mardi 10 octobre 2006
Dans un de ses Carnets, pour l'année 1921-1922, Barrie notait ceci :
Play Title - "The Man Who Didn't (Couldn't) Grow Up" or "The Old Age of Peter Pan."
Titre d'une pièce - L'homme qui n'avait pas grandi (qui ne pouvait pas grandir) ou La vieillesse de Peter Pan.
Si une suite à Peter Pan avait pu, à mes yeux, avoir la moindre légitimité, il eût d'abord fallu s'intéresser à la manière dont Barrie concevait l'évolution (ou plus exactement la non-évolution) de son personnage. C'eût été la moindre des choses plutôt que de divaguer.
Quand je lis dans le Guardian, un quotidien anglais respectable - qui loue grandement les qualités d'écriture de cette femme -, que l'auteur affirme qu'il lui a fallu "défaire certains noeuds que l'auteur avait noués de façon bien trop serrée (dixit !), je suis choquée. Aurait-elle tout le talent du monde cela me paraîtrait toujours inacceptable de violer l'oeuvre d'autrui. C'est un rapt intellectuel, ni plus ni moins. Je suis probablement assez intégriste en ce qui concerne la mémoire de Barrie, je reconnais volontiers cet excès ou cet aveuglement inspiré par la passion, mais je suppose que pas une personne en ce monde n'aimerait que l'on vienne retoucher son oeuvre, après sa mort, au point de se la réapproprier. Et, si vous n'êtes pas créateur de votre état, imaginez que l'on vienne modifier quelques traits de caractère des enfants auxquels vous avez donné naissance... L'idée est-elle agréable ?
Si je dois être objective - et je me fais une violence terrible pour l'être -, je reconnais que tout ce tapage autour de cette suite favorisera peut-être une reconnaissance de l'oeuvre de Barrie himself. Un de mes amis, écrivain de son état, me disait que si une oeuvre est forte rien ne peut l'atteindre et que ces pastiches ou minauderies autour de l'original ne peuvent, in fine, que conduire à sa mise en lumière. C'est ainsi que le film Neverland, que j'ai fustigé, a conduit plusieurs lecteurs à m'écrire, parce qu'ils désiraient connaître le véritable Barrie. Mais combien de gens éclairés pour tant d'autres qui se contentent de consommer ce qu'on leur propose, sans avoir l'idée d'aller dans l'arrière-boutique ?
Le mythe de Peter Pan est trop puissant pour être éraflé, probablement, mais j'éprouve néanmoins de grandes difficultés pour me réjouir de tout ceci...
Barrie ne peut-il survivre par lui-même ?
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  • Qui a dit que je ne m'intéressais qu'au "vieux cinéma" ? Certes, il occupe la part la plus importante de ma cinéphagie, un met de choix, mais je fréquente les salles obscures avec ténacité et abandon pour y découvrir les films nés chaque mercredi ; je ne passe pas une semaine sans sacrifier à ce rituel. J'ai toujours une excellente raison pour bouger mes deux lourdes guibolles. Même si ma préférence me porte essentiellement vers le cinéma étranger, je suis parfois conquise par certains films français, surtout quand ils ne font pas preuve d'amnésie, ce qui est malheureusement trop souvent le cas de la fiction française, littéraire ou cinématographique, et ce sous prétexte d'originalité... Ce qui conduit, bien entendu, fatalement, à une impasse ou à un retour cinglant et dévastateur de cette omission. Précisément, le film de Christophe Honoré se veut le garant d'un certain héritage du cinéma français et, par le fait de cette fidélité assumée joyeusement, parvient à créer un film profondément personnel et vivant. "On ne tue jamais bien le père" qu'en lui accordant une place dans sa mémoire. Mieux vaut de gré que de force. On ne peut claquer la porte au nez des fantômes qu'en osant les regarder en face au moins une fois. Cette simple fois fait la différence et permet de cheminer, sans regarder par-dessus son épaule toutes les trente secondes, et de prendre son envol, sans être entravé par quelque chose qui vous retient par le col ou par la jambe. Dans Paris est un film sur la mémoire plutôt que sur le souvenir. La mémoire est une fenêtre ouverte sur le passé quand le souvenir est hermétiquement clos. Il devient un objet mort, de l'ordre du caillou, celui du Petit Poucet ou bien celui qui se glisse, à vous insu, dans votre chaussure et vous blesse lorsque vous avancez. La mémoire se doit d'être vivante, fluide et nourricière : le passé, le présent et le futur s'unifient dans cette temporalité, qui est ce qui nous fait office d'éternité, prolongée d'instant en instant, car seul le présent compte, à condition qu'il soit gros de ce qui le précède et de ce qui lui succèdera. Mémoire du cinéma français, exprimée par le ton et la forme du film, mais également mémoire de cette soeur suicidée qui demeure entre les divers protagonistes du récit et se livre peu à peu par la parole enfin libérée. Le suicide d'un être impose un silence, qui a la tessiture de la culpabilité. Cette zone de non-dit et de non-droit familiale est une chausse-trappe. Tout le monde tourne autour jusqu'à ce que l'un des membres se sente attiré par cet abîme non refermé et se jette à l'eau - au figuré comme au propre, hélas. Mais cette pitrerie tragique, qui n'a pas de conséquences fâcheuses, permet de rejoindre spirituellement cette soeur en l'imitant, quand elle ne pouvait être comprise autrefois. Le jeu de l'adulte est un retour en enfance qui autorise le deuil et la progression. Aux "journées de chiale" de la soeur fait pendant cette hibernation dépressive du frère, devenu aîné par la passation de pouvoir accordée par la mort de la soeur. Je dois avouer que la seule présence de Guy Marchand au crédit de ce film m’a donné des ailes pour me rendre à mon cinéma de quartier, samedi soir, malgré une semaine mouvementée et distinguée par plusieurs petites catastrophes. En effet, je suis une admiratrice de l’acteur et du chanteur. Et il a tellement bien donné corps au personnage de Leo Mallet, Nestor Burma, qu’il fut décidé une fois pour toutes qu’il partagerait ma vie. Bien que le coup de crayon génial de Tardi ait inoculé des allures céliniennes au détective désabusé (normal puisqu’il a illustré plusieurs des romans de Céline…), le faisant plus désespéré peut-être que ne l’a songé Mallet, l’interprétation de Guy Marchand rétablit l’équilibre car il lui a insufflé une gouaille joyeuse qui anime malgré tout les romans de Mallet. Alors, Guy Marchand rare au cinéma, surtout dans un rôle de premier plan, c’est une émotion singulière. Le revoir dans ce rôle de papa poule,

    qui vole la vedette aux autres comédiens, une jubilation intérieure. Si je devais être amoureuse d'un des trois personnages, c'est de lui que je le serais et non pas de Romain Duris ou de Louis Garrel... Du réalisateur, je sais assez peu de choses, ayant manqué ses précédents longs-métrages. Il m’arrive d’avoir des absences coupables. Mais je ferai pénitence et verrai avec plaisir ses autres œuvres si elles ont de cette eau. L’apostrophe initiale d’un des personnages avait tout me ravir. Métalepse shandienne, nous sommes en terrain connu. Holly est très snob, à la manière de Vian, et ces connivences littéraires excitent son penchant à l'analyse linguistique ! Notre hôte, dans cette histoire, est à la fois le narrateur (forcément omniscient et il nous entraîne à quelques va-et-vient entre le présent et le passé ; le film est construit en cercle, puisque la première image est aussi la dernière ; mais c'est un narrateur qui s'expose à l'image et ne se réduit pas à la voix-off truffaldienne) et le personnage à part entière de cette histoire. Il lui plaît, de temps à autre, de modifier légèrement une scène et à nous la repasser, laissant entendre par cet artifice féerique du récit cinématographique, que la mémoire est, elle aussi, dotée des pouvoirs du narrateur. La mémoire est créatrice de notre passé, qui n'existe finalement pas pour les vivants, puisqu'il est toujours agrandi et dilaté par le mouvement présent. Etrangement, c'est parce que Romain Duris cesse de vivre, parce qu'il mime la cessation de la vie, qu'il permet au passé de le rejoindre, passé qu'il escamotait et dépassait peut-être en vivant trop vite.

    Les critiques aiment les rapprochements, les filiations, les engendrements, les certificats d’État Civil… Je ne leur reprocherai pas ; j’aime aussi savoir à qui j’ai affaire, plaisir d’établir un arbre généalogique, pour m’asseoir sur une des branches, un instant, quitte à assembler un peu vite, parfois, des pièces qui ne vont tout à fait ensemble ou à créer des sous-ensembles flous*. C’est vrai qu’il y a « du » Truffaut (Cf. en particulier la scène de lit,

    qui rappelle une scène ressemblante dans Domicile Conjugal, où le personnage lit Salinger, Franny et Zooey, qui n’est pas une lecture innocente mais un procédé astucieux de mise en scène, nous y reviendrons tout à l’heure…) et « du » Jacques Demy dans ce film (une scène chantée au téléphone entre l’amoureux paumé et sa lointaine amie, une certaine légèreté de ton pour mieux dire les choses graves). Si l’hommage à la Nouvelle Vague est bien là, dans les rapports humains – et pas seulement amoureux – et si les deux frères


    ont, chacun à leur manière, et pas seulement le personnage de Louis Garrel (dont le parrain est dans la vraie vieJean-Pierre Léaud !), un peu d’Antoine Doinel, le film possède sa personnalité propre. Ce film est construit d'abord avec la référence du roman de Salinger en tête.

