barrie avance selon « une ligne de sorcière »[3]), plus le texte dissimule et couve le feu de sa psyché, à savoir ce qu’il se refuse à dire – à moins que le lecteur ne mérite cet aveu, en se dessaisissant un peu de lui-même. Barrie accepte que l’on ouvre toutes les portes de son âme, mais il faut d’abord trouver seul la clef – en soi.
Si le vécu se mesure à l’intensité d’une émotion, nous ne vivons peut-être vraiment que dans le regret et l’inachevé. Sûrement faudrait-il regretter moins ce qui ne fut pas et aimer davantage ce qui est, mais nous ne serions plus alors qu’une âme sans musique, sourde à toute poésie. La « vraie vie » se recroqueville dans nos songes, nuit après nuit, dévorée par nos regards d’ogre, rapetissant tant et si bien qu’à la fin il ne reste plus qu’une poussière, un fragment doré, un conditionnel passé, un « si jamais », dissimulé sous les ruines de nos ambitions et de nos désirs – les vestiges de la jeunesse ardente. Tout le reste n’est rien. La vieillesse n’est qu’un long processus d’aveuglement. Comme le Docteur John qui oblitère sa vision avec ses poings ou le jeune David qui réfléchit fort en serrant ses tempes entre ses mains dans The Little White Bird, il faut opacifier notre vision extérieure afin d’entrevoir notre intériorité. Le marchand de sable est passé entre la fin de l’enfance et le début de l’adolescence et nous entrons dans la nuit, peu à peu, lorsque la jeunesse, si brève et décevante, s’enfuit, emportant avec elle toutes les promesses. Nous avançons dans le noir pour entrevoir, encore une fois, à chaque fois, l’éclat du royaume perdu, qui n’a jamais existé ; nous passons notre vie à reprendre une ritournelle trouvée dans le ventre de notre mère, afin de nous endormir tout à fait, afin de vivre vraiment, hors de portée du réel décevant, pour enfin devenir ce chant que nous portons en nous, et n’être plus que le dernier écho d’une chanson à la gloire des héros que nous aurions pu être.
L’hiver est l’avers de la nuit ; c’est le manteau du printemps endormi ; c’est de notre printemps qu’il s’agit, tombé dans le sommeil de l’éternité ; et, du domaine d’éternité, nous n’avons que les regrets pour seule preuve de l’existence de cet Ailleurs. Pip, personnage de Great Expectations, est l’un des rares héros de la littérature à se voir accordé le privilège de revenir sur ses pas et de réintégrer ce Pays Natal, le domaine d’éternité, l’Ailleurs, qui n’existe pour aucun d’entre nous autrement que sous la forme du songe. Mais Dickens eut tort, là où Barrie eut raison, car Sir James savait bien que personne ne revient d’un voyage au Pays de l’Hiver. Pas même les héros[4].
Hiver est autant le nom d’une couleur que celui d’une saison, la nostalgie. La nostalgie est cette temporalité que l’on porte en nous, qui s’effrite, s’égrène et voltige dans un rayon de soleil volé aux dieux. Et ce grain rugueux qui, soudain, va irriter la paupière du lecteur est une poussière de jeunesse, tombée d’un pan de ce manteau de printemps. Dès que l’on ouvre le livre, ce grain se loge en nous, sur le rebord de l’œil et la vision devient trouble. On peut maintenant lire le conte. L’eau des paupières tombe sur la page et aquarelle les personnages ; ils se diluent à notre contact : l’œil qui lit et celui qui pleure, côte à côte, faux jumeaux, font vivre cette ancienne ballade. Les couleurs des personnages sont estompées, nous dit Barrie. Peut-être parce qu’ils ont longtemps séjournés au fond de la mémoire. La mémoire de Barrie est blanche comme ce glen enclavé, barré, par la neige ; et blanc est notre cœur gelé par l’émotion – brisée dans son déploiement.
Barrie nous fait pénétrer dans un univers clos, scellé, dans un moment blanc, qui est comme l’année zéro de cette mémoire, qui est celle des écrivains et des rêveurs – si une telle chose pouvait être figurée. Là est le génie de l’écrivain écossais : nous donner à vivre la naissance de la nostalgie, la naissance de nos fantômes, et surtout la naissance de celui qui va usurper notre rôle au sein de notre propre existence : un être monté en graine, enté sur l’oubli de la jeunesse, sur l’oubli des promesses que nous nous étions faites, avant de prendre au sérieux les menaces du réel et ses affirmations qui congédient le rêve et crucifient l’âme des poètes, puis éteignent ce feu qui était en chacun de nous au premier jour. Nous sommes tous des Adam Yestreen, mais Adam, lui, sait qu’il s’est trahi. Il a construit une vie calme et honnête sur un mensonge.
Nous vivons deux vies : une vie prosaïque et une vie secrète, intérieure et inavouable. C’est cette  vie presque honteuse – parce que parée tandis que l’autre est toujours désemparée – que le narrateur nous donne à vivre en écrivant ce journal que nous lisons ; et, en le lisant, nous devenons peu à peu voyeurs et non plus simple lecteurs. De même que Barrie double toujours le regard de ses personnages, par le biais d’une longue-vue, d’une vitre, ou de toute autre surface réfléchissante, il nous convie à pénétrer dans les pensées de son héros, lui-même voyeur… Nous sommes donc doublement voyeurs. Barrie – qui avait étudié les philosophes pendant ses années de formation – se montre très platonicien dans la mise en scène de ce conte d’hiver. L’avant-dernier chapitre, à cet égard, est une merveilleuse rémanence ou réminiscence de l’allégorie de la Caverne développée dans la République de Platon, au livre VII[5]. Au clair de lune, Adam observe des reflets dans l’eau, mais eux-mêmes ne sont que les reflets de personnages que les vitres de la fenêtre laissent entrevoir. De même ces reflets ne sont que des reflets de personnages appartenant au passé… Barrie met en scène divers degrés de réalité, qui ne manquent pas de rappeler Platon et ses eidôla (des images, des fantômes, des simulacres).
Nous avions déjà remarqué[6] que Barrie construisait toujours ses histoires au moyen d’un verre au travers duquel il regarde le monde et ses personnages[7]. Ce verre est à la fois dépoli et a valeur de loupe. Il est aussi une sorte de peau protectrice, une cloison poreuse qui sépare le voyeur et le monde extérieur. Imaginons un instant que ce conte se tienne dans une boule à neige et que l’auteur, Barrie, secoue cette boule à neige devant nous, lecteurs. Le conte a la forme de ce globe de verre et, à l’intérieur de ce globe imaginaire, métaphore du conte d’hiver, il y a un glen, à l’intérieur duquel le narrateur est piégé, de même que nous sommes piégés dans une certaine conception du temps que Barrie construit pour nous : un temps à la fois subjectif (un temps subverti par le génie et la malice[8] de Barrie) et objectif (le temps littéral, celui de l’écrit présenté à un tiers, le lecteur possible, et qui répond à la logique de la langue ; le temps du livre que nous lisons, qui se trouve être, en outre, le Journal du narrateur). À la fin du chapitre X, un étrange télescopage temporel se produit, lorsque le narrateur vieillissant retourne sur les lieux de sa rencontre avec Julie Logan, près du ruisseau. Trois « strates » de temps passés sont mises en perspective. D’abord, un passé récent (« Je ne suis revenu qu’une seule fois sur les lieux de ma première charge, il y a un mois ») ; puis un passé à la saveur du présent – mais un présent éternel –, qui est celui du journal intime que nous lisons et dont Adam donne l’illusion d’avoir écrit, il y a un instant, les dernières pages ; et, enfin, un passé, parfois plus-que-parfait, qui nous ramène (de manière très ambiguë) tout autant au début du Journal qu’à une réalité inscrite dans un passé, désormais inaccessible, même en remontant le cours du livre, en tournant les pages. En effet, le passé du narrateur, relaté dans les chapitres précédents du Journal, est comme aboli par la révélation à laquelle consent Adam au dernier chapitre. Un mensonge, une omission a contaminé le Journal et ce qui y est relaté. Dans ce paragraphe, Barrie ouvre une faille temporelle de manière fort subtile. Le passé s’empare littéralement du présent (qui est déjà un passé au moment où nous le lisons et même au moment où le narrateur l’écrit) ; le Jeune Adam – éternellement jeune, vierge de toute altération, puisque simple possible jamais réalisé de l’autre Adam, celui qui vit au premier plan  – fait vivre à cet Adam-ci (le narrateur que nous accompagnons en lisant le livre, depuis la première ligne) ce qu’il a vécu, lorsque Julie Logan l’a (ou ne l’a pas ?) mordu. Les deux Adam possibles fusionnent un court moment : « L’instant d’après il cria, car il avait l’impression que son sang s’écoulait et j’éprouvai moi-même une angoisse affreuse qui ne s’estompa qu’après avoir passé un mouchoir sur mon cou. Quelle que fût la chose qui avait été là, elle était partie, et je m’enfuis bien vite, car j’avais été aussi frappé que s’il s’était agi du Spectre. » Nous sommes donc en présence de deux narrateurs, de deux versions du même Adam, qui ne s’unissent qu’en cette occasion.
Julie, une succube ? Julie, avatar de Lilith ? Julie, spectre de la nuit ? Première femme avant Ève ? Julie, un vampire ? Quoi qu’il en soit, elle vide littéralement Adam de son self, de sa jeunesse, sinon de son sang, et emporte avec elle le meilleur de lui-même, peut-être… Elle a permis le dédoublement du ministre. Et Adam, l’auteur des dernières pages du Journal, retient prisonnier un fragment du Jeune Adam qui vit encore en lui, par le souvenir de ce qui aurait pu être. Ce qui a été ne compte pas autant.   
Un autre exemple de ce télescopage temporel, d’une nature différente pourtant, se produit lorsque Julie Logan, en provenance du passé, perd peu à peu, par degrés, son irréalité, pour entrer dans la temporalité du narrateur, le dernier jour de l’année : Adam la regarde dans l’eau, par la fenêtre reflétée dans l’eau, puis directement à la fenêtre ; et, lorsqu’elle sort de la maison, elle devient réelle, présente dans ce passé que le narrateur nous relate avec un léger décalage, jusqu’à ce qu’elle se fonde de nouveau avec son reflet, au moment même où il la laisse choir dans l’eau. Le temps est anéanti lorsque le glen est barré : demeure une sorte de présent éternel où aucune ligne de démarcation ne peut être tracée. Chaque être et chaque événement sont placés au même niveau, sur une même ligne, sans décrochage possible, ni spatial ni temporel. C’est un fondu au blanc. La mémoire ne peut désormais être que blanche, car aucun souvenir ne peut la noircir, y laisser son empreinte. Il faut qu’Adam quitte le glen pour que sa mémoire (re)naisse au temps véritable. Mais, lorsqu’il revient une dernière fois au glen, il revient au temps immobile, bien que ce temps soit latent (et dans l’attente que le glen soit barré pour produire les mêmes effets sur des êtres à peine différents) : même si ces habitants vieillissent et meurent, rien ne change véritablement et les rôles seront vraisemblablement repris par les descendants des habitants du glen. Le glen, lorsqu’il est barré, est une espèce de Brigadoon[9]. Et Adam sait bien qu’il appartient à ce lieu auquel il reviendra après sa mort. Il n’est pas assez courageux pour faire vivre son âme celtique au présent. « Au sein de cette monotone débauche de neige qui recouvre le monde, le moment le plus maussade point lorsque, machinalement, vous remontez votre montre. Si ce n’était le sabbat, je ne saurais jamais quel jour nous sommes. » Tout est indistinct et il n’est pas anodin que le partenaire de jeu, aux cartes, de la Vieille Dame, soit un marchand ambulant de montres. Le temps ne peut être marqué que de manière mécanique, par une machine, artificiellement, car il ne passe pas, n’existe pas réellement. Il est porté et créé par des êtres vivants.
Monochrome, monotone, le glen est un puits de silence, une tombe ; les êtres demeurent enfermés dans le glen autant qu’en eux-mêmes. Le statut de la musique est ambigu dans cette atmosphère. Les vibrations produites par la cornemuse de Posty, puis par le violon d’Adam, semblent réveiller Julie Logan et les autres Étrangers. Julie est décrite comme « l’écho mourant d’une chanson » qui traverse les siècles pour prendre dans son halo le pauvre ministre presbytérien. « Peut-être son écho était-il de retour dans le glen et, par quelque malchance, avez-vous été pris dans cet écho » déclare le Docteur à Adam. D’un point de vue littéraire, métaphorique, c’est exact : Adam porte en lui l’écho de l’Écosse, de ses ballades, chansons et légendes, mais l’on peut aussi prendre au premier degré cette déclaration et décider que rien ne meurt jamais et que tout renaît, par transmission, si une âme est prête à accueillir ces revenants… Les vibrations du violon se propagent dans le silence, comme l’écriture qui court le long de la page, échouant à pouvoir imprimer quoi que ce soit à cette blancheur, de même que la musique se fond dans le silence, comme si, étrangement, le silence l’absorbait et se nourrissait d’elle. Et le Docteur John de conclure : « Puisque tout était plus silencieux qu’eux, cela les a réveillés… » Ce silence du glen est également le silence du lecteur, écrin du Journal d’Adam – il faut donc toujours prendre garde aux revenants et ne pas se croire en sûreté dans le rôle de lecteur. Le revenant revient pour nous ! Et Barrie est l’un de ces revenants… Ce silence, c’est finalement celui de ce que nous avons nommé « la mémoire blanche », souvenir qui ne laisse pas d’empreinte en elle du Pays Natal, ce Never Never Never Land qui n’existe pas concrètement, mais que l’on recherche toute sa vie, et dont l’absence réelle est une présence qui fonde toute entreprise amoureuse, et donc poétique. Personne mieux que J.-B. Pontalis, dans ce petit livre nommé Fenêtres, n’a exprimé « cette mémoire silencieuse (…), cette étoffe dont nous sommes faits. (…) »[10] et qui renvoie peut-être au « temps de l’infans ou [au] silence des commencements. »[11] C’est sur cette mémoire non souillée de souvenirs, cire molle où le réel n’a pas apposé son sceau, que l’on construit une conscience de rêveur et un esprit romanesque. C’est sur cette mémoire blanche que Barrie a écrit ses plus beaux textes, une mémoire héritée de l’enfance, de l’oubli que la mère eut de lui, de sa naissance jusqu’à l’âge de six ans[12].



