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lundi 17 décembre 2007
Noël approche à grands pas et j'espère avoir le temps d'écrire quelques lignes obliques concernant cet événement d'importance. Ma robe en gaze noire est prête et mon cœur de petite fille est astiqué pour refléter avec le plus de vérité possible toutes les émotions de cette période. J'attends de pied ferme et vernis le Père Noël. Mais, eu égard au fait que je suis sa légitime épouse, je ne suis guère inquiète quant à sa venue.
Le volume Barrie, en préparation depuis des mois, dont la publication est toujours prévue en 2008, verra très certainement le jour, mais chez un autre éditeur que celui qui était prévu au départ. Dans de meilleures conditions, à la fois pour le volume lui-même et pour moi-même, car je ne transige pas avec certains principes, même si la liberté que je m'octroie semble être impertinente ou exagérée à certains. Le fait est que j'ai la chance et l'impudence de ne pas travailler pour gagner ma vie et que je peux choisir mes conditions. L'argent ne m'intéresse pas. Ainsi, je ne vends pas ma liberté d'être, de penser et de publier.
Et, dans cet intervalle, je donne des miettes à mes aimables oiseaux-lecteurs.
Je dédie cette miette ou cette croûte de pain frais à Kaguya qui m'a écrit une lettre magnifique et bouleversante (l'une des plus belles que j'aie reçues depuis que j'écris ce JIACO et que j'aie créé le site J. M. Barrie).
****************
J'ai la tête qui tourne un peu. Vertige du sentiment amoureux pour cet auteur.
Tout au plus s’agira-t-il ici d’exécuter quelques pas de danse autour de la tombe de l’auteur, avec la grâce supposée d’une danseuse étoile russe
[Cf. le billet de mon très cher et tendre ami Robert]Le volume Barrie, en préparation depuis des mois, dont la publication est toujours prévue en 2008, verra très certainement le jour, mais chez un autre éditeur que celui qui était prévu au départ. Dans de meilleures conditions, à la fois pour le volume lui-même et pour moi-même, car je ne transige pas avec certains principes, même si la liberté que je m'octroie semble être impertinente ou exagérée à certains. Le fait est que j'ai la chance et l'impudence de ne pas travailler pour gagner ma vie et que je peux choisir mes conditions. L'argent ne m'intéresse pas. Ainsi, je ne vends pas ma liberté d'être, de penser et de publier.
Et, dans cet intervalle, je donne des miettes à mes aimables oiseaux-lecteurs.
Je dédie cette miette ou cette croûte de pain frais à Kaguya qui m'a écrit une lettre magnifique et bouleversante (l'une des plus belles que j'aie reçues depuis que j'écris ce JIACO et que j'aie créé le site J. M. Barrie).
****************
J'ai la tête qui tourne un peu. Vertige du sentiment amoureux pour cet auteur.
Tout au plus s’agira-t-il ici d’exécuter quelques pas de danse autour de la tombe de l’auteur, avec la grâce supposée d’une danseuse étoile russe
– de celles dont on peut essayer de tomber amoureux pour la simple beauté du geste (1) - ou bien se risquera-t-on à des entrechats, ratés, animés par la diablerie du rusé Peter Pan. Mais nous n’écrirons probablement jamais, à strictement parler, une biographie de Barrie. Ne maudissait-il pas, par avance, de toute éternité dirait-on, ceux qui essaieraient de « déterrer le mort et de fourrer un doigt dans ses orbites» ? Nous nous tenons sur le côté, figée dans une esquisse, une jambe tordue, parce que, soudain, nous nous souvenons de ce qu’il a écrit dans le labyrinthe de ses Carnets : « Je déteste les explications ! » Nous respectons cette farouche volonté d’indépendance tandis que nos doigts, comme les siens, « dégoulinent d’encre »… et se meuvent dans l’ombre de cette sage et impossible résolution. Se taire et l’écouter avec tous ses sens. Ces raisons pourraient suffire à faire préférer le silence ou, à tout le moins, à faire durablement pencher la volonté de ce côté-ci… La danseuse est à terre.
Il est d’autres motifs qui relèvent moins d’une faiblesse pour la formule aiguisée, celle qui en impose et tient à distance. Pourquoi coucher entre quatre pages sa biographie quand, brillamment, elle fut écrite par d’autres (Denis Mackail et mon ami Andrew Birkin, pour ne citer que les plus illustres et les mieux informés), même si au premier Mary Ansell-ex-Barrie-devenue-Cannan reprocha, à tort certainement (2), de n’avoir pas su cerner le grand petit homme. Emprisonne-t-on l’esprit de la nuit et la magie des fées dans un pot de confiture et, a fortiori, dans un livre ? Mary, Mary, Mary, trouvez un autre argument et si vous vous décidez à parler tout ce même, nous n’aurons d’autre choix que de vous écouter. « Ce n’est certainement pas le J. M. que j’ai connu pendant seize ans. M. Mackail l’a serré de si près avec ses propos étroits et un snobisme tel que l’on entrevoit très peu de l’homme véritable. Il avait un esprit fin et une immense dignité. Sa tragédie fut de savoir qu’il avait échoué en tant qu’homme et que l’amour, dans son sens le plus complet, ne pouvait être ressenti par lui ou même expérimenté, et c’est cette connaissance qui le conduisit à ses batifolages sentimentaux. On pouvait presque l’entendre, à l’instar de Peter Pan, croasser de triomphe, mais son cœur était malade en permanence. L'immense tragédie de son existence, M. Mackail l'a ignorée. Une tragédie qui ne peut être traitée avec de l’humour ou de la légèreté. M. Mackail a une passion pour le mot “petit” et au bout d’un certain temps cela devient ennuyeux. » (3) Ces protestations recevraient meilleur accueil de notre part si Mary A. avait toujours manifesté pareille loyauté à l’égard de son premier époux. Et pourquoi, si volonté de protection elle ressentait si fort, refusa-t-elle d’aider le biographe à écrire cette immense biographie, qui fait toujours autorité ? Pourquoi ne fut-elle pas plutôt reconnaissante à l’auteur de celer aux yeux des indiscrets les rapports platoniques forcés de son ex-mari, cette malédiction qu’il évoque à plusieurs reprises avec un tact non dépourvu de sincérité dans le