mercredi 14 février 2007
« Die Welt vom Leiden aus zu verstehen ist das Tragische in der Tragödie. »

Nietzsche

***********

J'éprouve l'envie de partager avec vous un peu du plaisir et de l'intérêt provoqué par ce disque, malgré un manque de temps et de disponibilité flagrant.
Mon mari m'a offert, ce matin, un voyage ailleurs. Que serais-je sans lui, sinon une âme en perdition, un bateau sans sextant ? Je serai la Miranda de Waterhouse qui contemple un naufrage.
Il aime à orienter et à infléchir mes goûts et à compléter mes intérêts. Lecteur enthousiaste de Tobie Nathan, il me l'avait déjà fait découvrir par certains ouvrages, afin de m'ouvrir à d'autres perspectives thérapeutiques et conceptuelles, car j'ai toujours été très intéressée par la psychiatrie mais aussi par l'ethnologie. J'avais un peu découvert cette dernière discipline lors de ma première année d'étude en philosophie. J'aime penser et savoir pourquoi je pense ainsi et pas autrement. J'ai depuis toujours considéré que la psychiatrie (la psychologie également, quand elle n'est pas vulgarisée pour les magazines féminins - j'exècre ces productions; il n'y a rien que je déteste plus que le magazine "Elle" ou les revues qui se réclament de la psychologie et dont la pauvreté est affligeante- ou télévisées dans des émissions infâmes) et l'ethnologie étaient des cousines germaines de la philosophie.
Etrangement, en France, les études en philosophie ne pratiquent guère la différence. Il existe peu de professeurs et d'enseignement de la philosophie orientale ou extrême-orientale. Ce n'est en rien une obligation d'étudier ces autres pensées. Tout ce que je connais dans ce domaine (très peu, somme toute), je ne l'ai appris que par moi-même, plutôt freinée par mes rares maîtres dans cette volonté. Il est tout de même scandaleux que l'on puisse poursuivre un cursus entier, jusqu'au plus haut niveau, sans jamais parler des pensées chinoises, indiennes ou autres. Il n'est, dans notre pays, de philosophie que grecque et allemande (européenne). Heidegger, le responsable ? Je schématise mais j'exagère à peine. Bien sûr, on peut expliquer que cet ostracisme - voire ce racisme, le mot n'est pas trop fort - par l'idée que les autres philosophies ne sont pas construites sur le modèle qui nous est familier. On parle à l'égard de ces conceptions du monde de pensées plutôt que de philosophies. Ce choix lexical dit un mépris inacceptable et un manque de connaissance honteux.
Pourtant, il existe de nombreux traités dialectiques. Qui oserait prétendre, par exemple, que Le traité du milieu de Nagarjuna n'est pas philosophique au sens occidental ?

