lundi 11 octobre 2010
"La vie n'est rien auprès de nos raisons de vivre..."
Albert Caraco est un drôle de type. Du genre que j'aime – et pas à moitié.
Je ne remercierai jamais assez mon ami Pierre de m'avoir fait rencontrer ce livre.
Je ne remercierai jamais assez mon ami Pierre de m'avoir fait rencontrer ce livre.
Caraco ne cherche pas à plaire et le lecteur sait d'instinct qu'aucune prise réelle sur lui n'est possible : il demeure sur une île taillée à ses seules dimensions, inaccessible à ce que le reste du monde peut bien penser de lui. Ce n'est pas une pose ; il y a une liberté absolue chez lui qui ne peut qu'indisposer le plus grand nombre. Je suis certaine que la plupart des lecteurs diront qu'il est un homme du ressentiment, aigri, malheureux, malsain, etc., sans jamais avoir le soupçon qu'il est simplement au monde comme un naufragé, séparé des autres comme de lui-même. Et même bien plus de lui-même que des autres.
Il sait vivre, lui !
Là où (mon très cher et estimé) Cioran, par exemple, fait montre d'une irrésistible drôlerie, Caraco est dépourvu de tout humour, (presque) de tout pathos ; c'est une créature à sang froid : il est objectif et chirurgical. Il ne se réfugie dans aucun asile, pas même celui de la littérature ; la littérature est sa patrie, mais il ne semble tirer d'elle aucune consolation, et certainement pas la moindre glorification. Il vit la littérature ; il en est le digne fils et se veut orphelin de tout ce qui n'est pas elle. Mais l'on n'est jamais assez orphelin pour prétendre au génie, pour devenir un jour silène... Nous ne sommes jamais que des répliques de ces "Hollow Men" dont parle T.S. Eliot.
Il sait vivre, lui !
Là où (mon très cher et estimé) Cioran, par exemple, fait montre d'une irrésistible drôlerie, Caraco est dépourvu de tout humour, (presque) de tout pathos ; c'est une créature à sang froid : il est objectif et chirurgical. Il ne se réfugie dans aucun asile, pas même celui de la littérature ; la littérature est sa patrie, mais il ne semble tirer d'elle aucune consolation, et certainement pas la moindre glorification. Il vit la littérature ; il en est le digne fils et se veut orphelin de tout ce qui n'est pas elle. Mais l'on n'est jamais assez orphelin pour prétendre au génie, pour devenir un jour silène... Nous ne sommes jamais que des répliques de ces "Hollow Men" dont parle T.S. Eliot.
Il n'est même pas désespéré : il a certainement dépassé ce stade dès l'enfance. Demeure cette lucidité terrible, à laquelle il manque pourtant un degré pour être tout à fait implacable : "Nous aimons ce qui doit mourir et nous n'aimons que parce que nous nous sentons mortels et menacés." ; "On aime un être que les lendemains menacent et d'autant plus qu'il est menacé, Dieu n'aime pas et n'est pas un objet d'amour, l'amour divin est un non-sens, le mieux est, certes, de n'aimer personne et pour ce nous devons commencer par nous-mêmes. Qui fait profession de se haïr rompt les attachements sensibles."
Mon fantôme, en lisant ces mots, s’assoit sur mes genoux et me dit ces mots.
Ma plus grande peur dans la vie fut de ne pas aimer assez, donc de ne pas aimer. Je ressentais tout l’effroi que ce doute, fétu après fétu, construisait patiemment et habilement en moi, jusqu'à l'étincelle. Mais ce doute était également porteur d’une jouissance terrible : souffrir de ce doute constituait un antidote à la peur elle-même et lui opposait un contre-argument salvateur ; il n’y a que ceux qui sont satisfaits qui sont coupables. Enfant, je me punissais donc lorsque j'estimais que j'avais failli à mon amour absolu pour la gardienne de mes jours : je me pinçais, je me giflais pour obtenir à mes propres yeux mon absolution ; il fallait que je payasse mes fautes, j'ai toujours été très honnête de ce côté-là. Aimer véritablement, c'était attendre sans répit la mort de l'être aimé – afin de savoir si l’on mourait ou non de chagrin. On survivait toujours. On était factice. Aimer véritablement était une inquiétude permanente qui empêchait de vivre. Il y avait des distractions. On était réel dans ces tristes illusions que l'on faisait marcher. Un tel sentiment impliquait que l'on renonçât définitivement à soi, bien qu'on ne le pût jamais. Aimer, toutefois, apprenait l'humilité puisque l'on n'aimait jamais assez, puisque l’on n’aime jamais, puisque la réalité n'était jamais à la mesure de l'exigence ; c’était le néant qui aspirait à l’incarnation dans un possible ; c’était là toute la puissance du négatif.
Mon fantôme, en lisant ces mots, s’assoit sur mes genoux et me dit ces mots.
Ma plus grande peur dans la vie fut de ne pas aimer assez, donc de ne pas aimer. Je ressentais tout l’effroi que ce doute, fétu après fétu, construisait patiemment et habilement en moi, jusqu'à l'étincelle. Mais ce doute était également porteur d’une jouissance terrible : souffrir de ce doute constituait un antidote à la peur elle-même et lui opposait un contre-argument salvateur ; il n’y a que ceux qui sont satisfaits qui sont coupables. Enfant, je me punissais donc lorsque j'estimais que j'avais failli à mon amour absolu pour la gardienne de mes jours : je me pinçais, je me giflais pour obtenir à mes propres yeux mon absolution ; il fallait que je payasse mes fautes, j'ai toujours été très honnête de ce côté-là. Aimer véritablement, c'était attendre sans répit la mort de l'être aimé – afin de savoir si l’on mourait ou non de chagrin. On survivait toujours. On était factice. Aimer véritablement était une inquiétude permanente qui empêchait de vivre. Il y avait des distractions. On était réel dans ces tristes illusions que l'on faisait marcher. Un tel sentiment impliquait que l'on renonçât définitivement à soi, bien qu'on ne le pût jamais. Aimer, toutefois, apprenait l'humilité puisque l'on n'aimait jamais assez, puisque l’on n’aime jamais, puisque la réalité n'était jamais à la mesure de l'exigence ; c’était le néant qui aspirait à l’incarnation dans un possible ; c’était là toute la puissance du négatif.