    "Quelques part dans Gatsby le Magnifique (qui fut mon Tom Sawyer à moi quand j'avais douze ans), le jeune narrateur fait remarquer que tout le monde pense avoir au moins l'une des vertus cardinales, et il poursuit en disant que la sienne, Dieu merci, est l'honnêteté. Je pense que la mienne est de savoir la différence entre une histoire mystique et une histoire d'amour. Je dis que généralement je fais non pas des histoires mystiques ou des mystifications religieuses, mais une histoire d'amour complexe, multiple, pure et composée."
    Salinger (Franny et zooey)
    Il est bien question de foi et d'amour dans ce film, les deux choses dont nous ayons réellement besoin dans la vie. Une femme prie pour que l'homme qu'elle aime soit amoureux d'elle et, par le fait de le répéter, s'imprègne de cette vérité qu'elle crée par la parole, tandis que l'homme vit toujours davantage en dehors de ce cercle enchanté qu'elle trace autour d'eux. Il est incapable de croire, n'aimant peut-être pas assez pour se risquer à tenter de parier avec l'invisible et l'indicible. Il est forces occultes auquel on ne peut se frotter si l'on est dépourvu d'innocence. La pensée magique est à l'oeuvre chez l'une et le manque de foi grignote la vie de l'autre, qui finit par sombrer dans une forme de coma affectif. La dépression amoureuse survient sans crier gare. Louis Garrel est aux antipodes du personnage de Romain Duris : il butine l'amour ici et là, "dévorant" trois filles dans la même journée sans en éprouver une quelconque gêne ou une culpabilité qui l'attacherait à telle ou telle créature féminine. Il aime dans l'instant pour le simple plaisir du corps et de l'esprit, comme un enfant qui étreindrait plusieurs jouets, sans penser qu'il peut causer le moindre tort à l'un d'entre eux. Cette désinvolture, qui n'est qu'inconscience enfantine et non méchanceté ou égoïsme forcené, engendre involontairement la guérison de l'autre frère, qui va oublier sa peine en prenant la mesure de celle d'une jeune femme, une petite amie "maltraitée" par le frère. Et tous les trois de sommeiller dans le même lit, au coeur d'une chambre d'enfant, autrefois devenue trop petite, mais qui reprend ses dimensions et abrite alors, pour un petit moment, trois âmes. Celles-ci n'en sont pas consciente mais elles incarnent divers degrés de communion avec l'existence ou trois âges de la vie : la spontanéité, la révolte larvée et le dépassement qui confine à l'acceptation.
    * Hommage à Jacques Laurent, bien évidemment ; ce roman-ci et Les bêtises étant de ceux que l’on n’oublie jamais.
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    vendredi 6 octobre 2006

    Alors que je me tournai vers mes auteurs aimés, ma grande et belle famille adoptive, je tombai sur ce texte, qui pourrait avec une acuité rare parler de Barrie, mais aussi de tous les artistes que j'entends distinctement : "Or la convalescence est comme un retour vers l’enfance. Le convalescent jouit au plus haut degré, comme l’enfant, de la faculté de s’intéresser vivement aux choses, même les plus triviales en apparence. Remontons, s’il se peut, par un effort rétrospectif de l’imagination, vers nos plus jeunes, nos plus matinales impressions, et nous reconnaîtrons qu’elles avaient une singulière parenté avec les impressions, si vivement colorées, que nous reçûmes plus tard à la suite d’une maladie physique, pourvu que cette maladie ait laissé pures et intactes nos facultés spirituelles. L’enfant voit tout en nouveauté ; il est toujours ivre. Rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la forme et la couleur. J’oserai pousser plus loin ; j’affirme que l’inspiration a quelque rapport avec la congestion, et que toute pensée sublime est accompagnée d’une secousse nerveuse, plus ou moins forte, qui retentit jusque dans le cervelet. L’homme de génie a les nerfs solides ; l’enfant les a faibles. Chez l’un, la raison a pris une place considérable ; chez l’autre, la sensibilité occupe presque tout l’être. Mais le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté, l’enfance douée maintenant, pour s’exprimer, d’organes virils et de l’esprit analytique qui lui permet d’ordonner la somme de matériaux involontairement amassée. C’est à cette curiosité profonde et joyeuse qu’il faut attribuer l’oeil fixe et animalement extatique des enfants devant le nouveau, quel qu’il soit, visage ou paysage, lumière, dorure, couleurs, étoffes chatoyantes, enchantement de la beauté embellie par la toilette. Un de mes amis me disait un jour qu’étant fort petit, il assistait à la toilette de son père, et qu’alors il contemplait, avec une stupeur mêlée de délices, les muscles des bras, les dégradations de couleurs de la peau nuancée de rose et de jaune, et le réseau bleuâtre des veines. Le tableau de la vie extérieure le pénétrait déjà de respect et s’emparait de son cerveau. Déjà la forme l’obsédait et le possédait. La prédestination montrait précocement le bout de son nez. La damnation était faite. Ai-je besoin de dire que cet enfant est aujourd’hui un peintre célèbre ?" (je souligne) - M. Thorpe appréciera peut-être. ************** Catégories :

  • Je traduis ces jours-ci un des derniers textes écrit par Barrie et je mesure l'évolution sous-jacente qui sépare ce conte fantomal du diptyque qui met en scène Tommy Sandys ou du Petit Oiseau blanc. J'ai le sentiment de pouvoir dessiner, mieux que jamais, à main levée, son électrocardiogramme. Je sens palpiter son cœur. C'est du morse.

    J'ai commencé à écrire sur le style de Barrie, car il n'existe quasiment pas d'études à proprement parler consacrées à ce seul aspect, alors qu'une pléthore d'ouvrages psychanalysent Barrie et Peter Pan. Pourtant, le style de Barrie est tout sauf discret.
    Un extrait de mes notes jeté ici :

    Barrie est un auteur au phrasé tout aussi alambiqué que son esprit tortueux le laisse présager. Il faut le traduire pour en être tout fait conscient, me semble-t-il, car une simple lecture dans la langue originale ne permet peut-être pas d'en prendre toute la folle mesure. A mon sens, il serait dommageable de gommer, dans la traduction, cette étrange prestance stylistique que certains ont nommé les "mannerisms" (des tics, des manies, etc.) de Barrie, sous prétexte de fluidité ou, pire, de modernisme. Que je hais cette notion frauduleuse ! Et que dire de ce délicieux nappage de mots rares, en provenance de la terre par excellence des fantômes, l'Ecosse ? Ces caractéristiques de la phrase torse, excédée par les conjonctions de coordination, par la distanciation provoquée par des juxtapositions temporelles "disharmonieuses" (en apparence) et par de constants ajournements de la pensée, distendue ici et là par de factices digressions, figure la cartographie psychique de l’auteur. Certains auteurs possèdent une musique que l'on reconnaît aux premières notes, c'est le cas de Jamie. C'est pourquoi je n'ai pas hésité une seconde, malgré mon expérience encore très limitée (mais déjà échaudée) de traductrice, à ne point mettre mon grain de sel dans son délicieux concassage de la phrase. Le texte est saturé de la conjonction de coordination « et », qui indique peut-être une volonté de prendre au lasso l’univers et de le tirer à lui. Ces « et » sont les nœuds qu’il fait sur cette corde qu'il ne lâche jamais, pas même à la fin du livre. Dans un ordre d’idées proche, je n’ai pas répudié le subjonctif imparfait (à de rares exceptions près, pour des raisons d’euphonie), car c’est son genre et, par procuration, le mien. On a trop tendance à le laisser mourir d’inanition de nos jours et, si je le bannis assez facilement dans le cadre des dialogues, sa place est pleinement justifiée dans le cadre du récit par la concordance des temps et par l’époque dans laquelle il s’inscrit – ou pas. Barrie est probablement un homme suranné mais, s’il l’est aujourd’hui, j’ose affirmer qu’il l’était tout autant avant-hier. Son anachronisme est existentiel, si je puis m’exprimer ainsi. Il est des êtres qui n’appartiennent pas à leur époque, mais qui n’auraient pas moins juré à un autre moment de l’histoire. Peter Pan n’a pas d’âge, son père non plus. Barrie est très glorieusement glorieux (un des mots qu'il emploie le plus). Il « adverbise » tout, même lorsqu'il ne le fait pas réellement, et chante à tue-tête la gloire du petit garçon insolent qu’il n’a pas cessé d’être (pour ne pas pleurer). Son dire qui demeure toujours si délicat et si prudent est justifié par son inimitable dit. Personne mieux que lui ne sait, au sein même de la réalité la plus ordinaire, nous déporter au bord des choses afin de les contempler avec un œil nouveau, qui aperçoit soudain ce qu’il n’aurait songé à regarder. [...]
    De Peter Pan, il est hélas question aujourd'hui, dans les dernières pages de Libération (merci de m'en avoir informée, car je ne suis pas lectrice de ce quotidien-ci) et la traduction du Petit Oiseau blanc est signalée. Je rapporte une petite erreur : le personnage de Peter Pan apparaît dans le roman de Tommy, implicitement, avant de naître dans Le Petit Oiseau blanc. Si le journaliste avait lu ma préface, il le saurait... Dommage que l'article parle si abondamment de la suite écrite par une femme qui ne doute de rien et dont je n'ai pas envie de parler. Gageons que la mégère se proclamera bientôt mère de Peter Pan - qui les haïssait toutes. En effet, celle-ci prétend nous expliquer (dans les journaux anglais que j'ai lus) qui est Peter Pan mieux que ne l'a fait Barrie ! Dommage, dans le cas précis, que les us et coutumes de l'autodafé aient quasiment disparu de nos jours. J'espère que le fantôme de Barrie viendrait lui grignoter les doigts de pieds pendant son sommeil.
    Trouvez-vous légitime que la suite de Peter Pan ait droit à tous les égards quand l'oeuvre de Barrie demeure ignorée ? Money, money...

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  • Je parle assez peu de musique sur ce JIACO. J'ai tort. Mais, dans ces conditions, il me faudrait aussi parler de peinture, et de mille autres choses qui font décoller mes talons du sol et flotter dans l'éther de mes songes. Je me prends tout à coup pour le héros de La Science des rêves de Gondry... La vie se charge de vous spécialiser, malgré vous, car les journées ne sont pas extensibles, hélas. Je suis un émule d'Antoine Doinel : qu'est-ce que j'aimerais m'ennuyer ! Pourtant... La musique, la grande, la petite, la variété, le foklore... Tout ceci est excessivement présent dans ma vie quotidienne. Je ne travaille jamais sans musique et sans thé.
    Ma vie est jalonnée de morceaux, de chansons. Je sais exactement ce que j'écoutais lorsque je travaillais sur l'hypotypose kantienne par exemple ou bien quand j'essayais de comprendre Hegel. Ma tristesse des derniers jours, balayée par un sursaut de vie, aura le ton du dernier album de Bob Dylan.