Nietzsche ou Schopenhauer (mes amis, comme vous le savez peut-être si vous me lisez un peu) sont difficilement compréhensibles - surtout Schopenhauer - si on ne repositionne pas leur pensée par rapport à certaine philosophie indienne. Cette voie du milieu, qui n'est pas celle du dilemme occidental, qui se situe à égale distance de la négation et de l'affirmation, permet de lui opposer le tétralemme dont Aristote avait eu l'intuition. Pour Nagarjuna, dire « il y a » ou « il n’y a pas » n’a pas de sens, car ce sont deux extrêmes qui ne sont pas réels. Nagarjuna, lui, propose la « voie du milieu » qui n’est ni une addition des deux (troisième proposition), mais elle passe entre les deux, elle est une soustraction des deux (quatrième proposition).
La raison occidentale exerce principalement sa domination sur les esprits et le réel par l'intermédiaire des trois grands principes qu’elle sécrète : le principe de non-contradiction, le principe d’identité, et le principe du tiers exclu. Or, ces principes sont-ils aussi absolus ou inconditionnels qu’ils le paraissent ? La logique ne peut-elle s’exercer que binaire ? L’exemple de la philosophie de Nagarjuna en particulier, et de la pensée orientale en général, nous montre le contraire. Peut-on alors penser sans ces principes premiers, fondateurs de notre pensée, ou au-delà de leur sphère d’influence, sans sombrer dans la folie, sans s’exclure du monde des hommes et du sens commun ? La subjectivité, puisque l’irrationnel susnommé est son autre nom, est-elle inapte à s’exprimer de manière universelle ? La pensée doit-elle toujours être désincarnée ou vécue de l’extérieur ? Ce découpage – arbitraire ?- du réel ne laisse-t-il pas de côté une part importante de ce qui est, voire de ce qui pourrait être ?
Le paradoxe est que ce dilemme évoqué à l’instant est mis en place par la raison même, ou plus précisément par sa « bonne à tout faire », la logique. Or comment penser sans raison ? Il ne s’agit pas de cela – l’homme est enfermé dans le cercle qu’elle dessine autour de lui et dont il est le centre – mais bien plutôt, peut-être, d’élargir ce cercle et d’y inclure ce que la raison a coutume de rejeter hors de lui : Chestov appelle cette « chose », le « résidu irrationnel ». Est-ce à dire qu’il faut apprendre à penser l’impensable ? Non, bien sûr, ce serait absurde, contradictoire dans les termes. L’irrationnel n’est pas tant l’impensable que l’autre ; il est plutôt ce que la raison refuse, car elle ne peut l’inclure dans son bel ordre sans menacer ce dernier, mais elle le fait sous le prétexte qu’il est incommunicable, dangereux : le vécu singulier est un animal sauvage qui a besoin d’identité, et de tous les autres concepts affiliés qui le rendent consommable ou fréquentable.
Il est, en tout cas, impossible de ne pas se demander comment la logique (et le langage qui la véhicule) peut influer sur la construction de notre vision du monde (Weltanschauung), sur notre esthétique des êtres et des choses, sur notre morale. Et si la logique était un destin à elle seule ?
La pensée est discriminatoire. Aujourd’hui, toutes les études des sciences cognitives et des neurosciences s’accordent à affirmer ce que remarquait Nagarjuna, penseur indien du deuxième et troisième siècle, à savoir que le concept découpe arbitrairement le réel (et ne retient de lui que ce qui sert ses plans), mais ce qu’elles ajoutent c’est la manière dont il découpe : en projetant notre manière, humaine de voir. La découpe est anthropomorphique. Et là où il y a de l’anthropomorphisme il n’y a pas très loin du religieux au sens large.
Pour toutes ces questions, il faut lire le limpide ouvrage de M. Bugault, qui me paraît indispensable pour qui ignore tout de cette amnésie de la philosophie occidentale.
Tout ceci avait conduit Roger-Pol Droit à écrire un livre essentiel au titre presque polémique.


Il n'est que temps de réparer ces oublis, plus ou moins volontaires.

Tobie Nathan, quant à lui, dans son domaine, est un éminent représentant de cette discipline qu'est l'ethnopyschiatrie. Son approche est très saine et fort simple ; elle est apparentée à ce que certains ont fait pour la reconnaissance de l'altérité en philosophie. Il considère qu'il n'existe pas une seule vérité (occidentale) en matière de compréhension et de traitements des maladies mentales et qu'il y a moyen, nécessité même, à confronter les diverses approches culturelles d'un symptôme.
Une maladie existe dans un contexte qui lui donne sens et certaines thérapeutiques, que l'on peut juger irrationnelles car elles laissent entrer le surnaturel, sont peut-être, dans certaines circonstances, celles qui auront un réel pouvoir de guérir. Un symptôme est un signifiant et un signifié que l'on ne peut détacher de la page où il s'inscrit.
Depuis quelques semaines, je m'accommode assez joyeusement de sonder les contes de fées, les légendes irlandaises et écossaises pour mon travail autour de Barrie. Je m'aperçois que les esprits (les djinns* comme celui d'Aladdin ou l'esprit de la nuit, Lilith

John Collier - Lilith, 1892.)


dont parle, dans ce disque, Tobie Nathan ont beaucoup en commun avec mon univers, même si les noms et les concepts peuvent changer. Oui, tout est histoire de concepts et, plus précisément, de ce que Tobie Nathan appelle "l'autonomie des concepts". A ses yeux, le concept n'est pas fabriqué mais découvert par notre entendement. Son acception du concept n'est pas celle des philosophes, mais l'on comprend l'idée sans peine.
En tout cas, la réalité que l'homme détenteur du concept découvre préexiste à l'acte de nommer et d'encercler. Pour autant, ce qui n'est pas dit, ce qui demeure invisible ou non dit, a néanmoins une existence propre. Il donne l'exemple des microbes. Ils existaient et n'existaient pas à la fois avant le concept de microbes. Mais la construction conceptuelle les fait exister d'une autre manière. Elle les récupère pour les mettre dans un ordre, qui est celui institué par la raison.
Pour les esprits, il en est de même.
Ils apparaissent à l'occasion de failles dans l'existence humaine. Ils se faufilent par les interstices ou les pores de nos vies corrodées par la ruine psychologique ou autre. Les rituels qui servent à les faire fuir ou à établir un lien avec eux ont la même fonction que le concept : les rendre visibles. A partir de la pensée conceptuelle, on ne peut penser ce qui n'a pas d'existence. C'est l'évidence même. Penser l'altérité n'est pas penser mon semblable distant, c'est laisser la place à l'impensé, voire à l'impensable.