dityque consacré à son alter ego, Tommy Sandys (4) ? N’avait-elle pas demandé à Sir J. M. Barrie de censurer certaines lignes qu’elle jugeait exhibitionnistes ? Dans ses Carnets, n’écrivait-il pas deux jours avant leur mariage : « Notre amour ne m’a rien apporté, sinon la souffrance. » ; « Comment ? Devons-nous vous instruire des mystères de l’amour physique ? » Certes, ces lignes n’étaient pas destinées à la publication, mais leur existence rend hommage au biographe de Barrie. Plus tard, lorsque le mariage sera, non pas consommé, mais prendra le goût vert-de-gris de la ruine, il écrira en plein jour : « Ce que Dieu trouvera le plus difficile à lui [Tommy] pardonner, je pense, c’est que Grizel n’eut jamais d’enfants. » Ce sont ces lignes que Mary lui demandera d’effacer. Le propos de Mary Cannan n’est pas dépourvu d’ambiguïté mais nous ne saurions la juger, quand l’époux déchu lui-même s’y refusa et jusqu’à sa mort se montra d’une bienveillance peu commune l’égard de celle qui l’avait pourtant abandonné pour un autre. Non, il ne s’agit pas d’établir une biographie qui, pour être à la mesure de l’homme, se devrait d’adopter un romanesque de chaque instant. Il faudrait une balance bien précise et bien étonnante pour peser des choses aussi légères qu’un rêve, l’essence d’un conte de fées ou les trois tonnes d’un regret. Malraux précisa ainsi cette pensée : « Il faut beaucoup de réel pour faire un conte de fées, mais il faut que ce réel y perde son poids. » Et si Peter Pan peut voler, c’est parce que sa mère, dans son incurie, a oublié de le peser… Malheureusement, nous ne sommes pas disciples de cet Icare qui n’avait pas besoin d’ailes, mais qui manquait d’elle, et nous ne pouvons ni voler ni entrevoir la couleur des cieux lorsqu’ils s’enfoncent au-delà des nuages, dans cet ailleurs rêvé qui a le goût d’un trouble, celui qui nous agite quand nous songeons à notre perte, lorsque nous croyons tomber de notre lit, comme Little Nemo, alors que nous ne faisons qu’être tirés par les pieds par le Marchand de Sable ou l’Homme dans la Lune.
Il est des choses aussi plus prosaïquement cruelles que, d’un trait de plume, en regardant par-dessus son épaule, en se donnant du Monsieur Anonyme, dans ses mémoires (4), Barrie désarme avec la brutale et salutaire franchise qui est la sienne : « En résumé, Monsieur Anon, cet homme qui abrite des chagrins secrets, trouvait inutile d’aimer car, après un regard jaugeant sa longueur et sa largeur, personne ne l’aurait écouté. » Ou encore, dans cette lettre à Mrs. Fred Oliver (21 décembre 1931, soit six ans avant sa mort) : « Six pieds et trois pouces (…) si j’avais atteint cette hauteur, cela aurait fait une grande différence dans ma vie. Je n’aurais pas eu l’ennui de faire tourner les machines des imprimeurs. Mon seul but aurait été de devenir le favori de ses dames – ce qui, entre vous et moi, a toujours été mon ambition malheureuse. Les choses que j’aurais pu dire si mes jambes avaient été plus longues. Lisez ceci, entrecoupé, de pleurs amers (…) » A peine transposé on retrouve cette même plainte dans des œuvres de jeunesse, telle que Le petit Ministre : « Il est dommage, mère, que je sois si petit, dit-il dans un soupir. - Tu n’es pas ce que j’appellerais un homme particulièrement grand, dit Margaret, mais tu es juste de la taille que j’aime. Même si Margaret n’en était pas consciente, la petitesse de Gavin avait affligé toute son existence. »
Il est tentant de prendre au premier degré cette souffrance qui est celle d’un homme qui aimerait avoir la taille d’un homme « normal » et qui, cependant, était moins court qu’il ne le dit et que je ne l’ai cru pendant longtemps.
Sa femme était haute de 5 pieds (à peine un mètre et cinquante-trois centimètres). La taille est un prétexte, bien sûr, qui permet de parler ouvertement d’un problème physique ou psychique plus intime.
Et, en dernier recours, comme pour s’excuser de ne rien en faire, il faut bien admettre qu’il fut le premier à l’écrire cette maudite biographie ! Et parce qu’il l’a mieux écrite que personne, étant aux premières loges de son existence, mais sans s’aveugler sur son sujet - car il aurait pu être facile de le faire -, il donna à lire son existence à travers tous ses textes, même le plus petit et le plus insignifiant d’entre eux (ses lettres sont un modèle du genre).
Dormez bien, M. Barrie. Je veille sur vous à la lisière du temps. Je vous aime, comme l'enfant que je suis.
(1) Cf. ci-contre La vérité sur les danseurs russes, une fantaisie barrienne presque oubliée de tous.
(2) L’ex-femme de J. M. Barrie avait certains arrangements, condamnables, avec la vérité et le mauvais procès qu’elle fait à Denis Mackail paraît plutôt dicté par des motifs personnels, égoïstes. Mais loin de moi l'idée de vouloir la juger, puisque Barrie lui conserva son amitié ; je ne puis la concevoir ni subjectivement ni objectivement. Je ne la saisis pas du tout. Elle se dérobe sous ma pensée.
(3) Lettre de Mary Cannan à Peter Davies, le 14 avril 1941 (source : la remarquable base de données du site internet d’Andrew Birkin).
(4) « T. et G. Ce livre contient ce que les biographes ordinaires omettent. » (Carnet)
Toutes les citations ont été traduites par nos soins.
Libellés :biographie,James Matthew Barrie
vendredi 18 août 2006
J'en discutais avec mon ami Robert. Je lui disais à quel point j'étais convaincue de l'influence néfaste de Margaret Ogilvy sur son fils, James Matthew Barrie.
Et voici ce qu'Andrew Birkin publie ce jour sur le forum ANON...
Je traduis ses paroles en couleur. Le reste de la traduction est celle qui se rapporte aux écrits du biographe de Barrie.
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Le passage suivant, extrait du manuscrit original de la biographie de Denis Mackail, en date de 1941, pourrait être d’intérêt. Il a été censuré par Cynthia Asquith avec un crayon rouge. Les mots : « Détruisez ceci ! » barraient le passage. Voir la page 212, troisième paragraphe, dans la biographie de Mackail, pour comparer les deux versions.