"La douleur est partout et le premier devoir consiste à l'éviter, elle est la monnaie de l'amour, l'amour et la douleur marchent sur une ligne, moins nous aimons et moins nous sommes menacés, le propre de l'amour est de dégénérer en tremblement, alors nous apprenons à trembler pour les autres et nous portons la chaîne du souci."
Caraco est, somme toute, plus optimiste que moi.
Il me semble que l'on ne souffre pas assez d'aimer, que l'on ne tremble pas de tout son être, mais superficiellement, là, dans cet infime interstice, dans ce pli infime où la peau est encore tendre, parce qu'elle n'a pas eu le temps de tout à fait durcir. Mais cela vient, avec le temps. Nous sommes tous des vaches.
Au fond, le mépris, le sublime mépris de tout, exprimé par cet être étrange, pétri de contradictions, qui loue en même temps qu'il improuve cette femme, l'origine de son monde, et, malgré lui, peut-être, son inspiratrice – sa mère –, vacille peu à peu, et ce petit livre n'est que le récit d'une chute dans le sentiment. Le passage d'une fausse indifférence à une douloureuse épiphanie. Un combat de la réflexion contre le soupir. Un arrachement au silence.
Il me semble que l'on ne souffre pas assez d'aimer, que l'on ne tremble pas de tout son être, mais superficiellement, là, dans cet infime interstice, dans ce pli infime où la peau est encore tendre, parce qu'elle n'a pas eu le temps de tout à fait durcir. Mais cela vient, avec le temps. Nous sommes tous des vaches.
Au fond, le mépris, le sublime mépris de tout, exprimé par cet être étrange, pétri de contradictions, qui loue en même temps qu'il improuve cette femme, l'origine de son monde, et, malgré lui, peut-être, son inspiratrice – sa mère –, vacille peu à peu, et ce petit livre n'est que le récit d'une chute dans le sentiment. Le passage d'une fausse indifférence à une douloureuse épiphanie. Un combat de la réflexion contre le soupir. Un arrachement au silence.
Caraco, comme Barrie avec sa mère, devient le père de sa mère. Il porte sa mère en lui. Ils se sont "hantés l'un l'autre", comme il l'écrit si bien, et il ne la retrouve jamais si bien que dans l'absence que sa mort creuse. Il devient alors sa mère et s'abolit dans sa mort.
Il la porte.
Il la porte.
Il est notamment ce passage :
que l'on ne peut que rapprocher de celui-ci, extrait de Margaret Ogilvy :
Je ne lui ai jamais rien lu de ce dernier livre. Quand il fut terminé, elle était trop accablée par le poids des ans pour suivre une histoire. Pour moi, c’était comme si mon livre devait s'en aller, tout seul et nu, de par le monde (ainsi que tous ceux auxquels je donnerai vie désormais) et ma sœur, dont le dévouement n’a trouvé d’égal chez aucun autre être que j'aie jamais connu, comprit cela et, par des moyens qui demeureront mystérieux à tout homme, persuada tendrement ma mère de redevenir un instant la femme qu’elle avait été. Un jour, à peine trois semaines avant sa mort, mon père et moi fûmes doucement appelés là-haut. Ma mère était assise, droite comme un I, dans son vieux fauteuil, près de la fenêtre, là où elle adorait se tenir, un manuscrit dans les mains. Mais elle regardait autour d’elle sans vraiment comprendre. « Simplement pour lui faire plaisir… », chuchota ma sœur et, alors, d’une voix basse et tremblante, ma mère commença à lire. Je regardai ma sœur. Des larmes de chagrin glissaient sur son visage. Bientôt, la lecture ralentit, puis cessa. Après une pause. «Il y avait quelque chose que vous vouliez lui dire… », lui rappela ma sœur. « Chance…», murmura une voix qui semblait d'outre-tombe. « Chance...» Et le vieux sourire vint éclairer son visage, comme si un allumeur de réverbères était passé par là, et elle me dit : « Je suis déjà partie trop loin pour être capable de lire, mais il me semble que je suis encore dans le livre ! »
Les mères sont toujours dans nos livres, surtout celui que l'on ne peut jamais écrire parce qu'il nous tuerait en la détruisant...
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Cf. ce site qui lui est entièrement consacré.
Combien différent, sur le même thème, est le Journal de deuil de Roland Barthes. Différent dans l'exposition et l'expression, dans cette chute inversée à celle de Caraco qu'il donne à percevoir, mais si semblable, pour peu que l'on gratte au sang les pages.
De l'un à l'autre, s'entend la même intonation funèbre et coupable.
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Cf. ce site qui lui est entièrement consacré.
Combien différent, sur le même thème, est le Journal de deuil de Roland Barthes. Différent dans l'exposition et l'expression, dans cette chute inversée à celle de Caraco qu'il donne à percevoir, mais si semblable, pour peu que l'on gratte au sang les pages.
De l'un à l'autre, s'entend la même intonation funèbre et coupable.
Culpabilité du survivant !
Libellés :Albert Caraco,citations,deuil,maternité,Roland Barthes
jeudi 7 octobre 2010
– "Jamais plus, jamais plus !"
– Et pourtant, contradiction : ce "jamais plus" n'est pas éternel puisque vous mourrez vous-même un jour.
"Jamais plus" est un mot d'immortel.
Roland Barthes
Journal de deuil
Libellés :citations,deuil,miscellanées,Roland Barthes
dimanche 3 octobre 2010
À la fin de sa vie, Barrie écrivait ceci, alors qu'il mettait en fiction les souvenirs de sa jeunesse :
« Jamais est plus triste que Jamais-Plus, parce que celui-ci renferme les douceurs de la mémoire. Jamais-Plus signifie que, vous avez beau être vieux et chenu, il y eut jadis des moments de bonheur sur lesquels vous pouvez vous retourner avec tendresse. Ils sont passés mais ils furent. Nul réconfort de la sorte ne peut être obtenu du Jamais. Le regard furtif de l’amoureux, la main que l’on presse, tous ces moments pendant lesquels on vit toute une existence, il est triste en effet de penser qu’ils n’adviendront plus, mais il est encore plus triste de penser que, jamais, ils n’ont été. Jamais-Plus était une condamnation pour l’avenir ; Jamais une condamnation pour le passé et l’avenir. Le plus triste de tout, c’est que Jamais signifiait que vous étiez conscient d'être passé à côté de tout cela et de devoir continuer à le faire jusqu'à la fin. »
J.M. Barrie (trad. C.-A. F.)