***********

* Djinn : le mot provient et est lié à celui qui désigne la matrice. Certains esprits aiment se nourrir du sang des couches.

*************
Catégories :
Cary Grant est le seul homme et le seul être, hormis mon mari et Barrie, que j'aime inconditionnellement et que j'aimerai jusqu'à mon dernier souffle. Un jour, peut-être, exprimerai-je par écrit cette passion dévorante à laquelle je sacrifie chaque jour... J'ai envie de vous proposer quelques extraits de ses films. J'en possède de très rares, dont vous ne trouverez pas trace sur internet, et je les partagerai bientôt avec vous, par bribes. The Awful Truth (dont j'ai déjà parlé) est l'une de ses meilleures et de ses plus célèbres comédies, et pas seulement parce que c'est un film d'une main de maître, celle de Leo McCarey, mais parce que Cary Grant a l'occasion d'exploiter avec une immense liberté, dans la folie de l'improvisation parfois, tous ses talents. Qui pourrait penser que derrière l'oeil taquin de Cary Grant se cachait, dans le cristallin, la silhouette d'un homme très complexe et brûlé par divers feux, dont celui d'une enfance plutôt malheureuse et incomprise ?
***************
"In life there is no end to getting well. Perhaps death itself is the end to getting well. Or, if you prefer to think as I do, the beginning of being well." (Cary Grant)

*************** 
Catégorie :
lundi 12 février 2007

Ce billet est dédié à celle qui se reconnaîtra et que j'ai envie d'appeler Anna, comme l'une des héroïnes d'Auster.
*

Mille pardons si je ne suis pas très présente sur ce JIACO. Ce n'est pas un manque d'envie. Je suis également très en retard dans mon courrier. Il me faudra du temps pour répondre. Je ne suis pas aux abonnés absents, chers Az et JS, chère Véronique. Soyez patients mes autres correspondants et / ou amis. Je n'ai que très peu de temps en ce moment. Je me consacre à Barrie et à mon travail d'écriture. Je ne possède pas la légèreté de répondre avec inconséquence.


***
*
"It's important to me, Mr Blank. My whole life depends on it. Without that dream, I'm nothing, literally nothing." (Travels in the Scriptorium, p.53 de l'édition anglaise)
*
"New York was an inexhaustible space, a labyrinth of endless steps and that it is a neverland of fragments, a place of wordless things and thingless words." (City of Glass)


*




Je suis une lectrice. Je suis méticuleuse jusqu'à l'obsession du mot que je lis et je ne vis que dans l'ourlet de l'imaginaire, pour autant je ne suis pas rembourrée d'illusions, comme ces poupées de son détricotées par le temps, lorsque l'enfance est passée. Revenir dans le réel est pour moi une impossibilité, consommée dès le premier jour. Autant aller sur la lune sans combinaison spatiale.
Paul Auster est un auteur que j'ai "rencontré" à la fin des années 1990, alors que je fréquentais encore les bibliothèques, quand je ne m'étais pas encore mise à en construire quelques-unes autour de moi, dans l'idée que je me réfugiais dans ces châteaux de sable que je n'avais jamais eu le droit de fabriquer autrefois.