    Il m'accompagne en ce moment même, alors que je traduis une nouvelle oeuvre de Barrie. Je ne suis pas un critique musical mais je ne crois pas pouvoir me ridiculiser en affirmant que ce disque contient quelques chefs-d'oeuvre, dont celui-ci, "Beyond the horizon" - au-delà de l'horizon, par-delà ce qui est visible ou perceptible, de l'autre côté de nous-mêmes à la manière d'Alice, l'ailleurs dont on rêve tous, où même l'on se rend parfois, que l'on s'appelle Dorothy

    ou non. C'est peut-être aussi le non-lieu de la vie, le paradis biblique...
    Dylan
    Au-delà de l'horizon, au printemps ou à l'automne, l'amour l'attend éternellement, lui et chacun d'entre nous...
    Il me semble que Dylan fait implicitement référence dans ce texte à au moins deux films, Lost Horizon de Frank Capra et Bells of St. Mary de McCarey. L'ensemble de l'album contient plusieurs clins d'oeil cinéphiliques et je ne parle pas du titre, qui est une évidence ironique.
    Le désespoir tranquille et gai de Dylan, sa voix nasillarde, son style musical, tout ceci concourt à construire une atmosphère propice à la mélancolie, mais une mélancolie parfumée à la barbe à papa, pas ce genre de monstre tentaculaire qui amène à lui tous les beaux moments de la vie et s'en goinfre.
    Les textes sont magnifiques, presque trop beaux pour n'être qu'écoutés.
    Bien sûr, Dylan emprunte sans le citer des vers à Henry Timrod, un poète de la guerre civile, finalement assez peu connu, mort en 1867 à l'âge de 39 ans. Le procédé peut choquer. Je n'ai aucune indulgence pour le plagiat, mais je suis convaincue que, dans ce cas précis, Dylan - qui a trop de talent pour avoir besoin de celui des autres - joue aux devinettes avec nous. En effet, il suffit de regarder le titre de son album qui contient des lettres du nom du poète : Modern Times... [La preuve ici.]
    Une autre des chansons de cet album, "When the deal goes down", a bénéficié d'un clip faussement démodé, ironique, illuminé par la présence de la nouvelle égérie de Woody Allen (dont on attend avec impatience le dernier film, après avoir assisté à un beau spectacle, qui met en scènes trois de ses pièces en un acte, au Théâtre de l'Atelier), l'inoubliable héroïne de Lost in translation, Scarlett Johansson.
    Chaque prière muette est comme un nuage dans l'air...
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  • mercredi 4 octobre 2006
    Ces trois lignes pour mon amie Claire, en souvenir de notre première rencontre.

    "Une comédie qui parle de la mort et de la liberté"... nous informe le générique. En effet, il n'est question de rien d'autre. La liberté n'est peut-être permise que par la présence brusque d'une échéance, signifiée ici par la mort d'un ami, au sein d'un quatuor, soudain amputé d'un de ses membres. On ne saura et ne verra rien de la vie de l'absent, Stuart, si ce n'est une vague image de ce qu'il fut. Il est figé sur une ou deux photographies au début du film, lorsqu’il prend une pose à la Aldo Maccione. Il était parmi eux. Il est maintenant entre eux, telle une béance à combler, qui les aspire à tour de rôle et qui provoque un ultime mouvement de révolte en eux, avant une prévisible résignation à vivre sans autre façon que dans l’ordinaire quotidien à qui ils ont déjà ouvert la porte. Claude-Jean Philippe nous a présenté ce film de John Cassavetes, dimanche dernier, dans le cadre de son immuable ciné-club, à l'Arlequin. Premier film en couleur du cinéaste, le film est brutal pour celui qui le découvre, peut-être encore davantage pour qui ignore le style et la manière particuliers de Cassavetes. Il s'attarde sur les visages, comme s'il voulait ausculter les moindres soubresauts de l'émotion, qui palpite et court sous la peau ; il prolonge certaines scènes jusqu'au malaise du spectateur, l'incitant presque au repli et à la fuite. La scène de beuverie dionysienne, pour étonnante qu'elle fût, est plutôt éprouvante. Mais quelle force ! Quelle beauté ! Quelle explosion vitale ! Un spectateur dans la salle s'est plaint, lors du débat, qu'il ne se passait rien dans le film. Oui, précisément, c'est tout l'intérêt de ce film avais-je envie de répondre, en guise de provocation. Et que se passe-t-il de plus dans son existence, à lui ?
    Montrer la cavale de trois hommes de New York à Londres. Ils ne font rien de remarquable, sinon marcher dans les rues (une des plus belles scènes est celle où Peter Falk défie à la marche à pieds un de ses compères : tous deux avancent, côte à côte, le plus vite possible et donnent l'impression de deux enfants déguisés en adultes, un peu clowns, un tantinet bancals, mais terriblement en vie), boire, fumer, parler, draguer des filles (cesser d’être un mari et un père, reprendre possession de tous les possibles de la jeunesse), se frotter les uns aux autres, sans souci d'afficher une virilité qui les empêcherait d'être ensemble. Claude-Jean Philippe parle à l'égard du cinéaste de désinvolture, lorsqu'on lui fait remarquer que l'on aperçoit une perche et un micro, dans l'une des scènes finales. Certes, le principe de Cassavetes est une libre improvisation des acteurs au sein d'un cadre qu'il peut à loisir restreindre ou agrandir (le film qu'il avait en tête durait 6 heures), et il n'a nul besoin de prouver sa maîtrise de la technique pour nous épater, car nous savons déjà sa force. Pourtant, je suis presque persuadée qu'il ne s'agit point d'une coquille (pour consolante que fut cette idée pour moi, je ne sais quoi en penser) car cette intrusion de la technique défaillante perdure pendant de longues minutes. J'y vois plutôt une manière de dire au spectateur que les deux hommes "se font leur cinéma". Et, si c’est une bévue du cinéaste, une manière de jean foutre, j’en alors envie de comprendre que la beauté loge peut-être dans notre imperfection d’homme, dans les défauts et les détails scabreux que mon esprit complaisant et leibnizien en diable nomme monades. Se reflète en eux notre finitude infinie ; ce sont nos grains de beauté, à moins qu’ils ne soient notre corps entier et, inversement, nos petits miracles ces petits points de sublime qui nous poinçonnent, ici et là. L’inachèvement est la marque en nous de Dieu, s’Il existe (je ne crois pas), pour nous donner la chance d’être, chaque jour, un peu meilleurs et toujours humbles – ce qui est le contraire d’un manque d’exigence, car il faut se savoir faible pour avoir la volonté de l’être moins. Je n’oublierai jamais cette odieuse phrase d’un encore plus odieux personnage, écrivain réputé de son état, pédophile à ses heures (trop nombreuses, hélas, pour les petits garçons de Manille !) que le Tout-Paris encense et a proposé à l’attribution du Renaudot, cette année, lors de sa première sélection (honte à eux !)… J’espère qu’aucun des éventuels visiteurs de mon JIACO ne croit que les prix littéraires sont des indices de la valeur littéraire des auteurs, parce que je pourrais vous raconter des histoires très drôles à ce sujet, mais il paraît qu’il ne faut pas trop balancer… parce que ces gens-là ont la jambe longue et sont prêts à tous les crocs-en-jambe. Sauf que je n’en ai cure ! « La modestie, c’est fait pour les gueux, disait-il, et vous devriez accrocher cette phrase au-dessus de votre lit ! » Non, monsieur, décidément non ! La modestie, c’est la lucidité de reconnaître que nous sommes des vers de terre et de s’en moquer si on en a la force, tel le personnage de Cassavates qui, mi-riant mi-désespéré, explique qu’il a toujours voulu faire du basket, mais qu’il était trop petit et que, de toute façon, à 35 ans sa carrière eût été terminée. Une vie ratée, des gens échoués, quoi de plus dérisoire ? La philosophie du film est ainsi énoncée : qui a la force de s’élever jusqu’à son rêve ultime, quitte à en crever ? Qui a force de résister lorsque viendra le temps de comprendre qu’il était trop grand pour soi ? Mais n’est-il pas pire de renoncer avant même d’essayer ? « Tu n’es pas doué, ce n’est pas une raison pour arrêter. » dit John Irving, quelque part, au sujet de l’écriture et de la lutte gréco-romaine, dont il était adepte. Faites-moi penser à vous parler de son dernier roman. "La seule vérité de ce monde, c'est la mort" disait Céline. Le seul moyen de s'en sortir, c'est le mensonge, semble dire l'un des personnages. Tout le film me paraît construit sur cette délicate balance entre vérité et mensonge, vie et mort, la liberté de l'homme étant d'accepter l'une ou d'inventer l'autre. C'est aussi simple que cela. Le spectateur oscille, de même, entre le rire bruyant et le malaise, la jubilation et le désespoir.Peter Falk et Ben Gazzara sont magnifiques. John Cassavetes se joint à eux et donne au trio un air féroce, mais parfois empreint de douceur. Le film a trois pieds, qui sont les trois personnages, qui vont toujours par paire en s’opposant au tiers exclu, jusqu’à ce qu’à la fin le lien se rompe et que chacun retourne à sa vie. Et Peter Falk de s’écrier au sujet de Ben Gazzara : « Qui va s’occuper de lui ? » Et John Cassavetes de ne pas répondre et de pousser la porte de son foyer. Deux extraits : le début du film, l'enterrement, et sa fin.