Il me semble, après toutes ces années passées en sa compagnie, savoir enfin parfaitement ce que tait et dit ce Jamais mélancolique.
Il me semble, après toutes ces années passées en sa compagnie, savoir enfin parfaitement ce que tait et dit ce Jamais mélancolique.
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Libellés :citations,James Matthew Barrie
samedi 25 septembre 2010
C'est devenu une habitude : je poste toujours une vidéo de présentation lorsque paraît un livre auquel j'ai donné un peu (voire beaucoup) de moi-même... C'est probablement ma façon de lui souhaiter bonne chance tout autant que de lui dire très officiellement adieu. Je ne fais jamais qu'une seule prise (d'où mes maladresses...) et j'improvise sur le vif, sans fards (admirez mes "baggy eyes", les mêmes que ceux de Barrie, à la fin de sa vie – et pour cette seule raison ils me sont chers). Seule m'importe, au fond, l'envie de garder trace de ce présent éternel et paradoxal, de partager un instant avec ceux et celles qui m'accompagnent depuis cinq ans (puisque ce JIACO a vu le jour en septembre 2005 à quelques jours près) et les autres, si précieux, les amis de toujours, d'enfance surtout. Le jour où je ne serai plus capable de me montrer telle que je suis, dans mes limites, mes faiblesses et mon entière vérité du moment présent, je cesserai de parler, d'écrire et de hanter ce petit monde qui est le mien – et le vôtre, pour peu que vous en ayez envie. J'aime l'impudeur tant qu'elle révèle la jointure entre le réel – en l'occurrence mon extériorité, cette persona sur laquelle, à un certain niveau, je n'ai aucun pouvoir – et l'imaginaire – ce sensible que je palpe des paupières, mon intériorité la plus profonde, l'endroit jusqu'où je peux aller sans l'atteindre tout à fait. Je donne à voir mes diverses ombres, mes contradictions, mon impudente joie de vivre, mon pessimisme le plus léché, mais la dernière ombre, celle qui compte plus que toutes les autres, personne ne l'entrevoit, pas même moi. Mais je la devine parfaitement en ayant l'illusion de figer cet impossible présent entre une date et quelques images de ce moi qui n'est déjà plus moi et qui ne l'a peut-être jamais été...
lundi 20 septembre 2010
"Le pathos de Dickens est larmoyant : il est forcé et délibéré, parce que son intention est précisément de nous faire pleurer aussi fort qu’il nous fait rire. Il introduit des enfants dans ses histoires, des enfants qu’il fera peut-être mourir afin de ralentir le mouvement de l’histoire. On peut également le comparer à ces acteurs qui savent qu’ils meurent bien et qui insistent pour faire tout un acte de cette seule scène. Il nous dit qu’il a versé bien des larmes en écrivant la mort du petit Paul* [de même Barrie prétend avoir pleuré en écrivant Margaret Ogilvy] et il certain que des milliers d’autres par la suite ont pleuré en lisant ce passage, et tout particulièrement s’il est lu à haute voix par un lecteur de talent qui sait à quel moment sa voix doit se briser. Mais ce chapitre est un tire-larmes et il trahit la faiblesse de l’auteur qui s’empresse de s’épancher de cette morbide manière . Nous ne ferions pas grand cas du médecin censé nous soigner qui nous inviterait à entrer dans son cabinet afin de contempler un petit garçon à l’agonie. C’est exactement ce que fait Dickens et il nous prie de voir comment il peut poétiser le plus joliment du monde au chevet du mourant."
(J.M.B. à propos du style de Dickens, trad. C.-A.F.)
Ne vous fiez pas à cette seule citation, car Dickens est bien l'un des maîtres de Barrie, mais non le seul... et Sir James Matthew l'admirait infiniment.
En ce qui me concerne, Dickens est le Dieu de mon univers païen, même s'il n'est pas en mesure de rivaliser, dans ma vie, avec Barrie. Toutefois, je fais miens ces mots de Barrie : "Celui qui n’a pas ri ou pleuré avec Dickens a renoncé à un droit de naissance."
(J.M.B. à propos du style de Dickens, trad. C.-A.F.)
Ne vous fiez pas à cette seule citation, car Dickens est bien l'un des maîtres de Barrie, mais non le seul... et Sir James Matthew l'admirait infiniment.
En ce qui me concerne, Dickens est le Dieu de mon univers païen, même s'il n'est pas en mesure de rivaliser, dans ma vie, avec Barrie. Toutefois, je fais miens ces mots de Barrie : "Celui qui n’a pas ri ou pleuré avec Dickens a renoncé à un droit de naissance."
Libellés :Dickens,James Matthew Barrie
mardi 14 septembre 2010
Décidément, l'hiver tarde à venir.
Voilà, je suis presque passée de l'autre côté et je sais, enfin.
Il n'y a rien d'autre, de l'autre côté. On est toujours l'autre de son autre moi, mais on n'est jamais, désespérément, que le même. C'est cela le secret de l'ombre de Peter Pan : la conscience qui saisit des reflets, des eidôla, et ne peut se saisir elle-même. Inutile de démultiplier son moi, de le projeter dans mille théâtres d'ombres : la nuit que l'on porte en soi est toujours silence. Il n'y a aucun sens ni suc à tirer d'elle en la perçant du regard. Je suis déjà crevée. Vous aussi. Le sens est toujours extérieur. Il y en moi deux coeurs qui battent et je ne sais plus lequel est le mien. Je ne sais ce que recouvre cet intérieur que je nomme conscience et qui n'est qu'un mot comme un autre, une projection hors de moi – quel que soit ce moi, à l'endroit où je suis crevée.