Aujourd'hui, je m'effeuille, page à page, dans le scriptorium, pourtant je ne fréquente pas les abbayes, même si je suis un peu scribe, à la manière de Bartleby.
Auster est à la fois un écrivain qui aime s'adonner à des jeux intellectuels, de ceux qui pourraient ravir les oulipiens ou certains détenteurs du nouveau roman (c'est l'une de ses veines romanesques qui s'exprime dans des romans tels La trilogie new-yorkaise, Moon Palace, Leviathan, La nuit de l'oracle... ) mais aussi un auteur qui sait faire preuve d'humanisme et de chaleur humaine (Brooklyn follies, par exemple où cette tentation est exacerbée). L'oeuvre qui est au carrefour de ces deux tendances est Le livre des illusions. Il existe peut-être une troisième voie ouverte par des oeuvres telles que Le voyage d'Anna Blume ou Monsieur Vertigo... Ce qui ne change jamais est le sentiment que Paul Auster s'applique toujours, sans répit, à une oeuvre infinie de voilement-dévoilement. Il est un hybride de Heidegger et de Nietzsche dans mon esprit. Je le sais, tout comme moi, engagé dans certains chemins philosophiques. D'ailleurs, dans le scriptorium, dès les premières pages, lorsque Monsieur Blank découvre que chaque objet porte une étiquette, il nous pousse dans la voie du nominalisme. Où l'on retrouve Berkeley - et Hume, dans une moindre mesure. Je me demande même si le cheval Whitey n'a pas rapport à cette théorie...
La première vérité de l'oeuvre d'Auster est ici et nulle part ailleurs.
Le nom ne fait que cacher le vide ou le manque d'existence. Le nom appelle le réel qui demeure sourd et muet. Ceci s'applique aussi bien aux choses (objets) qu'aux êtres (objets d'une autre catégorie, mais aussi objets en tant qu'il sont pensés par un sujet, ici un créateur). C'est pourquoi, Auster ne pose jamais qu'une seule question dans tous ses livres, celle de l'identité. Et cette question n'a aucune réponse, puisque le langage et la pensée se dérobent face à l'impossibilité de la définition. On pourrait dire que la préoccupation majeure d'Auster est de nommer. A défaut, il situe dans l'espace, ce qui est une autre manière de circonscrire, d'où son obsession des pièces fermées. Ici, nous sommes dans un scriptorium bien particulier, celui de la mémoire du démiurge... Alors que la porte soit ou non fermée de l'extérieur n'a pas d'importance, car la porte n'existe pas.

Je n'aime pas parler de lui, parce que cela me semble toujours un peu vain. Je ressens un malaise à l'idée de l'expliquer ou de l'expliciter. A quoi bon ressasser sans cesse les mêmes lieux communs brassés ici et là, journaleux et bloggueurs du dimanche confondus et compassés dans cette manie de s'extasier face à une fausse évidence, sur l'univers labyrinthique et mis en abyme (merci de ne pas écrire "abîme" dans ce cas précis, car cela heurte ma sensibilité) de Paul Auster ? Sauf que souvent ces personnes confondent mises en abyme et métalepses... C'est touchant. Peu me chaut. De toute façon, beaucoup passent à côté du sens ultime de son oeuvre en se perdant dans la forme et en supposant des intentions. Pourquoi ne pas prendre cette donnée comme un préalable et non comme une conséquence ou une donnée essentielle de son travail romanesque ?
Je crois que c'est presque un manque de tact ou de pudeur à son endroit (je partage donc ce travers avec ceux que je fustige) que de vouloir l'analyser, tant son oeuvre appelle le recueillement et le voyage intérieur.

En effet, malgré la facilité avec laquelle se prête son oeuvre à l'analyse, je crois que le meilleur moyen d'aller à la vérité de ses romans est de succomber aux intuitions qu'ils créent en nous. Il suffit de nous regarder dans un de ses livres pour faire surgir en nous une polysémie généreuse, qui nous en dira plus sur nous-mêmes que sur l'oeuvre, qui est un caméléon.

Ce livre-ci, plus qu'aucun autre peut-être, malgré son aspect serré, serait propice à plusieurs dizaines de pages de glose enfiévrée. Je laisse cela aux patients et aux laborieux. Cela ne m'amuse plus autant qu'avant. Je ne joue plus. Je suis grande. Si, si.

Il y a aussi en moi le désir de garder jalousement certaines idées ou clefs que les critiques et les lecteurs que j'ai lus ne semblent pas avoir trouvées... Je ne devrais pas dire cela car je risque de recevoir vingt courriers. Tant pis, je ne répondrai pas et puis je ne détiens aucune vérité. J'aime me laisser prendre aux pièges que je dénonce.



