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mercredi 27 mars 2013

Il y a vingt ans aujourd'hui, à peu près à cette heure-là, celle qui m'a élevée, ma grand-mère – mon impossible grand-mère – mourait. Vingt ans. Cela me paraît à la fois impensable et inimaginable, car la disparition, le manque ou l'absence (trois mots pour faire semblant de signifier la place du mort dans la phrase – mais également dans la vie, imaginative ou réelle) n'ont pas de contours distincts et fixes ; le chagrin et le vide se meuvent, sans jamais se compléter ni même s’effleurer. Impensable et inimaginable est devenu ce samedi 27 mars 1993, comme si un siècle nous séparait, comme si le temps était devenu un espace  (blanc ) infranchissable ; et, pourtant, cet événement s'est solidifié en moi. Je porte ce petit kyste, cette douleur et cet effroi ramassés en pelote, à l'intérieur, désormais. Ce kyste a la taille d'une galaxie, mais il demeure invisible aux autres – à tous les autres. Le plus triste, c'est que je suis probablement la seule personne en ce monde à me souvenir d'elle, jusque dans les moindres détails, et ce, malgré mon application à ne pas penser à elle ou à ne jamais l'évoquer autrement que sur une tonalité mineure – tournoyant à la périphérie de cet être, me perdant aussi dans ce vertige d’une pensée qui frôle et ne mord pas sur les bords et encore moins à cœur. Son existence ne tient donc plus qu'à ma mémoire, à ma survie. Est-ce cela être en deuil : continuer à ressentir la présence de quelqu'un, les effets de sa causalité étrangement toujours actuelle, quand tous l'ont oublié ? Le temps n'adoucit rien. L'événement demeure coupant et implacable, peut-être encore davantage avec notre impuissance à bien nous souvenir et donc à pleinement éprouver. Le temps ne fait que nous endurcir ; voilà pourquoi le deuil semble plus doux, voilà pourquoi la place vacante ne l’est plus, car il n’est plus de place ; voilà pourquoi l’image vive s’estompe, voilà pourquoi ne demeurent que le signe ou le symbole. Croire le contraire est une erreur de perspective. Vieillir, c'est commencer à comprendre la nature et les mystères de cette parallaxe émotionnelle. Je pense à toi, Jeanne. Je t'aime. Je ne me suis pas encore réconciliée avec toi, mais je crois que ce qui me retient n'est que la peur de l'être et de l'abîme, ensuite :  le pardon t'accorderait fatalement le droit de disparaître – pour de bon. Remettre à plus tard cette confrontation entre notre passé et mon présent est comme un rendez-vous sans cesse ajourné que je te donne. Le souvenir apaisé est peut-être une autre forme d'absence que je n’ai pas la force de supporter.
lundi 11 octobre 2010
"La vie n'est rien auprès de nos raisons de vivre..."





Albert Caraco est un drôle de type. Du genre que j'aime – et pas à moitié. 
Je ne remercierai jamais assez mon ami Pierre de m'avoir fait rencontrer ce livre.
Caraco ne cherche pas à plaire et le lecteur sait d'instinct qu'aucune prise réelle sur lui n'est possible : il demeure sur une île taillée à ses seules dimensions, inaccessible à ce que le reste du monde peut bien penser de lui. Ce n'est pas une pose ; il y a une liberté absolue chez lui qui ne peut qu'indisposer le plus grand nombre. Je suis certaine que la plupart des lecteurs diront qu'il est un homme du ressentiment, aigri, malheureux, malsain, etc., sans jamais avoir le soupçon qu'il est simplement au monde comme un naufragé, séparé des autres comme de lui-même. Et même bien plus de lui-même que des autres. 
Il sait vivre, lui !
Là où (mon très cher et estimé) Cioran, par exemple, fait montre d'une irrésistible drôlerie, Caraco est dépourvu de tout humour, (presque) de tout pathos ; c'est une créature à sang froid : il est objectif et chirurgical. Il ne se réfugie dans aucun asile, pas même celui de la littérature ; la littérature est sa patrie, mais il ne semble tirer d'elle aucune consolation, et certainement pas la moindre glorification. Il vit la littérature ; il en est le digne fils et se veut orphelin de tout ce qui n'est pas elle. Mais l'on n'est jamais assez orphelin pour prétendre au génie, pour devenir un jour silène... Nous ne sommes jamais que des répliques de ces "Hollow Men" dont parle T.S. Eliot. 
Il n'est même pas désespéré : il a certainement dépassé ce stade dès l'enfance. Demeure cette lucidité terrible, à laquelle il manque pourtant un degré pour être tout à fait implacable : "Nous aimons ce qui doit mourir et nous n'aimons que parce que nous nous sentons mortels et menacés." ; "On aime un être que les lendemains menacent et d'autant plus qu'il est menacé, Dieu n'aime pas et n'est pas un objet d'amour, l'amour divin est un non-sens, le mieux est, certes, de n'aimer personne et pour ce nous devons commencer par nous-mêmes. Qui fait profession de se haïr rompt les attachements sensibles."

