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Barrie est un auteur au phrasé tout aussi alambiqué que son esprit tortueux le laisse présager. Il faut le traduire pour en être tout fait conscient, me semble-t-il, car une simple lecture dans la langue originale ne permet peut-être pas d'en prendre toute la folle mesure. A mon sens, il serait dommageable de gommer, dans la traduction, cette étrange prestance stylistique que certains ont nommé les "mannerisms" (des tics, des manies, etc.) de Barrie, sous prétexte de fluidité ou, pire, de modernisme. Que je hais cette notion frauduleuse ! Et que dire de ce délicieux nappage de mots rares, en provenance de la terre par excellence des fantômes, l'Ecosse ? Ces caractéristiques de la phrase torse, excédée par les conjonctions de coordination, par la distanciation provoquée par des juxtapositions temporelles "disharmonieuses" (en apparence) et par de constants ajournements de la pensée, distendue ici et là par de factices digressions, figure la cartographie psychique de l’auteur. Certains auteurs possèdent une musique que l'on reconnaît aux premières notes, c'est le cas de Jamie. C'est pourquoi je n'ai pas hésité une seconde, malgré mon expérience encore très limitée (mais déjà échaudée) de traductrice, à ne point mettre mon grain de sel dans son délicieux concassage de la phrase. Le texte est saturé de la conjonction de coordination « et », qui indique peut-être une volonté de prendre au lasso l’univers et de le tirer à lui. Ces « et » sont les nœuds qu’il fait sur cette corde qu'il ne lâche jamais, pas même à la fin du livre. Dans un ordre d’idées proche, je n’ai pas répudié le subjonctif imparfait (à de rares exceptions près, pour des raisons d’euphonie), car c’est son genre et, par procuration, le mien. On a trop tendance à le laisser mourir d’inanition de nos jours et, si je le bannis assez facilement dans le cadre des dialogues, sa place est pleinement justifiée dans le cadre du récit par la concordance des temps et par l’époque dans laquelle il s’inscrit – ou pas. Barrie est probablement un homme suranné mais, s’il l’est aujourd’hui, j’ose affirmer qu’il l’était tout autant avant-hier. Son anachronisme est existentiel, si je puis m’exprimer ainsi. Il est des êtres qui n’appartiennent pas à leur époque, mais qui n’auraient pas moins juré à un autre moment de l’histoire. Peter Pan n’a pas d’âge, son père non plus. Barrie est très glorieusement glorieux (un des mots qu'il emploie le plus). Il « adverbise » tout, même lorsqu'il ne le fait pas réellement, et chante à tue-tête la gloire du petit garçon insolent qu’il n’a pas cessé d’être (pour ne pas pleurer). Son dire qui demeure toujours si délicat et si prudent est justifié par son inimitable dit. Personne mieux que lui ne sait, au sein même de la réalité la plus ordinaire, nous déporter au bord des choses afin de les contempler avec un œil nouveau, qui aperçoit soudain ce qu’il n’aurait songé à regarder. [...]

"(…) une revue parisienne venait de publier un de ses poèmes avec des fautes d'impression, coquilles aussi larges que des bénitiers, vastes comme la conque d'Aphrodite. " Anatole France, Le Lys rouge, ix, p. 91."Avant d'avoir dirigé, moi-même, une encyclopédie, je ne me doutais pas que l'erreur fût aussi sournoise et multiforme, je faisais tout de même assez confiance aux ouvrages dits de référence Je n'y avais jamais remarqué de coquilles, par exemple. Depuis que j'ai dû lire ligne par ligne une collection qui a, sans doute à titre apotropaïque, pris comme signe et label une coquille — celle du nautile —, j'en découvre maintenant chez les autres ! partout ! Dans les dictionnaires les plus chevronnés ! Même une chez Bourbaki, pourtant fort attentif. Comme je la lui avais signalée, il me répondit que c'était par humour qu'il l'avait laissée, pour distraire un peu le lecteur au passage. Au lieu « d'ensemble filtrant à gauche et à droite », il y a « ensemble flirtant à droite et à gauche ." R. Queneau, "Bourbaki et les mathématiques de demain" (in Critique, no 176, janv. 1962), repris dans Bords, 1963.