« Jane Ann [la sœur de Barrie] avait quarante-six ans [en 1893]. Toujours aussi dévouée, se sacrifiant comme de coutume. Simple, déjà vieille, mais ayant surmonté le risque de développer la complexion vaniteuse de sa mère. Elle vivait dans le secret de son existence intérieure, qui était si malheureuse et pénible (il n’est plus besoin de le cacher plus longtemps), car elle n’était pas le seul membre de la famille à céder à cette tentation mortelle. Il y avait, en effet, deux démons qui guettaient les enfants de Margaret Ogilvy : la mélancolie et la boisson. Seul le plus fort d’entre eux pouvait résister aux deux forces. Jane Ann, par l’exemple qu’elle avait sous les yeux et par la prévention qu’elle avait conçue contre l’un d’entre eux, s’était battue et avait remporté le combat. Mais, voilà, il semblait maintenant que cette victoire avait laissé une voie à l’autre démon. Son frère savait. De même qu’il était au courant de tous les incidents se produisant par ailleurs. Il me fit part qu’il devait prendre garde à ne pas succomber lui-même. En effet, il y prit garde. Une ou deux fois, cela lui procura un certain bien-être lorsque l’un de ses mondes tomba en ruines. Mais c’est le pire qui lui advint. Ce sentiment ne le gouverna jamais. Et, bien que la mélancolie flotta dans les airs, autour de lui, toute sa vie, il put toujours la contrer, au moment où il le voulut, car il était aussi bien fuyant que courageux, y compris quand l’hérédité avait rattrapé tous les autres et qu’il était à terre. Mais les autres étaient plus faibles et vulnérables que lui. L’impulsion donnée par la renommée et par leur situation ne pouvait les aider qu’indirectement. Alors, ils buvaient ou bien se mettaient au lit pour n’en plus se lever. Encore une fois, tout se passait comme s’il existait quelque effrayant mystère biologique produit par l’union de ce tisseur et de cette fille de maçon. Quelque chose d’inexplicable, qui les remplissait d’effroi, qui les hantait tous. De quelque façon que ce fût, apparemment, qu’ils fussent ou non coupables, chacun de leurs enfants dut payer une impitoyable rançon. »
Il doit être rappelé que Denis Mackail – à la fois un ami de Barrie et des enfants Davies – avait été nommé par l’agent littéraire de Barrie (à savoir, Cynthia Asquith et Peter Llewelyn Davies) pour écrire une biographie. Celle-ci, selon Nico, manqua de le tuer !
Je précise que le terme d'hypocondrie, présent dans le texte original, désigne en fait davantage une forme de mélancolie. Je traduis donc ainsi. Cette mélancolie ou cette neurasthénie s'apparente à ce que l'on nomme aujourd'hui la dépression. Je commenterai tout ceci plus tard.
mardi 16 juillet 2013
(Semaine du 1er au 6 juillet 2013 en Angleterre)
Michael Asquith, J. M. B., Simon Asquith, Her Majesty Queen Mary, Lady Wemyss (= Mary Countess of Wemyss), Lady Mary Lyon ( = Mary Strickland, her daughter) and Charles Whibley at Stanway House. Aux alentours de 1923. Images que vous pouvez agrandir en vous rendant ici, dans la réserve d'images que je mets en ligne pour mes divers sites en relation avec Barrie.
******
OXFORD :
Je suis arrivée à la fin d’un cycle. C’est
la réflexion que je me suis faite abruptement, il y a quelques jours, quelques
semaines. Cet aveu est une gifle que je me suis donnée. Ce fut salvateur et bien mérité. Le remède à toute mauvaise foi possible est l'auscultation attentive des divers mouvements de l'humeur, l'étude de ces oscillations insignifiantes, qui sont pourtant signes et symptômes. Ce sismographe ne ment pas, contrairement à notre esprit consolateur, si bien disposé à entretenir le faux-semblant. J'avais perdu, peu à peu, la Joie pure et avide. Je me laissais dériver, vivre – comme "les autres". Je me sentais en mouvement, mais désorientée ; et ce fil d'or qui m'a toujours reliée à cette Joie terrible, vestige sacré de l'enfance, me semblait rompu. Je n'étais plus moi, simplement une projection de ce moi. Je m'étais usée et je me sentais stérile, bue jusqu'à la lie. Heureuse, mais en surface. Me manquait comme l'écho de ce bonheur, sa réflexion. Le soleil ne suffit pas, il faut également le reconnaître dans chaque éclat dont il pare le monde. (Ne pas perdre une goutte de ce soleil.) C'est cela la royauté de la Joie et je ne peux ni ne veux vivre dans une tonalité mineure ; pire : j'en veux à ceux qui se contentent de cela. On ne peut se satisfaire d'être plein et vif, ici et maintenant. Il faut se sentir engagé en un dessein supérieur.
La fin d'un cycle ? Je ne suis pas encore certaine de bien savoir ce que cela signifie,
mais il me semble que circonscrire l’impression et lui apposer un nom en forme
de diagnostic a le mérite de reconnaître cet état, qui était le mien depuis
quelques mois. Les six premiers mois de l’année manquèrent de légèreté, il faut
bien l’avouer. J’étais à la traîne et le fardeau était lourd. Heureusement, l’important
(mon Amour de Mari, notre enfant...) était hors d’atteinte des
contrariétés et des moisissures de la vie étrangère. J'ai toujours
été douée, depuis l'enfance, pour isoler la blessure. La gangrène est limitée. Mais le monde extérieur
existe et je préfère entretenir des relations cordiales avec lui plutôt que de
prétendre qu’il n'est pas – ce qui serait tout aussi sot que malsain. Et ce
monde extime a des choses à m'apprendre : il est là pour me
mettre à l'épreuve, pour vérifier ma solidité interne. C'est à son aune que mes
rêves se mesurent et contre lui qu'ils se déploient. Ne pas perdre la Joie, ne pas la laisser s'éteindre. Il faut veiller sur ce feu. Il suffit d'un moment d'inattention pour qu'il soit soufflé. Je dois vous avouer que j'ai l'impression, depuis mes toutes premières années, que la plupart des êtres humains vivent ainsi, à l'abri de ce feu, et en ignorent même l'existence – si bien que de feu il n'est pas. J'ai toujours conservé cette pensée secrète, parce que je la croyais tout d'abord illusion ravageuse, partagée par tous et, plus tard, excentricité de l'âme un peu honteuse, une sorte de tare. Pourtant cette Joie a d'autres noms et existe pour d'autres, mais pas pour tous, il est vrai.