[1] Cf. son merveilleux poème, The Listeners.
[2] Sans le savoir, Barrie, très étrangement, anticipe les développements de Winnicott et sa théorie du self et du faux self. L’idée qu’il existe un être véritable, dont la place a été usurpée par un autre, la notion de double, est répétitive chez Barrie. Il s’est même inventé un autre « Self » auquel il a donné le nom de « M’Connachie »…
[3] Si Deleuze nous permet cet emprunt…
[4] Dickens écrivit deux fins à son roman et la première était loin d’être aussi optimiste que la seconde.
[5] « D’abord ce seront les ombres qu’il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière. » (Platon, La République, VII, 515 e, traduction de Robert Baccou, Garnier-Flammarion, Paris, 1992)
[6] Cf. notre contribution in Barrie 2010, A Celebration of Imagination, Souvenir Brochure, Kirriemuir, tirage privé.
[7] À bien des égards, on pourrait appliquer à Barrie ce que Proust (qui aimait Barrie) écrit dans Le Temps retrouvé : « Même ceux qui furent favorables à ma perception des vérités que je voulais ensuite graver dans le temple me félicitèrent de les avoir découvertes au “microscope” quand je m’étais, au contraire, servi d’un télescope pour apercevoir des choses, très petites, en effet, mais parce qu’elles étaient situées à une grande distance, et qui étaient chacune un monde. Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait fouilleur de détails. »
[8] Il fait commencer son Journal en 186…, omettant le dernier chiffre, pour laisser entendre au lecteur, avec humour, qu’il s’agit de sa date de naissance, 1860.
[9] Le film de Vincente Minnelli emprunte certains éléments barriens, communs à Mary Rose et à Farewell Miss Julie Logan. Alan Jay Lerner a expliqué comment Brigadoon est né de son admiration pour Barrie et de son amour pour ses histoires écossaises.
[10] Folio, Paris, 2007, p. 106.
[11] Ibidem, p. 29, souligné par l’auteur.
[12] Cf. Portrait de Margaret Ogilvy par son fils, Actes Sud, 2010, chapitre I. 

