ou sa feuille blanche. Derrière cette inertie apparente, cet échec couvé, jour après jour, contre lequel on lutte pour tirer de soi un misérable éclat et des tonnes de gangue inutile, on s'étiole, on se perd, on crève de désespoir chaque jour davantage. On est seuls. On l'est toujours mais, là, cette conscience vous éclate à la gueule comme jamais. Le pire, songez-y, est que l'on a dégoupillé de plein gré cette grenade.
"(...) Jenny Garp, qui aimait donner d'elle-même la définition que son père avait un jour donnée du romancier: "Un médecin qui ne s'occupe que des incurables."(Le Monde selon Garp)Dans le monde selon son père, comme le savait Jenny Garp, il faut avoir de l'énergie. Sa célèbre grand-mère, Jenny Fields, nous voyait naguère comme appartenant à diverses catégories, les Externes, les Organes vitaux, les Absents et les Foutus. Mais, dans le monde selon Garp, nous sommes tous des incurables."
"Quand il fit descendre la roue diamantée dans ses rainures, j’essayai de chasser son vrombissement de mon esprit. Avant d’éprouver quoi que ce soit, je vis le sang éclabousser les verres des lunettes protectrices, au travers desquelles les yeux d’Owen ne cillèrent pas, tant il était expert à manier son outil." (Une Prière pour Owen)
(Owen ampute son ami pour lui éviter le Vietnam)
Cette part d'homme arrachée pour les besoins de telle ou telle histoire est symbolique d'une béance dans l'existence de l'auteur. Les romanciers véritables sont tous des orphelins. De père, de mère, d'enfance, de vérité ou de mémoire. Il leur manque quelque chose qui leur a été volé ou que l'on a empêché de naître. Ecrire permet peut-être d'être indemnisé. Faire subir une mutilation à un personnage devient une façon de se reconstituer. Le raisonnement est peut-être pervers, cependant il me paraît juste lorsque l'on prend connaissance de l'oeuvre tout entière d'Irving et que l'on devine son passé.
"La vie, écrivit Garp, n'est pas tristement structurée comme un de ces bons vieux romans d'autrefois. Au contraire, le dénouement survient lorsque tous ceux qui étaient destinés à s'éteindre se sont éteints. Rien ne reste, sinon la mémoire. Mais même un nihiliste a une mémoire." (Le Monde selon Garp)
"Un épilogue, écrivit un jour Garp, est bien davantage qu'un simple bilan des pertes. Un épilogue, sous couvert de boucler le passé, est en réalité une façon de nous mettre en garde contre l'avenir."(Le Monde selon Garp)
"(...) Garp répondait que la base autobiographique - en admettant qu'elle existât - était, de tous les niveaux, le moins intéressant pour aborder la lecture d'un roman. Comme il l'affirmait toujours, l'art du romancier est la capacité d'imaginer de façon vraie - c'est, comme dans toute forme d'art, un processus de sélection. Les expériences et les souvenirs personnels - "les relents de tous les traumatismes de nos banales existences" - étaient, pour le romancier des modèles suspects, outenait Garp."Il faut que la fiction soit mieux faite que la vie", écrivit Garp. Et il vouait une haine obstinée à ce qu'il appelait le "kilométrage bidon des épreuves personnelles", et à ces écrivains dont les oeuvres n'étaient "importantes" que parce que quelque chose d'important s'était passé dans leurs vies. La pire des raisons pour incorporer quelque chose à une oeuvre, soutint-il un jour, est que la chose en question soit authentique, qu'elle soit réellement arrivée. "Tout est réellement arrivé, un jour ou l'autre! vitupérait-il. La seule raison pour incorporer une chose à un roman est que ce soit la chose qu'il aurait été idéal de voir arriver à ce moment-là." " (Le Monde selon Garp)