Ah, Peter ! Je te dois tant ! Mais me pardonneras-tu, un jour, de t'avoir un peu trahi ou d'avoir donné cette apparence à ceux-qui-ne-savent-pas ? Je n'ai choisi l'autre voie que pour mieux te donner raison, mon garçon, et parce que, toi, tu n'es fait que d'Aiôn et, moi, je ne suis rien d'autre qu'une frêle fille de Chronos. Je ne pouvais plus faire semblant. Je suis déjà vieille, Peter. Je vais bientôt mourir, tandis qu'en chaque enfant qui naît, tu survis ; tu te nourris, vampire, des rires et des jeux de ces innocents qui ne savent pas qu'en oubliant l'heure, tu leur voles un peu de leur vie, chaque jour...
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Ah, Peter ! Je te dois tant ! Mais me pardonneras-tu, un jour, de t'avoir un peu trahi ou d'avoir donné cette apparence à ceux-qui-ne-savent-pas ? Je n'ai choisi l'autre voie que pour mieux te donner raison, mon garçon, et parce que, toi, tu n'es fait que d'Aiôn et, moi, je ne suis rien d'autre qu'une frêle fille de Chronos. Je ne pouvais plus faire semblant. Je suis déjà vieille, Peter. Je vais bientôt mourir, tandis qu'en chaque enfant qui naît, tu survis ; tu te nourris, vampire, des rires et des jeux de ces innocents qui ne savent pas qu'en oubliant l'heure, tu leur voles un peu de leur vie, chaque jour...
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Je reviens ici, un trop court moment, pour déposer un faire-part de naissance : le 23 septembre 2010 ce nouvel opus fera son entrée dans le monde.
La quatrième de couverture est de votre servante. J'espère qu'elle ne fera pas fuir les éventuels aventuriers des librairies... Inutile de préciser que la première que j'avais rédigée était trop sombre – morbide ? – et que mon éditeur, très délicatement, m'a incitée (à juste titre, hélas) à bannir les mots "mort" et "larmes", de crainte que le grand public ne soit effrayé et n'ose déposer le livre entre de benjamines mains... Pourtant, la meilleure compagne de jeu des enfants est la Mort. On devient adulte lorsqu'on oublie ce savoir particulier de l'enfance. Barrie jouait sous la table sur laquelle était déposé le cadavre de son frère. Les enfants jouent avec nos souvenirs, avec notre passé, comme avec des osselets. Ils auraient tort de s'en priver. Après tout, on ne les fait que pour leur accorder le privilège de nous enterrer.
Peter, lui, enterre tout le monde. Et, même si je lui ai toujours préféré Hook, Peter demeurera toujours pour moi le seul spectateur honnête de mon existence.
Peter, lui, enterre tout le monde. Et, même si je lui ai toujours préféré Hook, Peter demeurera toujours pour moi le seul spectateur honnête de mon existence.
Peter Pan dans les Jardins de Kensington a été publié, pour la première fois, en 1906, en Angleterre; en 1907, Hachette le publia en France sous le titre fort étonnant de Piter Pan dans les Jardins de Kensington. Il existe deux versions anglaises (et non américaines, il faut le souligner) de référence de Peter Pan dans les Jardins de Kensington. La première, en date de 1906 (et ses rééditions), comporte 50 planches de Rackham. La seconde (publiée en 1912) et ses rééditions comportent ces mêmes 50 planches, avec une nouvelle illustration (le magnifique frontispice ci-contre) ainsi que des illustrations en noir et blanc qui n'existaient pas dans la première version et ses rééditions. Il me semble important de le préciser, d'autant plus que seule l'édition de 1912 dispose les illustrations dans l'ordre et au regard du texte. C'est à partir de cette version (j'ai la chance de la posséder) que j'ai bien évidemment travaillé.
Plus tard, en France, furent publiées des éditions destinées aux enfants, des juvenilia.
Un exemple, parmi d'autres, que je n'ai acquis que par curiosité :
C'est proprement abominable. La personne qui a adapté le texte a fait preuve d'une niaiserie insupportable qui donne des envies de meurtres.
Plus proche de nous, il exista une édition de ce conte, publié par les Éditions Corentin, en petit format, mais la traduction était fautive en de nombreux endroits et ne comportait pas toutes les illustrations de Rackham ni ne leur rendait justice.
Peter Pan dans les Jardins de Kensington est le conte tiré du Petit Oiseau blanc. Mais Barrie avait légèrement amendé les pages qui décrivaient la naissance de Peter Pan, le premier Peter, l'âme du second – plus célèbre que son double. J'ai écrit une nouvelle traduction de ces chapitres, en respectant les modifications de Barrie et en améliorant le travail de la novice que j'étais à l'époque (et je que je suis moins, on peut l'espérer).
J'ai déployé tous les efforts possibles afin que mon éditeur – en la circonstance, Terre de Brume – soit vigilant aux coquilles (le "péché mignon" de cette maison d'édition qui a, cependant, le grand mérite de publier des textes rares ou inédits en français, mais peu de moyens) cette fois-ci. À cet égard, je remercie chaleureusement mon ami Jean-Christophe Boutin, pour son amitié indéfectible et pour sa relecture. Je n'ai pas encore le livre en mains, je ne peux donc préjuger du résultat final.
La préface ("Le Péan de Pan") que j'ai signée et dont je livre ci-dessous un extrait est, elle aussi, inédite.
"Peter Pan n’existe pas !
Il faut, enfin, révéler cette vérité.
Mais qu’est donc Peter Pan ? Il n’est rien d’autre que l’ombre de nous-mêmes.
Peter Pan n’est même pas éternel ; il n’est qu’immortel ; car toute la différence qui existe entre l’éternité et l’immortalité, c’est que la première ne possède ni début ni fin et le temps ne la soucie donc guère ; l’éternel est en dehors du temps, tandis que celui qui est doté d’immortalité est, un jour, né, et demeure à jamais dans l’entre-deux du temps et du néant atemporel. La position est intenable ! À moins de concevoir le Temps dédoublé en deux temps, chronos et aiôn… Et naître est bien la malédiction, si l’on en croit la sagesse tragique du Silène (1). L’humain, lui, est éphémère : il naît et meurt. Dans cette limite résident à la fois tout don et toute malédiction. Peter Pan, lui, ne cesse pas de ne pas naître, en appelle à une mort qui, jamais, ne viendra le délivrer : il subit la malédiction sans bénéficier de son versant positif. Peter Pan désire la mort (« Mourir sera une prodigieuse aventure ! »), parce qu’il aspire à la vie, à ce qui ferait de lui un « véritable petit garçon », fait de chair, de temps (chronos) et de sang. En cela, il présente bien des points communs avec un autre personnage de la littérature : le Pinocchio de Collodi. Mais, pour mourir et pour vivre, il faut naître.