SUITE  DE LA POSTFACE ICI. 
dimanche 19 avril 2009
En l'honneur de ce 19 avril, pour mon amie Véronique, ces quelques lignes. Véronique, qui est un cœur pur (Cf. La chanson de Caussimon), comme l'on n'en fabrique plus guère, hélas.


Nous avons revu hier soir Brigadoon.
Gene Kelly est en retrait ici : on sent ce flottement autour de lui tout au long du film, mais Brigadoon n'en demeure pas moins un émouvant hymne à l'amour fou, pour lequel on doit tout donner - et c'est bien normal car il donne tout en retour. J'aime infiniment l'idée que la foi absolue en quelque chose d'impossible ou de très improbable fasse advenir cette chose. Si, un jour, je devais perdre tout à fait cette foi extrême - naïve aux yeux des grandes personnes, certainement, mais que celles-ci envient en secret à ceux qui en sont détenteurs -, je mourrais. Bien souvent, je pense à James Stewart et à son lapin (son pooka), Harvey. Hé bien, il n'est pas invraisemblable qu'il ait fait, sans le savoir, un émule...Et si j'aime tant Barrie et l'Écosse, c'est parce que cela me conforte dans cette invincible folie, qui consiste à ne pas pactiser avec la normalité avec laquelle d'ailleurs je n'ai jamais rien eu en commun, il faut bien le reconnaître : enfant, j'étais un vieillard ; adulte, je suis une enfant. Et si j'aime tant certains de mes amis, c'est parce qu'en chacun d'entre eux il existe, qu'ils en soient conscients ou non, une parcelle de déraison, plus ou moins importante. Cette île en eux se nomme Poésie. Ils viennent à elle dans la barque qui porte Prose pour nom. Le danger est de croire que le voyage a simplement pour destination la fin estimée du voyage. On risque de perdre Poésie de vue. Poésie est dans l'intervalle. Le miracle tient dans la flamme d'une chandelle.

Barrie exalte ceci en moi mais il ne voile jamais rien du tragique de notre condition.

En partance pour Brigadoon, je vous convie à mes côtés à ce voyage vers le pays du jamais qui est aussi le pays du toujours.

Ce film de Minnelli emprunte - je l'ai souvent rappelé, à divers endroits - certains de ses traits à des histoires écossaises de James Matthew Barrie, au folklore magnifié par la plume tenue par la main droite ou gauche du spécimen scots qui a volé mon esprit, et en particulier à sa pièce, Mary Rose. Il y aussi le prénom du personnage principal - Tommy - ou encore l'idée de la bruyère blanche, qui à mon sens ne sont pas de simples coïncidences...
Lire ceci, pour savoir d'où provient la bruyère blanche évoqué dans Brigadoon selon le très romantique Barrie qui met en scène Bonnie Prince Charlie et donne à saisir à travers Julie Logan une émanation de Flora MacDonald - à peine entre les lignes :

"À une occasion, ils dirent : « La Personne Qui Était Avec Lui », comme s’il n’était pas prudent d’en dire davantage. « Lui » était l’Étranger qui passait, aux yeux du pauvre d’esprit, comme le Chevalier en personne. On dit de lui qu’il a séjourné dans le glen pendant un moment au cours du mois de juillet, fiévreux et si harassé qu’aucun ami n’osa se rapprocher de lui avec de la nourriture de crainte qu’il ne fût capturé. Je n’ai pas vu cette cachette, mais le docteur m’a dit qu’elle existe encore et n’est rien d’autre qu’un repaire, niché sous ce que nous appelons un abri, un refuge pour les moutons. À l’origine, c’était probablement l’embouchure du terrier d’un renard, élargi à coup de dague. S’il a jamais existé, le repaire a depuis longtemps été comblé avec des pierres, qui sont tout ce qui rappelle la résidence royale.
Les moutons s’abritent à nouveau dans ce refuge, mais il n’y en avait aucun au temps du Prince, s’il vint jamais ici. Pas plus, si l’on se fie aux histoires, que l’on ne pouvait lui apporter de la nourriture. Dans ces conditions, il avait été sauvé par la mystérieuse Personne Qui Était Avec Lui.
Bien sûr, la légende veut qu’elle fût jeune et belle , de haute naissance, l’aimant beaucoup. Elle le nourrit avec l’aide involontaire des aigles. La Roche aux Aigles, qui n’est pas loin de l’abri, est une masse imposante, que les ghillies prétendent inaccessible à un homme qui entreprendrait de l’escalader - à cause de ce que l’on appelle la Pierre de Logan. Aucun aigle ne fait son nid ici de nos jours ; ils sont tombés sous les balles de leur ennemi moderne, les garde-chasses, qui jurent qu’un couple d’aigles ramènera une centaine de tétras, ou plus, à leur nid, afin de nourrir leurs petits.
À cette époque, il y avait un nid d’aigles au sommet du rocher. L’escalade est périlleuse, mais de nos jours les gens robustes peuvent monter jusqu’à la Pierre de Logan, d’où ils font ensuite marche arrière. Il y a des pierres de Logan, m’a-t-on dit, tout autour du monde et ce sont des pierres qui se balancent. On dit qu’il est possible de les voir se balancer dans le vent et, pourtant, elles sont là depuis des siècles. Un tel monstre se tient au sommet de notre Roche aux Aigles et vous ne pouvez atteindre le sommet sauf en l’escaladant mais vous pouvez sauter. Par deux fois des hommes du glen ont sauté et elle les a rejetés. Néanmoins, l’histoire veut que cette Personne Qui Était Avec Lui se soit faufilée à travers le noir, entre les chercheurs, et ait atteint le sommet par le chemin de la pierre de Logan. Puis, après quelques bagarres avec les aigles pour le gain de leurs possessions, elle aurait ramené en bas quelques jeunes tétras pour son seigneur.
Au dire de tous, il s’agissait d’une jeune fille et, dans le glen, la bruyère blanche est le symbole de son ancienne présence. Avant sa venue, de bruyère blanche on n'avait jamais vu le moindre brin, et elle est donc supposée - ceci n’a pas le moindre sens - être la trace de ses jolis pieds nus.
La bruyère blanche lui porta peu chance. Dans cette fuite rapide et peut-être ensanglantée, elle fut laissée en arrière. Rien de plus ne circula à son sujet, excepté que, lorsque son seigneur et maître embarqua pour la France, il demanda à ses highlanders « de la nourrir et de l’honorer comme elle l’avait nourri et honoré. » Ils furent loyaux bien que malavisés et j’ose croire qu’ils auraient accompli cette tâche s’ils l’avaient pu. Certains pensent qu’elle est dans l’abri, dans le trou sous les pierres, et qu’elle attend encore. Ils disent que, peut-être, il y eut une promesse."