"Dans la plupart des livres, on sait tout de suite qu'y se passera rien, expliqua Jillsy. Seigneur ! vous le savez bien, non ? Dans d'autres livres, y se passe quelque chose et on sait tout de suite quoi, ce qui fait que c'est pas la peine de les lire. Mais ce livre, il est si tordu qu'on sait qu'y va s'y passer quelque chose, mais on arrive pas à imaginer quoi. Faudrait être tordu soi-même pour imaginer ce qui se passe dans ce livre." (Le Monde selon Garp)
"Garp regarda Helen ; il ne pouvait plus bouger que les yeux. Helen, il le voyait, tentait de lui rendre son sourire. Avec ses yeux, Garp essaya de la rassurer : Ne t'inquiète pas - quelle importance s'il n'y a pas de vie après la mort ? Il y a une vie après Garp, crois-moi. Même s'il n'y a que la mort après la mort, il faut avoir la reconnaissance des petits bienfaits - par exemple, parfois, une naissance après l'amour. Et, avec beaucoup de chance, parfois, l'amour après une naissance !" (Le Monde selon Garp)
("Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n'arrivent plus, son parfum qui s'efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l'un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu'on l'a perdue, pour toujours... Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante." (Une Prière pour Owen)
(Une Prière pour Owen)
"C'est Owen Meany qui m'apprit que tout bon livre évolue continuellement, du général au particulier, du détail à l'ensemble, et ainsi de suite. Une bonne lecture et une bonne interprétation de lecture doivent évoluer de façon identique. Prenant pour exemple Tess d'Urberville, il m'apprit à rédiger un exposé en reliant les incidents qui déterminent le destin de l'héroïne à l'étonnante phrase qui conclut le chapitre XXXVI : "De nouvelles végétations bourgeonnent insensiblement pour remplir les vides : des accidents imprévus contrarient les intentions, et tous les vieux projets sont oubliés. "Ce fut une révélation pour moi : en réussissant mon premier compte rendu de lecture, j'avais enfin appris à lire. Plus pragmatiquement, Owen améliora ma lecture par des moyens techniques ; il avait découvert que mes yeux ne pouvaient se poser sur une seule ligne à la fois, ce qui m'obligeait à suivre avec mon doigt ; il imagina de me faire lire à travers une feuille percée d'un trou, comme une petite fenêtre ne découvrant que deux ou trois lignes."
"- LIRE, C'EST UN DON.- C'est toi qui m'as appris.- PEU IMPORTE. C'EST UN DON, ET SI TU AIMES QUELQUE CHOSE, IL FAUT LE PRÉSERVER - SI TU AS LA CHANCE DE TROUVER LE MODE DE VIE QUE TU AIMES, TU DOIS TROUVER LE COURAGE DE LE VIVRE."
« - Papa, répéta-t-elle, j’ai fait un rêve, j’ai entendu un bruit.
- Un bruit comment, Ruthie ?
Son père n’avait pas bougé, mais il était réveillé.
- Il est entré dans la maison.
- Qui ça ? Le bruit ?
- Il est dans la maison, mais il essaie de ne pas faire de bruit.
- Alors on va aller le chercher. Un bruit qui essaie de ne pas fairede bruit, il faut que je voie ça, moi. »
(Une Veuve de papier)
Ce roman-ci était déjà un roman archéologique, comme tous les livres d'Irving. Et je crois qu'il est, avec L'oeuvre de Dieu, la part du diable, celui qui permet de mieux comprendre Je te retrouverai. Tous ses romans parlent du souvenir et de la mémoire, que ce soit flagrant ou discret, mais ce roman-ci est ouvertement un livre qui raconte le vol d'une enfance et la manipulation de la mémoire par une mère à l'encontre de son fils.
Qu'est-ce qu'un romancier sinon un dieu qui possède la mémoire de son univers et de ses personnages ? Qu'est-ce qu'un romancier sinon quelqu'un qui est attentif à la perte de l'invisible et qui le traque inlassablement ?
"Il sentit quelque chose lui échapper. S'il avait essayé de décrire le phénomène au Fantôme gris, elle lui aurait sans doute dit qu'il avait perdu son âme. Quelque chose d'essentiel venait de disparaître, dont la fuite passait presque inaperçue, comme celle de l'enfance." (Je te retrouverai)
[Toutes les traductions citées sont celles publiées par les éditions du Seuil.]