(…)
L’ombre des grands poètes (romantiques ou non) danse, telle une flamme mourante, dans ce livre que vous tenez entre les mains et que, peut-être, innocente âme, vous déposerez dans la chambre de votre enfant. De Wordsworth, Shelley, Lamb et de quelques autres Barrie tira une étincelle pour donner naissance à Peter, qui est de la race de Pan et de Dionysos. Et même si, bien avant Barrie, les fées peuplaient déjà les Jardins de Kensington – en témoigne le poème de Thomas Tickell, Kensington Gardens, publié en 1722 –, c’est lui qui rendra immortels certains lieux. Rien ne prouve que Barrie ait lu Tickell ; en revanche, il est certain qu’il ne pouvait pas ne pas connaître William Wordsworth et sa fabuleuse ode, Intimations of Immortality from Recollections of Early Childhood (Présages de notre immortalité tirés des souvenirs de notre prime enfance), tant l’esprit de Peter Pan et celui de l’ode sont à l’unisson. Citons, en particulier, ces mots : « À présent, je ne puis plus revoir les choses que j’ai vues » ; « Notre naissance n’est que sommeil et oubli (…) Les cieux nous environnent à notre heure première » ; « Les ombres de la prison commencent à se refermer sur l’enfant qui grandit (…) » (2) Pour le poète, il existe un état de grâce lié à cette existence qui précède la naissance et qui laisse une trace en nous, cause à la fois de notre désespoir – nous l’avons perdu – et de notre espérance – nous avons fugitivement entrevu notre autre nature, sublime et céleste…
(…)"
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(1) Elle s'exprime dans ces mots du Silène au roi Midas: « Race éphémère et misérable, enfant du hasard et de la peine, pourquoi me forces-tu à te révéler ce qu'il vaudrait mieux pour toi ne pas entendre ? Ce que tu dois préférer à tout, c'est pour toi hors d'atteinte : c'est de ne pas être né, de ne pas être, d'être néant. » (Nietzsche in Naissance de la tragédie, paragraphe 3, in Œuvres, trad. de Henri Albert, Paris, Robert Laffont, 1993).
(2) Toutes les citations ont été traduites par l’auteur de la préface, sauf mention contraire.
Il me semble que ce livre constituerait un joli présent pour les fêtes de Noël. C'est dans cet esprit, en tout cas, qu'il fut publié par Barrie. Quant à moi, petite ventriloque, je l'ai conçu d'abord comme un livre destiné aux adultes, mais un livre auquel les enfants pourraient goûter. En cela, je respecte l'enfance dans l'enfant. Selon moi, adapter et édulcorer sont des préceptes barbares et une insulte que l'on fait aux petites personnes.
Plus personnellement - mais est-il quelque chose dans mon travail qui ne le soit pas infiniment ? -, ce livre inaugure un nouveau chapitre de mon existence – chapitre dont le titre sera révélé par la dédicace que j'ai apposée dans cet ouvrage... Barrie est le parrain de ce futur et, sans lui, il est vraisemblable que nous n'aurions pas tenté cette prodigieuse aventure ! Mais cela ne change point mon avis sur les mères, vous savez... Même si je ne suis pas à une contradiction près. Quoi qu'il en soit, j'espère bien être une mère indigne, car je hais plus que jamais les mères – celles, par exemple, qui donnent l'espoir que l'enfance n'est qu'un début quand elle n'est déjà que la mort consommée. Être adulte n'est que l'extrapolation de l'enfance que l'on a été capable d'avoir, avec sur le dos le fardeau de la peur et des échecs. Bien sûr, je songe à Romain Gary, sublime héros de mon univers.
Par chance, la mienne, qui n'était qu'une matrice cassée, était une ordure et l'esclave de ses pauvres démons ; elle m'aura rendu un service inestimable dont je ne saurais jamais la remercier assez – et je le dis sans ironie aucune, sans amertume non plus. Il n'est plus temps pour cela. Il était déjà bien trop tard quand il eût été temps de la haïr et de lui en vouloir : à peine m'étais-je rendu compte que j'étais différente – tous les autres de ma connaissance avaient une mère, la mienne m'avait abandonnée à la naissance – que j'avais appris à m'en passer. J'aurais préféré avoir un père, car j'ignorais vraiment à quoi il aurait pu servir. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j'ai beaucoup d'indulgence et de tendresse pour les pères, parce qu'il m'en a longtemps manqué un, jusque dans mon imaginaire.
Ce qui est certain, c'est que Peter et moi sommes faits de la même ombre et que nous avons tété les mêmes fantômes. Il est également incontestable qu'une même artère irrigue le coeur de Barrie, de Gary, de Léautaud, de Céline et de quelques autres de mes pères. Oui, je conjugue toujours le mot père au pluriel, quand je peinerais à accorder la moindre singularité ou le plus infime poids à la mère.
Ce qui est certain, c'est que Peter et moi sommes faits de la même ombre et que nous avons tété les mêmes fantômes. Il est également incontestable qu'une même artère irrigue le coeur de Barrie, de Gary, de Léautaud, de Céline et de quelques autres de mes pères. Oui, je conjugue toujours le mot père au pluriel, quand je peinerais à accorder la moindre singularité ou le plus infime poids à la mère.
De digression en digression, je me révèle bien davantage qu'il n'y paraît et j'aime me mettre en danger et à nu. Précisément, parce que sans danger la vie ne vaut rien et, moins courageusement, parce qu'il y a toujours une ombre, cet autre moi, pour me vêtir un peu ; et personne ne peut voir à travers – pas même moi. Non que je m'y refuse, pourtant. Mais si je savais, le ressort serait brisé.