Adieu Miss Julie Logan (la dernière histoire de Barrie, que j'ai également traduite et qui attend une publication...)
{ Trad. Céline-Albin Faivre avec l'aide et la complicité de son ami "Parker Ogilvy"- ne pas reproduire sans mon consentement. }

Hier, entre autres emplettes à l'usage de l'Écosse, nous avons acheté le dernier disque de Jordi Savall

et je l'écoute depuis quelques heures. Une extase. Il va rejoindre mes bagages, car toute l'Écosse mais aussi l'Irlande sont contenues dans ce disque. Et il y a des réminiscences ici et là de Bonnie Prince Charlie. J'aime que tout soit lié dans mon existence.
Vous pouvez écouter des extraits ici.

Je vous offre à tous, mais en particulier à Véronique, son "Prince Charlie's Last View of Edinburgh" :
savall

Je vous dis au revoir. N'oubliez que la vie... est exactement ce que l'on décide qu'elle sera. Je l'avais oublié ces derniers mois.
C'est terminé. Je sais exactement ce que doit être ma vie et je n'ai plus peur. C'est aussi simple que cette déclaration de foi.
mercredi 22 novembre 2006
Je reprends un message que j'ai écrit sur mon forum Barrie, pour les visiteurs de ce JIACO, qui n'ont pas le don d'ubiquité.
Il s'agit d'un conte d'hiver, comme le dit l'auteur, en exergue. Conte d'hiver mais aussi conte de Noël, dans la tradition dickensienne. L’autre hommage rendu est contenu dans le titre, puisqu’il s’agit de Shakespeare. L’histoire est rédigée avec des références nombreuses aux Scots, au langage scots en particulier. Le texte fourmille donc de mots scots, de mots rares et appartenant au vieil anglais - heureusement que je suis ultra-équipée en dictionnaires de toutes sortes. Certes, ce n'est pas du Chaucer. Dieu merci !
Barrie use de l’histoire écossaise en guise d’arrière-plan et ce conte rappellera par certains aspects The merry men de Stevenson. Une histoire à lire au coin du feu, lorsqu'il crépite, et que le vent hante la nuit. Une histoire de fantômes, les Etrangers, tels qu'ils sont nommés dans le texte. C'était un cadeau de Barrie aux lecteurs du Times. L'histoire ne fut publiée en volume que secondairement, suite à la demande des lecteurs - ce n'était pas prévu. Elle a vu le jour dans le journal la veille de Noël. C'est la dernière histoire écrite par Barrie, à l'âge de 72 ans. Il lui restait 5 ans à vivre. On sent le souffle raccourci de l'auteur. Ce n'est pas un texte parfait, mais il n'en est que plus beau. Et la fin est poignante. Barrie est si étrange... enfin, je suppose qu'il semble ainsi à ceux qui ne lui sont pas familiers.
Denis Mackail écrivit ceci au sujet de cette longue nouvelle :
"S’il l’avait voulu, Adieu miss Julie Logan aurait pu devenir aisément un autre roman. Mais il ne le permit pas. L’histoire avait sa propre temporalité. Probablement, cette histoire apparaît quelquefois comme la plus lente jamais écrite. Mais il la contemplait et savait qu’il ne s’agissait là que d’une illusion. Car, désormais, il connaissait tous les secrets de la concision, sans omettre le secret qui permet de s’attarder et de garder le cap, de demeurer dans la droite ligne. Et, de plus, il ne voulait pas écrire un roman. Il souhaitait raconter cette histoire exactement de la manière dont elle appelait elle-même son récit. Peut-être existait-il une autre façon. Peut-être pas. Il ne pensait pas aux éditeurs, ni aux correcteurs ni même aux lecteurs, demeurant à l’écart de tout ce qui ressemblait peu ou prou à une attitude ordinairement professionnelle. Il était autant soumis à la magie que son héros. Il était le héros, alors il écrivit et écrivit… Le temps et l’espace n’existaient plus quand il glissa hors de sa soixantaine, puis dans les gorges qui surplombaient Kirriemuir. (…) Il a offert cette histoire, sans exiger le moindre paiement, au Times, un périodique qui ne publie jamais de fiction. Mais c’était le premier quotidien en langue anglaise. (…) Il fut prévu, dans un secret plus grand que jamais, qu’Adieu Miss Julie Logan serait publié sous la forme d’un supplément avec l’édition de la veille de Noël : un cadeau pour les lecteurs du Times. Une surprise - bien qu’il y eut des annonces au fur et à mesure qu’approchait la date – afin de retenir l’attention d’une large audience. Peut-être la meilleure vitrine au monde pour une histoire. Mais une boutique ouverte une seule fois. Il y avait donc peu de raisons de payer l’auteur, en aurait-il manifesté la