vendredi 22 décembre 2006
Chers amis, chers lecteurs, chers passagers clandestins, chers inconnus d'ici ou du bout du monde,
Holly laisse ces pages en suspens, quelques jours, le temps de fêter dignement Noël. Rien ne prouve que je ne viendrai pas errer quelques instants ici mais je ne pense pas écrire avant mardi ou mercredi prochain, sauf besoin.
C'est l'occasion pour moi de vous adresser des pensées parfumées et débordantes de poussière d'étoile. Un Pooka est venu me rendre visite et a laissé trace de son passage dans mon esprit. Le sourire de Barrie se prend pour celui du Cheshire Cat et écorne un des murs de mon bureau. Etrange.
Je ne sais plus très bien ce qui se passe, mais ça tangue chez moi, mais j'aime ça. Et Gormenghast est solide.
Pensée particulière pour ceux que j'aime, que j'ai rencontrés ou non dans la vie qui traverse l'écran, over the rainbow ou in Paradise Lost et sometimes in Hell. Pensée aussi pour mes amis de toujours, David et Olivier, Olivier et David. Delphine, elle, ne me lira pas, puisqu'elle est cloîtrée dans un couvent.
Je vous laisse en compagnie d'un autre illuminé, Jacques Higelin, dont le nouvel album, Amor doloroso,
est superbe. Occasion de mettre un peu des pensées de mon amoureux de mari dans ces lignes, et histoire d'être affreusement impudique.
Joyeux Noël !
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Libellés :amor doloroso,Higelin,Noël
jeudi 21 décembre 2006
On a rendu dernièrement bel et vibrant hommage aux images, aux surréalistes et à leurs frères d'âme, ces illusionnistes qui, seuls, par le plus impensables des paradoxes, parviennent peut-être à sortir de la Caverne de Platon... Mais à quel prix cette inflammation des sens ? A quoi faut-il renoncer pour voir et, plus encore, donner à voir ?
Cette implosion de l'esprit, Artaud l'a connue, mais jusqu'à la damnation éternelle de sa raison.
Nul doute qu'il en avait déjà fini avec le jugement de Dieu
avant même de se croire l'auteur de certains écrits de Lewis Carroll... Quelque chose en lui était fracturé dès la naissance.
Je ne sais s'il est souhaitable de souffrir autant que lui pour atteindre le sublime, mais je suis bien persuadée que l'immense artiste qu'il fut, à l'instar d'un Mervyn Peake, mais acteur en prime, a payé ce privilège dans sa chair autant que dans sa pensée.
Qui peut douter en regardant Artaud, dans le magistral film de Dreyer, La passion de Jeanne d'Arc, que son regard
porte au-delà des apparences communes aux pauvres mortels que nous sommes ?
Artaud est un oiseau de mauvais augure, il croasse, mais dans sa folie, ultime refuge probablement d'une impitoyable lucidité, il avait saisi l'essence de l'art.
Il n'est pas temps encore pour moi de vous parler de lui, mais j'aimerais déposer ses mots ici, en guise de préambule à d'autres billets et de commentaire au billet du jour de Gaëlle.
L'opposition de l'image au concept a traversé toute la littérature et la philosophie, en France plus qu'ailleurs en ce qui concerne la fiction. Comment pourrait-il en être autrement ? L'image est ce qui n'est pas maîtrisable, ce qui échappe à toute tentative de rationalisation. C'est le mystère incarné, le Verbe premier.
L'image crée sa vérité, qui n'est pas celle de la raison. L'entendement dévoie vers le vivable quand l'image nous coupe en deux, pour voir si nous portons un fruit, si nous avons autant de valeur qu'une noix. Elle est la clef qui ouvre un autre monde, plus réel que celui dans lequel nous avons coutume de vivre et de penser. C'est le monde intérieur, celui de l'homme barbare et cruel. D'une de ses côtes naît l'artiste. Toute folie n'est pas artiste mais tout artiste pactise avec une forme de folie. Il porte en pendentif cette goutte de déraison solidifiée. C'est un danger, une angoisse, mais ce n'est jamais un choix. On peut penser fuir ailleurs. Sauf qu'il n'existe aucun ailleurs.
"Ce qui est du domaine de l'image est irréductible par la raison et doit demeurer dans l'image sous peine de s'annihiler.
Mais toutefois il y a une raison dans les images, il y a des images plus claires dans le monde de la vitalité imagée.
Il y a dans le grouillement immédiat de l'esprit une insertion mutiforme et brillante de bêtes. Ce poudroiement insensible et pensant s'ordonne suivant des lois qu'il tire de l'intérieur de lui-même, en marge de la raison claire et de la conscience ou raison traversée.
Dans le domaine surélevé des images l'illusion proprement dite, l'erreur matérielle, n'existe pas, à plus forte raison l'illusion de la connaissance ; mais à plus forte raison encore le sens d'une nouvelle connaissance peut et doit descendre dans la réalité de la vie.
La réalité de la vie est dans l'impulsivité de la matière. L'esprit de l'homme est malade au milieu de concepts. Ne lui demandez pas de se satisfaire, demandez-lui seulement d'être calme, de croire qu'il a bien trouvé sa place. Mais seul le Fou est bien calme."
Artaud, comme Socrate, est la figure par excellence du Silène.
Le sang d'un poète, film onirique de Jean Cocteau, grand manipulateur d'images, exprime tout ceci. J'en extrais une image particulière, qui m'a toujours donné un point de côté.
Je suis cette enfant sur le rebord.
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Libellés :Antonin Artaud,folie,image,littérature française,raison
Je lui ai dit oui.
Sans réfléchir.
Ordinairement, je refuse tout ce qui ressemble à une tentative pour me faire parler ou écrire sur quelque chose que je n'ai pas choisi. Oui, je reçois des propositions, et pas toujours des plus honnêtes. De la demande d'aide à la dissertation en passant par ceux qui exigent, sans politesse aucune, que je leur donne mon travail sur Peter Pan ou Barrie, comme si cela était normal ! Il y a aussi les demandes d'écrivains suffisamment désespérés pour croire que je peux les aider à gagner l'estime qu'ils n'ont pas pour eux-mêmes, moi qui ne suis bonne à rien sinon à m'épuiser.
Il faut croire que le blog est une nouvelle stratégie de vente. D'après le Time de cette semaine, nous sommes entrés dans une ère neuve, celle où les internautes prennent le pouvoir, et pas seulement par le biais des blogs. Pour le meilleur et pour le pire. Par la faute des mauvais journalistes littéraires qui ne font pas leur travail ?
Sûrement. Par la faute aussi des éditeurs qui publient beaucoup de déchets. Il suffit de jeter un regard aux têtes de gondole des Fnac, Cultura et autres Virgin, fossoyeurs de la Culture. J'ai la nausée. Tout cela pue la merde et la facilité. Il faut de l'aisé à lire, du propret, du pas fatigant et surtout du pas original, parce que le lecteur est un consommateur peu exigeant, peu cultivé et très pressé.
C'est ce qu'ils croient, ces jean-foutre, ces assassins.
Un inconnu vous propose donc de vous envoyer son livre, à condition que vous le lisiez et que donniez un libre avis sur votre espace personnel. Ensuite, vous lui renvoyez l'ouvrage. Frais de ports payés. Pourquoi pas ? Qu'est-ce que je risque ? Au pire, un profond ennui et une crise de rage.
La transaction est impeccable. Vous ne lui devez rien. Il ne vous doit rien.
C'est ainsi que j'envisage la relation.
Dans l'objectivité froide.
Sans affectivité. Je ne le connais pas. Il ne sait rien de moi. Nous sommes dans la position idéale de l'auteur et du lecteur, mus par le facteur hasard, même si le hasard de la rencontre est dans ses mains à lui. De toute façon, il faut bien qu'il soit incarné quelque part par quelqu'un.
Combien de lecteurs, face collée contre l'écran, accepteront sa proposition ? Je serais curieuse de connaître le pourcentage.
Après tout, comme je le lui ai dit, les livres ne meurent jamais que de silence. Qu'ils soient brillants ou médiocres.
Entendons-nous bien. Je connais le milieu, je sais que les critiques littéraires honnêtes sont rares. Je parle de ceux qui lisent réellement les livres sur lesquels ils font un papier.
Je suppose que Nicolas Cauchy attend de ces inconnus qu'il sollicite autre chose qu'une publicité gratuite, un avis honnête, une émotion brute, un jugement en âme et conscience. Je ne peux que lui promettre de mettre mon coeur et mon esprit à nu le temps de rédiger les lignes que vous déchiffrez en ce moment.
Je lis très peu de littérature française contemporaine, voire pas du tout. La vie est trop courte pour perdre son temps en atermoiements littéraires. Je n'aime pas les bègues et les radoteurs. Je ne fréquente pas les pissotières où sont installés un grand nombre d'éditeurs dans notre beau pays.
Hormis Michel Tournier, il n'y a pas grand-chose à sauver et je n'ai pas l'âme d'une aventurière. Au prix du livre, même milliardaire, je ne prendrais pas le risque. Toujours la même rengaine. Toujours l'identique vacuité du Moi. Mort du roman. Exit. Merde, alors !
A priori, je suis une très mauvaise pioche.
Pourtant, j'ai été prise au jeu de Nicolas Cauchy, qui signe un premier roman plutôt audacieux. Je suis heureuse d'aimer son livre, car je préfère parler ici de ce que j'aime, histoire de ne pas démoraliser les troupes. Néanmoins, j'aurais préféré écrire un truc vachard, parce que j'excelle dans l'ordure et l'injure. S'il me connaissait, il saurait que je ne suis pas policée et que je me fais un point d'honneur à renier toute forme d'hypocrisie. Je me moque pas mal de déplaire.
Tout cela ne veut pas dire que j'ai adoré le livre. Non, mais je l'ai aimé suffisamment pour avoir envie d'en parler et de le conseiller.
*
Le style est ce que vous remarquez en premier. Tant mieux, cela prouve qu'il existe, même s'il paraît quelque peu artificiel sinon artificieux. Un style ne l'est-il pas toujours ? Certes, un style est une construction qui requiert un minimum de conscience, de perception de l'effet désiré, de doigté, de tact, de triche... Mais c'est aussi une petite musique, quelque chose de viscéral, qui laisse s'exprimer un indésiré, ce qui fait naître la solution de continuité entre l'auteur et son écriture, un murmure. Je n'ai pas entendu cette voix de basse, je l'avoue et le regrette un peu.