En écrivant ces quelques lignes, je songe à la perception que nos écrivains français (du temps où il en existait encore, car je hais et méprise à peu près près tous ceux qui écrivent aujourd'hui dans notre langue) avaient de Barrie. Je sais que Larbaud le connaissait (il le cite dans son Journal), mais je songe à Paul Morand qui évoque – fort mal, cela va sans dire, et cela me déçoit beaucoup tant je prise le style de cet écrivain – la figure de Barrie dans ce livre:
Morand affirme qu'à son époque Barrie était davantage connu en France que dans son propre pays (je crois que Morand se trompe) ; peut-être était-il bien connu en France, jadis, mais sa renommée s'estompa en un éclair, faute de traductions de ses oeuvres et, par conséquent, par une méconnaissance de l'oeuvre. Méconnaissance à laquelle n'échappe pas Morand lorsqu'il affirme que "Barrie (...) se refusa à grandir, et voulut rester un enfant" ou bien lorsqu'il évoque l'amour (si c'est là l'amour d'un fils, j'espère que cet autre enfant, celui qui est en chemin pour me rendre visite, me détestera) qu'il concevait pour sa mère ou d'autres inexactitudes...
***En cela, Morand, comme d'autres avant et après lui, s'est laissé piéger par ce que j'appelle le "truc" de Barrie, à savoir ce tour de main particulier qui consiste à tromper le lecteur et à ne lui laisser percevoir qu'un de ses "moi", le plus fictif, bien évidemment...
Billet écrit en écoutant les Préludes de Debussy - qui fut inspiré par Barrie et Rackham, ainsi que je vous le révélai ici.
mercredi 4 août 2010
C'est vrai, il y a bien longtemps que je ne vous avais donné de nouvelles. Toutefois, il n'a jamais été question d'un manque d'envie. J'écris, je jouis et je promène ailleurs la dernière moitié de ma vie. C'est tout.
J'ai achevé la traduction et les corrections du prochain livre (très illustré celui-ci), qui sortira en septembre, et je prépare d'autres surprises barriennes... qui vont éclore l'année prochaine et la suivante. Bien sûr, je ne manquerai pas de vous faire part de tout cela en temps et en heure. Sachez simplement que je prévois, l'année prochaine, un voyage aux États-Unis, voyage nécessaire à l'écriture de ma biographie de Barrie. J'ai pris beaucoup de retard dans mes projets personnels et la page consacrée aux 150 ans de Barrie sur mon site n'est pas encore mise en ligne, mais je m'y emploie. Les derniers mois furent exaltants, fatigants, riches en surprises et placés sous le signe de l'Aventure. James Matthew Barrie, avec l'humour particulier qui est le sien (non, il me semble qu'il s'agit plutôt d'ironie) m'a convaincue que je n'étais pas un émule du Capitaine W. (le héros du Petit Oiseau blanc) mais bien davantage une Mary A., quoi que je dise et quoi que je fasse...
Comprenne qui pourra.
Mon existence a pris d'autres chemins et je crois enfin avoir atteint le point de déséquilibre (ou d'équilibre) parfait.
Je me suis beaucoup promenée ces derniers mois. Je me suis beaucoup promenée : dans des livres, dans des lieux, dans des films, dans des visages et, surtout, dans mes rêves et dans mes souvenirs (fictifs ou non). Non sans terreur. Non sans jouissance.
Ces balades, réelles ou imaginaires (mais il n'est rien de plus réel que l'imaginaire), passent par Nohant, car c'est mon pays, celui de la petite fille que l'on appelait "la champi" à l'école primaire... Pourtant, je n'ai jamais aimé George Sand, et ce, malgré tous mes efforts. Je juge l'écrivain médiocre et la femme (ainsi que la mère) plus que détestable, mais j'aime infiniment son domaine, sa maison, à laquelle je ne cesse de revenir.
Lors des fêtes romantiques de Nohant, nous avons pu vivre une très belle soirée en compagnie de Renaud Capuçon et de Nicholas Angelich (mais aussi de Brahms et de Schumann).
Cela me ramène à un ancien séjour à Baden Baden... sur les traces de Brahms que j'aime tant... J'ai toujours eu un faible pour les possédés. Brahms est le fil conducteur de cet été qui est le dernier été de ma prime enfance et presque le premier de ma seconde enfance...
Venise est la douleur exquise de ceux qui vivent au coeur du songe et Juillet ne serait pas juillet pour moi sans Venise et sa fête du Redentore,
que nous ne manquons jamais depuis près de quinze ans ! Et, même si mon état physique ne m'a point permis d'explorer la Sérénissime, comme de coutume, j'ai tout de même pris le temps de suivre, ici et là, les pas de ce cher Ruskin et de Henry James,
et de contempler ce qui est, à mes yeux, l'une des plus belles vues de Venise,
sans manquer de venir saluer Gianni Basso et de prendre commande auprès de lui d'un nouveau stock de cartes...
Venise se ressemble toujours, année après année, et je me ressemble encore assez pour ne point trembler en songeant à cette fin de mon être qui est aussi un début, celui d'une aventure. J'étreins l'inconnu. Je suis en paix.
Et, quoi que l'on fasse, pas plus qu'il n'est de première fois à Venise, il ne peut y avoir de dernière fois, car Venise ne vous quitte jamais si elle vous élit. Peut-être en est-il de même de l'être humain : il ne cesse d'osciller vers ce moment parfait qu'il a cru entrevoir un jour, il y a longtemps ; et, à cause de cette illusion, il ne peut se perdre tout à fait ou se métamorphoser complètement...
"Je le répète : l'Eau est égale au temps et procure à la beauté son double. En partie eau, nous servons la beauté de la même manière. En se frottant à l'eau, cette ville améliore l'allure du temps, embellit l'avenir. Tel est son rôle dans l'univers. Parce que cette ville est immobile alors que nous sommes en mouvement. La larme en est la preuve. Parce que nous allons et que la beauté reste. Parce que nous sommes tournés vers l'avenir alors que la beauté est un éternel présent. La larme est une tentative pour demeurer, rester en arrière, se fondre avec la ville. Mais c'est contre les règles. La larme est un retour, un hommage de l'avenir au passé. Ou bien c'est ce que l'on obtient quand on soustrait le plus grand du plus petit : la beauté de l'homme. Il en va de même de l'amour parce que notre amour, lui aussi, est plus grand que nous."