demande. (…) une grande quantité de gens qui, soit n’avaient pas pris le supplément, soit avaient été préoccupés par d’autres choses liées à la période de Noël, ont écrit afin de demander une copie de ce texte. Tant et si bien qu’il fut décidé de le retirer sous une forme particulière au prix d’un shilling. Le public alors rechigna à ce prix ou pensa qu’un livret de huit pages, mesurant dix-huit pouces et demi sur douze, serait plutôt un désagrément dans la maison et, en tout cas, semblait presque faire autant marche arrière qu’il avait été empressé quelques jours auparavant. Pendant ce temps, Messieurs Hodder et Stoughton furent autorisés à publier ce texte (…) ce ne fut rien de moins qu’un best-seller. (…) Barrie avait désormais écrit son dernier livre."
Premières lignes :
"Nous sommes le premier jour de décembre de l’année 18.. ; je pense qu’il est prudent de ne point s’approcher plus avant de la date, au cas où ce que je suis présentement en train d’écrire ne prenne une fâcheuse tournure ou bien ne tombe entre des mains curieuses. Je n’ai pas besoin d’être autant sur mes gardes en ce qui concerne le climat actuel. C’est une nuit de bourrasques foudroyantes ; elles ont projeté ma fenêtre à mes pieds, il y a une demi-heure. Elles sont venues jouer de la cornemuse de pièce en pièce, comme ces officiers de loi qui chercheraient à appréhender et à délivrer la justice à quelque ministre scots, qui serait assis ici, prêt à mettre en accusation toutes les apparitions et les sorcières. Il y a eu une nouvelle bourrasque tout à l’heure. Ce soir, les vents répondent à mon invitation. Je crois que je peux les prendre au piège et les rassembler en un seul endroit. Ils traversent le presbytère. Je cours de porte en porte. Je les ouvre et les ferme, tour à tour. Je suis en passe de devenir le chef d’orchestre d’un ensemble plutôt sinistre. J’essaie de m’atteler à la première page du Journal que les Anglais m’ont mis en demeure d’écrire. Il n’y a aucune raison de l'entamer ce soir, car pour le moment pas un flocon n’est tombé sur mon premier hiver dans la gorge. Ce Journal est supposé être un récit de ma vie ici, pendant les semaines (on m’a dit qu’il pouvait être question de mois) où la gorge est « fermée à double tour ». Cela signifie que la personne prise au piège ici peut très bien ne plus avoir moyen de sortir, dès que la gorge est enroulée dans la neige… Si l’on se fie aux histoires qui rampent ici, à la manière dont les brumes bercent nos collines, à l’endroit même où les Anglais ont dû les ramasser, il est dit que des formes appelées « Étrangers » s’y promènent. Vous cheminez parmi l’étrange, sans le savoir. Vous marchez et parlez avec ces spectres, pensant qu’ils appartiennent à votre monde, jusqu’à ce que, peut-être, ils vous jouent de sales tours… "
samedi 29 septembre 2012

Petites précisions quant à la vidéo du jour (révélant à la fois ma maladresse légendaire et mes incapacités à l'oral – défauts que je n'essaie ni de masquer ni de corriger) : l'histoire intitulée Farewell Miss Julie Logan a été publiée, sous forme de livre, en 1932, soit cinq ans avant la mort de Barrie ; mais il l'a écrite au cours des années 1930 / 1931, et publiée pour la première fois, dans une version un peu différente, dans le supplément du Times, le 24 décembre 1931. 
Cette histoire en forme de testament littéraire a, en vérité, mûri pendant des décennies dans l'esprit de Barrie...
La traduction française sera en librairie aux alentours du 3 octobre. 
Avant de me rendre à la Beinecke, j'avais déjà eu la chance (et la volonté) de pouvoir étudier et comparer la version du Times et l'édition originale de Hodder and Stoughton. Cela a considérablement enrichi et éclairé ma traduction. Mon idéal aurait été de proposer les deux versions au public français. Un jour, peut-être... 

À la Beinecke, j'ai pu admirer et étudier plusieurs des manuscrits et tapuscrits originaux de ce court roman. Il subsistait dans mon esprit un doute sur un mot du texte et j'ai trouvé la solution, que seul Barrie détenait, dans l'un des manuscrits. Mais le bon à tirer était déjà parti... Peu importe, cela ne change pas grand-chose, même si j'aime (extrêmement) la précision .
Que mon mari (qui est, et il a bien d'autres qualités, un latiniste et un génie du mot juste) soit loué ici pour son aide ; il sait tout ce que je lui dois, tout ce que cette traduction lui doit. 