Indice :

J'ai lu ce livre à sa sortie en langue anglaise, il y a un petit moment déjà, et je l'ai relu en français très récemment. J'ai coutume d'acheter différentes éditions des livres de Paul Auster,




au moins l'édition en langue originale et la traduction française. J'en ai acquis trois





pour l'occasion (ils sont présents sur cette photo). C'est un rite, le mien. Je n'aime pas lire les gens réellement importants pour moi dans une traduction, bien que je déteste le snobisme qui consiste à répudier toute traduction sous prétexte que l'on a moyen de lire en deux ou trois langues. Paradoxes possibles d'une débutante en traduction.

Depuis le moment où j'ai lu la Trilogie new-yorkaise, je n'ai eu de cesse de tout lire de lui. Pour la première fois de ma vie, peut-être, je lisais quelqu'un qui me semblait rassembler tout ce que je cherchais moi-même à écrire, mais une certaine fantaisie en moins. Le talent en plus.
Paul Auster est un homme qui fait preuve d'une clarté froide. Il écrit comme on disséquerait ou opérerait un cadavre, pour atteindre ce petit ressort invisible qui donne mécaniquement la vie. Oui, car il n'y a point d'autre âme que celui d'un mouvement, celui de la lecture et de l'écriture conjointes. Et quant à la transcendance, je crains qu'elle ne se dissolve dans les méandres du cerveau reptilien, dans une immanence grisâtre, celle de l'encre qui se dissout.
Pourtant, malgré la simplicité de son style (un collégien pourrait lire ses oeuvres en langue originale), il me semble qu'il réussit depuis longtemps le prodige de n'être pas toujours compris, ou du moins pas comme il le mériterait, mais cela - je le redis - n'a aucune espèce d'importance. Je viens d'énoncer le second prodige : que vous aperceviez ou non toutes les couches superposées, vous apprécierez ce qu'il vous raconte, car à chaque niveau vous y trouverez à penser. Parfois, Auster vous tient la main et vous laisse croire que vous détenez toutes les références, puisqu'il vous les livre sur un plateau. Ne vous y fiez pas trop. Il y a toujours plus à voir qu'il ne le prétend... Il y aussi, pour les mêmes raisons, moins à comprendre et à voir que vous ne le pensez.

Ce dernier roman est, à mes yeux, bien inutile et me paraît un bouche-trou entre deux oeuvres plus conséquentes. Dire que je suis déçue n'aurait pas de sens, puisque Monsieur Auster est un des écrivains, sinon l'écrivain vivant, que j'aime et admire. Bien sûr que j'ai jubilé à tel ou tel endroit mais, dans l'ensemble, je suis un peu attristée par la facilité de ce truc dont il a trop usé. Surprenez-moi, Monsieur Auster ! Encore une fois, s'il vous plaît ! Ne me laissez pas sur le bord de la page à faire du stop.
Son dernier roman est minuscule, à peine 150 pages en version française. Il m'embarrasse. J'aimerais n'en dire que du bien, parce que j'aime son auteur. Mais je serais malhonnête.

Un homme, bien nommé Blank, est prisonnier quelque part. Des gens lui rendent visite. Il lit le manuscrit d'un autre homme. Ou plus exactement nous lisons ce que nous croyons être sa lecture. Sauf que l'ensemble est toujours plus vaste. Toujours cette histoire de contenant et de contenu. Auster, c'est toujours, à un moment ou à un autre, une histoire mathématique de bijection.


Et si tout ceci n'était qu'un encéphalogramme du travail de créateur ? Hé bien, ma foi, je conseillerais un bon neurologue à l'auteur.


On peut y voir une histoire à la Beckett (sauf que je préfère ce dernier et que le roman d'Auster n'est en rien un succédané du théâtre de l'absurde, Auster est bien trop logique), une fable métaphysique, une métaphore de la situation tragique des Etats-Unis (une critique de son histoire aussi et de son comportement face aux indiens). Le plus simple, bien entendu est de comprendre que M. Blank ou M. Vide ou M. Page Blanche est un écrivain, une figure sans visage, qui s'habille parfois de blanc, un reflet anonyme de Paul Auster. Tous les autres personnes étant ses créatures. Il suffit de reprendre Le cruel Voyage d'Anna Blume,

La trilogie New-Yorkaise

et ses autres romans pour s'en convaincre, comme ce mini-bloc-note non exhaustif vous le laisse entendre.