Dernières lignes d'Acqua Alta de J. Brodsky (trad. B. Coeuré et V. Schiltz), Paris, Gallimard, 1993.
Libellés :Allemagne,Baden Baden,Brahms,Nohant,Renaud Capuçon,Venise
Je ne suis pas morte ; je cuve seulement mon enfance. Je suis heureuse. Encore un peu fatiguée, peut-être, mais certainement pas lasse. Tant de choses adviennent et je ne veux en ignorer aucune.
Je vous écrirai prochainement.
Les émotions sont comme des échardes, j'ai ôté celle-ci.
Jacques Debronckart (comme Tachan d'ailleurs) n'est pas assez connu. M. Golightly, lui qui rêve encore d'Adélaïde, me l'a fait découvrir...
Un jour, nous irons à Adélaïde, mais aussi aux îles Samoa, tu verras !
Un jour, nous irons à Adélaïde, mais aussi aux îles Samoa, tu verras !
Je prends la liberté de mettre en ligne ces deux chansons dans l'espoir que vous croiserez le chemin de ce désespéré – n'est-ce pas le mot dont usent les gens tranquilles afin de désigner les trop lucides ? J'aime particulièrement cette chanson qui me donne la chair de poule, Écoutez, Vous N'M'Écoutez Pas...
Il faut avoir souvent le mal de vivre pour avoir quelquefois le goût de vivre.
Il faut branler l'idée de la mort pour jouir de l'instant friable, puis broyer et laisser tomber en poudre toute notre fausse solidité d'être fait. Il faut la conscience de l'abîme, se piquer à la quenouille de Clotho, pour toucher, jusqu'à l'effroi, le velours de l'être et la peau des autres, leur surface. La frivolité du moment* n'a de sens que par l'existence du tragique, de cet instant crucial, de cette toupie qui dessine l'espace mental au sein duquel se déploie cette apparente inconsistance et inconstance de l'esprit. Le tragique donne son aristocratie à la frivolité de l'instant ; la frivolité rend beau l'abîme qu'elle dissimule ; et cette béance temporelle s'ouvre sur l'aventure, sur la rencontre. Mais il n'y a rien d'autre à trouver que l'inconnu – soi ! L'espace tragique est défini, reconnu et limité par l’aventure intérieure de l’homme, par les tiraillements de sa volonté face à ses impuissances et ses faiblesses. Celles-ci sont les fruits et les esclaves d’un savoir qui nous entrave et assèche en nous la source vive de l'émotion. Le savoir commande notre agir mais détruit tout autant la spontanéité, le goût de l’aventure et de l’invention. Mais sans savoir il n'est que silence... Notre spontanéité s'affirme contre (malgré) le savoir. Le but de la vie devrait être d’apprendre à vivre dans l’inconnu. Ce devrait être le but de toute existence. Aussi l’audace est-elle la qualité essentielle ; mais le conformisme prudent, la raison tyrannique, la lâcheté banale nous poussent à mettre le mors à cette audace qui devrait nous conduire aux confins de nous-mêmes – là où nous sommes sans le savoir. C’est une force aveugle et spontanée, un moment abstinent de toute raison, qui nous persuade de persévérer dans l'existence, et c'est cette même force vive qui enseigne le mieux l’art de vivre ; c’est le vécu intense de l’instant ou du moment qui est la moelle de la pensée. Le reste n'est que construction et camouflage.
*Étymologie on ne peut plus révélatrice : "Du latin momentum, contracté de movimentum, mouvement (voy. ce mot). Mouvement passe au sens de moment, parce que moment veut dire le temps d'un simple mouvement." {Émile Littré}
Il faut branler l'idée de la mort pour jouir de l'instant friable, puis broyer et laisser tomber en poudre toute notre fausse solidité d'être fait. Il faut la conscience de l'abîme, se piquer à la quenouille de Clotho, pour toucher, jusqu'à l'effroi, le velours de l'être et la peau des autres, leur surface. La frivolité du moment* n'a de sens que par l'existence du tragique, de cet instant crucial, de cette toupie qui dessine l'espace mental au sein duquel se déploie cette apparente inconsistance et inconstance de l'esprit. Le tragique donne son aristocratie à la frivolité de l'instant ; la frivolité rend beau l'abîme qu'elle dissimule ; et cette béance temporelle s'ouvre sur l'aventure, sur la rencontre. Mais il n'y a rien d'autre à trouver que l'inconnu – soi ! L'espace tragique est défini, reconnu et limité par l’aventure intérieure de l’homme, par les tiraillements de sa volonté face à ses impuissances et ses faiblesses. Celles-ci sont les fruits et les esclaves d’un savoir qui nous entrave et assèche en nous la source vive de l'émotion. Le savoir commande notre agir mais détruit tout autant la spontanéité, le goût de l’aventure et de l’invention. Mais sans savoir il n'est que silence... Notre spontanéité s'affirme contre (malgré) le savoir. Le but de la vie devrait être d’apprendre à vivre dans l’inconnu. Ce devrait être le but de toute existence. Aussi l’audace est-elle la qualité essentielle ; mais le conformisme prudent, la raison tyrannique, la lâcheté banale nous poussent à mettre le mors à cette audace qui devrait nous conduire aux confins de nous-mêmes – là où nous sommes sans le savoir. C’est une force aveugle et spontanée, un moment abstinent de toute raison, qui nous persuade de persévérer dans l'existence, et c'est cette même force vive qui enseigne le mieux l’art de vivre ; c’est le vécu intense de l’instant ou du moment qui est la moelle de la pensée. Le reste n'est que construction et camouflage.
*Étymologie on ne peut plus révélatrice : "Du latin momentum, contracté de movimentum, mouvement (voy. ce mot). Mouvement passe au sens de moment, parce que moment veut dire le temps d'un simple mouvement." {Émile Littré}
Libellés :aventure,chanson française,mal de vivre
vendredi 18 juin 2010
Nouvelle critique de Margaret Ogilvy dans le JDD.