J’attendais donc l’été, l’Angleterre et Venise,
pour faire une cure de beauté, pour reprendre des forces. Venise est très
proche, désormais ; mais l’Angleterre a déjà fait son effet sur moi :
l’énervement se dissipe, je redeviens la châtelaine de mon immense domaine
intérieur. Je ne me sens plus d’autres obligations que de faire ce que,
réellement, je dois accomplir pour rejoindre la petite fille qui compte les
clous de la porte, à la lisière de la mémoire : écrire. J’entends écrire
en première personne, pour cette petite fille. Je me moque de ceux qui ne voient pas en moi cette petite fille, qui est à la fois sorcière et fée.
Ces derniers mois, j’ai retravaillé une traduction ancienne de Mary Rose (et retrouvé, sans bouger de mon bureau, un manuscrit perdu de Barrie à la Beinecke !), que j’avais composée il y a un moment de cela, puis je l’ai annotée ; j’ai également sorti de l’ordinateur un gros brouillon grouillant d’idées d’une postface très possible à cette pièce, participé modestement à la naissance d’un beau livre qui sera bientôt publié chez Taschen, réécrit une nouvelle mouture de mon adaptation du Petit Oiseau blanc, mis en chantier la suite (car il y aura deux pièces, visibles indépendamment l’une de l’autre), œuvré pour la biographie de Barrie, traduit deux courts, mais essentiels, textes de Barrie que j’espère faire paraître… Et ce n’est pas tout. Mais je n'étais pas contente de moi pour autant, parce que je savais que, malgré l'importance de ces tâches et la profondeur de mon investissement, je manquais à une promesse ; et j'avais de plus en plus l'impression d'être une noyée. Chaque tâche accomplie était une pierre de plus, tirée de la carrière et poncée de mes mains, pour me lester davantage.
J'entends enfin quelque chose.
Ces derniers mois, j’ai retravaillé une traduction ancienne de Mary Rose (et retrouvé, sans bouger de mon bureau, un manuscrit perdu de Barrie à la Beinecke !), que j’avais composée il y a un moment de cela, puis je l’ai annotée ; j’ai également sorti de l’ordinateur un gros brouillon grouillant d’idées d’une postface très possible à cette pièce, participé modestement à la naissance d’un beau livre qui sera bientôt publié chez Taschen, réécrit une nouvelle mouture de mon adaptation du Petit Oiseau blanc, mis en chantier la suite (car il y aura deux pièces, visibles indépendamment l’une de l’autre), œuvré pour la biographie de Barrie, traduit deux courts, mais essentiels, textes de Barrie que j’espère faire paraître… Et ce n’est pas tout. Mais je n'étais pas contente de moi pour autant, parce que je savais que, malgré l'importance de ces tâches et la profondeur de mon investissement, je manquais à une promesse ; et j'avais de plus en plus l'impression d'être une noyée. Chaque tâche accomplie était une pierre de plus, tirée de la carrière et poncée de mes mains, pour me lester davantage.
J'entends enfin quelque chose.
La
petite fille réclame sa livre de chair… et je ne peux ignorer plus longtemps sa
supplique ; cela fait vingt ans que je refuse de l’entendre – avec un talent
certain, pour me cacher derrière Barrie et d’autres, il faut l’avouer – entre
autres subterfuges. Après quoi, il sera trop tard. Ou peut-être est-ce cela
la Ruse suprême : il est déjà trop tard et le rêve a perdu sa course
contre le réel ? Mais, in fine, le rêve rétorque qu’il est plus endurant
que le réel, même si ce dernier le prend de vitesse, car la vie, elle, adhère
tout entière au songe : on ne vit pas pour le réel, on vit pour une vision
du réel – qu'on l’ignore ou que l'on en soit pleinement conscient – et
cette vision est comme un vitrail coloré que l'on pose, à distance, sur le réel
brut ; et l’on ne voit bien qu’à travers lui.
La petite fille cogne au carreau.
Lorsque j’étais une petite fille, cette
petite fille-là précisément, à une époque où à peu près tout me semblait
impossible et lointain (avec raison : tout l'était), hors de portée de ma main crasseuse, j’avais deux
rêves, j’étais tenue en laisse par deux idées fixes : devenir écrivain et
être diplômée de la Sorbonne et d’Oxford. Pour le reste… J’ai obtenu un
doctorat de la Sorbonne et je suis sur le chemin de l’écriture et ne le
quitterai jamais. Oxford est pour moi, sans conteste, un mot magique. Il résume
peut-être à lui seul ma relation à l’Angleterre et à cette langue que je suis
bien en peine de prononcer (ô mon Dieu, pardonnez-moi !), mais que je
comprends autant avec ma sensibilité que ma raison, parfois mieux que certains
autochtones (car mon anglais est celui de la littérature, un anglais myope, muet, lu mais non chanté ; un anglais qui bat en
mesure, sous mes paupières, avec ce cil nerveux dont je ne peux arrêter la pulsation lorsqu'il s'éprend de la page). Malgré de multiples
séjours en Angleterre au cours des années passées, je n’étais jamais allée à
Oxford. Je sais désormais qu’il me faudra y retourner, même si le fantôme du
regretté John Thaw – et son double Morse, le parfait personnage de fiction, la
quintessence de tous mes fantasmes – n’est pas là pour m’accueillir.
OXFORD est un endroit rêvé. C’est
la formule sanguine de mes rêves.
Là-bas, j’ai pensé à C. S.
Lewis à chaque instant. Non pas à la faveur de Narnia (que je ne prise guère,
mais j'y reviendrai peut-être un jour, avec un regard différent), mais par la
seule force de ses écrits religieux. Lorsque
je lus Lewis, il y a une dizaine d’années, je n’étais pas encore en mesure d’offrir
un contenu à ce mot « Joie » – état pourtant cent fois vécu de la
façon dont il l’exprime, avec des variantes qui me sont singulières – qu’il
employait pour parler de son cheminement vers Dieu. Mais ces lectures eurent lieu
avant ma conversion, qui date de décembre 2010. Laquelle s’est produite d’un
coup, lorsque mon enfant est né, presque au moment où on l’a sortie de mes
entrailles. Je ne pensais pas que la foi pouvait avoir ce visage. Je ne l’ai
simplement pas reconnue comme telle : j’imaginais que l’on était foudroyé par la grâce, qu’aucune décision n’entrait en ligne de compte et que l’on était
contraint de rendre les armes par la force de l’évidence. Je n’imaginais pas que la
foi pût se faire un chemin à bas bruit ; je n’imaginais pas qu’elle pût
être là depuis le premier jour, dissimulée dans certaines sensations ou pensées gardées secrètes, attendant notre assentiment pour éclore.