A certains égards, le style de Nicholas Cauchy est trop maîtrisé, trop volontairement mathématique et impitoyablement efficace. J'aimerais plus d'innocence, trouver des remords et des reprises au détour de la phrase. Un premier roman devrait paraîre moins aguerri, même si subsistent ici ou là deux ou trois clichés.
Il lui manque encore une présence, celle des fantômes de l'inconscient qu'il ne faut pas soudoyer pour qu'ils demeurent tranquilles, mais que l'on doit laisser danser dans l'ombre des pages. Bannir les adjectifs qualificatifs, sanctifier la maîtrise et la rigueur de la phrase incisive ne dispense pas d'une certaine générosité verbale.
Mais il y a un style, malgré ma réticence à pleinement le recevoir.
Si peu en ont un de nos jours que cela surprend, toujours favorablement. L'écriture de Nicholas Cauchy est neutre ou, comme le disent les mauvais critiques, blanche. Oui, blanche. Et c'est à double tranchant, vous le pressentez, car ce qui manque de couleur peut aussi manquer de chair. Il faut une grande confiance en soi pour larguer aussi violemment les amarres.
Ce livre est néanmoins une arme. Si vous n'aimez pas que l'on vous taillade la peau, passez votre chemin, car vous allez faire une mauvaise rencontre sur la route qu'il emprunte. Il pourrait aller plus loin, je le suivrais. Je regrette qu'il faille se séparer si vite.
Je ne suis pas persuadée que l'écriture du romancier en question ici ne soit pas prise par certains pour un manque immense, que sa froideur chirurgicale apparente ne soit pas confondue avec une absence d'émotions. L'exercice est délicat. Mais, sans ce repli et cette économie, l'histoire y perdrait beaucoup. En revanche, je ne crois pas du tout qu'un autre récit serait aussi bien servi par cette manière de s'imposer au lecteur. Je puis me tromper. Qui suis-je pour juger ?
L'intérêt du roman ne porte pas sur le dénouement que l'on sait d'emblée ni sur les raisons du crime, car elles n'existent pas (le trop-plein d'émotions qui engage un père à tuer sa petite fille peut, à la limite, être crédible... Aimer peut être insupportable pour certaines natures, j'en conviens.), et ce n'est pas la véritable question. Du moins, ce n'est pas celle que je me suis posée pendant ma lecture.
Cette distance du narrateur, dans ce vous qui semble s'adresser autant au lecteur - l'obligeant à une forme d'identification perverse -, qu'au protagoniste principal, est à la fois un indicatif et un impératif, une description et une reconstitution de l'histoire. Une ambiguïté, un trouble, demeure jusqu'au dernier instant. Qui parle ? Pourtant, tout est donné dans le titre.
Qui peut mieux parler du sentiment que l'amour qui n'a pas trouvé destinataire ? Mais Hélène ou Electre porte mal son prénom.
Ce livre n'est pas un livre qui permet au lecteur de nidifier à l'intérieur. C'est un roman qui se lit cul-sec. Si vous n'acceptez pas cette évidence, vous n'êtes pas fait pour lui. Il impose une loi, un préalable que l'on est libre ou non d'accepter. Reposez-le si vous attendez plus que l'autopsie d'une impossibilité.
Ce roman est, selon moi, un beau livre sur l'enfance. Pourtant, ce n'est pas ce qui apparaît en premier lieu. Finalement, ce livre qui paraissait au premier abord si limpide et franc dissimule bien son secret. C'est sa grande force.
Un homme qui tue son enfant, cela pourrait être choquant si cela n'était pas dit avec ce recul qui n'est pas insensibilité mais pétrification. Mais ce n'est pas l'histoire de cette enfant-là qui importe, car l'enfance parfaite est stérile. L'enfant est trop mignonne. On l'imagine, les joues roses, le sourire qui éclôt sur le visage conquérant des préférés. Cette enfant en cache une autre, gauchie et gâchée. Le père tue l'enfant aimée car il lui est impossible d'aimer l'autre, pressentant peut-être qu'il se trompe d'être à aimer ou pour rétablir une justice, en laissant en vie celle qui n'a rien d'autre pour elle que son souffle.
En résumé, je ne crois pas un instant à l'explication apparente de cet irréparable commis par un père :
"Vous aurez seulement un avertissement ce qui se passe en vous. Un message de votre corps traduisant une émotion, probablement une émotion, en tout cas quelque chose de douloureux, une douleur à la poitrine, comme un point de côté, l'impression que quelque chose entre en force alors qu'il s'agit peut-être du contraire, quelque chose qui sort de vous, un sentiment, une émotion - avec du recul, c'est facile d'appeler ça comme ça -, mais ça vous fait mal."
Cher Monsieur,
Je lirai votre prochain roman mais, cette fois-ci, je l'achèterai. Je suis curieuse de savoir sur quelle porte votre univers va s'ouvrir dans le futur. J'ai une vague idée. J'aimerais savoir jusqu'à quel point je me trompe. Ou pas.
Bien à vous.
Son site.
Son blog.
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Libellés :littérature française,miscellanées
mercredi 20 décembre 2006
Après quelques difficultés liées à la mise en place des nouvelles fonctions de Blogger (espérons que cela corrigera tous les défauts qui lui étaient inhérents jusqu'à présent !), j'ai cru un instant avoir perdu les Roses de décembre. Finalement, je suis encore là, sur mon blanc destrier. Je conserve les catégories que j'avais mises en place via del.icio.us pour pallier le manque passé de Blogger, malgré la toute nouvelle présence de "libellés".
Je vous invite sur la Chasse au Snark pour y lire un petit billet sur Lewis Carroll (merci Robert, car c'est grâce à toi !).
lundi 18 décembre 2006
J'ai envie de dédier ce petit billet à "celui qui sait remuer ses sourcils comme James Matthew Barrie", témoignage d'amitié barrienne et cinéphilique - bien que je ne mérite pas le terme de cinéphile.
Encore un film de Lubitsch ! Oui, c'est Noël avant l'heure !
Oui, mais il vaut la peine d'en parler, pas seulement parce qu'il est génial, mais aussi parce qu'il ressort dans deux salles parisiennes, dont la Filmothèque Quartier Latin (rue Champollion), qui est un cinéma auquel je suis attachée depuis longtemps (il vient de partiellement changer de nom, néanmoins le même monsieur charmant officie depuis tout ce temps).
Puisqu'il n'est pas encore sortie en DVD et puiqu'il ne passe pas très souvent sur les chaînes du câble (hormis récemment sur France 3, me souffle-t-on à l'oreille), il n'est pas inutile de transmettre cette information capitale.
Le scénario est en partie de Samuel Raphaëlson dont je vous ai déjà parlé.
Sonia, la veuve la plus riche de Marshovia , posède plus de la moitié du pays. Elle part à Paris, lassée de son statut de veuve, à la faveur d'une rencontre avec le comte Danilo, qui lui déclare sa flamme sans connaître son visage. Elle le repousse, puis regrette ce rejet, car son imagination s'est enflammée. Le plus grand séducteur du pays a réveillé en elle le désir de l'amour. En témoigne ce journal intime, vierge depuis de longs mois, qui s'ouvre à nouveau pour recueillir ses nouvelles aventures. Le roi est aux abois. Il faut que Sonia revienne. Un seul homme semble désormais capable de sauver le pays : le comte Danilo. Sa mission, ultra-confidentielle, consiste à séduire la veuve et à l'épouser. Car, si sa fortune tombait entre des mains étrangères, cela en serait fini du roi et du pays...
Maurice Chevalier (à l'accent anglais si... français mais adorable) et Jeanette MacDonald
(minaudante) sont les deux acteurs principaux, qui vont jouer au chat et à la souris, avant de glisser dans les bras l'un de l'autre - et non pas de tomber, car tout est danse et légèreté et rien ne ressemble jamais à une chute dans les films de Lubitsch, pas même les happy ends...
La chute est verticalité brutale, quand le cinéma voluptueux et sensuel de l'ami Ernst se déploie gracieusement dans l'horizontalité des draps froisés et des divans rebondis (Cf. la scène où la belle Sonia est sur le point de succomber aux assauts de Danilo, dont la mélodie du nom exprime la séduction), synchroniquement plutôt que diachroniquement. Un des secrets de Lubitsch est peut-être là, dans ce choix de l'image qui avance, qui se superpose à la suivante, plutôt qu'elle ne tombe, ne s'accumule et ne prenne finalement trop de poids, en faisant boule de neige.
Reste à savoir qui est capturé par l'éternel piège, qui est la proie et qui est le fauve. L'amour est dangereux, lorsqu'il devient trop sérieux, et sa punition, semble nous dire de temps en temps, Lubitsch est le mariage ! [Je ne souscris absolument pas à cette vision désenchantée, bien au contraire ! ] Voir la dernière scène où les deux amoureux potentiels sont enfermés dans une cellule jusqu'à ce qu'ils disent oui, pour le bien de tous...
Lubitsch, dans ce film, plus que jamais, c'est le mouvement incessant de la vie et un sens absolu du tempo, un style et un bonheur, cette fois-ci, de tomber juste qui pourraient se résumer par le vieux mot grec kairos. Le bon mot ou la réaction idoine, la vivacité d'esprit, qui prouvent que l'on n'est pas égaré par le tourbillon des sentiments et de la vie, mais que l'on devance presque chaque événement, donnant ici et là l'impulsion ou le coup de pied qui pourraient faire défaut aux situations, quitte à déposséder en un tour de passe-passe une dame de sa chaussure, afin de la déshabiller sans qu'elle s'en aperçoive, ou en la détroussant l'air de rien (Cf. certaine scène de Trouble in paradise) au propre et au figuré. Le vêtement et les accessoires servent le thème du voilement/dévoilement qui est souvent à l'oeuvre dans ses films et qui symbolise la progression du sentiment amoureux, en écrivant implicitement dans le cadre la carte du tendre, à travers ce qui est masqué, puis révélé (Cf. la voilette de Sonia, qui masque son visage, exceptées ses lèvres) ...