{ Merci à mon ami Jean-Christophe de me l'avoir signalé.}
{ Merci à mon ami Jean-Christophe de me l'avoir signalé.}
Barrie à visage découvert
"Un artiste, pour créer de belles choses, ne doit rien y mettre de sa vie personnelle", écrivait Oscar Wilde avec toute l'ironie qui le caractérise. Cette maxime, que le dandy anglais n'a jamais appliqué, James Matthew Barrie (1860-1937), l'auteur de Peter Pan, aussi adulé Outre-Manche qu'il est méconnu en France, n'aurait pu la faire sienne tant son œuvre et sa vie s'entremêlent, se répondent, enjolivant l'une pour mieux servir l'autre.
Le Portrait de Margaret Ogilvy par son fils, réédité chez Actes Sud avec une nouvelle traduction signée Céline-Albin Faivre, est un roman du deuil et une clef pour comprendre l'œuvre du père dePeter Pan. Paru pour la première fois en 1896, ce court récit rend hommage à la mère de James M. Barrie, figure omniprésente de la vie de l'auteur, tout à la fois castratrice et source inépuisable d'inspiration, modèle pour ses personnages féminins.
En dix chapitres chronologiques, James Matthew Barrie, le petit homme qui "haïssait les mères" -au premier rang desquelles la sienne- rend hommage à la figure matriarcale, archétype de la matrone écossaise, mais règle tout autant ses comptes. Le ressenti de Barrie, de plus en plus camouflé au fil des pages, éclate dès les premières lignes du roman-récit de vie. Ironique et cynique, il fait part de sa jalousie envers six chaises, achetées le jour de sa naissance, ou une robe de baptême. Pénultième d'une longue fratrie de dix enfants, Barrie n'était pas le fils préféré, décédé à l'âge de douze ans, "là où tout s'arrête", là ou "ce qui advient n'a plus d'importance". Il n'aura de cesse, durant son enfance, de se faire aimer de sa mère, quitte à singer les attitudes du fils tant aimé et disparu, David, ou se parer de ses vêtements. Une blessure jamais refermée mais que Barrie cicatrisera tant bien que mal en jouant le fils aimant et prévenant, seule catharsis à son chagrin d'orgueil.
"C'est une besogne ennuyeuse, fatigante et difficile"
Il y a du Proust chez Barrie, ou du Barrie chez Proust. C'est aux choix, les deux écrivains ayant sévi simultanément. Et pas seulement parce que le petit Ecossais a du mal, parfois, à terminer ses phrases. Il y a chez Barrie, plutôt qu'une recherche, une nostalgie du temps perdu ou, pour le moins, une joie dans l'évocation d'un passé, forcément fulgurant, où l'enfance est toujours reine. "Elles sont également les années qui nous paraissent les plus vives lorsque nous nous retournons: plus elles sont lointaines, plus elles sont vives jusqu'à ce que, finalement, ce qui se tient entre le début et le terme se courbe, comme un cerceau, et que les extrêmes se rejoignent."
Est-ce à dire, comme on l'a souvent reproché à Proust, que Barrie est d'un ennui certain? Une question de point de vue sans doute, comme l'écrit lui-même l'auteur de ce Portrait de Margaret Ogilvy. "Une dévote, à qui quelque ami avait offert un de mes livres, à chaque fois qu'elle était interrogée sur l'avancement de sa lecture, avait coutume de répondre: 'Oh, c'est une besogne ennuyeuse, fatigante et difficile, mais j'ai été aux prises avec des tâches bien plus rudes dans mon existence et, s'il plaît à Dieu, je surmonterai aussi celle-ci'". Le style est classique, emprunt de maîtrise de la parabole et de la métaphore, le ton est à l'humour, distillé et discret.
Mais point de descriptions excessives de paysages dans ce livre comme dans d'autres du même auteur, "[sa] mère ne se souciait pas des descriptions de paysages". L'imagination du lecteur pour construire les images du roman est sollicitée par d'autres chemins, de traverses, et c'est une ambiance et une foule d'émotions restituées qui président, selon une métaphore cinématographique, à la réalisation du film mental, fait surtout de longs plans fixes ou de lents travelings. C'est le rythme du roman, celui des souvenirs qui lèchent le rivage de la mémoire à la faveur du flux et du reflux des sentiments. Ceux de Barrie pour une mère qui avait su diviser l'amour offert à ses enfants pour mieux régner sur sa famille, étaient intenses, aimants, étouffants et constitutifs de la destinée de l'auteur. C'est en tout cas ce qu'il veut nous faire croire. Un portrait de femme, de mère, qui laisse peu de place à un père traversant le livre comme un fantôme. De la même manière que"[sa] mère se promène à travers [ses] livres", l'on se promène, via ce portrait de Margaret Ogilvy, à travers l'œuvre de James Matthew Barrie qui dessine ici son propre portrait. Le portrait d'un fils par Margaret Ogilvy.
Portrait de Margaret Ogilvy par son fils, de James Matthew Barrie. Actes Sud. Collection Un endroit où aller. 189 p., 20 euros.
Jérôme Guillas - leJDD.fr
Jeudi 17 Juin 2010
Libellés :James Matthew Barrie,Margaret Ogilvy
jeudi 17 juin 2010
{ Il n'est jamais question du noble Homère dans Margaret Ogilvy, mais du grand Horace...!! Il convient également de préciser qu'il faut se méfier des "on dit" en ce qui concerne la taille de Jamie... Mais lui qui faisait de sa vie une fiction ne serait probablement pas fâché que l'on confonde encore aujourd'hui les légendes (celles qu'il a écrites et celles que les autres ont écrites en le prenant pour héros, en brodant sur l'ombre qu'il projetait dans ses fictions ) et la vérité, que nul ne sait et n'a jamais sue, car il n'est de vérités que littéraires, de vérités du for intérieur...}
Libellés :James Matthew Barrie,Margaret Ogilvy
mardi 15 juin 2010
Bientôt, celle du "Figaro Littéraire", qui a été retardée...
***
***
Il ne me reste que deux petites semaines afin d'achever un autre ouvrage. Dès que je serai libérée de cette servitude bien agréable, je reviendrai épingler quelques pages volantes échappées de mon univers littéraire, philosophique et cinématographique... Ne m'en veuillez donc pas pour ce silence provisoire et pour l'immense retard que j'ai pris dans ma correspondance. Je répondrai à chaque lettre et courriel dans les prochaines semaines.
À très bientôt !
Libellés :James Matthew Barrie,Margaret Ogilvy
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