J'ai déposé sur mon site Barrie une postface que j'ai écrite pour ce texte... Suivra un fichier avec diverses notes de bas de page qui ne sont pas présentes dans l'édition d'Actes Sud, mais me paraissent tout de même intéressantes pour le lecteur français... Voir le billet précédent pour découvrir un aperçu de cette postface.

***


Je remercie du fond du coeur mon éditrice chez Actes Sud pour sa confiance et ses encouragements. J'espère que nous publierons ensemble bien d'autres romans et surprises barriens.
J'espère que ce texte vous rendra heureux autant que moi.

À très bientôt, ici et, surtout dans les pages d'une nouvelle publication barrienne... 

***


Exemple typique d'une "critique" vaine et stupide, superficielle et inutile,
qui n'a rien compris à la profondeur et à la subtilité du texte. 

{Cliquez sur les images pour les agrandir.}


vendredi 24 août 2012

« Ainsi, si l’on accorde quelque crédit à ces histoires semblables à la brume rampant le long de nos collines – où les Anglais ont dû les ramasser –, il existerait des apparitions nommées “Étrangers”. Sans que vous en ayez conscience, le trouble s’empare peu à peu de vous et vous vous adressez à ces revenants, vous vous promenez en leur compagnie, pensant qu’ils appartiennent à votre monde, jusqu’au moment où, peut-être, ils vous joueront de sales tours. »

Bientôt, si vous vous rendez dans la librairie la plus proche, vous en saurez davantage...

Pendant de longues années, cette citation fut "l'incipit" de mes Roses de décembre... 

J'espère de toute mon âme que l'on fera très bon accueil à ce magnifique texte de Barrie intitulé Adieu, Miss Julie Logan – le dernier livre qu'il a publié, en 1932, et qui est demeuré inédit en français jusqu'à ce jour. Il sera publié par Actes Sud, en octobre prochain, dans ma traduction annotée. 

Je vous raconterai prochainement l'histoire de ce conte d'hiver, dernier soupir poétique de Barrie... 


Prince Charlie's Farewell to Flora MacDonald

George William Joy




dimanche 31 décembre 2006
Avec ou sans disque dur, ma mémoire est encore vaillante et mes forces intactes, puisque j'ai envie ce matin, contre toute attente, d'écrire quelques lignes pour refermer cette année, qui m'a offert de belles rencontres livresques et humaines. D'autres relations se sont épanouies et je suis toujours étonnée par l'amitié, qui vous rend décidément beaucoup plus fort et peut-être même plus beau. Je n'ai pas spécialement de bonnes résolutions pour l'avenir, sinon de donner plus de puissance à mon travail, de mieux me concentrer et d'oser davantage l'écriture qui me tiraille. Demeurer dilettante, car les spécialistes sont souvent stériles lorsqu'il atteignent certain niveau de complexité, mais laisser se sédimenter mes aspirations les plus violentes et construire sur ce socle mon existence. Le reste, je le laisse à Maître Hasard.

2007 sera, selon toute vraisemblance, une année écossaise pour moi. Je le souhaite. Si le vieux barbu me prête vie, je serai en Ecosse au printemps, pour visiter Barrie, Walter Scott, Stevenson et quelques autres, dans le but d'écrire quelques pages qui seront des pages écossaises, en témoignage d'amour et de respect pour James Matthew Barrie. J'espère avoir le temps, pendant ce voyage en langue anglaise, de me rendre à Haworth, dans le West Yorkshire, en mémoire de mes amies, les soeurs Brontë

[The Brontë Sisters, peinture de Patrick Branwell Brontë, vers 1834. De gauche à droite : Anne, Emily, and Charlotte ; Branwell s'était représenté au départ entre Emily et Charlotte mais il a effacé sa présence par la suite... Très étrange l'impression suscitée par cet espace vide... ]


(sans oublier Branwell). Je m'identifie beaucoup à Emily, [Emily peinte par son frère]

qui demeure ma préférée, car Wuthering Heights et ses poèmes sont d'une telle incandescence que j'aime à m'y brûler, mais Charlotte a conquis mon affection la première, dans l'enfance.

A DAY DREAM (par Emily Brontë)

ON a sunny brae alone I lay
One summer afternoon;
It was the marriage-time of May,
With her young lover, June.

From her mother's heart seemed loath to part
That queen of bridal charms,
But her father smiled on the fairest child
He ever held in his arms.

The trees did wave their plumy crests,
The glad birds carolled clear;
And I, of all the wedding guests,
Was only sullen there!

There was not one, but wished to shun
My aspect void of cheer;
The very gray rocks, looking on,
Asked, "What do you here?"

And I could utter no reply;
In sooth, I did not know
Why I had brought a clouded eye
To greet the general glow.

So, resting on a heathy bank,
I took my heart to me;
And we together sadly sank
Into a reverie.

We thought,
"When winter comes again,
Where will these bright things be?
All vanished, like a vision vain,
An unreal mockery!

"The birds that now so blithely sing,
Through deserts, frozen dry,
Poor spectres of the perished spring,
In famished troops will fly.

"And why should we be glad at all?
The leaf is hardly green,
Before a token of its fallIs on the surface seen!"