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  • "(…) une revue parisienne venait de publier un de ses poèmes avec des fautes d'impression, coquilles aussi larges que des bénitiers, vastes comme la conque d'Aphrodite. " Anatole France, Le Lys rouge, ix, p. 91.
    "Avant d'avoir dirigé, moi-même, une encyclopédie, je ne me doutais pas que l'erreur fût aussi sournoise et multiforme, je faisais tout de même assez confiance aux ouvrages dits de référence Je n'y avais jamais remarqué de coquilles, par exemple. Depuis que j'ai dû lire ligne par ligne une collection qui a, sans doute à titre apotropaïque, pris comme signe et label une coquille — celle du nautile —, j'en découvre maintenant chez les autres ! partout ! Dans les dictionnaires les plus chevronnés ! Même une chez Bourbaki, pourtant fort attentif. Comme je la lui avais signalée, il me répondit que c'était par humour qu'il l'avait laissée, pour distraire un peu le lecteur au passage. Au lieu « d'ensemble filtrant à gauche et à droite », il y a « ensemble flirtant à droite et à gauche ." R. Queneau, "Bourbaki et les mathématiques de demain" (in Critique, no 176, janv. 1962), repris dans Bords, 1963.
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    Aujourd’hui, je vais m’épancher. Non, ce n’est pas de la synovie, mais des larmes qui dégoulinent, qui font « flac » et puis « floc » quand elles tombent à terre.
    « Chacune de ses larmes, qu’il jetait une à une contre le mur, explosait dans une détonation. » (J.M. Barrie)
    Je hais les gens qui attirent à eux la pitié et, pourtant, je suis aujourd’hui une misérable et une miséreuse. Je n’ai pas la classe de certains vaincus. Je ressens l’accablement des médiocres qui ont cru, un instant, pouvoir s’élever trois pas au-dessus du sol et qui retombent, comme les lourdauds qu’ils n’ont jamais cessé d’être, sinon dans leur inconscience. Depuis samedi, j’étais au fond du trou, dans le terrier de ma mélancolie, là où je me rends le moins souvent possible, car ce n’est pas éclairé et je me cogne toujours contre les parois. Je suis couverte de bleus. J’ai la peau qui marque. Je suis tatouée par un simple frôlement. La dernière fois, j’ai mis des mois à retrouver la sortie et je n’y suis parvenue uniquement parce que quelqu’un a soudain éclairé l’intérieur de cette cuve. Il faudrait que je pense à reboucher ce piège. Définitivement. Barrie trouverait la situation hilarante. D’autant plus que la métaphore de la coquille est celle que j’ai employée pour qualifier Le petit oiseau blanc. Si l’on secouait le livre, nul doute qu’il en tomberait un certain nombre à terre. Je m’y suis blessée à plusieurs reprises, car ces saloperies sont coupantes. Quand je pense au soin apporté à la correction de mes épreuves (Holly s’appliquant, corrigeant la ponctuation en rose foncé et les fautes de frappe, les répétitions, les méchantes tournures en violet, etc.), je ris (jaune) de ma candeur. Bien sûr que le pire est certain. Adage de Cioran. Le pire, c’est que je m’en doutais, car j’avais bien remarqué que, malgré l’excellence de la ligne éditoriale des éditions Terre de Brume, ce problème était récurrent dans leurs diverses collections. Pauvre de moi ! Lisa Chaney, biographe consciencieuse de Barrie, a dernièrement eu le même problème (des erreurs énormes, qui ne lui doivent rien), c’est mon ami Robert qui m’en a informé. Est-ce que le malheur des autres console ? Un peu. Peut-être. Je ne sais pas. En tout cas, la philosophie n’est d’aucune utilité dans le cas présent. Je le savais déjà ; j’ai consacré ma thèse à dire la vanité du concept qui expurge la douleur du monde et la noie dans l’universalité. Exit le stoïcisme et mise à mort des autres fredaines, qui ne sont que jeux intellectuels. La vraie vie, celle qui pue et qui rampe, est toujours en avance. Hegel avait au moins compris ce retard de la réflexion sur ce qui tue, corrompt, affecte et dénerve. Certes, beaucoup ont dégraissé ma peine ces derniers jours. Il reste un peu de couenne autour de ce vilain chagrin de petite fille, car ce n’est rien d’autre, et, malgré ma propension à vivre excessivement les événements, sur un mode dramatique, j’en suis consciente. Mais c’est trop pour ceux qui ont mal à leur enfance mal tannée. Mon mari proposa une solution radicale : acheter tous les exemplaires, afin qu’il y ait un rapide retirage, qui verrait s’envoler les coquilles à jamais. Il en est capable. Il a déjà fait des choses tout aussi folles pour moi. C’est presque normal : il est magicien. Je refuse cette solution ruineuse, ce remède facile, bien entendu. Sans cet être exceptionnel, Holly n’existerait pas, encore moins Céline. Je n’ai encore jamais parlé de lui, parce que j’ai toujours pris le parti de ne pas montrer mon intimité en public, autrement que par le prisme de mes goûts littéraires, philosophiques ou cinématographiques. Plutôt montrer son cul que son cœur, disait, je le crois, Desproges. Aujourd’hui, je montre mon petit cul (non, mon ridicule cœur) mais, profitez-en, car c’est la dernière fois, comme le disait, par exemple, Vanessa Paradis à la sortie de Noce blanche - allez voir le dernier film de Jean-Claude Brisseau, un des rares cinéastes français qui a quelque chose à dire... Mon mari ressemble à la femme de Columbo. Pourtant il est là, derrière chaque mot, chaque geste. Il est la meilleure part de mon être, la seule qui ne soit pas gangrénée par mon cynisme et ma propension à la désillusion, mais étant donné qu’il est le maître des illusions, je n’ai aucun pouvoir sur les siennes. David, mon grand ami, depuis plus de dix ans, celui à qui on peut tout avouer – surtout le pire ! – me souffla à l’oreille une remarque drôle que je n’avais pas encore eu l’idée de goûter : « Il y a une certaine ironie dans l'histoire. Les gens ne remarqueront ces fautes que si votre livre est un succès. Moins vous aurez de lecteurs, plus ces erreurs passeront inaperçues. Je vous souhaite donc d'être jugée coupable des coquilles les plus célèbres de l'histoire de la littérature. » Siréneau, dont l’avis m’importe tant, m’affirma qu’il se moquait de ces coquilles et que le livre demeurerait dans sa nouvelle bibliothèque (j’espère qu’il ne "me" placera pas à côté d’Anna Gavalda ou de Virginie Despentes ! Vous ne feriez pas cela ?) et il relativisa le malheur, si bien qu’il n’en resta pas grand-chose. Wictoria, toujours à la fleur des émotions, m’écrivit une belle lettre, qui inversa le courant de mes larmes. L’amitié est un trésor que j’ai toujours du mal à regarder en face. Marie, douce et tendre, comme ses poèmes en témoignent, sut trouver les mots. Mélanie, elle, généreuse à l’excès, prétendit n’avoir vu aucune coquille ! Il ne faudrait pas oublier Gaëlle, qui, malgré son "incarcération", a trouvé le temps de me remonter le moral et les bretelles ! Des lettres de lecteurs arrivèrent, dans ma boîte électronique. Petit miracle : on comprenait que je n’étais pas responsable, on ne m’accusait pas d’incompétence, mais on fustigeait l’éditeur. Je ne le ferai pas, non pas par hypocrisie ou par crainte de me tirer dans le pied, mais parce qu’il m’a répondu avec honnêteté et parce que j’aime beaucoup les livres qu’il a le courage de publier. Il m’a expliqué clairement les raisons de cette scarification textuelle : le correcteur attitré de la maison était en vacances, son remplaçant demandait cinq semaines de relecture (un délai qu’une moyenne maison d’édition ne peut se permettre), le tout fut donc confié à une secrétaire, sûrement peu aguerrie à cet exercice… On appelle cela un mauvais concours de circonstances ; je nomme cela : avoir de la poisse jusqu’aux semelles de ses chaussures ! De ces quelques lettres de lecteurs, amoureux de Barrie, je retiens celle d’un garçon qui a « exactement l’âge de Barrie, l’année de la publication du Petit oiseau blanc ». Il se reconnaîtra s’il vient me lire ici. Celle-ci, je l’ai reçue, hier soir, avant que je ne parte pour mon deuxième cours de chinois (je sais désormais dire et écrire, entre autres, que « La Chine est grande et le Japon est petit. ») et elle a scellé du mot « fin » ce triste épisode. Je le souhaite en tout cas. Je me remets au travail, le cœur serré, mais non brisé, c’est déjà cela et peut-être que ça prouve que j’en ai un, finalement. Je crois que je vais écrire une nouvelle sur ma mésaventure, à la manière de Dezsö Kosztolànyi dans le Traducteur Kleptomane
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  • vendredi 29 septembre 2006
    Cinéphile ou plutôt cinéphage, parce que le premier terme me semble trop louangeur eu égard à mes connaissances parcellaires, je viens d'acheter dans mes boutiques en ligne préférées deux coffrets (en zone 1, je le précise à toutes fins utiles, mais il est si facile de dézonner son lecteur que la possibilité en est offerte à tout le monde... D'autant plus que lesdits films possèdent des sous-titres français), dont je me permets de vous signaler l'existence, car ils contiennent de petits bijoux qui pourraient combler, je le sais, certains visiteurs des Roses de décembre.
    • Le premier est consacré à cinq films qui sont pour la majorité des adaptations de classiques de la littérature anglo-saxonne :
    • Treasure Island (1934) : le sublime roman de Stevenson dans les mains du réalisateur (le dernier, puisque plusieurs travaillèrent sur le projet) d'Autant en emporte le vent, Victor Fleming ;