Travels in the Scriptorium : ce titre apparaît déjà dans Le livre des illusions ;
Benjamin Sachs : Leviathan ;
Marco Fogg : Moon Palace ;
John Trause (anagramme d'Auster pour les myopes) : La nuit de l'oracle ;
Daniel Quinn : Cité de verre ;
Walt Rawley et Molly Fitzsimmons : Monsieur Vertigo ;
Neverland et Montag : La chambre dérobée ;
James P. Flood : La chambre dérobée ;
David Zimmer : Le livre des illusions ;
Peter Stillman senior et junior : Cité de verre ;
Anna et Samuel Farr : Le voyage d'Anna Blume ;

Joubert :
Je ne parle même pas des jeux de mots et clins d'oeil dont est coutumier Auster ! On peut s'essayer, sans enthousiasme, un peu absurdément, à lancer des idées en l'air.
Sigmund Graf : personnage réel.
Closterham est-il une référence au Mystère d'Edwin Drood ?
Viaticum bluff : boutade. Viaticum désigne en latin les provisions pour un voyage. C'est aussi, bien entendu, le viatique, un terme de religieux. Le Saint Viatique, l'Extrême-Onction... Associé au mot bluff, on comprendra ce qu'on voudra... Surtout si c'est le nom du "cimetière des anonymes"...
Hopalong Cassidy :


Jacques Dupin : E. A. Poe et/ou le poère français ?
Docteur Carlos... Woburn : référence à Anna Blume qui se rend dans cette résidence.

Blank s'accommode bien de Neverland. Le Vide et le Pays du Jamais ou du Non-lieu. Une u-topie à la More, le monde tel qu'il est quand on soulève le Voile de Maya ? Ou encore "le pays des Merveils" ("veil "désignant en anglais le voile) , un "Faux-Lieu"... On peut très bien imaginer qu'il ait pensé à Lewis Carroll et à James Matthew Barrie. Tout est possible.

La seule différence, ici, c'est peut-être que d'ordinaire Auster oeuvre dans la synchronie tandis que cette fois-ci il est résolument diachronique. Ceci ne suffit pas pour enlever le récit monochrome d'une faillite, celle d'un cercle davantage vicieux que vertueux.

Mais tout ceci pas n'est-ce pas trop simple ? Non, c'est encore compliquer les choses que de les dépiauter ainsi.

Le héros de cette histoire n'est pas Blank mais Fanshawe. Si le centre de gravité est ainsi déplacé à l'extrême fin, ce n'est pas sans raison. Le lien qui unit Auster et Hawthorne est connu de tous ceux qui s'intéressent un tant soit peu à l'écrivain. Encore un truisme.

Fanshawe est le nom du premier roman de Nathaniel Hawthorne, une oeuvre marquée du sceau de l'humiliation pour le grand auteur. En effet, il ne trouva pas d'éditeur et publia ce roman à compte d'auteur, puis éprouva un tel dégoût pour cette oeuvre qu'il essaya de détruire tous les exemplaires existants de ce livre. Il demanda à ses amis de ne jamais lui parler de ce livre. Personne n'en sut la paternité, pas même sa femme, qui ne la découvrit qu'après la mort de son époux.
Fanshawe est un nom connu pour le lecteur d'Auster. Dans La chambre dérobée, on nous explique (le narrateur) que les deux premiers volumes de la trilogie, Cité de verre et Revenants, ont été écrits afin d'exorciser la relation du narrateur avec un homme répondant au nom de Fanshawe. "Without him I would hardly know who I am" nous explique le narrateur, qui ne cesse de vampiriser la vie de l'homme, disparu, tandis que ce dernier absorbe de l'intérieur son identité.
Fanshawe est plus un motif, un symbole dans l'oeuvre d'Auster qu'une référence directe à ce roman de Hawthorne. Grâce à ce nom il peut jouer un jeu de doubles et de dupes, dont la métafiction n'est pas le fin mot. Sophie est un nom de personnage dans le monde d'Auster, c'est aussi celui de sa fille et celui de l'épouse de Hawthorne. On pourrait continuer longtemps ainsi. C'est peut-être en songeant à tous ces masques qui ne se lèvent que pour en laisser apercevoir d'autres que l'on comprendra peut-être le sens du patronyme de ce nouveau roman. L'identité est un manque à combler par tous les moyens, l'écriture en est un. Mais à quoi ça sert ? A faire tourner les imprimeries.