« Chacune de ses larmes, qu’il jetait une à une contre le mur, explosait dans une détonation. » (J.M. Barrie)Je hais les gens qui attirent à eux la pitié et, pourtant, je suis aujourd’hui une misérable et une miséreuse. Je n’ai pas la classe de certains vaincus. Je ressens l’accablement des médiocres qui ont cru, un instant, pouvoir s’élever trois pas au-dessus du sol et qui retombent, comme les lourdauds qu’ils n’ont jamais cessé d’être, sinon dans leur inconscience. Depuis samedi, j’étais au fond du trou, dans le terrier de ma mélancolie, là où je me rends le moins souvent possible, car ce n’est pas éclairé et je me cogne toujours contre les parois. Je suis couverte de bleus. J’ai la peau qui marque. Je suis tatouée par un simple frôlement. La dernière fois, j’ai mis des mois à retrouver la sortie et je n’y suis parvenue uniquement parce que quelqu’un a soudain éclairé l’intérieur de cette cuve. Il faudrait que je pense à reboucher ce piège. Définitivement. Barrie trouverait la situation hilarante. D’autant plus que la métaphore de la coquille est celle que j’ai employée pour qualifier Le petit oiseau blanc. Si l’on secouait le livre, nul doute qu’il en tomberait un certain nombre à terre. Je m’y suis blessée à plusieurs reprises, car ces saloperies sont coupantes. Quand je pense au soin apporté à la correction de mes épreuves (Holly s’appliquant, corrigeant la ponctuation en rose foncé et les fautes de frappe, les répétitions, les méchantes tournures en violet, etc.), je ris (jaune) de ma candeur. Bien sûr que le pire est certain. Adage de Cioran. Le pire, c’est que je m’en doutais, car j’avais bien remarqué que, malgré l’excellence de la ligne éditoriale des éditions Terre de Brume, ce problème était récurrent dans leurs diverses collections. Pauvre de moi ! Lisa Chaney, biographe consciencieuse de Barrie, a dernièrement eu le même problème (des erreurs énormes, qui ne lui doivent rien), c’est mon ami Robert qui m’en a informé. Est-ce que le malheur des autres console ? Un peu. Peut-être. Je ne sais pas. En tout cas, la philosophie n’est d’aucune utilité dans le cas présent. Je le savais déjà ; j’ai consacré ma thèse à dire la vanité du concept qui expurge la douleur du monde et la noie dans l’universalité. Exit le stoïcisme et mise à mort des autres fredaines, qui ne sont que jeux intellectuels. La vraie vie, celle qui pue et qui rampe, est toujours en avance. Hegel avait au moins compris ce retard de la réflexion sur ce qui tue, corrompt, affecte et dénerve. Certes, beaucoup ont dégraissé ma peine ces derniers jours. Il reste un peu de couenne autour de ce vilain chagrin de petite fille, car ce n’est rien d’autre, et, malgré ma propension à vivre excessivement les événements, sur un mode dramatique, j’en suis consciente. Mais c’est trop pour ceux qui ont mal à leur enfance mal tannée. Mon mari proposa une solution radicale : acheter tous les exemplaires, afin qu’il y ait un rapide retirage, qui verrait s’envoler les coquilles à jamais. Il en est capable. Il a déjà fait des choses tout aussi folles pour moi. C’est presque normal : il est magicien. Je refuse cette solution ruineuse, ce remède facile, bien entendu. Sans cet être exceptionnel, Holly n’existerait pas, encore moins Céline. Je n’ai encore jamais parlé de lui, parce que j’ai toujours pris le parti de ne pas montrer mon intimité en public, autrement que par le prisme de mes goûts littéraires, philosophiques ou cinématographiques. Plutôt montrer son cul que son cœur, disait, je le crois, Desproges. Aujourd’hui, je montre mon petit cul (non, mon ridicule cœur) mais, profitez-en, car c’est la dernière fois, comme le disait, par exemple, Vanessa Paradis à la sortie de Noce blanche - allez voir le dernier film de Jean-Claude Brisseau, un des rares cinéastes français qui a quelque chose à dire... Mon mari ressemble à la femme de Columbo. Pourtant il est là, derrière chaque mot, chaque geste. Il est la meilleure part de mon être, la seule qui ne soit pas gangrénée par mon cynisme et ma propension à la désillusion, mais étant donné qu’il est le maître des illusions, je n’ai aucun pouvoir sur les siennes. David, mon grand ami, depuis plus de dix ans, celui à qui on peut tout avouer – surtout le pire ! – me souffla à l’oreille une