Now, whether it were really so,
I never could be sure;
But as in fit of peevish woe,
I stretched me on the moor,

A thousand thousand gleaming fires
Seemed kindling in the air;
A thousand thousand silvery lyres
Resounded far and near:

Methought, the very breath I breathed
Was full of sparks divine,
And all my heather-couch was wreathed
By that celestial shine!

And, while the wide earth echoing rung
To that strange minstrelsy
The little glittering spirits sung,
Or seemed to sing, to me:

"O mortal! mortal! let them die;
Let time and tears destroy,
That we may overflow the sky
With universal joy!
"Let grief distract the sufferer's breast,
And night obscure his way;
They hasten him to endless rest,
And everlasting day.

"To thee the world is like a tomb,
A desert's naked shore;
To us, in unimagined bloom,
It brightens more and more!

"And, could we lift the veil, and give
One brief glimpse to thine eye,
Thou wouldst rejoice for those that live,
BECAUSE they live to die."
The music ceased; the noonday dream,
Like dream of night, withdrew;
But Fancy, still, will sometimes deem
Her fond creation true.

Je retournerai à Londres le temps de revoir les lieux barriens que je connais déjà pour certains. Bien sûr, je rendrai compte de ce voyage, ici même, si mes lecteurs sont toujours présents.

*

Walter Scott (1771-1832) m'est davantage familier, au fur et à mesure que je travaille à mon étude qui devrait accompagner les textes de Barrie que je traduis. Je ne savais pas dans quel engrenage je mettais le doigt en m'attelant à ce gros volume barrien. Pénétrer dans le monde des légendes celtiques, afin de mieux saisir et de mettre en perspective les sources de James Matthew Barrie, est à la fois un enchantement et un motif d'inquiétude constante : une part de mon esprit n'est-elle pas désormais captive de l'autre monde ? Et si ces divers livres étaient un appât pour piéger mon âme et mon esprit ? Serai-je comme ces pauvres hères prisonniers d'un cercle de fées et qui sont obligés de danser jusqu'à l'épuisement et la mort ? Ou bien peut-être ne suis-je pas humaine mais une enfant née sur les îles de Tir Nan'Og et qui vit en marge des hommes, sur la frange de leurs rêves éveillés ? Qui sait ce que nous sommes réellement ? Berkeley ou Shakespeare et bien d'autres ont posé cette question, chacun à leur manière.
J'ai déjà une bibliographie longue comme le bras gauche et mon esprit ne sait où tourner ses vacillantes lumières. Mais quel bonheur ! Je ne vis jamais aussi intensément que dans l'étude et lorsque mes doigts s'agitent sur le clavier (et lorsque l'ordinateur ronronne au lieu de flamber, aussi excité que je le suis dans la découverte). Je me sens également légitimée dans ma propre tentative romanesque, comme si j'avais trouvé ma véritable famille littéraire et acceptait enfin cette ascendance.
En 1830, après une première attaque de paralysie, pendant sa convalescence, Scott écrivit les Letters on Demonology and Witchcraft ;





il y fut incité par son beau-fils. L'ouvrage se compose de dix longues lettres à lui adressées. Bien sûr, Scott est un enfant des Lumières et il fait oeuvre de rapporteur de légendes et d'opinions, de conteur ; il critique également les procès de sorcellerie qui ne laissaient aucune chance aux accusés.
Il suffit de lire l'effroyable Malleus maleficarum (Le marteau des sorcières) de Henry Institoris et Jacques Sprenger (1486), pour avoir la chair de poule.
Comme toujours, chez Walter Scott, le propos est précis et copieux, d'un sérieux mâtiné de quelque souffle épique.

Je joins plus loin des extraits de la lettre IV (traduction d'Albert Montémont) où il est question de changelins et de Thomas le Rimeur... Ce dernier est le personnage d'une fameuse ballade des Borders (la région d'Ecosse, où beaucoup de sang fut versé par les écossais et les anglais, car elle servait de tampon entre les deux pays). A lire :

Pour faire plus ample connaissance avec les chansons des Borders vous pouvez visiter cette page bilingue. Cette chanson-ci est citée par J.M. Barrie, qui fait beaucoup référence aux Borders, à l'histoire et à la mythologie écossaise dans Adieu Mademoiselle Julie Logan, son conte de noël et / ou d'hiver qui met en scène un fantôme qui pourrait être l'ancêtre de la bien vivante Mary A., connue de ceux qui ont lu Le petit Oiseau blanc. Les ballades sont souvent teintées de surnaturel et sont la source de contes plus étoffés. Barrie s'ingénie à reprendre dans cette histoire un certain nombres d'éléments du folklore écossais - la pierre de Logan, par exemple... il existe plusieurs pierres de cette sorte... - et de l'histoire terrible des luttes entre anglais protestants et écossais jacobites (catholiques) partisans des Stuarts, dont "Bonnie Prince Charlie" (le Prince Charles-Edouard)

est la figure de proue dans le conte de Barrie. Le jacobitisme dont il est question, par allusions chez Barrie, est très connu aussi des lecteurs de Walter Scott ou de Stevenson (Cf. Kidnapped). Il n'est pas non plus innocent de songer que l'autre prénom du Capitaine Crochet (Hook) est Jacobus... Mais c'est une autre histoire que je raconterai ailleurs. Qui m'aime me suive...


*


(...)











[Cliquez sur les petits extraits pour les agrandir.]

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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