Mon fantôme, en lisant ces mots, s’assoit sur mes genoux et me dit ces mots.
Ma plus grande peur dans la vie fut de ne pas aimer assez, donc de ne pas aimer. Je ressentais tout l’effroi que ce doute, fétu après fétu, construisait patiemment et habilement en moi, jusqu'à l'étincelle. Mais ce doute était également porteur d’une jouissance terrible : souffrir de ce doute constituait un antidote à la peur elle-même et lui opposait un contre-argument salvateur ; il n’y a que ceux qui sont satisfaits qui sont coupables. Enfant, je me punissais donc lorsque j'estimais que j'avais failli à mon amour absolu pour la gardienne de mes jours : je me pinçais, je me giflais pour obtenir à mes propres yeux  mon absolution ; il fallait que je payasse mes fautes, j'ai toujours été très honnête de ce côté-là. Aimer véritablement, c'était attendre sans répit la mort de l'être aimé – afin de savoir si l’on mourait ou non de chagrin. On survivait toujours. On était factice. Aimer véritablement était une inquiétude permanente qui empêchait de vivre. Il y avait des distractions. On était réel dans ces tristes illusions que l'on faisait marcher. Un tel sentiment impliquait que l'on renonçât définitivement à soi, bien qu'on ne le pût jamais. Aimer, toutefois, apprenait l'humilité puisque l'on n'aimait jamais assez, puisque l’on n’aime jamais, puisque la réalité n'était jamais à la mesure de l'exigence ; c’était le néant qui aspirait à l’incarnation dans un possible ; c’était là toute la puissance du négatif.




"La douleur est partout et le premier devoir consiste à l'éviter, elle est la monnaie de l'amour, l'amour et la douleur marchent sur une ligne, moins nous aimons et moins nous sommes menacés, le propre de l'amour est de dégénérer en tremblement, alors nous apprenons à trembler pour les autres et nous portons la chaîne du souci."
Caraco est, somme toute, plus optimiste que moi. 
Il me semble que l'on ne souffre pas assez d'aimer, que l'on ne tremble pas de tout son être, mais superficiellement, là, dans cet infime interstice, dans ce pli infime où la peau est encore tendre, parce qu'elle n'a pas eu le temps de tout à fait durcir. Mais cela vient, avec le temps. Nous sommes tous des vaches.
Au fond, le mépris, le sublime mépris de tout, exprimé par cet être étrange, pétri de contradictions, qui loue en même temps qu'il improuve cette femme, l'origine de son monde, et, malgré lui, peut-être, son inspiratrice – sa mère –, vacille peu à peu, et ce petit livre n'est que le récit d'une chute dans le sentiment. Le passage d'une fausse indifférence à une douloureuse épiphanie. Un combat de la réflexion contre le soupir. Un arrachement au silence. 
Caraco, comme Barrie avec sa mère, devient le père de sa mère. Il porte sa mère en lui. Ils se sont "hantés l'un l'autre", comme il l'écrit si bien, et il ne la retrouve jamais si bien que dans l'absence que sa mort creuse. Il devient alors sa mère et s'abolit dans sa mort. 
Il la porte. 