Ce jeu de cache-cache exprime aussi une forme de fétichisme de la part du réalisateur, plus ou moins comparable à celui de quelqu'un comme Bunuel. Les relations amoureuses chez Lubitsch s'apparentent toujours au rapt ou au vol, à une forme de manipulation (de bon aloi), à un jeu de dupes (consentantes).
La veuve joyeuse (Die lustige Witwe), comme chacun le sait, est une opérette célèbre de Franz Lehar. Si Lubitsch garde à peu près la trame, il insuffle à l'histoire son art de filmer, qui est tout autant un art de vivre et pourquoi pas une philosophie de l'existence ? Derrière la frivolité apparente des ébats et des échanges, derrière ce mouvement perpétuel des corps et des coeurs, derrière la volubilité des lèvres, se tait peut-être une réserve plus profonde, qui viendrait tout gâcher si elle trouvait manière à s'affranchir du postulat lubitschien : le léger et l'aérien. Sonia incarne cette tendance sérieuse qui contamine peu à peu l'esprit de désinvolture de Danilo, mais qui est sauvé in extremis par une pirouette finale du cinéaste.
Deux versions furent filmées (américaine et française), avec une distribution différente en ce qui concerne les rôles secondaires. Maurice Chevalier ne voulait pas de cette partenaire-là et, pourtant, on ne perçoit pas l'antagonisme qui peut exister entre les deux acteurs. Ce film est un film riche, ne serait-ce que par la pléthore de moyens mise à la disposition du Maître, très visible dans les scènes de bal, chorégraphiées au millimètre et débordantes de luxe. Bien qu'à maints égards il reflète la quintessence du cinéma lubitschien, ce n'est pas le film que je préfère. Peut-être que le maniérisme de Jeanette MacDonald m'éloigne un peu, trois pas en arrière, pour contempler les scènes, au lieu que mon oeil s'épanouisse en leur centre. Je ne sais pas à quoi cela tient. En de nombreux endroits, je suis enchantée, mais je ne le suis que par à-coups, alors que j'ai coutume de l'être de A à Z. N'allez pas croire pour autant que je boude mon plaisir, ce n'est pas mon style. Disons, pour résumer, que le plaisir que l'on prend à voir ou revoir ce film est latéral alors que d'ordinaire il me paraît frontal. Cela tient sûrement à la nature de la relation des deux (futurs) amants, qui ne cesse qu'au dernier instant d'être une lutte.
L'amour est un jeu mais aussi un combat, ainsi qu'en témoigne, par exemple, l'opposition du noir et du blanc, portée à son paroxysme. Cela nous rappelle que Lubistch est d'abord un cinéaste visuel, et ce jusqu'à l'obsession. Il faudrait découper chaque scène pour montrer comment il compose avec les horizontaux, les verticaux, comment il choisit la place des objets, là où porte le centre de gravité de la caméra, etc. Je n'ai, hélas, pas le temps de donner rationnellement preuve de ce qui se perçoit d'instinct. Mais Lubitsch ne laisse rien au hasard.
La scène la plus marquante de ce point de vue est le moment où la veuve en a assez de jouer ce rôle et où sa garde-robe passe du noir au blanc et son chien en même temps ! Le comique de la situation ne doit pas masquer quelque résolution plus profonde : montrer comment l'humeur du personnage peut teinter l'univers qu'il habite.
Le film est construit en trois longs actes, marqués par la reprise d'une valse, qui les coupe transversalement.
On retient souvent des films de Lubitsch les dialogues qui font mouche, mais la Lubitsch Touch se distingue avant tout par des mouvements de caméra et des trouvailles visuelles, toujours malicieuses et justes. Je regrette de ne pas avoir de captures d'écran à ma disposition pour vous faire goûter cet art exquis de la mise en scène dont l'élégance est la moindre des qualités.
(minaudante) sont les deux acteurs principaux, qui vont jouer au chat et à la souris, avant de glisser dans les bras l'un de l'autre - et non pas de tomber, car tout est danse et légèreté et rien ne ressemble jamais à une chute dans les films de Lubitsch, pas même les happy ends...
La chute est verticalité brutale, quand le cinéma voluptueux et sensuel de l'ami Ernst se déploie gracieusement dans l'horizontalité des draps froisés et des divans rebondis (Cf. la scène où la belle Sonia est sur le point de succomber aux assauts de Danilo, dont la mélodie du nom exprime la séduction), synchroniquement plutôt que diachroniquement. Un des secrets de Lubitsch est peut-être là, dans ce choix de l'image qui avance, qui se superpose à la suivante, plutôt qu'elle ne tombe, ne s'accumule et ne prenne finalement trop de poids, en faisant boule de neige.
Reste à savoir qui est capturé par l'éternel piège, qui est la proie et qui est le fauve. L'amour est dangereux, lorsqu'il devient trop sérieux, et sa punition, semble nous dire de temps en temps, Lubitsch est le mariage ! [Je ne souscris absolument pas à cette vision désenchantée, bien au contraire ! ] Voir la dernière scène où les deux amoureux potentiels sont enfermés dans une cellule jusqu'à ce qu'ils disent oui, pour le bien de tous...
Lubitsch, dans ce film, plus que jamais, c'est le mouvement incessant de la vie et un sens absolu du tempo, un style et un bonheur, cette fois-ci, de tomber juste qui pourraient se résumer par le vieux mot grec kairos. Le bon mot ou la réaction idoine, la vivacité d'esprit, qui prouvent que l'on n'est pas égaré par le tourbillon des sentiments et de la vie, mais que l'on devance presque chaque événement, donnant ici et là l'impulsion ou le coup de pied qui pourraient faire défaut aux situations, quitte à déposséder en un tour de passe-passe une dame de sa chaussure, afin de la déshabiller sans qu'elle s'en aperçoive, ou en la détroussant l'air de rien (Cf. certaine scène de Trouble in paradise) au propre et au figuré. Le vêtement et les accessoires servent le thème du voilement/dévoilement qui est souvent à l'oeuvre dans ses films et qui symbolise la progression du sentiment amoureux, en écrivant implicitement dans le cadre la carte du tendre, à travers ce qui est masqué, puis révélé (Cf. la voilette de Sonia, qui masque son visage, exceptées ses lèvres) ...
Ce jeu de cache-cache exprime aussi une forme de fétichisme de la part du réalisateur, plus ou moins comparable à celui de quelqu'un comme Bunuel. Les relations amoureuses chez Lubitsch s'apparentent toujours au rapt ou au vol, à une forme de manipulation (de bon aloi), à un jeu de dupes (consentantes).
La veuve joyeuse (Die lustige Witwe), comme chacun le sait, est une opérette célèbre de Franz Lehar. Si Lubitsch garde à peu près la trame, il insuffle à l'histoire son art de filmer, qui est tout autant un art de vivre et pourquoi pas une philosophie de l'existence ? Derrière la frivolité apparente des ébats et des échanges, derrière ce mouvement perpétuel des corps et des coeurs, derrière la volubilité des lèvres, se tait peut-être une réserve plus profonde, qui viendrait tout gâcher si elle trouvait manière à s'affranchir du postulat lubitschien : le léger et l'aérien. Sonia incarne cette tendance sérieuse qui contamine peu à peu l'esprit de désinvolture de Danilo, mais qui est sauvé in extremis par une pirouette finale du cinéaste.
Deux versions furent filmées (américaine et française), avec une distribution différente en ce qui concerne les rôles secondaires. Maurice Chevalier ne voulait pas de cette partenaire-là et, pourtant, on ne perçoit pas l'antagonisme qui peut exister entre les deux acteurs. Ce film est un film riche, ne serait-ce que par la pléthore de moyens mise à la disposition du Maître, très visible dans les scènes de bal, chorégraphiées au millimètre et débordantes de luxe. Bien qu'à maints égards il reflète la quintessence du cinéma lubitschien, ce n'est pas le film que je préfère. Peut-être que le maniérisme de Jeanette MacDonald m'éloigne un peu, trois pas en arrière, pour contempler les scènes, au lieu que mon oeil s'épanouisse en leur centre. Je ne sais pas à quoi cela tient. En de nombreux endroits, je suis enchantée, mais je ne le suis que par à-coups, alors que j'ai coutume de l'être de A à Z. N'allez pas croire pour autant que je boude mon plaisir, ce n'est pas mon style. Disons, pour résumer, que le plaisir que l'on prend à voir ou revoir ce film est latéral alors que d'ordinaire il me paraît frontal. Cela tient sûrement à la nature de la relation des deux (futurs) amants, qui ne cesse qu'au dernier instant d'être une lutte.
L'amour est un jeu mais aussi un combat, ainsi qu'en témoigne, par exemple, l'opposition du noir et du blanc, portée à son paroxysme. Cela nous rappelle que Lubistch est d'abord un cinéaste visuel, et ce jusqu'à l'obsession. Il faudrait découper chaque scène pour montrer comment il compose avec les horizontaux, les verticaux, comment il choisit la place des objets, là où porte le centre de gravité de la caméra, etc. Je n'ai, hélas, pas le temps de donner rationnellement preuve de ce qui se perçoit d'instinct. Mais Lubitsch ne laisse rien au hasard.
La scène la plus marquante de ce point de vue est le moment où la veuve en a assez de jouer ce rôle et où sa garde-robe passe du noir au blanc et son chien en même temps ! Le comique de la situation ne doit pas masquer quelque résolution plus profonde : montrer comment l'humeur du personnage peut teinter l'univers qu'il habite.
Le film est construit en trois longs actes, marqués par la reprise d'une valse, qui les coupe transversalement.
On retient souvent des films de Lubitsch les dialogues qui font mouche, mais la Lubitsch Touch se distingue avant tout par des mouvements de caméra et des trouvailles visuelles, toujours malicieuses et justes. Je regrette de ne pas avoir de captures d'écran à ma disposition pour vous faire goûter cet art exquis de la mise en scène dont l'élégance est la moindre des qualités.