*******************
John Irving parle de son dernier roman, et du tatouage qui l'a inspiré :
Quelques mots sur son artisanat (il explique qu'il se perçoit comme un artisan et non comme un artiste ; ce qui importe à ses yeux est la démonstration d'une vérité psychologique et émotionnelle, par le fait d'une histoire palpitante, non pas un travail intellectuel) :
Là où mon adhésion aux idées d'OWEN / Irving s'effrite, c'est lorsqu'il dit que l'existence humaine n'est pas aussi bien "écrite" que celle des héros de roman. Je crois qu'elle s'écrit tout aussi bien mais que le motif est bien plus malaisé à percevoir, lorsqu'il s'agit de notre vie ou de celle de nos très proches, puisque le motif nous est tout autant intérieur que le motif de l'écrivain l'est au personnage de fiction, qui poursuit sa course aveugle - à supposer qu'il ait une conscience, que lui prêtera l'auteur... Nous n'avons pas conscience de notre motif. L'auteur, si bon romancier soit-il, n'a pas non plus conscience de son motif personnel. Mais, au moins, à inventer ou à tenter de cerner celui de ses personnages, il sait l'existence d'un tel motif. C'est peut-être le désir et le refus d'un tel dévoilement qui le pousse à écrire et à craindre, en même temps, que d'autres ne serrent de trop près son motif, son secret d'âme. Ainsi entendis-je la plainte de Simenon : "Cela m'agace de voir les gens les mieux intentionnés, surtout les mieux intentionnés, chercher dans mes romans ce que je pourrais y avoir mis de moi-même. Ils ne se rendent pas compte du mal qu'ils me font, parce qu'ils me rendent conscient d'une certaine chimie que je ne dois pas connaître, et qu'ils m'empêchent parfois d'écrire comme il me plairait. Comment, avec quoi un roman est fait, cela ne regarde personne, et son auteur surtout, n'a pas à le savoir." (Quand j'étais vieux, 25 mars 1961, je souligne)
Frank Kermode, un auteur britannique, a écrit un livre follement excitant sur l’acte de la lecture, The genesis of secrecy (2), où il expose une théorie selon laquelle tout texte littéraire est destiné à deux types, pour ne pas dire deux genres, de lecteurs, qui n’ont aucune parenté entre eux : d’une part, ceux qui savent lire et ceux qui ne savent pas ; les premiers, savent déjà ce qu’il y a à comprendre - parce qu’ils présentent une communauté d’esprit avec le texte (est-ce à dire que le motif du lecteur et celui de l’auteur communiquent entre eux ?) - et ils sont déjà à l’intérieur du texte, et ceux qui restent à l’extérieur ou au bord du texte et qui n’ont que l’illusion de sa compréhension. D'où ma répulsion et ma violence face à ceux qui lisent, par exemple, Dickens (Dickens aka Dieu) sans le lire et qui se vantent de ne goûter que le plaisir de le lire "sans se casser la tête", affichant par ailleurs le plus grand mépris pour ceux qui voient autre chose ou s'aventurent à lire plus et mieux. Mais cette non-lecture est possible. La preuve : on la lit à longueur de "blogs".
Monk, par le plus grand des miracles (double miracle : trouver l'amour véritable et trouver l'amour véritable quand on a été mis en hibernation dès l'enfance...), a trouvé quelqu’un sur terre pour l’aimer et l’épouser. Une merveilleuse beauté blonde répondant au prénom de Trudy (interprétée malheureusement par deux actrices différentes). Hélas, celle-ci est morte dans une voiture piégée par une bombe. Depuis ce jour funeste, Adrian Monk recherche le coupable de cet attentat qui l’a privé de son unique chance de bonheur. Or, celui qui résout tous les mystères en un clin d’œil est incapable de découvrir la raison pour laquelle sa femme est morte.
Si la quête de Monk parvient un jour à son terme, son histoire sera terminée. Il se perdra lui-même dans une caricature de lui-même ou devra prendre le rique de tuer son identité "monkesque". Je ne sais ce qui serait le pire.
Monk a un frère, Ambrose, lui aussi, psychiquement atteint. Tous les deux ont connu une enfance cloîtrée et, à sa manière, violente. Ambrose ne sort pas de sa maison depuis des dizaines d'années. Il rédige des manuels d’utilisation d’objets aussi improbables les uns que les autres, en langues étrangères. Son intelligence est également prodigieuse, comme si l'absence d'affectivité était compensée par un surcroît de matière grise. Leur père les a abandonnés, lorsque Monk avait 8 ans. Depuis ce jour, Ambrose attend dans sa maison le retour du père prodigue... Monk, lui, sait qu'il ne reviendra pas. Pourtant, lors de la cinquième saison, après environ de quarante ans d’absence, Monk reverra son père, qui a fondé ailleurs une autre famille (Monk et Ambrose ont un demi-frère, Jack), qu’il a encore une fois laissé choir. Rencontre surréaliste, non dépourvue de chaleur et de regrets partagés.