Il est notamment ce passage :






que l'on ne peut que rapprocher de celui-ci, extrait de Margaret Ogilvy :


Je ne lui ai jamais rien lu de ce dernier livre. Quand il fut terminé, elle était trop accablée par le poids des ans pour suivre une histoire. Pour moi, c’était comme si mon livre devait s'en aller, tout seul et nu, de par le monde (ainsi que tous ceux auxquels je donnerai vie désormais) et ma sœur, dont le dévouement n’a trouvé d’égal chez aucun autre être que j'aie jamais connu, comprit cela et, par des moyens qui demeureront mystérieux à tout homme, persuada tendrement ma mère de redevenir un instant la femme qu’elle avait été. Un jour, à peine trois semaines avant sa mort, mon père et moi fûmes doucement appelés là-haut. Ma mère était assise, droite comme un I, dans son vieux fauteuil, près de la fenêtre, là où elle adorait se tenir, un manuscrit dans les mains. Mais elle regardait autour d’elle sans vraiment comprendre. « Simplement pour lui faire plaisir… », chuchota ma sœur et, alors, d’une voix basse et tremblante, ma mère commença à lire. Je regardai ma sœur. Des larmes de chagrin glissaient sur son visage. Bientôt, la lecture ralentit, puis cessa. Après une pause. «Il y avait quelque chose que vous vouliez lui dire… », lui rappela ma sœur. « Chance…», murmura une voix qui semblait d'outre-tombe. « Chance...» Et le vieux sourire vint éclairer son visage, comme si un allumeur de réverbères était passé par là, et elle me dit : « Je suis déjà partie trop loin pour être capable de lire, mais il me semble que je suis encore dans le livre ! » 





Les mères sont toujours dans nos livres, surtout celui que l'on ne peut jamais écrire parce qu'il nous tuerait en la détruisant...


***


Cf. ce site qui lui est entièrement consacré.


Combien différent, sur le même thème, est le Journal de deuil de Roland Barthes. Différent dans l'exposition et l'expression, dans cette chute inversée à celle de Caraco qu'il donne à percevoir, mais si semblable, pour peu que l'on gratte au sang les pages.


De l'un à l'autre, s'entend la même intonation funèbre et coupable. 


Culpabilité du survivant ! 

mercredi 27 janvier 2010



The Ball Poem
[Hoagy Carmichael]



What is the boy now, who has lost his ball,

What, what is he to do? I saw it go

Merrily bouncing, down the street, and then

Merrily over — there, it is in the water!

No use to say 'O there are other balls':

An ultimate shaking grief fixes the boy

As he stands rigid, trembling, staring down

All his young days into the harbour where

His ball went. I would not intrude on him,

A dime, another ball, is worthless.  Now

He senses first responsibility

In a world of possessions.  People will take balls,

Balls will be lost always, little boy,

And no one buys a ball back.  Money is external.

He is learning, well behind his desperate eyes,

The epistemology of loss, how to stand up

Knowing what every man must one day know

And most know many days, how to stand up

And gradually light returns to the street

A whistle blows, the ball is out of sight,

Soon part of me will explore the deep and dark

Floor of the harbour. I am everywhere,

I suffer and move, my mind and my heart move

With all that move me, under the water

Or whistling, I am not a little boy.

John Berryman 

 (Cf. cette vidéo où l'on entend la voix du poète...)



Je ne traduis presque jamais de poésie. Dieu merci, Barrie n'en a point écrit (à parler strictement) ! Il faut un sens très particulier du rythme qui, très précisément, ne m'est pas naturel et forcer ainsi sa nature n'engendre jamais de très belles phrases. J'énonce ici une vérité personnelle comme si elle était purement objective. Mais n'agissons-nous pas toujours de la sorte lorsque nous voulons signifier par là que nous atteignons un fragment irréductible de nous-mêmes, tel qu'il en vient à désigner la part d'étranger en nous - à savoir une incapacité à se détacher d'un soi fini autant qu'un refus farouche de se lier à cette nécessité qui nous incarne dans une impuissance ? 
C'est pourquoi je ne traduirai pas ce beau et parfait poème que je dépose ici. D'ailleurs, traduire ou, pire, autopsier de la poésie est presque toujours, in fine,  une absurdité et un sévice que l'on fait subir aux mots.
Ce poème, simple et cruel, énonce la  fuite de la meilleure part de l'enfance.  La naissance au temps et la mort d'une illusion, celle de l'éternité. L'enfant est simultanément témoin et victime de cette métamorphose qui se produit en lui et qu'il ne peut arrêter. L'enfant découvre en perdant un objet très banal - un ballon - que rien n'est jamais acquis pour toujours et que l'on est même responsable de certains deuils. Grandir, c'est tenir juste un peu plus à ce que l'on perd qu'à ce que l'on possède au moment où on le possède  ; grandir, c'est découvrir le temps qui se taille une part de lion dans ce que l'on croyait être éternel ;  grandir, c'est révoquer le présent insaisissable et instable en faveur d'un passé  immuable  et solide dont on se croit encore propriétaire ; vieillir, c'est regretter ce que l'on a jadis possédé ; vieillir,  c'est oublier les leçons de l'enfance. Non, vieillir, c'est renoncer tout à fait à croire qu'un jour on a possédé quelque chose mais prétendre l'inverse.