Le Comte Danilo est un "lady killer". Entendez par là qu'aucune vertu ne lui résiste ; d'ailleurs, la vertu n'existe pas ou bien elle se nomme à propos. Toutes les femmes sont folles de lui, mais ses multiples attachements ne suscitent aucun drame. Ces relations à double ou triple sens ont déjà été évoquées avec tact dans Design for living.
L'amour est libre et joyeux, comme presque toujours chez Lubitsch. Nulle jalousie ou tragédie engendrées par l'amour qui s'effeuille aux quatre vents. Danilo aime pour l'éternité mais l'éternité ne dure, pour lui, que jusqu'au lendemain matin...
Jusqu'à ce qu'une dame lui pose des questions auxquelles il n'a plus envie de se dérober.
Et c'est le début de la fin du séducteur implacable. Qui ne s'en féliciterait pas ?
Captain Danilo: You're the freshest Fifi I've ever met.
Sonia: But a nice Fifi.
Captain Danilo: How nice?
Sonia: Not too nice.
Captain Danilo: Your right eye says yes, and your left eye says no. Fifi, you're cockeyed!Bande-annonce et extraits ici.
Je me dois également de vous prévenir qu'il existe en zone 2 (DVD allemands) des films muets de Lubitsch assez difficiles à se procurer (sinon en zone1, mais plus cher), pour un prix modique :
Les cartons ne sont pas sous-titrés en français, mais une connaissance limitée en allemand vous permettra de ne rien manquer.
"Le bonheur d'être triste" de Victor Hugo ou la "joy of grief" de Keats, je l'avais déjà expérimenté livresquement, j'y avais consacré des pages, en me délectant entre autres de L'Anatomie de la mélancolie de Burton, mais je ne vais pas à nouveau vous faire part de mon enthousiasme ; il me semble que je vais épuiser nerveusement, si ce n'est physiquement, les quelques lecteurs qui demeurent. Il me manquait pourtant l'essentiel depuis tout ce temps. Honte à moi. Heureusement que je n'ai jamais osé me dire philosophe ! Je suis si inculte et si si vaporeuse quand il s'agit de penser pour de vrai !
Dès que je l'ai vu en rayon,
je suis littéralement tombée à la renverse. J'espère avoir occasion de vous en reparler. Sachez simplement, pour ceux qui l'ignoreraient, que c'est un livre majeur, indispensable et incomparable. Ce livre est le genre d'ouvrage qui me rappelle à ma modeste vocation, malgré mes lacunes et mes limites. C'est aussi le genre d'ouvrage qui me crucifie à jamais dans ma détestable médiocrité. Pourtant, au-delà de tout, surnage une volonté d'émulation qui me tonifie.
D'occasion, je les récupère ici et là ces volumes consacrés à des acteurs ou des cinéastes. J'ai une affection particulière pour ces minces volumes, en général assez pertinents. J'avais oublié à quel point Judy Garland était morte jeune et désespérée.
Je préfère l'oublier à nouveau.
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Ce billet est le 700e des Roses de décembre.
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Libellés :lecture
vendredi 15 décembre 2006
Ceux-là, dont je parle plus haut, sont incapables de donner une goutte de leur sang à leurs détestations, à leurs critiques, à leurs petits arguments. Mais ils montent sur leurs grands chevaux, même si ce ne sont que des poneys, pour vous dire à quel point untel ou untel est un minable. L’exigüité est la mère de tous les vices, moraux aussi bien qu’intellectuels. Les gens qui manifestent une étroitesse d’esprit sont en général tout aussi courts et médiocres de cœur. Ils font long feu de leur haine.
Rejeté par certains, le cinéaste l’est, sans aucun doute.
Son dernier film a déplu à certains mais aussi, de manière plus inexplicable (car ils étaient peut-être encore plus surprenants), ses précédents, Amours chiennes et 21 grammes. Ce dernier opus était pourtant un film maîtrisé - malgré une construction peu aisée -, une histoire humaniste, un long-métrage sinueux dans ses déliés mais généreux dans ses pleins. Une belle histoire qui ne suintait pas le pathos facile et les émotions à la petite semaine, mais qui néanmoins donnait un beau champ libre aux sentiments humains, dans ce qu’ils ont de plus tragiquement sublimes, et qui parlait, à sa manière, de la rédemption. N’est-ce pas le plus important que d’être conscient que rien n’est jamais complètement foutu dans la vie ou que l’on peut glisser de l’autre côté de soi-même si l’on n’y prend garde ?
Babel exprime, le fait est évident mais il n’est vain de l’écrire noir sur blanc, l’incommunicabilité entre les êtres, qu’ils parlent ou non le même langage. L’histoire se déroule en trois points du globe : au Maroc, au Mexique et au Japon. Un couple (Cate Blanchett, admirable toujours, et Brad Pitt, dans un rôle qui me le rend aimable, est ici très juste et sensible, presque vieilli par la souffrance
) est séparé par le fantôme d’un enfant mort. Ils font un voyage, sans leurs autres deux enfants restés sous la garde d’une mexicaine à San Diego. Or, celle-ci marie son fils au Mexique et, les parents ne revenant pas, elle les emmène avec elle, dans un voyage qui se révélera plus périlleux qu’on aurait pu le penser de prime abord. Gael Garcia Bernal (Cf. mon billet sur La science des rêves) est au volant et le fil de leur histoire dérape.
Passer la frontière est ce que font tous les personnages, de manière symbolique ou réelle, et aucun d’entre eux ne reviendra intact. Pas même les enfants, de sages enfants américains de la classe moyenne supérieure, vivant en milieu protégé, qui vont se retrouver face à d’autres de leur âge, que la vue d’une volaille à laquelle on arrache à mains nues le cou ne choque pas. Ils seront, eux aussi, initiés à quelque chose de différent, comme s’ils franchissaient tous une nouvelle étape de leur existence.
L’homme (Brad Pitt) espère, quant à lui, forcer le barrage des mots et pouvoir dire les mots que sa femme attend peut-être. La femme, elle, demeure dans sa réserve, quelque part où personne ne peut plus l’atteindre, au-delà du chagrin. Elle est prisonnière d’un silence qui la claquemure malgré elle, et qu’elle ne peut briser qu’avec des éclats de voix, qui détruisent le dire. Cette souffrance du non-révélé par les mots est presque palpable par l’image, par l’interprétation des acteurs. C’est bouleversant. L’économie des mots, dans le scénario, est aussi très frappante. Cette réserve des personnages et du cinéaste qui les guide est peut-être la beauté cachée du film et le point commun le plus profond qui lie ses deux autres oeuvres.
La balle perdue d’un fusil, mis entre les mains d’un enfant, va atteindre la femme, qui était perdue dans ses pensées.
Au milieu de nulle part, loin de tout hôpital, elle se vide de son temps et de son sang. Pendant ce temps, les media et l’ambassade montent l’affaire, estiment qu’il s’agit de terroristes et bloquent l’envoi d’une ambulance locale, au risque de perdre la femme. Ironie et absurdité de notre monde.
Tous ces destins fragmentés dans le temps et dans l’espace, séparés presque arbitrairement, se répondent les uns les autres- comme les pensées d'un être unique qui les porterait en lui - d’une manière plus ou moins flagrante, mais avec une intelligence telle qu'il faudrait une autre vision pour en mesurer la portée.
Au Japon, vit une jeune fille, dont le père a offert en gage d’amitié au père d’un autre enfant, le petit meurtrier malgré lui, le fusil qui va blesser la femme américaine. Est-ce le même fusil avec lequel s’est tuée son épouse ? Que penser d'un monde où une arme peut être un témoignage de fraternité ?
L’impossibilité pour la jeune fille japonaise
de dire son manque d’affection n’est pas la conséquence de son handicap (elle est sourde et muette) mais plutôt de l’incapacité de son père à l’entendre, par comparaison avec sa mère, qui l’écoutait. Celle-ci s’est suicidée mais on ne saura pas les raisons. Elle laisse dans son sillage une presque enfant à laquelle se révèle, par le rejet des autres, son handicap. La muette l'est aussi au figuré et elle ne connaît au départ que la provocation pour hurler son dire.
Elle ne porte pas de culotte sous sa très courte jupe. Elle s’exhibe. Elle veut qu’on la baise, simplement parce qu’elle veut se sentir désirée, spoilée de l'amour maternel, amputée de son enfance, face à des adultes qui ne savent pas sa douleur. Elle s’offre, mais personne ne la prend. Jusqu’à cet inspecteur de police, qui, en la repoussant, mais en étant ému plutôt que dégoûté par son attitude, va faire jaillir les larmes qui l’empêchaient de rejoindre son père, sur la terre ferme où le chagrin s’est échoué.
Belle image que cette jeune fille nue dans les bras de son père, qui n'ose la regarder, et qui symbolise une renaissance, dans les bras de celui qui lui a donné vie.
Et nous ?
Percevons-nous toujours derrière le silence que font les mots la souffrance de nos frères ?
Libellés :cinéma,Garcia Bernal,Inarritu
Je suis un peu absente. Pas à moi-même, mais à ce JIACO, à ma page sur Carroll et à mon site sur Barrie. Pourtant, je prépare de jolies choses dans mes chaudrons.
Je suis aussi en partance. Dans mon esprit en tout cas.
Noël me kidnappe.
J'habite un arc-en-ciel, en ce moment. C'est très confortable et l'on voit le monde sous un autre angle, à travers d'autres couleurs.
Beaucoup de travaux et de recherches m'éloignent, parfois, non pas de mon ordinateur (tout de même plus efficace qu'une Underwood), mais de mon journal de bord, de mon foutoir et de mon gueuloir virtuels. Je suis moins présente en ce moment, mais je ne lâche pas l'affaire.
Et puis de toutes les façons, il existe quelques beaux et bons esprits qui tiennent de meilleurs journaux que le mien. Personne n'est indispensable, ici comme ailleurs. La seule chose précieuse est la foi que l'on possède et l'envie que l'on a de la transmettre. Je ne parle pas de foi religieuse mais d'enthousiasme au sens étymologique du terme. Je suis davantage mue par un daimôn que par un hypothétique Dieu.
Si Dieu a le visage et l'esprit de Groucho Marx, comme je le pense parfois, je suis prête à lui rendre hommage, mais son sens de l'humour m'est quelquefois incompréhensible.