    • David Copperfield (1935) : pas n'importe lequel, celui de Cukor, cinéaste chéri de Holly ! L'intégrale de son oeuvre a été rediffusée sur TMC, il y a peu de temps. Bien sûr, le regard de Cukor
      [W.C. Fields surprenant dans le rôle de Micawber]
      sur l'oeuvre de Dickens ne vaut pas celui de David Lean, auteur de deux très belles adaptations dickensiennes, De grandes espérances
      (Polanski, mlagré toute mon admiration, est très en-deçà des mérites de Lean) ;
    • A Tale of Two Cities (1935) : je n'ai encore jamais vu cette version cinématographique du roman de Dickens et je suis très curieuse du traitement qu'il a subi ici puisque je ne connais pas son réalisateur, Jack Conway. Précision : David O. Selznick l'a produit (que n'a-t-il pas produit ? Telle est la question.) ;
    • Marie Antoinette (1939) : un film de W.S. Van Dyke avec Tyrone Power (je l'imagine très bien dans la peau de Fersen) et Norma Shearer (elle manqua de peu l'Oscar pour son rôle) ;
    • Pride and the Prejudice (1940) : alors que nous avons pu apprécier le film de Joe Wright et adorer le téléfilm de la BBC, il restait à découvrir cette version ancienne de Robert Z. Leonard, avec Laurence Olivier dans le rôle très convoité de M. Darcy.
    Autre coffret, toujours pour quasiment le prix d'un DVD français :

    Je l'ai acheté pour les films de Jack Arnold, qui est l'auteur d'inénarrables classiques du film d'horreur ou d'épouvante, bien que cette expression, je m'en rends compte, soit dévalorisante et un peu fausse, car l'effroi ici n'est qu'un prétexte à une mise en scène tout à fait dévouée au récit et une certaine perfection dans l'exposition de celui-ci, quand parfois, dans d'autres films, des trucages trop spectaculaires tentent de détourner notre attention d'une réalisation molle ou d'un scénario fissuré.
    Tarantula : une réalisation de Jack Arnold, également aux commandes du film suivant. Inoubliable ! Ceux qui sont allergiques aux pattes poilues devront passer leur chemin... A noter la présence du très jeune Clint Eastwood, bien que non crédité au générique !

    The Incredible Shrinking Man : d'après le roman de Richard Matheson*, qui est à mes yeux l'un des meilleurs auteurs dans sa catégorie (science-fiction, étrange, fantastique ; quelqu'un de délicieusement infréquentable), ancêtre révéré de Stephen King** - l'hystérie en moins. Beaucoup de points communs entre ces deux oeuvres qui se font écho.

    Deux images qui sont de celles qui écaillent à jamais l'inconscient :

    The Mole People (1956) : Virgil W. Vogel


    The Monolith Monsters (1957) : John Sherwood ; j'ignore tout de ce long métrage et de son réalisateur et je m'attends pas à autre chose qu'à une série B ou Z. Monster on the Campus (1958) : de Jack Arnold, toujours, mais dans un film qui a une réputation moindre et que je vais bientôt découvrir.


    Après tout ceci, ne vous étonnez pas si je suis moins prolixe !

    * L'intégralité de ses nouvelles est éditée aux Editions J'ai lu. Vous ne regretterez pas votre achat si d'aventure vous succombiez à ces trois volumes. De même, je recommande avec le plus vif des enthousiasmes ce roman épatant au romantisme exacerbé, teinté de fantastique :

    ** Il lui consacre quelques pages dans son Anatomie de l'horreur.

    jeudi 28 septembre 2006
    Un riche industriel est marié à une très belle femme. Plus ou moins jaloux, il engage un détective privé pour déterrer son passé, puisqu’il ignore tout d’elle. L’enquêteur découvre que la jeune femme eut autrefois un amant, dont la fiancée mourut dans des circonstances étranges. En réalité, la jeune femme a été assassinée, mais passivement, par les deux amants retors. Les anciens amants se retrouvent à la faveur de cette investigation, tremblants que l’on mette à jour leur forfait, et retombent dans leur fatal penchant, puis décident d’assassiner le mari. Rarement un résumé factuel n’aura autant menti sur le contenu d’un film ! "Le moment le plus dur est celui où on se rhabille" dit l’amant adultère. Étrange déclaration qui est moins un regret qu’un maladroit constat de gêne. Seule la peau est en partage. Retrouver le vêtement, instituer la démarcation de l’un et de l’autre, se lover dans une identité factice et, néanmoins, plus réelle ou moins trompeuse que celle de la nudité. Cette absence de proximité forclôt la relation, l’empêche d’être entière et unique. Elle trahit davantage : une impossibilité à demeurer dans un face à face, dans la communion spirituelle des corps séparés. Ceux qui ont peur du silence craignent probablement qu’un non-dit échappe à la maîtrise étroite de leur sage conscience. Le corps a ses raisons que l’âme ou l’esprit réduisent à néant. Aimer et être amoureux, aimer et avoir du désir, sont deux états distincts, toujours irréductibles l’un à l’autre, qui, parfois, coexistent, se juxtaposent et, dans le meilleur des cas, se coordonnent. Tel n’est pas le cas de la sensation physique qui (dés)unit les deux personnages. Quitter le non-lieu de la chambre d’hôtel – tristement symbolique du non-fait de leur amour - et se jeter dans la réalité sociale, qui distribue les rôles mieux que le destin les cartes à jouer. Tel est le lot de deux amants transis d’impossible et d’indicible. On pourrait les plaindre mais ils sont mis à l’abri de notre compassion par une réalisation qui anticipe et annihile, par cette prévoyance même, toute émotion immédiate. La temporalité du film est distendue mais c’est un phénomène qui ne se laisse bien entendre qu’à la fin du film. L’ellipse temporelle (ici le premier crime des deux amants, qui est le ferment de leur passion condamnée) est au cinéma antonionien ce que la litote est à la littérature. La phrase citée en ouverture de ce billet pourrait être simplement moqueuse, raillerie anodine, ou encore manière de se protéger contre l’intrusion d’un silence punitif, qui succède à une étreinte coupable de ne pas l’être, dépourvue de cette dimension spirituelle qui lui donne sens et, paradoxalement, corps. La voie des sens ne guide pas vers le fil d’Ariane du cœur et de l’esprit. Les deux protagonistes ne se regardent d’ailleurs jamais, ou si peu, les yeux dans les yeux. Peur de ne pas se reconnaître dans la vision de l’autre et d’être renvoyé à cette solitude cannibale ? La peau se frotte à celle de l’autre mais ne perce pas le voile de la différence, de la distance immense qui existe entre deux esprits malsonnants. À qui la faute ? À quoi ? Tous les deux vivent dans l’imminence de ce qui n’adviendra jamais, dans une temporalité abstraite, qui les rejette en marge de la réalité fermée de leur duo, dans une image fantasmée d’un passé rendu mensonger par une mémoire qui réécrit vraisemblablement les moindres détails. L’homme a tué par un non-acte sa fiancée – qui est tombée lorsque la porte de l’ascenseur s’est ouverte alors que la cage n’était pas là. Tout s’est quasiment passé comme si son seul désir de se débarrasser d’elle l’avait assassinée. La complice de cette disparition, qui fut perçue comme un suicide, n’a fait qu’attenter par la parole murmurée, mauvaise conseillère, à la vie de sa rivale. Le crime semble presque inventé quelquefois, car aucune trace de ce dernier ne subsiste dans le film. Les deux héros vivent autour d’un souvenir qui les sépare et dont ils ne parviennent pas à faire le tour. Après des retrouvailles, sept ans après ce meurtre invisible, ils conspirent pour tuer le mari de l’héroïne, puisque celui-ci a le mauvais goût de se placer en travers de leur misérable amour. Mais, là encore, point d’acte véritable, puisque l’homme succombe à un accident de voiture, à l’endroit même où il devait être assassiné. Ils sont dépossédés une fois de plus de ce qu’ils croyaient être la condition de leur amour, un acte réel de destruction qu’ils conçoivent comme la première pierre de l’édifice d’une passion à laquelle le spectateur ne croit pas un instant. Ils semblent essayer de démolir ce qui les sépare, quand ils sont irrémédiablement, peut-être de toute éternité, des étrangers par leur seul fait d’exister sans oser encore le comprendre. Seul l’homme, à l’extrême fin du film, qui fuit et ment à la femme en lui promettant de la revoir le lendemain, semble briser l’enfermement d’une passion sans joie, aveugle et muette. Étrangement cet acte qui ressemble à de la lâcheté est le seul moment de vérité de leur existence commune. Ce pourrait être une tragédie, une douleur d’un noir dostoïevskien, ce n’est qu’un exercice brillant et froid de déconstruction de la part d’un cinéaste (trop ?) appliqué. Selon Deleuze, qui rapporte ses paroles, Antonioni avait coutume de dire que "si nous sommes malades d'Éros, c'est parce qu'Éros est lui-même malade ; et il est malade non pas simplement par ce qu'il est vieux ou périmé dans son contenu, mais parce qu'il est pris dans la forme pure d'un temps qui se déchire entre un passé déjà terminé et un futur sans issue. Chronos est la maladie même… " Ceci nous en dit long sur le titre choisi pour le film. Chronique d’un amour, ou plus exactement d’un désamour. Certes, les amants ont raté l’amour au passé et l’on est assuré qu’aucune rédemption ne sera permise dans le futur. Mais leur échec est-il vraiment causé par une mauvaise synchronisation de leurs pensées et de leurs gestes avec la réalité du sentiment ? Si l’amour est fils de Poros et de Pénia (de l’abondance et du manque), il semble ici singulièrement à demi-orphelin, car ne subsiste en lui que le vide. Qui connaît Antonioni sait qu’il n’a jamais versé dans l’étalage hystérique des sentiments, dans l’explosion intimiste ou publique du drame, car chez lui les feux sont toujours couvés et la violence est endémique, menaçante, mais finalement très propre. Les blessures sont internes et les gens meurent de combustion spontanée. Il s’habille d’un manteau de froideur, emprunté peut-être à la Reine des neiges d’Andersen. Il nous tient à une distance un peu méprisante. Ses films ont un air hautain. S’inspirant pourtant de ce qui a fait la gloire du cinéma noir ou hitchcockien (surtout hitchcockien), Antonioni prend l’exact contre-pied de tout ce qui a été fait dans ce domaine. Chronique d’un amour (1950), premier film de l’auteur, est presque un film expérimental, si l’on considère aussi bien la manière clinique et oppressante de filmer que la façon de raconter une histoire, en l’expurgeant de toute dramatisation possible. Au fond, il se tapit dans l’image qui ne déborde pas ou ne bave pas hors de son champ. Cette dimension métaphysique de l’œuvre prend un parti antinarratif, qui peut indisposer, je le conçois parfaitement et je ne suis pas exempte de ce malaise. Le modèle du film noir américain est une référence patente et absolue, qui sert de cadre au récit, tout en ne cessant de le briser et de le réparer, d’image en image. Antonioni est un cinéaste cérébral. Son esthétisme exacerbé ne change rien à l’affaire ; il en est peut-être la conséquence. Le plan séquence est son regard et nous laisse croire à une continuité, quand nous sommes sans cesse dans une présence ajournée ou une absence reconduite de scène en scène. Antonioni désirait Gene Tierney pour le rôle féminin. Il n’obtint pas satisfaction et ce fut un bien tant les pommettes saillantes de Lucia Bose aiguisent son rôle quand le glamour opaque de Gene Tierney l’eût peut-être dénaturé. Le trio solennel antonionien (la femme, l’amant et le mari) renouvelle ici le crime ordinaire de l’adultère bourgeois. Les portes ne cessent de s’ouvrir pour mieux barricader les personnages, dont la trajectoire est semée de grilles. Nous sommes également prisonniers de ce silence qui s’incruste par-delà le bavardage – assourdissant - des personnages. Il ne s’agit pas d’aimer ou de ne pas aimer ce film, je ne commettrai pas l’erreur de soumettre cette passion au crible de mes exigences affectives pas plus qu’il n’est heureux de s’identifier aux personnages ou d’éprouver, car le cinéaste nous retire tous nos droits à une émotion simple, naïve très certainement, pour nous contraindre à la neutralité et à l’éloignement qui sont les siens. Assister froidement à l’autopsie d’un ancien amour (personnellement, j’appellerai cette relation la défaite d’une passion, car l’amour me semble être d’une autre nature pour ne pas dire d’un calibre différent) avec l’indifférence, les yeux caves, des sanglots éteints et le cœur rétrogradé au titre d’organe superfétatoire. Non, décidément, je n’aime pas ce film et, pourtant, il est plus fort que ma répulsion, puisque sa réalisation somptueuse, bien qu’effacée, m’oblige à revenir sur mes pas et à m’interroger sur ce malsain écœurement qui s’est emparé de moi, lors de cette projection privée d’un film qui me demeure, in fine, étranger.