remarque drôle que je n’avais pas encore eu l’idée de goûter : « Il y a une certaine ironie dans l'histoire. Les gens ne remarqueront ces fautes que si votre livre est un succès. Moins vous aurez de lecteurs, plus ces erreurs passeront inaperçues. Je vous souhaite donc d'être jugée coupable des coquilles les plus célèbres de l'histoire de la littérature. » Siréneau, dont l’avis m’importe tant, m’affirma qu’il se moquait de ces coquilles et que le livre demeurerait dans sa nouvelle bibliothèque (j’espère qu’il ne "me" placera pas à côté d’Anna Gavalda ou de Virginie Despentes ! Vous ne feriez pas cela ?) et il relativisa le malheur, si bien qu’il n’en resta pas grand-chose. Wictoria, toujours à la fleur des émotions, m’écrivit une belle lettre, qui inversa le courant de mes larmes. L’amitié est un trésor que j’ai toujours du mal à regarder en face. Marie, douce et tendre, comme ses poèmes en témoignent, sut trouver les mots. Mélanie, elle, généreuse à l’excès, prétendit n’avoir vu aucune coquille ! Il ne faudrait pas oublier Gaëlle, qui, malgré son "incarcération", a trouvé le temps de me remonter le moral et les bretelles ! Des lettres de lecteurs arrivèrent, dans ma boîte électronique. Petit miracle : on comprenait que je n’étais pas responsable, on ne m’accusait pas d’incompétence, mais on fustigeait l’éditeur. Je ne le ferai pas, non pas par hypocrisie ou par crainte de me tirer dans le pied, mais parce qu’il m’a répondu avec honnêteté et parce que j’aime beaucoup les livres qu’il a le courage de publier. Il m’a expliqué clairement les raisons de cette scarification textuelle : le correcteur attitré de la maison était en vacances, son remplaçant demandait cinq semaines de relecture (un délai qu’une moyenne maison d’édition ne peut se permettre), le tout fut donc confié à une secrétaire, sûrement peu aguerrie à cet exercice… On appelle cela un mauvais concours de circonstances ; je nomme cela : avoir de la poisse jusqu’aux semelles de ses chaussures ! De ces quelques lettres de lecteurs, amoureux de Barrie, je retiens celle d’un garçon qui a « exactement l’âge de Barrie, l’année de la publication du Petit oiseau blanc ». Il se reconnaîtra s’il vient me lire ici. Celle-ci, je l’ai reçue, hier soir, avant que je ne parte pour mon deuxième cours de chinois (je sais désormais dire et écrire, entre autres, que « La Chine est grande et le Japon est petit. ») et elle a scellé du mot « fin » ce triste épisode. Je le souhaite en tout cas. Je me remets au travail, le cœur serré, mais non brisé, c’est déjà cela et peut-être que ça prouve que j’en ai un, finalement. Je crois que je vais écrire une nouvelle sur ma mésaventure, à la manière de Dezsö Kosztolànyi dans le Traducteur Kleptomane…
- Le premier est consacré à cinq films qui sont pour la majorité des adaptations de classiques de la littérature anglo-saxonne :
- Treasure Island (1934) : le sublime roman de Stevenson dans les mains du réalisateur (le dernier, puisque plusieurs travaillèrent sur le projet) d'Autant en emporte le vent, Victor Fleming ;
David Copperfield (1935) : pas n'importe lequel, celui de Cukor, cinéaste chéri de Holly ! L'intégrale de son oeuvre a été rediffusée sur TMC, il y a peu de temps. Bien sûr, le regard de Cukor
[W.C. Fields surprenant dans le rôle de Micawber]sur l'oeuvre de Dickens ne vaut pas celui de David Lean, auteur de deux très belles adaptations dickensiennes, De grandes espérances
et Oliver Twist(Polanski, mlagré toute mon admiration, est très en-deçà des mérites de Lean) ;- A Tale of Two Cities (1935) : je n'ai encore jamais vu cette version cinématographique du roman de Dickens et je suis très curieuse du traitement qu'il a subi ici puisque je ne connais pas son réalisateur, Jack Conway. Précision : David O. Selznick l'a produit (que n'a-t-il pas produit ? Telle est la question.) ;
- Marie Antoinette (1939) : un film de W.S. Van Dyke avec Tyrone Power (je l'imagine très bien dans la peau de Fersen) et Norma Shearer (elle manqua de peu l'Oscar pour son rôle) ;
- Pride and the Prejudice (1940) : alors que nous avons pu apprécier le film de Joe Wright et adorer le téléfilm de la BBC, il restait à découvrir cette version ancienne de Robert Z. Leonard, avec Laurence Olivier dans le rôle très convoité de M. Darcy.