J'écrirai donc un peu (beaucoup ?) moins tant que je n'aurai pas trouvé un rythme qui me convienne parfaitement, afin de ne pas oeuvrer sur trop de fronts à la fois.
Je demande à ceux qui me lisent et m'écrivent de ne point s'inquiéter. Toute lettre recevra réponse mais le délai sera un peu étendu.
Prochainement, j'aimerais poster (comme promis) deux billets sur le suicide, un sur la conception du mal par Kant (non, ne fuyez pas !), une chronique sur un livre que l'on m'a envoyé et demandé de "critiquer", et quelques lignes sur Antonin Artaud et Le Moine de Lewis qu'il a réécrit
mais dont on peut aussi lire la traduction fidèle de Léon de Wailly,
ainsi qu'un petit paragraphe sur Melmoth de Maturin.
J'ai beaucoup tardé à parler de ces deux (trois) romans qui ont forgé la lectrice que je suis. Je suis bien persuadée que ceux qui me lisent fidèlement connaissent, au moins de réputation, ces deux oeuvres incandescentes que je tiens en très haute estime.
En attendant, je compte me réfugier dans quelque château plus ou moins imaginaire. Qui sait ce qui appartient en propre à la folie du créateur ou au créateur lui-même ?

[Arthur Rackham, illustration pour Le songe d'une nuit d'été de W. Shakespeare]
[Un des châteaux de Louis II de Bavière, Neuschwanstein - voir le billet sensible de Fauna ]
Libellés :Ludwig II,miscellanées
dimanche 10 décembre 2006
J'ai toujours aimé Noël. Y compris lorsque je n'en connaissais pas de beaux. J'étais un peu comme la petite fille aux allumettes d'Andersen. Je voyais des choses que les autres ne pouvaient apercevoir. Comme si je traversais certaines couches du réel, la nuit venue, dans mon lit de petite fille. Longtemps, j'ai davantage vécu les yeux fermés.
Je suppose que ma nature sensible aux contes de fées m'a toujours portée à aimer ce qui contient un esprit magique.
Alors que le sapin est arrivé à la maison et qu'il est décoré,
je me souviens d'autrefois.
J'aime les immenses sapins. J'ai l'impression de trouver soudain un père d'adoption, bourru et tendre, qui va me prendre dans ses bras et m'abriter dans son feuillage.
Un sablé dans la main, un verre de lait chaud à la cannelle dans l'autre, un chat sur les genoux et Sinatra. Je suis au Paradis.
Et pourquoi pas une histoire de saison ?
Le Banquet de Noël (fantaisie philosophique) de Nathaniel Hawthorne (dont je vous ai déjà touché un mot)
:
(...)
Un vieux gentilhomme fit dans son testament un legs tout à fait en rapport avec la vie mélancolique et excentrique qu’il avait menée. Il laissa une somme considérable dont l’intérêt devait servir annuellement et pour toujours à organiser, le jour de Noël, un banquet auquel prendraient part dix personnes choisies parmi les plus malheureuses qu’on pourrait trouver dans le pays.
L’intention du testateur n’était pas de faire oublier à des infortunés leurs chagrins pour quelques heures ; il voulait au contraire agir de telle sorte qu’ils en ressentissent mieux les atteintes. En choisissant même ce jour consacré et ordinairement joyeux, où ceux qui étaient invités au banquet auraient pu perdre un instant la souvenance de leurs maux au milieu des acclamations de joie proclamées à l’occasion de cette solennité par toute la chrétienté, le testateur n’avait que l’intention de perpétuer son peu de foi dans les oeuvres de la Providence, laquelle, prétendait-il, s’inquiétait fort peu du sort des pauvres humains.
Le vieux gentilhomme avait désigné, pour ses exécuteurs testamentaires, deux de ses plus intimes amis, qui étaient, comme lui, deux sombres humoristes, et dont la seule occupation était d’observer tous les malheurs auxquels nous sommes exposés. Ils se refusaient même à l’évidence qui prouve qu’un Dieu bienfaisant a placé le bien à côté du mal, et que chaque devoir que nous accomplissons, tout pénible qu’il soit, est la source d’un vrai plaisir. Ces deux philosophes, d’un genre tout particulier, étaient donc chargés d’inviter les convives du banquet ou de les choisir parmi ceux qui prétendaient avoir quelque droit à assister à ce bizarre festin.
Le premier repas eut lieu. Pour dire vrai, l’aspect des convives n’était pas fait pour satisfaire ceux qui les auraient aperçus rangés autour de cette table, car les chagrins de ces personnages ne suffisaient pas pour donner une idée du grand nombre des souffrances répandues sur la Terre. Et pourtant, après un examen de quelques instants, on ne pouvait contester que ces souffrances, tout en provenant de causes en apparence imaginaires, accusaient néanmoins la nature de notre organisation.
Les décorations de la salle du banquet étaient arrangées de manière à rappeler aux convives que le seul but que nous soyons sûrs d’atteindre ici-bas, c’est la mort. Telle avait été la pensée immuable du testateur. Éclairée au moyen de torches, cette salle était toute tendue de drap noir, ornée de guirlandes faites de branches de cyprès et de couronnes d’immortelles desséchées, semblables à celles qu’on jette sur les cercueils. Chaque assiette était entourée de persil. Le vin, décanté dans une urne d’argent, était versé à chaque convive dans de petits vases pareils à des lacrymatoires romains. Les exécuteurs de ce legs singulier, – je ne saurais dire si c’était leur goût qui avait présidé à tous ces détails, – n’avaient pas oublié l’usage des anciens Égyptiens qui plaçaient un squelette à la table du festin, dans le but de se moquer de la gaieté des convives. Le squelette était enveloppé d’un manteau noir et placé sur un siège au centre de la table. On prétendait que le testateur lui-même avait vécu en compagnie de ce triste emblème de la mort, et qu’il avait stipulé, dans son testament, qu’on placerait chaque année ce squelette au milieu des dix convives qu’il invitait au banquet de la fête de Noël. Selon toute probabilité, le vieux gentilhomme désirait prouver que, pendant sa longue existence, il n’avait jamais cru à une autre vie.
– Que signifie cette couronne ? demandèrent à la fois plusieurs invités en entrant dans la salle où le banquet était préparé.
Ces gens-là faisaient allusion à une couronne de cyprès appendue à l’extrémité du bras du squelette, qui sortait seul des plis du manteau noir dont il était enveloppé.
Un des exécuteurs testamentaires répondit :
– C’est une couronne qui sera offerte, non pas au plus digne, mais au plus malheureux, lorsqu’il aura prouvé qu’il a le droit de l’obtenir.
Le premier invité était un homme d’un caractère doux, mais tout à fait dénué d’énergie pour combattre le profond découragement auquel il était naturellement enclin ; aussi, sans que rien en apparence ne pût l’empêcher de prétendre au bonheur, avait-il passé sa vie dans la plus molle indolence, à tel point que son sang, ayant presque oublié de circuler dans ses veines, oppressait sa poitrine et faisait battre son cœur avec violence. Son malheur dépendait donc de son organisation.
Le deuxième convive était misérable parce qu’il avait un esprit inquiet et malade ; il était même devenu tellement impressionnable qu’un mot piquant d’un ennemi, la plaisanterie la plus inoffensive d’un étranger, la pression d’une main amie, lui étaient pénibles comme c’est ordinairement l’habitude de ces gens-là. Sa principale occupation était d’exposer ses griefs à ceux qui voulaient bien les entendre.
Le troisième individu était un hypocondriaque à qui son imagination faisait trouver des monstres partout ; il en apercevait même au coin de son feu. Il se figurait voir des dragons dans les nuages, des esprits infernaux cachés sous les traits des plus jolies femmes, quelque chose d’affreux et de malfaisant dans tout ce que la nature offre de plus enchanteur.
Son voisin était un de ces hommes qui, dans leur première jeunesse, ont eu une trop grande confiance dans leurs semblables ; il avait trop espéré d’eux ; il avait été si souvent trompé qu’il était devenu misanthrope.
Depuis plusieurs années, il cherchait tous les motifs possibles pour haïr et mépriser l’humanité entière. Et il n’avait, pour faire cela, qu’à envisager le meurtre, la débauche, la fausseté, l’ingratitude, le manque de bonne foi entre amis, les vices instinctifs chez les enfants, tous les crimes cachés des êtres créés à l’image de Dieu, et qui ont tous les dehors de la vertu ; il lui fallait seulement examiner une à une toutes ces tristes réalités, qui cherchent à se décorer des apparences les plus attrayantes. Mais à chaque mauvaise action qu’il inscrivait sur son catalogue, à chaque nouvelle découverte qui augmentait la triste nomenclature instructive à laquelle il avait voué sa vie, son cœur, naturellement aimant et confiant, recommençait à saigner.
L’homme qui venait ensuite avait des sourcils épais et tenait les yeux baissés. Sa physionomie exprimait la passion et montrait une animation sans pareille. Dès sa plus tendre enfance, il s’était cru un messager inspiré par la Divinité, et avait essayé de remplir la mission à laquelle il pensait être destiné. Hélas ! il n’avait pas été assez éloquent pour se faire écouter. Une fois convaincu de son impuissance, il s’était sans cesse adressé cette pénible question : « Pourquoi les hommes ne veulent-ils pas m’entendre et se laisser persuader ? – C’est parce que je suis un fou. Qu’ai-je à faire ici-bas ? Quand trouverai-je ma tombe ? » Pendant tout le festin, cet homme se versait de fréquentes rasades pour éteindre, disait-il, le feu céleste qui le consumait, et qui était inutile à sa race.
Tout à coup, on vit entrer, après avoir froissé et jeté un billet de bal, un petit-maître qui, la veille du jour de ce banquet, avait aperçu quatre ou cinq rides sur son front, et plus de cheveux blancs sur sa tête qu’il ne pouvait en compter. Doué d’intelligence et de sentiment, le vieux dandy avait follement dépensé sa jeunesse, et était arrivé à cette époque de la vie où la folie nous abandonne et nous oblige à aimer la sagesse.