Je n’imaginais pas que l’on pût avoir la foi et refuser de la reconnaître. En vérité,
Barrie a été l’instigateur de cette foi. Mais, là encore, je n’ai pas reconnu
l’œuvre de Celui que je ne peux encore me résoudre à nommer « Dieu ».
Il m’est très pénible de renoncer à l’athéisme. Je suis presque honteuse de passer de l’autre
côté. La foi a toujours été pour moi la force des lâches, de ceux qui sont
incapables de voir le monde tel qu’il est : matériel et donc inhumain, fondamentalement
sans espoir. Pourtant, il y a toujours eu en moi autre chose, et la Joie était
l’indice de cette « autre chose ». Je suis à jamais une athée ceinturée par la foi. Une réaliste tendance pessimiste traversée par un courant de folle Joie. Tout relève de la
décision en moi, d’une décision esthétique plus que morale ou métaphysique, celle
de croire ; ou, pour le dire autrement, d’un refus de la mauvaise foi (conserver
ma position d’athée qui me semblait bien plus noble, mais aussi, paradoxalement
plus confortable). Cela ne change pas ma façon de me comporter ni même ma
Weltanschauung. Cette foi n’est pas un ajout ou une conversion au sens étymologique,
mais simplement un aveu ou l’acceptation de quelque chose qui existe en moi
depuis toujours et dont Lewis parle mieux que moi. Je ne peux que citer ce que
j’écrivais au sujet du film de Malick, The Tree of Life, en y apportant un autre regard : « J'aurais aimé avoir la foi. Brûlée vive. Je suis
curieuse de ce sentiment ou de cette émotion que je devine, mais qui ne
m’atteint pas pleinement. Je suis née sans foi. J’ai reçu ce que j’ai longtemps
cru être une malédiction, mais qui est peut-être la grâce véritable : la
liberté de conquérir et de remettre, sans cesse, en jeu mon salut. Incomplète
et incomprise je suis, et mon travail ne fut jamais, jusqu’à présent, que celui
d’une couturière, laborieuse et constante : je voulais refermer sur moi cette
aube trouée, menteuse, porteuse de mensonges et de songes nacrés. J’étais une
perle sans coquille. Je voulais que l’on s’empare de moi. Je suis née sans
autre foi que celle, humaine, de la beauté et de la vérité, cette émotion qui
saisit et dépossède de soi. Peut-être n’en existe-t-il pas d’autres, mais qui
osera le dire ? Il est facile d’être athée et d’exprimer ce manque ou cette
fermeture en soi à l’Autre et à l’Ailleurs. Il est impossible de dire la foi,
qui a peut-être mille visages, et n’exprime pourtant qu’un seul et unique trait
: une béance, une place vacante en soi. La foi n’est peut-être rien d’autre que
cette absence ressentie si fortement qu’elle œuvre plus pour nous qu’une
présence dont on est certain. » Ma foi est donc une non-foi, mais je
découvre aujourd’hui que c’est une foi qui en vaut une autre et que
la foi a probablement mille visages, ou autant de visages que d'êtres humains. Cela rend modeste.
Ma foi est cette Joie mystérieuse en moi,
lorsque je sens l’odeur des tilleuls en fleurs. Cette odeur, dont je ne peux
capturer l’essence, me ramène au jardin public où j’allais rarement avec ma
grand-mère, lorsque j'étais petite, pour y ramasser des feuilles de tilleuls qu’elle me préparait
ensuite en tisane, ajoutant une cuillerée de sirop pour la gorge. Et
ce retour dans le passé m’ouvre à Dieu sans que je puisse l’expliquer. Voilà, c’est
tout. Un sentiment de complétude, d’infini dans le fini, un sillon d'éternité creusé dans la temporalité du souvenir. L'AMOUR.
{Cliquez sur ces images et les suivantes pour les agrandir.}
Ne restant que peu de temps à
Oxford, mes exigences étaient limitées. Je désirais emprunter l’Addison’s Walk,
dans les jardins de Magdalen College (que je ne prononce pas du tout comme il
convient de le faire), boire une pinte au pub où se réunissaient chaque mardi
les Inklings (et Morse y descendit
également), visiter Christ Church (encore deux mots que je dis comme si ma
langue était ensorcelée par le diable en personne) et la Bodleian Library.
Tous mes vœux ont été exaucés.
J’espère avoir le temps, à mon
retour de Venise, pour revenir vous parler de C. S. Lewis, de Tolkien… et de
Dieu. J’aimerais prendre le temps de le faire. Cela fait partie de l’expression
de cette Joie.
À l'intérieur du pub, une citation de Lewis :
Il ne faut pas que j'oublie de mentionner un livre que je recommande
chaudement : de belles images d'Oxford et des promenades à faire sur les pas
des Inklings. Vous n'apprendrez rien de nouveau sur Lewis, Tolkien and co, si vous
connaissez bien le cheminement de leurs existences, mais le panorama est
plaisant.
De Christ Church, je ne peux
rien dire pour le moment, car je refuse, dans la mesure de mes moyens, de
nourrir le cliché – même s’il n’existe pas d’autres moyens de visiter certains
lieux que de suivre le troupeau (j’ai failli m’étrangler de rage, lorsque l’on
me parla de Harry Potter, comme si je venais visiter the Great Hall pour rendre
hommage à ces films !). Mais ce fut un pèlerinage important pour
la carrollienne que je suis. Il me faudra consacrer quelques heures pour en
rendre état. Laissons, pour l'heure, parler quelques images maladroites.
Magdalen College était une
étape souhaitée, par égard pour C. S. Lewis.
Et l’Addison’s Walk un endroit symbolique à ne pas manquer,
puisque Lewis, alors qu’il discutait avec Tolkien et Hugo Dyson, en se promenant ici, eut le début d'une
révélation et se mit à croire à l’existence du Christ (la nuit du 19 au 20
septembre 1931).