    [Demain, Les roses de décembre fêteront leur premier anniversaire. Je ne connais pas exactement la durée de vie de ce genre de choses. Je ne suis pas certaine de poursuivre l'expérience pendant encore une année, mais qui sait ? En tout cas, j'ai en moi un réel désir de changement en ce qui concerne mon JIACO. J'ai envie de lui insuffler une autre profondeur et ce n'est qu'à cette condition qu'il pourra subsister, sinon je lui donnerai le coup de grâce. Nous verrons ce que nous verrons ! Holly est encore parmi vous pour un petit moment, bien que de manière un peu moins assidue, mais c'est pour une cause que j'espère meilleure. Un petit extrait du dernier album de Vincent Delerm
    est le "cadeau" que j'ai choisi à l'intention de mon JIACO, que j'aime imaginer sous les traits d'un animal que je nourris avec des mots et des images et, parfois des sons... La voix de Vincent se fait plus douce et se trouve mieux placée, on sent une inclinaison vers une autre part de lui-même, par comparaison avec les deux autres albums précédents. Le ton est toujours tendrement mélancolique mais moins ironique, peut-être, dans l'ensemble. J'aime Vincent Delerm. Grâce à lui, j'apprends consciencieusement mes sinogrammes, et ce sans douleur aucune.

    "Favourite song" : paroles et musique de Vincent Delerm, en duo avec Peter von Poehl Delerm
    ]
    dimanche 24 septembre 2006

    « Je crois que David Copperfield est un nouvel évangile. Je crois enfin que M. Dick, à qui j'ai seul affaire ici, est un fou de bon conseil, parce que la raison qui lui reste est la raison du coeur et que celle-là ne trompe guère. Qu'importe qu'il lance des cerfs-volants sur lesquels il a écrit je ne sais quelles rêveries relatives à la mort de Charles 1er ! Il est bienveillant ; il ne veut de mal à personne, et c'est là une sagesse à laquelle beaucoup d'hommes raisonnables ne s'élèvent point comme lui. C'est un bonheur pour M. Dick d'être né en Angleterre. La liberté individuelle y est plus grande qu'en France. L'originalité y est mieux vue, plus respectée que chez nous. Et qu'est-ce que la folie, après tout, sinon une sorte d'originalité mentale ? Je dis la folie et non point la démence. La démence est la perte des facultés intellectuelles. La folie n'est qu'un usage bizarre et singulier de ces facultés. »