Pour compléter le nombre des convives, les exécuteurs testamentaires avaient invité un malheureux poète réduit à la plus grande misère, et un idiot qu’ils avaient trouvé au coin de la rue. Ce dernier avait juste assez d’intelligence pour savoir ce qui lui manquait ; il cherchait donc vainement ce que la nature lui avait refusé ; et, dans ce but, il errait çà et là dans les rues en gémissant, car il s’apercevait que ses efforts étaient inutiles.
La seule dame qui eût pénétré dans la salle du banquet aurait été parfaitement belle, si elle n’eût légèrement louché de l’œil gauche ; mais ce défaut, si petit qu’il fût, la chagrinait à un tel point qu’elle passait sa vie dans la solitude et qu’elle n’osait même pas se regarder dans une glace. On plaça cette infortunée en face du squelette.
Il nous reste un autre convive à décrire. C’était un jeune homme de bonne mine, à l’air doux, au maintien élégant. À le voir, on eût pensé qu'il aurait plutôt dû aller s’asseoir à quelque joyeuse table qu'à celle où se trouvaient tous ces malheureux.
Un bruit de murmures s’éleva parmi les autres convives, lorsqu'ils remarquèrent le regard inquisiteur jeté sur eux par le nouveau venu.
– Que vient faire ce monsieur parmi nous ? Pourquoi le squelette du fondateur de cette fête ne se lève-t-il pas et ne chasse-t-il pas cet étranger ?
– C’est honteux, ajouta le malade, qui éprouva un nouvel élancement au coeur. Ce gentleman vient ici pour se moquer de nous ! Nous allons servir de texte à ses plaisanteries, quand il retournera auprès de ses amis, à la taverne voisine. Il rira avec eux de nos misères et les exposera peut-être sur le théâtre dans un drame de sa composition.
– Eh, qu’importe ! reprit l’hypocondriaque en souriant d’un air de dédain ; il portera à ses lèvres une cuillerée de soupe faite avec des vipères ; et s’il y a une macédoine de scorpions sur la table, il faudra bien qu’il en ait sa part. Après tout, si notre banquet de Noël lui convient, il y reviendra l’année prochaine !
– Ne le troublez pas, murmura avec douceur le personnage mélancolique ; peu importe qu’il acquière, quelques années plus tôt ou plus tard, la conscience du malheur ! Si ce jeune homme se croit heureux maintenant, laissez-le s’asseoir parmi nous, car il ignore quels sont les maux qui l’attendent.
Le pauvre idiot s’approcha du nouveau convive avec cet air inquiet et inquisiteur qu’on remarquait toujours en lui, ce qui faisait dire qu’il était sans cesse à la recherche de l’esprit qui lui manquait. Après s’être livré à un court examen, le pauvre insensé toucha la main de l’étranger, tout en retirant immédiatement la sienne ; puis il branla la tête et un frisson parcourut ses membres.
– C’est froid, c’est froid ! s’écria l’idiot.
Le jeune homme ne put réprimer un frisson de terreur, et sourit pourtant avec grâce.
– Messieurs et madame, dit alors un des ordonnateurs de la fête, n’allez pas nous taxer d’insanité, et croire que nous avons admis ce jeune étranger, qui s’appelle Gervayse Hastings, sans avoir pris de minutieuses informations. – Croyez-moi, personne entre vous n’a, plus que lui, le droit de venir s’asseoir à cette table.
Chacun se crut obligé d’accepter ces paroles ; puis ensuite les invités prirent leurs places.
La bonne harmonie fut bientôt troublée par l’hypocondriaque, qui repoussa sa chaise en se plaignant à haute voix, parce que, disait-il, on avait mis devant lui un plat contenant des crapauds et des vipères. On chercha à lui faire comprendre qu’il se trompait ; il reprit alors tranquillement son siège.
Le vin coulait à grands flots de l’urne sépulcrale ; mais on eût dit qu’il en sortait mêlé à de sombres inspirations ; ainsi, au lieu d’exciter à la gaieté, il ne servait qu’à augmenter la tristesse générale.
Les convives se racontaient des histoires effrayantes sur certains personnages qui auraient eu de grands droits à venir s’asseoir parmi eux. On parlait des maux auxquels tous les hommes sont exposés, de crimes horribles, d’existences qui n’avaient été que de longues agonies, d’autres qui paraissaient heureuses et qui avaient été empoisonnées tôt ou tard par de cuisants chagrins. On s’entretenait des derniers moments des humains, de leurs dernières paroles, des instructions qu’on pouvait en tirer ; des différentes manières de mettre fin à ses jours, des moyens préférables à employer pour y parvenir : le couteau, le poison, la noyade, la pendaison ou la vapeur du charbon.
La plupart des convives, comme c’est l’habitude chez les gens très affligés, aimaient à parler de leurs malheurs et cherchaient à en faire le sujet de la conversation générale. Ils voulaient, avant tout, prouver que leur propre infortune était la plus grande de toutes.
Le misanthrope, énumérant tous les torts du genre humain à son égard, prétendait que l’homme est incapable d’éprouver aucun bon sentiment, et il se plaisait à rappeler tous les faits qui pouvaient appuyer son opinion. Puis, dès qu’il eut exprimé sa manière de penser, il cacha son visage dans ses mains et pleura amèrement.
Ce banquet, on le voit, était une fête à laquelle chaque homme et chaque femme, quelque favorisés qu’ils fussent par la fortune, eût pu, dans un moment donné, réclamer le triste privilège d’assister.
Tant que dura le festin, on remarqua que le jeune étranger, Gervayse Hastings, n’éprouva pas la moindre émotion. Toutes les tristes pensées exprimées par ses compagnons le trouvaient insensible : son regard trahissait plus d’étonnement que celui du pauvre idiot, dont le cœur cherchait à comprendre, et qui souvent parvenait à son but. La conversation de Gervayse était froide, incisive, légère et souvent éloquente ; mais on découvrait que celui qui parlait n’avait jamais ni aimé ni souffert.
– Monsieur, dit d’un ton brusque le misanthrope qui répondit à quelques observations d’Hastings, je vous prie de ne plus m’adresser la parole. Nous ne pouvons nous comprendre, car nos sentiments n’ont rien de sympathique. De quel droit êtes-vous venu vous joindre à nous ? Je ne saurais le deviner ; mais il me semble qu’après avoir prononcé les phrases malséantes que nous venons d'entendre, vous devez nous considérer, mes compagnons et moi, comme des ombres flottant sur la muraille. À dire vrai, vous nous produisez le même effet.
Le jeune homme se prit à sourire, s’inclina avec politesse, repoussa sa chaise en arrière sans se lever, et boutonna son habit sur sa poitrine, comme si la salle du festin fût devenue plus froide. L’idiot fixa encore une fois son regard mélancolique sur le jeune homme et murmura ces paroles :
– C’est froid ! C’est froid ! C’est froid !
Le banquet une fois terminé, les convives se retirèrent. À peine eurent-ils franchi le seuil de la porte que la scène qui venait d’avoir lieu ne semblait plus à leurs souvenirs que la vision d’un esprit malade.
De temps à autre, pendant l’année suivante, ces infortunés s’entrevirent çà et là, ce qui convainquit chacun d’eux qu’ils étaient bien tous des habitants de la Terre, et qu’ils existaient réellement.
À diverses reprises, plusieurs d’entre eux se trouvèrent le soir, face à face, enveloppés dans de sombres manteaux. Quelquefois aussi ils se rencontrèrent dans des cimetières.
Il arriva aussi que certains convives du banquet de Noël tressaillirent en se reconnaissant à la lumière du soleil, au milieu d’une rue fréquentée, où ils erraient comme des spectres. Sans doute ces gens-là étaient surpris que le squelette ne sortît pas aussi à l’heure de midi.
Mais chaque fois que, par suite de leurs affaires, les convives du banquet de Noël étaient obligés de se mêler à la foule, ils étaient certains de rencontrer le jeune homme, qui, sans qu’on pût en découvrir la cause, avait pris part à cette fête lugubre.
En le voyant se mêler aux heureux du jour ; en apercevant son œil brillant ; en entendant résonner ses paroles légères et insouciantes ; chacun d’eux se disait en lui-même, avec indignation :
– Quel traître ! quel vil imposteur ! La Providence, dans un temps donné, permettra qu’il ait réellement le droit de venir s’asseoir au milieu de nous.
Le jeune homme, loin de détourner son regard, l’arrêtait, au contraire, sur chaque triste visage passant près de lui, et semblait dire avec un air de mépris : « Hélas ! si vous connaissiez mon secret, vous pourriez alors comparer vos droits avec les miens ! »
Les mois et les heures s’écoulèrent et ramenèrent les gaietés de Noël, accompagnées des cérémonies de l’église, des jeux, des festins et de la joie sur tous les visages. La salle du banquet se revêtit encore de ses noires draperies : on l’éclaira avec les torchères funèbres, et on décora la table d’une façon toute sépulcrale. Le squelette, recouvert de son manteau, reprit sa place désignée, tenant entre ses doigts la couronne de cyprès, présent destiné au convive le plus affligé.
Comme les ordonnateurs de la fête étaient certains que l’on trouverait toujours sur la Terre de nouvelles misères, et comme ils désiraient jouir de ce spectacle sous toutes les formes, ils ne crurent pas convenable de réunir les convives de l’année précédente : de nouvelles figures vinrent donc se placer autour de la table.
Là se trouvait un homme à la conscience timorée, qui portait une tache de sang dans son cœur, – souvenir de la mort de l’un de ses semblables, – mort qui, pour sa plus grande torture, avait été suivie de circonstances si extraordinaires, que le malheureux pensait que ses souffrances venaient des vœux qu’il avait formés pour que la mort le visitât lui-même à son tour.
En effet, depuis l’époque de ce meurtre, l’existence de cet homme était empoisonnée ; il vivait dans une perpétuelle agonie, s’accusant intérieurement d’avoir tué son semblable : sans cesse il avait présents à la mémoire tous les détails de cette horrible catastrophe. C’était là sa seule pensée.
À côté de cet homme, il y avait une mère, – autrefois heureuse, et maintenant désolée. Il s’était cependant écoulé un grand nombre d’années depuis le jour où elle était allée à une partie de plaisir, et avait trouvé à son retour son petit enfant étouffé dans son berceau. Toujours, depuis cet instant funeste, la malheureuse était persécutée par cette pensée terrible que son enfant étouffait dans son cercueil.