***
BROADWAY :
À Oxford, nous avons loué une
voiture pour nous rendre dans les Cotswolds, région magnifique d’Angleterre,
comme tout un chacun le sait. Mon but était évidemment barrien. Stanway House,
l’objet de ma quête, est située à Stanway, à quelques miles de Broadway, où nous avions donc
élu domicile pour deux ou trois jours. Stanway évoque tout d’abord pour moi The Yellow Week at Stanway, un petit film amateur réalisé par Barrie, dont j’ai déjà parlé. De jaune, en effet, il
est question, car tout est doré dans ce pays, à cause des pierres si
caractéristiques de la région, mais ce n'est pas la raison du titre de ce film. Broadway est un charmant village : beau et
policé. Peut-être trop parfait pour émouvoir véritablement. L’argent y coule à
flots, cela se sent, à chaque coin de rue. J’y verrai bien la scène d’un crime
à la manière d’Agatha Christie. Je me suis toujours imaginé la campagne
anglaise ainsi, mais les Cotswolds n’en sont vraisemblablement pas représentatifs. L'attraction principale de Broadway est une folie, la tour ! Le vent y est particulièrement violent et, cependant, il s'agissait d'un jour béni d'après les familiers de l'endroit. À noter le petit musée (d'un intérêt limité) William Morris en haut de la tour, car l'homme s'y réfugia un temps.
Broadway est un village
délicat ; et c’est là où, jadis, Mary Cannan, l’ex-femme de Barrie,
s’était installée un été, en 1923, dans l’espoir, peut-être, de se rapprocher
de celui qu’elle avait abandonné, car Barrie prenait ses quartiers d'été à Stanway. 1923 fut l’année où Gilbert, ex-mari de Mary Ansell ex-Barrie ex-Cannan (mais elle conservera le nom de son second époux et prétendra, en France,
être sa veuve), fut interné… Barrie ne la rencontra pas, je crois, à ce
moment-là. Pendant les années 20, Barrie n’était pas à la noce, pauvre chère
âme… Néanmoins, il vécut d’agréables moments dans la région des Cotswolds. Il découvrit à Stanway House un
nouveau jeu, une passion : le shuffleboard. Stanway House possédait une merveilleuse table de
jeu en chêne et Barrie s’adonna rapidement à ce jeu avec, paraît-il, la ferveur et l’enthousiasme
d’un enfant... Il y jouait pendant des heures. En tout cas, pendant seize ans, ce jeu fut, dit-on, l'une des choses qui l'incitèrent à revenir à Stanway !
Jeudi 4 juillet, nous avions rendez-vous
avec nos amis Robert Greenham et Christine De Poortere, qui venaient
respectivement de Maidstone et de Londres. Ce fut une grande joie de visiter tous ensemble Stanway House, une fête de l'amitié. La demeure n’est ouverte au public que de juin à
septembre et uniquement deux jours par semaine : le mardi et le jeudi.
Elle est habitée par son propriétaire actuel (Lord Neidpath ou, si vous préférez, l'Earl of Wemyss and March, qui est, si je ne
m’abuse et sais lire l’arbre généalogique, le petit-neveu de Cynthia Asquith, et, entre autres, un adepte de la trépanation – c'est lui-même qui le dit... On a les loisirs que l'on peut...).
Seule une partie de la maison est ouverte au public, celle qui me paraît
en majorité dévolue aux amis. Ma première impression lorsque je découvris
Stanway fut un choc esthétique : une splendeur absolue, qui met à genoux, un incroyable manoir
jacobéen avec une "gatehouse" que l'on attribue à Inigo Jones. Lorsque je pénétrai à l’intérieur, je ressentis pourtant un certain
malaise. La maison, selon toute évidence, est mal entretenue et peu d’égards lui
sont rendus. Vraisemblablement par manque d’argent ; mais, tout de même, son
propriétaire actuel pourrait certainement trouver moyen de lui redonner son
lustre. On est étonné de voir des livres à reliures anciennes (The Approach to Shakespeare by J. W.
Mackail ou Ellen Terry and Her Sisters
by T. Edgar Pemberton et d’autres livres plus intéressants et anciens) côtoyer
des choses aussi vulgaires (à mes yeux) que des numéros de Vogue –
ou pire. Des couvertures chauffantes, ici et là, laissent entendre que la maison
est bel et bien habitée – et mal chauffée, l’hiver. La cuisine est immense et équipée avec le confort moderne. Le papier peint est sale (oui,
mais il s'agit d'un papier peint de William Morris, censé avoir été posé de sa main !)
et tombe en ruine, les tapis sont usés à la corde, il y a une juxtaposition de
très ancien et de moderne bon marché (des tapis que l’on imagine dans la plus
modeste des maisons, par exemple). Je sais : cela ne se fait pas de critiquer une
maison dans laquelle on est invités (pour la modique somme équivalente au
ticket d’entrée, tout de même)… et l’on est en train de me trouver mesquine. Cependant,
cette maison me semble... triste et mériter mieux...
Barrie loua Stanway House tous les étés à
partir de 1921 jusqu'en 1932 ; il passa l'été 1933 dans le glen Prosen et retourna à Stanway en 1934, pour Noël, puis y revint régulièrement jusqu'en 1937, quelques mois avant sa mort. Il y fêtait également souvent Noël et semble avoir été très attaché à ce lieu. À Noël ou en été, il y fit donner des pièces qu’il avait écrites (A
Record of Fair Men and Brainy Women, Where Was Simon? Or, The Secret of The
Pyramid, et surtout The Wheel – je parlerai, un jour, de ces pièces jouées, notamment, par les enfants de Cynthia et leurs cousins), organisa de grandes fêtes,
invita des personnalités très différentes et éminentes (Denis Mackail son
biographe fut de la fête, H. G. Wells, Elizabeth Lucas, )… C’est donc, à mes yeux, une
maison importante. La majestueuse demeure appartenait à la famille de Cynthia
Asquith (son père était le
onzième Comte de Wemyss.), la secrétaire de Barrie, « l’esclave »
(le mot est de Barrie et j’y reviendrai un jour ou l’autre) un peu dominatrice
des dernières années. Cynthia Asquith est une personnalité mystérieuse. Au
départ, d’instinct, j’ai éprouvé une forte antipathie pour elle, à cause de
certaines lettres qu’elle avait écrites, où elle parlait de Barrie sur un ton
qui ne me plaisait pas. Elle me semblait manquer de tendresse et avoir un œil
un peu trop acéré. Après mon "séjour" à la Beinecke, après la lecture de
certaines lettres, mon jugement a évolué, notamment à cause de ce que Barrie,
lui, éprouvait pour elle, à cause de cette dépendance qui était la sienne à son
égard (la réciproque était vraie). La relation entre eux est très complexe et, à mon sens, la clef (ou l’une
des deux ou trois clefs) pour comprendre les dernières années de vie de Barrie.