[Jacques Henri Lartigue]

Imaginons, un instant, un autre enfant, frère d'ombre  plus âgé du premier,  qui a fait l'expérience de cette perte et à qui l’on vient d’offrir un livre. Un très beau livre, longtemps convoité et admiré derrière la vitrine d’une librairie, qui prenait et se nourrissait des reflets de son visage anxieux et amoureux de l’objet de papier, mais aussi des œillades neutres du roman (car les romans intéressent au plus haut point les enfants inquiets de leur devenir, les enfants qui ont découvert l'essence du temps), alors prisonnier de la cage du possible. Le livre en attente d’une naissance, par la lecture, et l’enfant qui danse d’un pied sur l’autre, qui hésite entre l’impossible deuil de l’objet et la possession qu’il sait – à un certain âge -  dangereuse et impuissante à le combler. 
Soudain, après un moment plus ou moins long de « désirance », le livre dé-magnifié se retrouve entre ses mains impatientes et délicates. L’objet a été rêvé, reconstruit, pièce par pièce, par les songes, par la faculté de rêver et par l’intellect de l’enfant ; il est  bel et bien là dans ses songes  de possession maîtrisée. Toucher le livre (le réel) lui brûle un peu les doigts ; il fait le deuil de l’attente, le petit goûteur des plaisirs différés, le deuil de cette attente qui était un plaisir sans cesse raccommodé, puisque le livre est maintenant à lui et pénètre son univers. Ce n’est plus le même livre. Il le regarde jusqu’à se pénétrer de ce violent trouble d’une perte d’identité de l’objet. Ce n'est plus lui qui entre dans l'objet mais l'objet qui se fraie un chemin en lui. Le centre de gravité du rêve s'est déplacé.
Du désir à l’objet, il n’existe plus entre les deux aucun espace de fuite ou de limites. Le désir meurt de la possession. L’objet trop longtemps désiré et sacralisé par l’attente perd sa qualité première qui le rendait si désirable, l’absence, la lointaine et inaccessible perfection d’être hors de son univers de perdition. L’objet était protégé de l’enfant par la vitre, par tous les obstacles qui se tenaient entre lui et lui. À l’infini, il pouvait se satisfaire de sa présence absente, sans abîmer le désir ou l’objet. Il était l'éternité. Il n'est plus que la promesse de la mort.
Le plaisir de la possession, pour l'enfant inquiet, se dégrade déjà dans l’angoisse de l’objet qui perd sa nouveauté, sa perfection annoncée d’objet non déchu par l’usage, abîmé par la possession précisément. L’objet abîmé qui sera fracturé par la durée, par la rencontre de l’objet avec les angles du réel, réel dont pourtant il fait partie mais que sa nouveauté (le cellophane, par exemple, qui l’enveloppe) protégeait jusques alors de la dégénérescence. L’objet, entre les mains de l’enfant, se met à vivre et, partant, à périr, peu à peu. Le livre va perdre de son lustre (la couverture se fane, des traces de doigts s’impriment sur le glacé magnifique de la couverture, des myriades de rayures le blessent de part en part), se corner légèrement et d’innombrables défauts le grugent peu à peu de sa beauté immaculé, et ce malgré les soins pris pour éviter cette déperdition de l’usure annoncée et déjà entamée. 
Plus les soins de conservation du mort-vivant sont précis et minutieux, plus l’objet est paradoxalement en péril. Plus l’enfant va astiquer la couverture pour faire disparaître - ou atténuer, car déjà il sait que le livre est irrémédiablement perdu à la perfection première qui était supposée être la sienne - les rayures, plus l’objet risque d’être davantage abîmé. Et ce qui devait arriver arriva : il frotte la couverture un peu trop fort et elle se déchire ; à vouloir lire chaque page sans casser la tranche, une page se décolle… L’objet est irrémédiablement atteint par cette perte que l’on voulait lui épargner. Ce paradoxe cruel que l’enfant  dépucelé de la temporalité ne doit qu’à lui-même peut être qualifié d’ironique ou de tragique, selon que l’on pense sa situation de l’extérieur ou d’un point de vue proche de son intériorité. Notre vie ressemble au rapport de cet enfant  au livre ou au ballon. Certaines vies, en tout cas. Les vies auxquelles il ne manque rien de triste ou de grand, pas même la conscience du temps.
Ce rapport d’amour-haine, qui vacille du contraire en son contraire, du tout vers le rien ou vice-versa, est la caractéristique de celui qui tue ce qu’il ne peut simplement aimer comme mortel. Par excès d’amour, il fait preuve d’un défaut d’amour. À force de gratter la petite saleté ou imperfection, à peine visible à l’œil nu, qui souillait le livre, un trou grossier et horrible est fait sur la couverture. Pour éviter un infime défaut, l’objet est comme mis à mort, puisqu’il ne pourra qu’engendrer le dégoût de l’enfant dès à présent, dégoût de l’objet mais surtout de sa propre conduite qui a donné naissance à cette saloperie, qui a porté atteinte  à la beauté de l’objet en désirant lui ôter tout contact avec une laideur possible, avec un infime et nécessaire degré de corruption, qui est contenu en tout être et tout objet. Refus du temps, refus de la mort.
Au fond, c’est un fantasme de pureté qui agite la conscience de cet enfant qui ne veut pas perdre, qui ne peut se résoudre au mélange de sa nécessité intérieure avec le possible extérieur, le mixte de ce qu’il maîtrise ou croit maîtriser et de ce qui advient hors de lui mais peut l’atteindre. Il désire à travers l’objet l’impossible : l’éternité ou un état de fixité des possibles ; il désire avoir moyen de pouvoir revenir sur ses choix, à l’infini, sans jamais faire le deuil de ce qu’il n’a pas élu. L’autre nom de l’éternité, c’est la volonté de pouvoir recommencer à satiété, jusqu’à atteindre la perfection d’une action, à une forme de complétude.
Pourtant, il n'y a aucun autre choix possible. Il faut aimer la peur, la peur du vide, pour oublier la peur, pour ignorer la peur de la mort.
Pour vivre. Pour perdre. Pour vivre.