Cette malheureuse avait pour voisine, au banquet de Noël, une vieille dame qui, depuis son adolescence, avait été atteinte d’un tremblement convulsif qui ébranlait toute sa personne. Rien n’était plus effrayant que l’aspect de son ombre vacillante sur la muraille ; ses lèvres tremblaient, et l’expression de ses yeux semblait annoncer que son âme aussi était agitée.
Cet état provenait de la confusion qui existait dans son intelligence ; personne ne pouvait dire quel terrible chagrin avait frappé l’infortunée d’une manière aussi cruelle ; les exécuteurs testamentaires avaient pourtant jugé qu’ils devaient l’admettre au nombre des convives, non d’après ce qu’ils connaissaient de son histoire, mais sur la seule inspection de son triste visage.
Les convives ne purent réprimer un mouvement de surprise lorsqu’ils virent paraître un certain M. Smith, gentleman à la face rubiconde, qui avait probablement reçu plus d’une invitation bien préférable à celle qui le conviait à cette fête. L’expression ordinaire de la physionomie de ce personnage annonçait que, pour la cause la plus futile, il était disposé à rire. M. Smith évitait cependant tout ce qui pouvait exciter sa gaieté, car il était atteint d’une maladie de coeur qui, à chaque instant, menaçait de mettre fin à ses jours. Toute émotion de joie pouvait lui être fatale, et l’animation produite par de riantes pensées aurait pu occasionner la même fin terrible. Eu égard à sa triste situation, M. Smith s’était fait admettre au banquet, dans l’espoir d’y puiser un fonds de mélancolie qui prolongerait ses jours.
On avait aussi invité deux époux, par cette seule raison, bien connue de tous, qu’ils étaient affreusement malheureux dès qu’ils se trouvaient réunis : il allait donc sans dire qu’ils devaient se rencontrer à ce festin.
Pour faire pendant à ces deux malheureux, on apercevait autour de cette table deux autres individus qui n’avaient jamais été mariés. Dans leur première jeunesse, ils s’étaient promis de s’adorer toujours : mais, séparés par les circonstances, ils étaient demeurés si longtemps loin l’un de l’autre que maintenant ils ne pouvaient plus sympathiser. Isolés dans la vie, ces deux êtres considéraient l’éternité comme un désert sans bornes.
Près du squelette, était assis un des plus joyeux fils de la Terre: un spéculateur, un chercheur d’or ; sa principale affaire étant son grand livre, la Bourse lui servait de prison. Ce personnage avait été fort surpris en recevant cette invitation, car il se figurait être le plus fortuné des mortels. Ceux qui l’avaient convié au festin déclaraient qu’il ne savait pas combien grande était sa misère.
Un instant après, on vit entrer dans la salle un individu avec lequel nos lecteurs ont déjà fait connaissance. C’était Gervayse Hastings, dont la présence, l’année précédente, avait soulevé tant de questions et causé de nombreuses critiques.
Hastings s’assit encore à la même place, avec l’intime conviction qu’elle lui appartenait, et qu’il n’avait nullement besoin de l’assentiment d’autrui ; et pourtant, chose étonnante, son air enjoué, sa physionomie placide ne trahissaient aucun chagrin. Ceux qui l’examinaient et qui étaient experts dans l’art de découvrir les peines de leurs semblables regardèrent un instant Gervayse Hastings, et, tout en branlant la tête, n’éprouvèrent pour lui aucune sympathie.
– Qui est donc ce jeune homme ? demanda l’homme à la conscience troublée. Assurément, il n’a jamais souffert. De quel droit vient-il s’asseoir parmi nous ?
– Savez-vous que c’est très mal d’entrer ici sans être frappé d’un chagrin mortel ! murmura la vieille dame d’une voix aussi tremblante que l’était toute sa personne. Quittez-nous, jeune homme ! Votre cœur n’a jamais été brisé ; et je tremble plus encore pour mon repos, rien qu’à vous regarder.
– Son cœur brisé ! oh non, j’en réponds, répliqua M. Smith en portant la main sur sa poitrine et en s’efforçant de paraître triste, car il craignait de se livrer à un fatal éclat de rire. Je connais fort bien ce gentleman ; il a devant lui les plus belles espérances, aussi ne doit-il pas se mêler à nous. Il n’a pas plus le droit de s’asseoir à cette table que l’enfant qui n’est pas encore né. Il ne fut jamais malheureux, et probablement il ne le sera jamais.
– Très honorés convives, s’écrièrent alors les ordonnateurs du banquet, allons, de grâce, ayez confiance en nous et soyez certains du moins que notre profonde vénération pour la mémoire de celui qui a institué ce festin ne nous permet pas de désobéir à ses dernières volontés. Recevez ce jeune homme à votre table. Qu’il nous suffise de vous assurer qu’aucun de vous ne voudrait troquer son cœur pour celui qui bat dans la poitrine de Gervayse Hastings.
– Si cela était, j’en serais enchanté, très enchanté, répliqua M. Smith avec un mélange de joie et de tristesse. Mais ces messieurs ne savent pas ce qu’ils disent ; mon cœur est le seul qui souffre réellement ici, puisque certainement il sera cause de ma mort !
Malgré toutes ces récriminations, comme le jugement des exécuteurs testamentaires était sans appel, la compagnie prit place autour de la table. Le convive, qu’on aurait volontiers expulsé, n’entama la conversation avec aucun de ses voisins ; il paraissait seulement écouter avec une grande attention, dans l’espoir de découvrir quelque vérité. À dire vrai, les plaintes exprimées par ces infortunés ne pouvaient point être le sujet d’une instruction ou d’une consolation, quelles qu’elles fussent, pour personne.
La conversation générale parut si absurde au bon M. Smith qu’il ne put s’empêcher d’éclater de rire, quoique ses médecins lui eussent expressément défendu cette incartade ; et certes la science avait raison cette fois, car le malheureux tomba en arrière en faisant une affreuse grimace et expira sur-le-champ.
Cette catastrophe mit fin au repas.
– Eh quoi ! Vous ne tremblez pas ? demanda la vieille dame à Gervayse Hastings, qui regardait fixement le cadavre. N’est-ce pas un horrible spectacle à voir, et n’est-il pas terrible de penser qu’un homme d’une nature si ardente et si robuste est mort en une minute ? Mon âme tremblera toujours, mais en ce moment elle tremble bien plus encore ; aussi je ne puis comprendre comment vous êtes calme !
– En quoi cet événement subit peut-il m’apprendre quelque chose, madame, ou me faire éprouver la moindre émotion ? répondit Gervayse Hastings en poussant un profond soupir. Les hommes passent devant moi comme les ombres sur une muraille. Leurs actions, leurs passions, leurs sentiments produisent à mes yeux l’effet d’une lumière vacillante. Dans une seconde, tout s’évanouit ! Ni ce cadavre, ni ce squelette, ni le tremblement continuel de cette vieille dame ne peuvent me procurer la sensation que je cherche.
Les convives se séparèrent.
Nous n’entrerons pas dans des détails plus circonstanciés sur ces singuliers festins, lesquels, selon la volonté du fondateur, eurent lieu régulièrement à l’époque désignée.
Quelques années plus tard, les exécuteurs de ces bizarres volontés adoptèrent la coutume d’inviter de loin et de près des individus dont les infortunes semblaient plus grandes que celles de leurs semblables, soit à cause de leur intelligence cultivée, soit eu égard à la haute position qu’ils avaient occupée. Le noble exilé par la Révolution française et le soldat qui avait déposé les armes à la chute de l’Empire vinrent prendre part à ce banquet. Les monarques détrônés, errants sur la Terre, furent admis à ce triste et lugubre festin. L’homme d’État, dont le parti était vaincu, pouvait, s’il le désirait, être encore un grand homme pendant tout le temps que durait le repas.
Le nom d’Aaron Burns prit place parmi tous ces représentants des misères humaines, quand sa ruine, la plus grande et la plus frappante, causée par des circonstances morales plus étonnantes que celles de la vie de tout autre homme, fut entièrement accomplie.
À l’époque de sa vieillesse, Stephen Girard, lorsque son opulence lui parut un fardeau trop lourd à porter, chercha une fois à être admis au banquet de Noël.
Et cependant ces personnages ne pouvaient point donner mieux que d’autres ces enseignements extraordinaires de misère et de chagrin qui sont étudiés surtout dans la vie ordinaire. Mais il est bon de remarquer que plus les malheureux sont illustres, plus ils éveillent de profondes sympathies ; et cela non parce que leurs malheurs sont plus terribles, mais parce que, étant placés sur un piédestal élevé, ceux qui les éprouvent servent bien mieux d’exemples au genre humain.
J’ajouterai qu’à chaque banquet de Noël Gervayse Hastings se mêlait aux convives : mais l’infortuné changeait graduellement. De la brillante jeunesse, il était passé à la virilité soucieuse ; puis de la virilité à la vieillesse, qui avait imprimé un certain air de dignité à sa physionomie. Il était le seul individu qui vint aussi assidûment chaque année, et cependant sa présence excitait toujours de nouveaux murmures de la part de ceux qui connaissaient son caractère et sa position : ceux-là même dont le coeur était brisé ne pouvaient fraterniser avec lui.
– Qui est donc cet homme impassible ? s’était-on demandé plus de cent fois.
– A-t-il souffert ? a-t-il commis quelque faute ? Sa personne ne porte ni traces de douleur ni de remords. Alors pourquoi se trouve-t-il ici ?
– Demandez-le à ceux qui sont chargés de faire les invitations, ou interrogez-le lui-même.
Telle était la réponse générale.
– Mais cet homme est bien connu dans la ville, et tout ce qu’on dit de lui prouve qu’il doit être heureux. D’où vient qu’il arrive ici tous les ans pour se placer au milieu des convives comme une vraie statue de marbre ?
– Demandez-le au squelette : peut-être vous donnera-t-il le mot de l’énigme.
– En vérité, c’est extraordinaire, se disait-on à la ronde.