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« Je crois que David Copperfield est un nouvel évangile. Je crois enfin que M. Dick, à qui j'ai seul affaire ici, est un fou de bon conseil, parce que la raison qui lui reste est la raison du coeur et que celle-là ne trompe guère. Qu'importe qu'il lance des cerfs-volants sur lesquels il a écrit je ne sais quelles rêveries relatives à la mort de Charles 1er ! Il est bienveillant ; il ne veut de mal à personne, et c'est là une sagesse à laquelle beaucoup d'hommes raisonnables ne s'élèvent point comme lui. C'est un bonheur pour M. Dick d'être né en Angleterre. La liberté individuelle y est plus grande qu'en France. L'originalité y est mieux vue, plus respectée que chez nous. Et qu'est-ce que la folie, après tout, sinon une sorte d'originalité mentale ? Je dis la folie et non point la démence. La démence est la perte des facultés intellectuelles. La folie n'est qu'un usage bizarre et singulier de ces facultés. »
"Le nom de famille de mon père était Pirrip, et mon nom de baptême Philip, de ces deux mots ma langue enfantine ne sut rien faire de plus long ni de plus explicite que Pip. C'est ainsi que je me donnai le nom de Pip et que l'on vint à m'appeler Pip. Je donne Pirrip comme le nom de famille de mon père sur la foi de sa pierre tombale et sur la foi de ma soeur, Mrs Joey Gargery, la femme du forgeron. N'ayant jamais vu ni mon père, ni ma père, ni même un portrait de l'un d'eux (car ils vécurent bien longtemps avant le temps des photographies), la première idée que je me fis de leur apparence fut tirée, contre toute raison, de leur pierre tombale. D'après la forme des lettres gravées sur la tombe de mon père, j'imaginai assez bizarrement un homme carré, robuste, basané, aux cheveux noirs et frisés. Mais du caractère et du tour de l'inscription "ainsi que Georgiana, épouse du ci-dessus", je tirai la conclusion puérile que ma mère avait été une femme maladive, marquée de taches de rousseur. Quant aux cinq petits losanges de pierre longs d'un pied et demi environ, régulièrement alignés auprès de leur tombe, et consacrés à la mémoire de cinq petits frères qui avaient renoncés par trop tôt à tenter de gagner leur vie dans la mêlée universelle, je leur dois d'avoir nourri religieusement cette croyance qu'ils étaient tous venus au monde sur le dos, les mains dans les poches de leur pantalon, et qu'ils ne les en avaient jamais tirées pendant leur existence terrestre."
"Longtemps après que le médecin de la paroisse l'eut introduit dans ce monde de douleur et de tourments, on fut considérablement enclin à croire que l'enfant ne survivrait pas pour porter quelque nom que ce fût (...)"
"Deviendrai-je le héros de ma propre vie, ou bien cette place sera-t-elle occupée par quelque autre ? [La plus belle première phrase de tous les romans du monde, selon moi !] A ces pages de le montrer. Pour commencer l'histoire de ma vie par le commencement, je note que je suis né (on me l'a dit et je le crois) un vendredi à minuit. On remarqua que l'horloge se mit à sonner, et moi à crier, simultanément. (...) Je suis né coiffé; et ma coiffe fut mise en vente, par voie d'annonce dans les journaux, au très bas prix de quinze guinées."
(Traduction et notes : Céline-Albin Faivre - Tous droits réservés)
Voir ce lien-ci.
Quelques chapitres...
Les roses du Pays d'Hiver
Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.
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- Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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