    Anatole France

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  • Avant de réviser ma très grossière traduction du petit livre que Barrie a écrit sur sa mère, je dépose ici un extrait, qui correspond au premier chapitre.
    Il est si limpide qu'il ne semble pas utile de le commenter ici à outrance. Ouvrez grand les yeux et tendez l'oreille. Tout est dit, surtout ce qui est celé et qui transperce les mots délicats, pour qui sait lire : Barrie aimait et haïssait sa mère, qui abusa des forces vives de l'enfance et les détourna à son profit, à la manière d'une main humaine qui dévoie le cours d'une rivière au moyen d'un barrage. Oh, bien sûr, Jamie n'a jamais élevé la voix ou le verbe, mais il n'est guère besoin d'être psychologue pour l'entendre se plaindre au loin, très doucement.
    L'ironie, l'humour et le paradoxe sont la défense impassible des outragés sensibles. On remarquera cette habitude qu'ont en commun Barrie et Dickens : celle de prêter vie, de personnifier les objets. Y a-t-il début romanesque plus célèbre que celui inauguré par la bouilloire du Grillon du foyer ?
    Les premières lignes de Margaret Ogilvy sont terriblement dickensiennes. Le Maître du Roman, celui qui a droit à ce titre selon moi, a toujours su décrire les naissances de ses héros :
    "Le nom de famille de mon père était Pirrip, et mon nom de baptême Philip, de ces deux mots ma langue enfantine ne sut rien faire de plus long ni de plus explicite que Pip. C'est ainsi que je me donnai le nom de Pip et que l'on vint à m'appeler Pip. Je donne Pirrip comme le nom de famille de mon père sur la foi de sa pierre tombale et sur la foi de ma soeur, Mrs Joey Gargery, la femme du forgeron. N'ayant jamais vu ni mon père, ni ma père, ni même un portrait de l'un d'eux (car ils vécurent bien longtemps avant le temps des photographies), la première idée que je me fis de leur apparence fut tirée, contre toute raison, de leur pierre tombale. D'après la forme des lettres gravées sur la tombe de mon père, j'imaginai assez bizarrement un homme carré, robuste, basané, aux cheveux noirs et frisés. Mais du caractère et du tour de l'inscription "ainsi que Georgiana, épouse du ci-dessus", je tirai la conclusion puérile que ma mère avait été une femme maladive, marquée de taches de rousseur. Quant aux cinq petits losanges de pierre longs d'un pied et demi environ, régulièrement alignés auprès de leur tombe, et consacrés à la mémoire de cinq petits frères qui avaient renoncés par trop tôt à tenter de gagner leur vie dans la mêlée universelle, je leur dois d'avoir nourri religieusement cette croyance qu'ils étaient tous venus au monde sur le dos, les mains dans les poches de leur pantalon, et qu'ils ne les en avaient jamais tirées pendant leur existence terrestre."
    (De grandes espérances, Traduction Pierre Leyris)
    "Longtemps après que le médecin de la paroisse l'eut introduit dans ce monde de douleur et de tourments, on fut considérablement enclin à croire que l'enfant ne survivrait pas pour porter quelque nom que ce fût (...)"
    (Oliver Twist, Traduction de Francis Ledoux)
    "Deviendrai-je le héros de ma propre vie, ou bien cette place sera-t-elle occupée par quelque autre ? [La plus belle première phrase de tous les romans du monde, selon moi !] A ces pages de le montrer. Pour commencer l'histoire de ma vie par le commencement, je note que je suis né (on me l'a dit et je le crois) un vendredi à minuit. On remarqua que l'horloge se mit à sonner, et moi à crier, simultanément. (...) Je suis né coiffé; et ma coiffe fut mise en vente, par voie d'annonce dans les journaux, au très bas prix de quinze guinées."
    (David Copperfield, Trad. collective dans La Pléiade)
    De même, John Irving, qui se réclame ouvertement de Dickens, que ce soit dans Le Monde selon Garp ou encore dans L'oeuvre de Dieu, la part du diable, fait la part belle à la dénomination des personnages et à leur si singulière naissance. Ce n'est bien sûr pas un hasard. Mais je n'en dis pas plus pour le moment, car j'y reviendrai tantôt à travers l'oeuvre de Marthe Robert. Le bâtard et l'enfant trouvé incarnent la quintessence du Roman. Mais n'anticipons pas ! Patience ! Ajoutons que le rire de Margaret Ogilvy n'est pas étranger au dernier baiser de Mrs Darling... Ils sont aussi fuyants l'un que l'autre.
    Barrie s'inscrit aisément dans cette tradition dickensienne. Voici matière à juger de mon affirmation : Chapitre 1 – Où il est dit comment la douceur se posa sur le visage de ma mère Le jour où je naquis, nous achetâmes six chaises avec une assise en crin. Ce fut un événement d’importance, à l’échelle de notre petite maison, mais cela représentait une première victoire dans la longue campagne d’une femme. Le travail qu’elles représentaient, le billet d’une livre et les trente-trois pence qu’elles avaient coûté, l’anxiété qui avait précédé leur achat, le spectacle qu’elles constituaient dans la chambre Ouest, l’air étrangement détaché de mon père quand il les avait ramenées à la maison (mais son visage était pâle), tous ces détails étaient partie prenante de l’histoire que je devais entendre si souvent par la suite. J’ai participé à tant de triomphes de cette sorte, lorsque j’étais enfant, et plus tard encore, quand je fus adulte, que l’arrivée des chaises semble inscrite dans mes propres souvenirs, comme si, âgé d’un jour, j’avais sauté du lit et couru voir l’effet produit. Je suis persuadé que les pieds de ma mère faisaient tout leur possible afin de l’amener jusqu’à cette pièce, bien avant qu’ils ne pussent être assurés de leur stabilité. Et l’instant qui suivit celui où elle se retrouva seule avec moi, on la trouva nus pieds dans la chambre Ouest en train de soigner une éraflure (qu’elle avait été la première à diagnostiquer) sur l’une des chaises, ou bien en train de s’asseoir royalement sur chacune d’entre elles, ou encore disparaissant et revenant sur ses pas ouvrir soudainement la porte, pour les prendre toutes les six par surprise. Alors, il me semble qu’un châle avait été jeté sur elle (et il m’est étrange de penser que ce n’était pas moi qui avais couru après elle avec ce vêtement) et qu’elle avait été ramenée au lit sous une sévère escorte. On lui rappela sa promesse de ne pas bouger. À ceci elle répondit probablement qu’elle s’était absentée, mais si peu de temps que l’on pouvait donc en conclure qu’elle n’avait pas du tout quitté son lit ! Par conséquent, un petit fragment de son être me fut révélé immédiatement : je me demande si j’en ai eu immédiatement conscience. Les voisins nous rendaient visite afin de voir le garçon et les chaises. Je m’interroge encore. Était-elle sincère avec moi en affirmant qu’ils étaient nos semblables ou bien vis-je clair en elle dès le premier instant ? En effet, elle était si transparente… Quand elle fit mine de s’accorder avec eux sur le fait qu’il m’était impossible de recevoir une éducation supérieure, me laissais-je abuser ou bien étais-je déjà conscient de la nature des ambitions brûlantes abritées par ce visage aimé ? Quand ils parlèrent des chaises comme d’un but rapidement atteint, étais-je si novice que ses lèvres timides fussent obligées de proclamer : « Elles ne sont qu’un début ! », avant même d’entendre ces mots ? Et, quand nous fûmes laissés seuls en tête à tête, ai-je ri des grandes choses qui agitaient son esprit ou bien dut-elle m’en informer d’abord dans un murmure ? L’ai-je ensuite enlacée, en lui disant que je l’aiderais dans ses projets ? Il en fut ainsi pendant si longtemps qu’il me paraît étrange qu’il y eut un jour un début à cela. Pendant six ans, tout fut matière à conjectures, et la femme que je vois et qui habite ces années est précisément celle qui entra tout à coup en scène quand elles furent à l’agonie. « Ses lèvres timides », ai-je dit, mais elles ne l’étaient pas à l’époque, elles l’étaient devenues quand je fis vraiment sa connaissance. Le doux visage, ces années-là disent qu’il ne l’était pas autant alors… Le châle qui avait été jeté sur elle – nous n’avions pas commencé à la pourchasser avec un châle, ni à faire pour elle un rempart de nos corps contre les courants d’air, nous n’avions pas pénétré sur la pointe des pieds dans sa chambre vingt fois pendant la nuit, pour se tenir là à la regarder dormir. Nous ne la voyions pas alors devenir petite, pas plus que nous ne tournions brusquement notre tête quand elle disait d’un air étonné à quel point ses bras avaient rapetissé. Dans ses moments les plus heureux, et jamais il n’y eut une femme plus heureuse, sa bouche n’était pas agitée par un tic soudain et les larmes n’emplissaient pas ses yeux bleus muets, dans lesquels je lus tout ce que j’ai jamais su de la vie et tout ce que j’ai à cœur d’écrire. Oui, lorsque vous regardiez dans les yeux de ma mère vous saviez, comme s’Il vous l’avait dit lui-même, pourquoi Dieu l’avait mise au monde. C’était pour ouvrir l’esprit de tous ceux qui étaient en quête de belles pensées. Ceci est le commencement et la fin de la littérature. Ces yeux, que je ne peux voir avant d’atteindre mes six ans, m’ont éclairé à travers la vie et je prie Dieu qu’ils puissent demeurer jusqu’au dernier jour mes seuls juges sur cette terre. Ils ne furent jamais davantage mon guide que lorsque j’apportai mon aide pour la mettre en terre. Je ne pleurnichais pas parce que ma mère m’avait été reprise après soixante-seize ans d’une vie glorieuse, mais même devant sa tombe j’exultais à l’idée de cette vie qui avait été la sienne. Un fils s’en était allé loin d’elle, pour étudier. Je me rappelle si peu de lui : ne me revient à la mémoire que le visage joyeux d’un garçon qui courait comme un écureuil jusqu’au sommet d’un arbre et qui secouait les branches, pour faire tomber les cerises dans mon giron. Quand il eut treize ans et que j’eus la moitié de son âge, l’effroyable nouvelle nous parvint. On me raconta que le visage de ma mère était affreux et perclus de sang-froid, quand elle se mit en route pour se planter en travers de la Mort et de son petit garçon. Nous nous dirigeâmes avec elle en direction de la colline qui menait à la gare, une bâtisse en bois. Je crois que je l’enviais à cause de ce voyage dans ces mystérieux wagons. Je sais que nous jouions à ses côtés, fiers de notre droit à être présents en cet endroit, mais je ne m’en souviens pas. Je parle uniquement d’après ouï-dire. On contrôla son billet. Elle nous avait dit au revoir avec ce visage combattant que je ne peux pas encore voir, quand soudain mon père sortit du bureau du télégraphe et dit d’une voix enrouée : « Il est parti. » Nous revînmes sur nos pas, très silencieux, et rentrâmes à la maison en remontant le petit sentier. Maintenant, je ne parle plus par ouï-dire. Désormais, j’ai fait, à jamais, la connaissance de ma mère. C’est ainsi que ce doux visage fut sien, reflétant ses manières pathétiques et son immense charité. C’est pourquoi les mères accouraient chez elle quand elles avaient perdu un enfant. « Ne pleure pas, ma pauvre Janet ! » leur disait-elle et ces femmes répondaient : « Ah, Margaret, mais toi-même tu pleures… » Margaret Ogilvy était son nom de jeune fille et, d’après la coutume écossaise, elle demeurait Margaret Ogilvy pour ses vieux amis. « Margaret Ogilvy. » J’aimais l’appeler ainsi. Souvent, quand j’étais un petit garçon, je m’adressais ainsi en direction de l’escalier : « Margaret Ogilvy, êtes-vous là ? » Elle devint à jamais fragile à partir de cette heure-là et, pendant des mois, elle fut très malade. J’ai entendu dire que la première chose qu’elle exprima fut un vœu, celui de voir la robe de baptême, et elle la regarda longtemps, puis tourna son visage vers le mur. Ceci me laissa penser, tout petit garçon que je fus, que c’était la robe dans laquelle il avait été baptisé. Plus tard, j’appris que nous avions tous été baptisés avec le vêtement, du plus vieux de la famille au plus jeune, que vingt ans séparaient. Des centaines d’autres enfants avaient été baptisés dedans ; de telles robes étaient alors une possession rare et le prêt de la nôtre était l’une des gloires de notre mère. Elle était transportée soigneusement d’une maison à l’autre, comme s’il se fût agi d’un enfant ! Ma mère faisait grand cas de ce vêtement, le défroissait, lui