L’existence de Gervayse était non seulement prospère, mais encore fort brillante. Tout lui avait réussi ; sa fortune aurait suffi pour satisfaire les goûts les plus dispendieux. Il aurait pu voyager dans les contrées les plus éloignées ; s’il avait eu l’amour de la science, il aurait pu se former une nombreuse bibliothèque.
Hélas ! Malgré toute son opulence, cet homme était malheureux. Il avait désiré jouir du bonheur domestique et aurait dû le trouver avec une épouse charmante et affectionnée, des enfants qui promettaient la réalisation des plus douces espérances. Hastings s’était élevé au-dessus des limites qui séparent les hommes obscurs des hommes distingués ; et il s’était acquis une réputation sans tache dans des affaires de la plus haute importance.
Sa renommée n’était pourtant pas populaire, car il lui manquait ce qui est nécessaire pour acquérir l’affection des masses. Pour le public, Hastings était une froide abstraction, dépourvue d’enthousiasme et de la faculté de faire passer dans le coeur de la multitude les impulsions du sien ; c’est surtout à ce don divin que le peuple reconnaît ses favoris. J’ajouterai que ceux qui étaient admis dans l’intimité de cet infortuné et qui désiraient l’aimer étaient effrayés de voir que cela leur était impossible.
Ils l’approuvaient et l’admiraient ; mais dans ces moments où l’esprit humain cherche à découvrir la réalité, ils s’éloignaient de Gervayse, qui n’avait pas le pouvoir de leur donner ce qu’ils voulaient trouver ; et ils éprouvaient ce sentiment de regret que l’on ressent lorsqu’on retire sa main, après l’avoir tendue à une ombre que l’on a aperçue sur la muraille.
La jeunesse d’Hastings, tout à coup disparue, et l’effet qu’il produisait devinrent bientôt plus perceptibles ; ses enfants, lorsqu’il leur tendait les bras, venaient, sans la moindre joie, s’asseoir sur ses genoux ; bien plus, ils n’y prenaient jamais place sans y être invités. Sa femme pleurait en secret et s’accusait intérieurement de rester insensible auprès de lui. Hastings lui-même paraissait ressentir les effets de cette froideur qu’il répandait sur tous ceux qui l’entouraient. Il aurait donné tout au monde pour pouvoir se réchauffer. La vieillesse, qui l’accabla avant l’âge, l’engourdit bientôt plus encore.
Un jour, il perdit sa femme et quelques-uns de ses enfants, puis ensuite les autres le quittèrent, et le vieux Gervayse Hastings resta seul. Il ne désirait plus d’entourage.
C’est ainsi qu’il continua à vivre, et, à chaque fête de Noël, il ne manquait pas de se rendre au lugubre banquet. Son privilège était devenu un droit, et s’il avait réclamé la place d’honneur, le squelette la lui aurait cédée.
Lorsque Hastings eut atteint ses quatre-vingts ans, cet homme au visage pâle, au front chauve, à la physionomie immobile, voulut venir encore une fois s’installer à la place du banquet de Noël, où il était admis tous les ans. Sa physionomie était toujours aussi impassible. Le temps l’avait changé à l’extérieur ; mais intérieurement il ne lui avait fait ni bien ni mal.
Avant de s’asseoir dans le fauteuil qui lui était destiné, Hastings jeta un regard inquisiteur autour de la table, dans le but de s’assurer qu’il n’y retrouverait pas quelques-uns des convives des années précédentes. – Le malheureux n’avait rien appris à ces tristes fêtes. Il ignorait encore ce profond secret, – la vie dans la vie, – qui se manifeste par la joie ou par le chagrin.
– Mes amis, fit tout à coup Gervayse Hastings en prenant cet air d’assurance seul permis à un convive de fondation, soyez les bienvenus ! Je bois à tous vos vœux dans cette coupe sépulcrale !
Les invités répondirent avec urbanité, mais d’une manière qui prouvait qu’ils ne sympathisaient pas avec ce personnage d’un aspect glacial, car tous semblaient dire qu’ils refusaient de le reconnaître pour un de leurs frères.
Donnons avant tout à nos lecteurs une description succincte de ceux qui assistaient au banquet.
Là se trouvait un ministre protestant très enthousiaste, appartenant probablement à la famille de ces anciens puritains qui avaient foi en leur vocation et se comptaient au nombre des puissants de la terre. Cédant aux tendances de l’époque, ce ministre s’était éloigné des principes sévères de la foi primitive : son esprit errait dans d’obscures régions, où il ne trouvait que ténèbres et déceptions. Ses idées étaient tellement confuses que bien souvent il se tordait les mains avec désespoir, tandis qu’en d’autres circonstances il riait de sa propre folie. Cet homme était vraiment misérable.
Près de lui était assis un utopiste. Sa secte était nombreuse, quoiqu’il se crût le seul de son espèce depuis la création du monde. Cet individu avait formé le projet de faire disparaître de la surface du globe toutes les douleurs physiques et morales, et d’assurer le bonheur de chacun : mais l’incrédulité des hommes l’empêchait d’accomplir ses projets. Son chagrin était tellement profond que tous les maux auxquels il ne pouvait remédier semblaient s’être appesantis sur lui.
Un vieillard d’un aspect fort simple, couvert de vêtements noirs, attirait ensuite l’attention des personnes présentes. On le prenait pour le père Miller3 qui paraissait s’abandonner au désespoir en attendant le moment fatal qui devait tout anéantir.
Là se trouvait encore un homme connu pour son orgueil et son obstination ; il avait possédé de grandes richesses, il s’était vu à la tête d’une grande administration où il avait pu régir despotiquement ses subordonnés qui tremblaient en sa présence. Mais quand survint une ruine totale, tout son pouvoir avait disparu.
On remarquait aussi un philanthrope qui s’affligeait tellement de tous les malheurs des humains et de la négligence que l’on mettait à prendre des mesures générales pour les soulager, qu’il n’avait pas le courage de faire le peu de bien dont il était capable. Ce personnage se contentait d’être malheureux par sympathie.
Près de lui était assis un individu dont l’espèce ne date que de l’époque actuelle. Depuis qu’il avait atteint l’âge où on lit les journaux, il s’était vanté d’appartenir à un parti politique. Pendant les discussions de ces dernières années, son esprit s’était tellement troublé qu’il ne savait plus à quel parti s’attacher. Le chagrin qu’éprouvait cet homme ne peut être compris que par ceux qui l’ont éprouvé.
À son côté on avait placé un orateur populaire qui avait perdu la voix ; et, comme c’était là à peu près tout ce qu’il possédait, il était tombé dans un état de mélancolie désespéré.
À la table du banquet se trouvaient aussi deux dames : l’une était une pauvre ouvrière presque morte de faim, malade de la poitrine ; elle représentait là un million de femmes de sa condition, toutes aussi misérables qu’elle. L’autre personne était une femme douée d’une mâle énergie dont elle ne pouvait faire usage. Elle ne trouvait dans le monde rien à faire et rien qui lui procurât ou du plaisir ou du chagrin. Cette pauvre infortunée était devenue presque folle en voyant que son sexe était exclu des grandes affaires.
Comme le nombre des convives était complet, on avait ajouté une petite table pour trois ou quatre pauvres chercheurs d’emploi, que les ordonnateurs du festin avaient cru pouvoir admettre. Ces pauvres diables étaient dans une si grande détresse qu’ils avaient réellement besoin d’un bon repas.
Tous ceux qui assistaient à ce banquet étaient vraiment dignes de compassion. Le vieux Gervayse les intéressait peu, et il aurait pu disparaître sans qu’aucun des convives demandât : Où est-il allé ?
– Monsieur, dit enfin le philanthrope à Hastings, voici bien des années que vous prenez part à cette fête, et probablement vous avez tiré de la vue de tous ces convives du malheur de très utiles enseignements. J’envie votre sort. Pouvez-vous me révéler un secret pour remédier à la masse des misères qui affligent le monde ?
– Je ne connais qu’une seule misère, répondit Gervayse d’un air tranquille, et c’est la mienne.
– La vôtre ! répliqua le philanthrope ; si vous vous rappelez l’existence heureuse et brillante que vous avez menée toute votre vie, comment osez-vous dire que vous êtes le seul infortuné de l’espèce humaine ?
– Je vous le dirais que vous ne le comprendriez pas, répliqua Gervayse Hastings d’une voix faible, et avec une prononciation embarrassée, en employant quelquefois un mot pour un autre. Personne ne m’a compris, pas même ceux qui étaient atteints du même mal. Ce que j’éprouve est l’absence de toute espèce de passions. Il me semble que mon coeur est formé de vapeur. Il m’est impossible de saisir la réalité. Ainsi, en ayant l’air de posséder tout ce qui est au pouvoir des hommes, tout ce qu’ils désirent, je n’ai réellement rien possédé, ni joie, ni chagrin. Toutes choses, toutes personnes, et j’ai eu la preuve de ce que j’avance à cette table même depuis que je viens m’y asseoir, m’ont fait l’effet d’ombres vacillant sur la muraille. Ma femme, mes enfants et mes amis ont produit sur moi la même sensation. Il en est de même de vous que je vois devant moi. Je n’ai réellement pas connu l’existence, et je ne suis moi-même qu’une ombre comme ce qui m’entoure.
– Et que pensez-vous de l'autre vie ? demanda à Hastings le ministre en levant les yeux au ciel.
– Hélas ! je suis plus malheureux que vous, répliqua le vieillard, car je n'ai pas la faculté nécessaire pour craindre ou pour espérer. Mon malheur est le seul au monde, ma souffrance est la seule qui ne guérit pas. Ce coeur froid, cette existence sans réalité, ah ! c’est une vraie montagne de glace qui pèse sur ma poitrine !
Le hasard fit qu’à la fin de cette conversation les ligaments usés du squelette se détachèrent, et, tout à coup, ses os desséchés et la couronne de cyprès tombèrent sur la table. Cet incident attira l’attention des convives et fut cause que l’on perdit Hastings de vue pendant quelques instants. Lorsque les membres du banquet reportèrent leurs regards sur le vieillard, ils s’aperçurent qu’il avait subi une transformation complète.
Son ombre avait cessé de vaciller sur la muraille...
(...)
Traduit de l'anglais par B.-H. Révoil.
Repris dans Contes fantastiques de Noël, Ed. Librio.
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