Il espère récupérer son poste. Monk ne fait rien d'autre que d'attendre des choses improbables. Mais l'attente convient à sa complexion figée.
Pendant plusieurs années, Monk a été aidée par Sharona (Bitty Schram), une infirmière reconvertie en assistante du détective. Celle-ci le laissera tomber sans préavis (Monk est éternellement abandonné) – pour rejoindre son ex-mari - et, au cours d’une enquête, il fera la connaissance d’une autre blonde, mère de famille et veuve, Natalie Teeger (Traylor Howard). Elle sera sa nouvelle assistante. Contrairement à Sharona, qui n’avait aucune complaisance pour Monk, Natalie
Les enquêtes de Monk ne brillent pas par leur intelligence scénaristique : tout est hautement improbable – nous sommes loin du réalisme et du travail d’orfèvre des séries policières anglaises-, mais leur loufoquerie, la tendresse qui s’installe au fil des épisodes pour les divers personnages (ne pas oublier de citer le psychiatre de Monk et le rival de ce dernier, l'exaspérant Harold Krenshaw, qui dispute à Monk les bonnes grâces du thérapeute), la quête de Monk (qui n’avance guère), les efforts que fait ce dernier pour se libérer de ses démons intérieurs, la mélancolie du personnage, l’atmosphère un brin surréaliste font de cette série une œuvre qui mérite notre attention – ou, pour le moins, notre affection. Sans omettre de citer, à partir de la saison 2, le générique écrit et interprété par l'excellent Randy Newman.
En vérité, Monk, c’est moi, mais avec une quinzaine d’années de moins. J'ai, en effet, très récemment pris conscience d'avoir quitté le monde des "monstres" et je suis tellement normale que je me reconnais à peine.
Je veux croire que l’on finit par guérir de soi et que ce n’est pas si terrible que cela d’oser être, un jour, un peu plus et un peu mieux qu’on ne le croyait permis. Contre ceux qui, jadis, avaient décidé pour nous ou tout simplement par égard pour nous-mêmes, ce qui est encore mieux. C'est la raison pour laquelle, Monk est condamné à ne jamais progresser, et pas seulement parce qu'il n'est qu'un personnage typique ou exemplaire de fiction, un caractère, mais parce qu'il possède la perfection ou à la perfection son défaut d'être ou son supplément d'âme. A cause de ceci, je l'envie.
***
Il est temps de vous révéler un tout petit secret...
Voir également cette page-ci.
Le nom de cette couleur provient de la fleur que nous, Français, appelons mauve.
Le mauve fut d'abord la couleur de la déception : en 1856, un très jeune chimiste âgé de dix-huit ans, William Henry Perkins, qui recherchait un moyen de synthétiser la quinine, trouva cette couleur à la place. Il aima cette teinte et eut l'idée de faire tremper de la soie dans le mélange obtenu, puis il envoya l'étoffe à un teinturier écossais. Très rapidement, on devint fou de cette couleur. Punch se moqua dans ses pages de la "mauvemania", de cette maladie infectieuse qui n'épargna personne, mais la moquerie ne put détourner les passionnés de cette mode qui était née et qui demeurerait.
La Reine Victoria donna le ton en arborant cette couleur pour le mariage de sa fille au Prince Frederick William en janvier 1858. C'est alors que tout le monde se mit à porter du mauve et la face de la science (à cause du développement de la chimie industrielle) s'en trouva changée. Ce fut l'ère de la couleur synthétique.
Peu à peu la signification du mauve varia : d'abord couleur de la frivolité, le mauve s'associa ensuite de manière durable au deuil. De nos jours, ce n'est presque plus le cas et le mauve est de nouveau une couleur associée à des passions et à des émotions heureuses.
Barrie n'est pas étranger, dans mon esprit, à cette couleur, puisque les fées mauves, nous apprend Wendy, sont des garçons, tandis que les blanches sont des filles et que les bleues sont des indécises qui ne savent pas ce qu'elles sont.
Dans mon coeur, Barrie demeurera à jamais cette créature féerique de couleur mauve. Un jour, peut-être, vous révélerai-je un autre secret à ce sujet... Ou pas.
Quelques chapitres...
Les roses du Pays d'Hiver
Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.
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Qui suis-je ?
- Holly Golightly
- Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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