La première année où Barrie loua Stanway,
ce fut après la mort tragique, dont on a longtemps cru qu’il s’agissait d’un
suicide, du si prometteur Michael, le fils adoptif tant aimé de Barrie. C’était
à la fin du mois de juillet de l’année 1921. Les propriétaires, les parents de
Cynthia, partaient en Écosse à cette époque de l’année. L’argent manquait et
celui de Barrie était le bienvenu. La position de Cynthia n’était pas si
confortable que certains biographes l’ont pensé : certes, c’était une
manière facile de fournir de l’argent à son père que de suggérer à Barrie de
louer la maison de son enfance, une façon également de profiter, avec son époux
et ses enfants, de cette maison à laquelle elle était attachée, mais cela
représentait un surcroît de travail pour elle et une position vraiment étrange
(être une simple invitée dans sa propre maison). Les invités de Barrie étaient très divers
et Mackail nous rappelle que Barrie lui-même présentait trois visages
différents : « l’hôte ordinaire, l’hôte extraordinaire que l’on
aurait eu grand peine à distinguer de Lob et une sorte d’invité – même
s’il louait cette maison. »
En 1925, il fit construire un
pavillon de cricket, d’après, paraît-il, ses propres dessins. C’est l’endroit
que j’ai préféré voir, parce que j’étais, là-bas, capable de réellement
ressentir la présence de Barrie. Il est à noter que le propriétaire actuel ne
fait guère état du lien entre Barrie et cette demeure (les gardiens savent à
peine que Barrie y vécut et on eut bien du mal à savoir quelle était la chambre occupée
par Barrie : « the Willow room », la chambre où Morris aurait
posé un papier peint avec pour motif des feuilles de saule, semble-t-il, mais
aucune preuve n’a été avancée…). On ne peut s’empêcher d’être surpris par la « discrétion »
du propriétaire à ce sujet. Par exemple, le pavillon de cricket n’est même pas
inclus dans la visite (on peut y accéder gratuitement et facilement, mais rien
n’indique sa provenance ni son lien avec le
génie scots).
(La "fontaine" est
impressionnante, mais ce n'est pas ce qui a le plus retenu mon attention,
malgré l'arc-en-ciel, qui était, à n'en point douter, un sourire de Barrie.)
Diaporama de mes
photographies (dont je ferai un album sur le site Barrie, un peu plus tard.)
KENSINGTON GARDENS :
Le voyage a pris fin dans les Jardins de
Kensington, où rôde Monsieur K. dont je vous reparlerai peut-être, mais notre
fille, elle, sait parfaitement de qui il s'agit... Il n'est de meilleur endroit
pour une fin, car tout commence également ici. Les Jardins de K. sont l'alpha et
l'oméga...
Une petite visite à l'Elfin Oak hélas très protégé par une prison de métal s'est imposée...
Et cela me
rappelle ce merveilleux livre que j'ai la chance de posséder :
…
témoins immuables de notre belle vie… et de la Joie qui nous anime…
Et, de la
Serpentine, je contemple la vie qui me quitte, que je quitte volontiers, pour
la transmettre à une petite fille, bien plus forte que je ne le suis et ne le
serai jamais, une petite fille qui sait prononcer à l'anglaise "Peter
Pan", mieux que moi... Mais elle, elle, a la chance d'avoir un "Uncle
Robert" et un Parrain du Ciel, nommé Jamie...
FIN PROVISOIRE...
mardi 27 mars 2007
Après le 15 Old Cavendish Street, où il logea en 1890 et le 14 Gloucester Walk, où il vécut un moment en compagnie de sa soeur, Maggie, c'est la première maison d'importance de Sir James Matthew Barrie.
Il y s'y installa de 1895 à 1902.
Porthos, le fameux saint-bernard, y vécut également. Les fenêtres de la façade avant, au rez-de-chaussée, donnent sur sa salle d'écriture, nous informe son biographe Denis Mackail.
Ce fut la maison du bonheur et de tous les espoirs.
Je m'y installerais avec plaisir. C'est un rêve à portée de main (bien que j'ignore le prix du loyer). Si j'avais eu plus de temps, j'aurais demandé à la visiter... Petit regret.
Mon accent est désastreux et je recopie ce que m'écrit mon ami Robert à ce sujet, car ses explications sont excessivement claires pour ceux qui s'intéressent à la phonétique (Robert, tu es mon bon génie) :
I have just been looking at your latest videos uploaded on to DailyMotion this morning! Very nice! May I correct you on your pronunciation of 'Gloucester', please? I can imagine that this is a difficult pronunciation
to understand, but then Britain is full of strange names! We pronounce it just the same as we would pronounce 'glosster', if such a word existed. We have the name 'Gloster' which is pronounced the same. The vowel 'o' should be pronounced the same way the English pronounce the 'o' in 'Robert' and 'John'. The 'cester' part of 'Gloucester' is pronounced as one syllable, as if it were spelt 'ster', like the second part of the word 'mister'.We have the same sort of thing with the cities 'Leicester' and 'Worcester'. These are pronounced like 'Lesster' and 'woosster' ('oo' pronounced as in 'book' or 'wood', not as in 'mood' or 'food' - assuming you know the difference!).But if there is an 'h' after the 'c' in similar looking names - such as in 'Winchester' and 'Rochester', then the 'chester' part is pronounced as two syllables, exactly
the same as the city 'Chester'.
Ce n'est pas sans raison si je projette d'assister à des cours d'été à Oxford. J'aimerais beaucoup suivre des cours de philosophie ou de littérature appliquée. Bientôt.
Libellés :James Matthew Barrie
mercredi 28 mars 2007
Lewis par misshollygolightly
Certes, je gueule un peu (beaucoup) sur cette vidéo, mais le bruit alentour, celui des voitures, était réellement assourdissant. Impression d'être un bateleur de foire - ce qui tombe plutôt bien, puisqu'une des prochaines étapes sera Covent Garden, avec une évocation d'Eliza Doolittle - ou une poissarde en regardant ce petit film. Envie d'éclater de rire. Je suis ridicule.
J'aime assez ma bêtise.