****
Billet rédigé rapidement en écoutant ce disque :

Je profite de ces quelques mots pour présenter mes excuses à mes "lecteurs" : dernièrement, j'ai été malade et j'ai pris beaucoup de retard dans mes réponses, tant aux courriels reçus qu'aux commentaires divers. Je me requinque un peu et je reviens vers vous. Merci de votre patience et de votre bienveillance.
vendredi 22 février 2008




[Lady Clementina Hawarden]



En relation avec ce très ancien billet.


Fond de tiroir moisi.
Finalement, février aura connu trois floraisons, pour faire pardonner le silence de Mars.




Résultats, idées, problèmes, tomes 1 et 2, Paris, P.U.F., 1984

Freud nous livre, dans le premier tome de ce recueil de textes, une réflexion intéressante et sensible sur « L’éphémère destinée » (1) des belles choses et le deuil que nous devons faire d’elles, un jour ou l’autre. La question qui est posée est celle de savoir si leur caractère éphémère, le fait qu’elles soient vouées au néant, leur enlève ou non quelque chose de leur beauté. Freud pense que non, mais un ami à lui pense le contraire et il essaie d’interpréter cette réaction à partir d’un deuil non consommé.
La référence à Goethe indiquée dans le titre de l’article qui devait servir pour un volume commémoratif doit nous faire comprendre que ce caractère éphémère des choses est aussi (et surtout) le nôtre, il en est l’image ou le symbole. Que notre vie ait un terme et ne laisse rien, sinon d’illusoires et de tout aussi éphémères traces, la rend-elle pour autant vaine et sans la moindre valeur ?
Contre la nécessité de cette destinée éphémère, deux attitudes sont envisagées : le dégoût, plutôt passif qui acquiesce, et la révolte violente.
Freud adopte une voie médiane, qui est celle de la raison et qui consiste à adapter le temps des choses à celui de l’homme. En outre, la rareté des choses fait leur valeur : « La limitation dans la possibilité de la jouissance augmente le prix de celle-ci. » (2) Le deuil est une manière d’affronter la nécessité de la limite des choses et de notre être, puis de l’accepter ; ceux qui refusent la beauté des choses sous prétexte de leur finitude évitent la perte de ceux-ci, et donc le travail du deuil. L’amour que l’on porte à ce qui va périr contient en soi sa propre impossibilité, et il est beau et tragique à cause de cette contradiction. Il faut aimer dans le risque et la possibilité, ce n’est pas un choix, il n’y a pas d’autre voie.