souriait, avant de le mettre dans les bras de ceux à qui il était prêté. Elle siégeait sur notre banc à l’église pour le voir porté avec magnificence (avec quelque chose à l’intérieur !) le long de l’allée en direction de la chaire, quand un frisson d’agitation et d’impatience parcourait l’intérieur de l’église ; nous nous donnions des coups de pied sous le pupitre mais notre visage ne cessait dans le même temps d’exprimer notre piété. Dans l’intervalle, quel que fût le comportement de l’enfant - il pouvait rire sans pudeur ou hurler à la grande honte de sa mère – et quoi que fît le père, tandis qu’il l’élevait, l’air idiot probablement, et s’inclinant au mauvais moment, la robe de baptême, de sa longue expérience les faisait bénéficier et les aidait à se tirer de ce mauvais pas. Quand la robe lui était rendue, elle la prenait dans ses bras, aussi délicatement que possible, comme si elle s’était endormie, puis elle la pressait, sans s’en rendre compte, contre sa poitrine. Il n’y avait rien dans la maison qui lui parlait avec autant d’éloquence que la petite robe. C’était le seul de ses enfants qui demeurait toujours un bébé. Et elle ne l’avait pas cousue elle-même, ce qui à mes yeux était une chose bien merveilleuse, car elle semblait avoir fabriqué elle-même toutes les autres choses. Tous les vêtements dans la maison étaient nés de ses mains et vous ne la connaissez pas du tout si vous pensez qu’ils étaient démodés. Elle les transformait et leur donnait une allure nouvelle. Elle les reprisait et leur offrait une autre vie. Puis, elle les persuadait par la ruse de se transformer en autre chose pour la dernière fois. Ensuite, elle les élargissait et les reprenait de nouveau, en posant un nouveau galon, après quoi elle ajoutait un morceau de tissu dans le dos, et ainsi le vêtement passait d’un membre de la famille à un autre, jusqu’au plus jeune. Et, alors même que nous en avions fini avec eux, ils réapparaissaient sous une autre forme. À la mode ! Je dois revenir sur ce sujet. Aucune femme n’avait un œil pareil : elle ne possédait aucune gravure de mode ; elle n’en avait nul besoin. La femme du pasteur (une cape), les filles du banquier (la nouvelle manche) : elles n’avaient qu’à passer une seule fois devant notre fenêtre, et le scalp, si je puis m’exprimer ainsi, était entre les mains de ma mère. Regardez-la se précipiter, les ciseaux en main, un fil dans la bouche, en direction des tiroirs où les vêtements du dimanche de ses filles sont rangés ! Ou bien allez à l’église dimanche prochain et regardez certaine famille qui y pénètre en file indienne : le garçon lève ses jambes assez haut pour faire le fier et montrer ses nouvelles bottines, mais tous les autres demeurent discrets, spécialement la timide petite femme à l’air si peu perspicace qui se tient en arrière. Si vous étiez à la place de la femme du pasteur ce jour-ci ou à celle des filles du banquier, vous auriez un choc ! Mais elle a acheté la robe de baptême et, quand j’avais coutume de lui en demander la raison, elle rayonnait et paraissait réfléchir, puis répondait qu’elle voulait être une fois dans sa vie dispendieuse ! Et elle me dit, sans cesser de sourire, que plus une femme avait tendance à coudre et à fabriquer les choses elle-même plus grand et ardent était son désir ensuite de se précipiter dans un magasin et « de faire des folies ». La robe de baptême, avec ses volants pathétiques, a plus d’un demi-siècle maintenant et elle commence à se faner un peu, à la manière d’une pâquerette dont le temps est passé, mais elle est conservée avec autant d’affection qu’autrefois. Je l’ai vue en exercice, à nouveau, l’autre jour. Ma mère était allongée dans son lit, avec la robe de baptême à ses côtés. Je l’observais à la dérobée à de nombreuses reprises et me dirigeais vers l’escalier pour m’y asseoir et pleurer. Je ne sais pas si ce fut ce jour-ci, le premier, ou plusieurs jours après, que vint ma sœur, la fille préférée de ma mère[1]. Oui, elle l’aimait encore plus que moi, j’en suis certain. La gloire de cette sœur remonte à mes six ans. L’adolescence la quittait. Elle vint à moi, le visage marqué par l’anxiété et les mains tordues ; elle m’incita à aller au chevet de ma mère, afin de lui dire qu’elle avait toujours un autre petit garçon. Je me rendis donc à son chevet, excité. Mais la chambre était noire et, quand j’entendis la porte se refermer et qu’aucun son ne provint du lit, je fus effrayé. Je me tins sans bouger. Je suppose que je respirai bruyamment ou peut-être que je pleurai, car, après un certain temps, j’entendis une voix apathique, qui ne l’avait jamais été auparavant, dire : « Est-ce toi ? » Je pense que le ton me fit mal, puisque je ne répondis pas. La voix répéta avec plus d’anxiété que la première fois : « Est-ce toi ? ». Je pensais qu’elle s’adressait au petit garçon mort et je dis d’une petite voix esseulée : « Non, ce n’est pas lui, ce n’est que moi ! » J’entendis un cri et ma mère se retourna dans le lit et, bien qu’il fît noir, je sus qu’elle me tendait les bras. Après ceci, j’entrepris dans son lit une grande affaire, essayant de le lui faire oublier- ce qui était mon astucieuse manière de jouer au docteur. Et, si je voyais quelqu’un dehors faire quelque chose qui enclenchait le rire des autres, je me précipitais vers cette chambre obscure et le reproduisait devant elle. Je suppose que j’étais un curieux petit être. On m’a raconté que mon souci d’égayer sa personne donnait à mon visage un air tendu et faisait glisser un tremblement dans ma plaisanterie ; je me tenais sur la tête dans son lit, mes pieds contre le mur et alors je criais plein d’excitation : « Riez-vous, mère ? » Peut-être que ce qui provoquait son rire était quelque chose dont j’étais inconscient, mais elle riait de temps en temps, ce sur quoi je m’écriais triomphalement à l’attention de cette tendre sœur, qui était toujours dans l’attente de cette vision, afin qu’elle accourût voir ce spectacle. Mais, le temps qu’elle arrivât, le doux visage était à nouveau couvert de larmes. Par conséquent, j’étais privé d’une part de ma gloire et je me rappelle ne l’avoir fait rire devant témoins qu’une seule fois. Je gardais trace de ses rires sur un morceau de papier : un trait pour chacun ; il était dans mes habitudes de le montrer, imbu de fierté, chaque matin, au docteur. Il y avait cinq traits la première fois où je lui glissai le papier entre les doigts. Puis, le sens des tirets lui fut expliqué et il se mit à rire de si bon cœur que je m’écriai : « J’aimerais que ce fût l’un des siens ! » Il devint tout à coup bienveillant et me demanda si j’avais montré le papier à ma mère ; quand je lui fis signe que non, il me dit que si je lui montrais maintenant et lui expliquais que ses cinq rires reposaient là, je pourrais bien en gagner un autre. Ma confiance était moindre, mais il était l’homme mystérieux chez qui vous pouviez courir au plus noir de la nuit (vous lanciez une poignée de graviers à sa fenêtre afin de le réveiller et, s’il s’agissait simplement d’un mal de dents, il extrayait la dent par la fenêtre ouverte, mais s’il s’agissait de quelque mal plus rude il se trouvait avec vous sur la place obscure, instantanément, avec la rapidité d’un homme qui dormirait dans son pardessus) ; c’est pourquoi je m’exécutai ainsi qu’il m’y avait enjoint, et non seulement elle rit en le voyant, mais, quand je cochai sur le papier ce rire-ci, il y eut un autre rire et, bien qu’il fût un seul rire coupé en son milieu par une larme, je le comptais double. Le doute n’est pas permis : c’est la même sœur qui me dit de ne pas bouder quand ma mère demeurait allongée à penser à lui, mais plutôt d’essayer de l’entraîner à parler de lui. Je ne voyais pas comment ceci pouvait faire d’elle la mère joyeuse qu’elle avait été, mais on m’affirma que si je ne pouvais pas accomplir ce prodige personne d’autre ne le pourrait. Cette certitude m’incita à essayer. Dans les premiers temps, me dirent-ils, j’étais souvent jaloux, l’arrêtant dans l’évocation de ses tendres souvenirs avec ce cri : « Ne vous souciez-vous donc pas de moi ? » Cependant, cette attitude ne perdura pas. Sa place fut prise par un désir intense (à nouveau, je pense, ma sœur avait dû l’animer de son souffle) de devenir tellement semblable à lui que même ma mère ne pourrait voir la différence. Nombreuses et ingénieuses étaient les questions que je formulais en vue de cette fin. Je m’entraînais en secret, mais après une semaine entière écoulée j’étais toujours davantage moi-même. Il avait une manière de siffler si joyeuse, m’avait-elle appris, que lorsqu’elle travaillait elle était toujours plus gaie à l’entendre siffler. Quand il sifflait, il se tenait debout, les pieds écartés et les mains dans les poches de ses knickerbockers. Je décidai de me fier à ce détail, et un jour, après avoir appris sa manière de ses anciens camarades – chaque garçon qui possède un peu d’initiative invente sa propre façon de siffler –, je mis secrètement un de ses costumes ; il était gris foncé, avec des petits motifs, et il m’alla encore bien des années après. Puis, ainsi déguisé, j’entrai, à l’insu des autres, dans la chambre de ma mère. Tremblant, sans aucun doute, et pourtant si content, je me tins tranquille jusqu’à ce qu’elle me vît et, alors, combien dut-elle être blessée ! «Écoutez ! » lui criai-je, triomphal. Et j’écartai mes jambes et plongeai mes mains dans les poches de mes knickerbockers et commençai à siffler. Elle lui survécut vingt-neuf ans. Elle traversait les années avec tant d’énergie, et ce jusqu’aux approches de la fin, que vous n’aviez jamais moyen de savoir où elle était, à moins de l’attraper ! Bien qu’elle fût frêle désormais, et chaque jour un peu plus, la tenue de sa maison devint à nouveau célèbre, de sorte que les jeunes mariées faisaient appel à elle pour observer sa manière de blanchir le foyer, de défroisser le linge ou de coudre. Il y a encore des vieilles gens, une ou deux personnes, qui racontent avec de l’émerveillement dans les yeux comment elle pouvait cuire vingt-quatre bannocks[2] dans l’heure et ne pas en rater un seul. Et elle en offrait beaucoup ! Elle partageait grand nombre de ses possessions et avait une jolie manière de donner. Son visage rayonnait et ondulait sous l’effet d’une joie excessive, comme par le passé. Ce rire, que j’avais essayé de forcer si fort, venait de nouveau courir à travers la maison. Je n’ai jamais entendu un rire tel que le sien, sauf celui produit par des enfants joyeux : le rire de la plupart d’entre nous vieillit et s’use en même temps que le corps, mais le sien demeura radieux jusqu’à la fin, comme s’il renaissait à la vie chaque matin. L’enfance ne l’avait pas quittée tout à fait et son rire était pour moi la voix de ce passé, de même que la robe de baptême l’était pour elle. Mais je ne parvins pas à lui faire oublier cette part d’elle-même qui était morte. Pendant ces vingt-neuf ans, elle ne s’est pas éloignée de lui ni de cette journée d’une seule pensée. Souvent, elle s’endormait en lui parlant et, même pendant son sommeil, ses lèvres bougeaient et elle souriait comme s’il lui était revenu. Et, quand elle se réveillait, il devait disparaître si précipitamment qu’elle s’éveillait déconcertée, elle regardait autour d’elle et disait lentement : « Mon David est mort ! » Ou peut-être restait-il assez longtemps pour lui murmurer les raisons de son imminent départ ; et elle demeurait allongée, les yeux voilés. Quand je devins un homme, il était toujours un garçon de treize ans ; j’écrivis un petit texte intitulé « Mort depuis vingt ans », qui parlait d’une tragédie similaire dans la vie d’une autre femme, et c’est la seule chose que j’ai écrite dont elle ne parla jamais, pas même à sa fille, celle qu’elle aimait le plus. Personne ne lui en fit jamais mention ou ne la questionna pour savoir si elle l’avait lu; on ne demande pas à une mère si elle sait qu’il y a un petit cercueil dans sa maison. Elle lut plusieurs fois le livre dans lequel il est imprimé mais, quand elle arrivait à ce chapitre, elle posait ses mains sur son cœur ou bien se bouchait les oreilles.
    (Traduction et notes : Céline-Albin Faivre - Tous droits réservés)
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