Imaginez que nous sommes en 1897. Le 31 décembre, pendant le réveillon, chez les Lewis qui ont eu l'excellente idée d'inviter Barrie
Je cite dans ma traduction le biographe par excellence, Denis Mackail, qui a écrit LA vie de Barrie et dont le travail fut titanesque : "Les Barrie ont, à ce moment-là, dîné plus d'une fois avec Sir George et Lady Lewis dans leur maison de Portland Place (...) Barrie se tourne vers l'un des convives près de lui. Et, à cet instant précis, elle [Sylvia] doit se contenter d'avoir, de l'autre côté, une vue sur son petit dos. Car il y a là, juste de l'autre côté, celle qui est vraisemblablement la plus belle femme dans cette pièce. Sylvia Llewelyn Davies, qui, cinq ans auparavant, était encore Sylvia du Maurier. Aucun des deux n'oubliera jamais cette rencontre, car ce qui adviendra bientôt sera plus que particulier et participera aussi de la légende."
[Sylvia en 1894 avec George et Jack]
************
Libellés :famille Llewelyn Davies,James Matthew Barrie
vendredi 19 janvier 2007
Je désirais simplement présenter, avant le week-end, en quelques lignes, cette petite pièce, en quatre scènes, que Barrie avait écrite pour l'amusement des enfants Davies, The Greedy Dwarf. Dix jours après sa représentation mourrait la reine Victoria et quelques mois plus tard George partirait chez Wilkinson (Cf. le milieu de cette page-ci ou reportez-vous à mon édition du Petit oiseau blanc). La fin d'une époque.
Le titre m'évoque le nain Quilp, un odieux personnage du Magasin d'antiquités de Dickens.
[caricature de Joseph Clayton Clarke]
Je ne sais si mon intuition est juste, car hélas il ne reste pas, à ma connaissance, d'exemplaires de ce texte, très mince et en grande partie révélé par le programme. Toutefois, grâce à l'immense et insurpassable travail du biographe de Barrie, Denis Mackail (qui assista à cette pièce alors qu'il avait neuf ans sans savoir qu'il écrirait bien des années plus tard la vie de Barrie ! Cette coïncidence n'était-elle pas belle ?)
et à celui d'Andrew Birkin nous pouvons reconstituer l'ambiance et le contenu de la pièce. Il s'agissait d'une pantomime, dans la plus pure tradition victorienne. Le Noël précédent, Barrie avait emmené George et Jack à un tel spectacle, Les enfants dans les bois.
L'année suivante, il décida de faire quelque chose de plus amusant : écrire sa propre pantomime ! Son but était de "faire se tordre de rire tous ceux qui ont quatre ans"comme il l'écrit à l'un de ses compagnons de cricket... Et si le terme "moral" apparaît dans le programme, c'est une petite pique destinée à la gouvernante des enfants Davies, Mary Hodgson. On trouvera écho de ceci, encore une fois, dans Le petit oiseau blanc. Cette gouvernante se disputait avec Barrie l'affection des enfants et était outrée par le comportement de l'auteur, qui aimait tant les histoires...
La pièce fut donnée dans sa salle d'étude.
Ah que j'aurais aimé assisté à cela ! Il y eut une seule et unique représentation. Les spectateurs furent tous invités ; c'étaient des enfants. Cette représentation eut lieu le 7 janvier 1901, l'après-midi. Ce ne sera pas la première pièce privée que donnera Barrie, coutumier du fait.
Les costumes étaient dans le style des illustrations de Kate Greenaway (j'ai parlé d'elle ici en un mot). Tous les acteurs, à l'exception de Gerald du Maurier, avaient plus de trente ans ; Barrie lui-même allait vers ses quarante-et-un ans.
En lisant le programme, on apprend que Miss (!) Sylvia du Maurier a été ramenée en hansom cab de l'année 1892 (!) afin de jouer le garçon à cheval sur les principes" ! Barrie, quant à lui, jouait le rôle du vilain garçon de l'école. Il portait une perruque. Il effrayait les enfants avec son déguisement en faisant peut-être un peu son Capitaine Crochet pour l'occasion... Son morceau d'anthologie était la scène où, afin de se battre, il enlevait les douze (vous avez bien lu !) manteaux qu'il portait sur lui. Gerald du Maurier (le fameux nain ! Il interpréta alors son premier rôle dans une pièce de Barrie.) de son côté, se servait de ses mains à la place de ses pieds, tandis qu'un autre acteur lui prêtait ses menottes. Madame Barrie jouait le rôle de la Brave Petite Fille, elle se tira de tous les dangers qui la menaçait, mais finit par se déguiser en fauteuil, recouverte d'une couverture... Porthos, le saint-bernard bien connu, joua aussi son rôle à la perfection, qui consistait à manger un biscuit et à boire du lait.
Grâce à Andrew Birkin et à ses trente ans (est-ce aussi un peu de mon destin de tisser ma vie avec celle de Barrie, de repriser son ombre ? Si tel est le cas, j'y consens de tout coeur, ce rôle me plairait assez) de passion pour Barrie et la famille Davies, grâce à son oeuvre, nous avons moyen de lire le programme de la pièce, d'en apprécier l'humour, d'être touchés par tant d'amour de la part d'un poète qui s'adresse à l'enfance, et émerveillés par ce pouvoir que, finalement, nous possédons tous d'enchanter la vie des autres. Oui, chacun d'entre nous, et sans limite, que nous soyons doués ou non.
Je me rappelle de ma soutenance de D.E.A. de philosophie, il y a quelques années, lorsque j'avais plus ou moins sidérés mes juges en faisant preuve d'autant de foi enfantine que de maturité tragique - je parlais de la mort de l'être aimé dans ce texte que je présentais - en affirmant que la magie n'était pas un vain mot mais une manière très simple de déplacer son regard dans le halo des choses et des êtres.
Ce n'est point naïveté de ma part que de le croire et de l'exprimer. Il suffit de tellement peu pour ouvrir la voie d'un bonheur quotidien, durable, et pour faire entrer le merveilleux, comme le soleil qui cogne à la fenêtre, dans notre coeur et dans celui des autres.
Ce matin, j'ai reçu une belle lettre rose-mauve, écrite en violet, d'une personne que j'aime tant, d'une amie qui n'a pas peur d'exprimer ces sentiments. C'est exactement ce dont je parle et ce que Barrie fait vivre encore aujourd'hui pour moi et quelques personnes à travers le vaste monde.
Le programme de la pièce présente un dessin assez proche d'une photo de Peter Davies, que j'ai jointe également dans cette présentation. L'auteur est nommé "Peter Perkin" ! La photo le montre plus jeune qu'il ne l'était en 1901.
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- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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