« (…) l’âme se retire instinctivement de tout ce qui est douloureux, ils sentaient la jouissance qu’ils puisaient dans le Beau endommagée par la pensée de son éphémère destinée. » (3)La pensée anticipative rend présente la perte qui n’a pas encore eu lieu ; elle creuse l'absence au coeur de la présence.

« Le deuil né de la perte de quelque chose que nous avons aimé ou admiré apparaît si naturel au profane qu’il le déclare évident. Mais pour le psychologue, le deuil est une grande énigme, un de ces phénomènes que l’on ne tire pas au clair en eux-mêmes, mais auxquels on ramène d’autres choses obscures. » (4)
Pourtant la raison du deuil est donnée plus loin dans son propos : au départ, l’homme est entier et il se morcelle dans ses objets d’amour qui deviennent des prolongements de lui-même, lorsque ceux-ci disparaissent, l’homme se détache de lui-même, il lui manque des parcelles de lui-même.

« Nous nous représentons que nous possédons une certaine quantité de capacité d’amour, nommée libido, qui dans les débuts de notre développement s’était orientée vers le moi propre. Plus tard, mais en réalité très précocement, elle se détourne du moi et se tourne vers les objets, qu’ainsi d’une certaine façon nous accueillons dans notre moi. » (5)
L’amour crée un monde intérieur à l'intérieur d'un monde intérieur. Une île sur une île.

« Que les objets soient détruits ou qu’ils soient perdus pour nous, et notre capacité d’amour (libido) redevient libre. Elle peut prendre pour substituts d’autres objets ou bien temporairement revenir au soi.
Mais pourquoi ce détachement de la libido de ses objets doit-il être un processus si douloureux, nous ne le comprenons pas et nous ne pouvons le déduire actuellement d’aucune hypothèse. Nous voyons seulement que la libido se cramponne à ses objets et ne veut pas renoncer à ceux qu’elle a perdus, lorsque le substitut se trouve indisponible. C’est bien là le deuil. » (6)
On peut expliquer, peut-être, le deuil par l’idée que l’homme retentit sur les autres hommes et sur le monde et qu’il ne peut être sans ces échos qui lui donnent une image de lui-même, une identité, si tant est qu’une telle chose existe.
« Je crois que ceux qui pensent ainsi [que les biens, du fait de leur perte, soient dévalorisés] et semblent disposés à un renoncement définitif, parce que le bien précieux ne s’est pas avéré solide, ne font que se trouver en deuil de la perte. Nous savons que le deuil, si douloureux qu’il puisse être, s’arrête spontanément. Lorsqu’il a renoncé à tout ce qui était perdu, il s’est également lui-même consumé, et voici notre libido de nouveau libre pour, dans la mesure où nous sommes encore jeunes et pleins de vitalité, substituer aux objets perdus des objets si possibles tout aussi précieux ou plus précieux. » (7)
Freud part de la pétition de principe que le deuil doit être consommé sinon il se transforme en mélancolie.




C'est à ce moment précis que nous nous détachons de Freud, car nous ne pensons pas que le deuil soit un travail jamais achevé si l'attachement fut réel et cet inachèvement qui gruge l'âme et l'esprit de celui qui a perdu est le commencement, peut-être, pour certains, de l'art.

Le fragment perdu ne se reconstitue pas ; l'amputation est réelle ; et c'est la meilleure chose qui puisse advenir. Combien sont à plaindre et à mépriser ceux qui achèvent la figure du deuil et qui ne savent rien des chagrins inconsolés !

(1) Vergänglichkeit. Goethe, Faust : « Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis » (vers 12104-12105), « Toute chose éphémère est seulement une allégorie. »
(2) tome 1, p. 234.
(3) tome 1, p. 235.
(4) Ibidem.
(5) Ibidem.
(6) Ibidem.
(7) p.236.

[Caspar David Friedrich]

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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