Je ne suis pas de celles qui donnent des bons points ou des notes aux livres. Je trouve la façon un peu vulgaire, sauf exception. Je me contente de ne parler que de ce que j'aime sans souci de hiérarchiser à outrance. Travels in the Scriptorium est peut-être un bon livre et peut-être même mieux que ça, mais je ne le crois pas et cela me peine de l'avouer. Je peux comprendre que l'on soit déçu par ce faux prodige, car l'on sait très bien, dès les dix premières pages, comment tout cela se finira. Auster a tant éculé le procédé, son procédé... Espérons que la boucle est définitivement bouclée.

On peut se sentir roulés dans la farine pour pas grand-chose. Fanshawe est l'auteur du livre que vous lisez. Rien d'étonnant à cela. Je ne gâche aucun suspense à révéler ce qui est si évident. Peut-être que le sens le plus profond du livre ne provient que de celui que le lecteur perfuse par sa lecture à cet objet inanimé. Peut-être qu'Auster a trop de talent et que l'on attend mieux de lui. Quoi qu'il en soit, j'aime ce livre, mais sans complaisance excessive. Auster n'a plus rien à me prouver. Je regrette simplement que ses derniers livres ne m'aient pas enthousiasmée autant qu'autrefois. Ce roman n'intéressera que les austériens pur jus. Je conçois mal comment on pourrait lire ce livre sans moyen de se rapporter à son oeuvre antérieure. Ce livre est davantage un bonus, un addenda qu'un roman qui puisse apporter quelque chose de plus à une oeuvre déjà riche.


L'atmosphère que certains qualifieront de beckettienne, avec assez de raison d'ailleurs parce qu'Auster est un lecteur de son oeuvre (Cf. The Grove Centenary Editions), tourne vite en rond. Nous sommes un poisson rouge maladif, qui perd ses couleurs à force de se frotter à ce monde en noir et blanc, dans un trop petit bocal. On s'ennuie et on le regrette. Pourtant, Auster est un écrivain brillant, intelligent, subtil, élégant et cultivé.
Lisez ses précédents livres.

****************
Mes autres billets en rapport avec Paul Auster et toute occurrence en lien : ici.

****************


Catégorie :
Sir Arthur Quiller-Couch était un écrivain et un professeur renommé de Cambridge. Dans son On Art of Writing (non traduit en France, me semble-t-il), celui-ci expose ce qu’est pour lui la littérature :

« (...) ainsi que Johnson l’a affirmé de l’Elégie de Gray "elle regorge d’images qui trouvent un miroir dans chaque esprit, ainsi que de sentiments auxquels chaque cœur renvoie un écho". Quand George Eliot dit : "Je n’ai jamais trouvé autant de mes propres sentiments exprimés de la manière dont j’aurais aimé qu’ils le soient", elle ne faisait que dire de Wordsworth (dans une langue plus simple, plus familière) ce que Johnson disait de Gray. Le même témoignage repose dans cette fine remarque d’Emerson : "L’histoire universelle, les poètes, les romanciers" - tous les bons écrivains, en somme - "ne doivent en aucun endroit nous faire sentir que nous dérangeons, que ces mots s’adressent à des êtres meilleurs que nous. Plutôt doivent-ils, en vérité, nous laisser penser que c’est dans leurs traits [mots], nous nous sentons le mieux chez nous." La quantité de preuves, dont ces extraits sont des exemples, pourrait être résumée comme il suit : nous demeurons ici entre deux mystères, d’une âme fermée de l’intérieur et d’un univers extérieur ordonné (1). Ces hommes ont une fibre intellectuelle plus délicate que leurs contemporains ; leur esprit est ainsi fait qu’il semble posséder des filaments pour intercepter appréhender, conduire et ramener chez nous des messages perdus entre ces deux mystères, de même qu’un télégraphe moderne a appris à chercher, à saisir et à relier entre eux des messages humains égarés parmi les vastes étendues d’eau de l’océan. Si, de cette manière, le poète peut rendre ce service à l’homme ordinaire, que ce dernier (ainsi que le professeur Johnson le déclarait) "sente ce qu’il se rappelle avoir déjà ressenti auparavant, mais qu’il le sente avec une sensibilité plus grande" ; ou bien, même si le message ne lui est pas familier, qu’il nous suggère alors, dans la phrase de Wordsworth, de "sentir que nous sommes plus nobles que nous ne le pensions". »

La littérature (autre nom des fictions) est pour Quiller-Couch « une nourrice pour les natures nobles et le bien lire fait de l’homme un être entier ». Contre Platon, Quiller-Couch affirme que « les hommes n’ont jamais pu se débarrasser de la littérature depuis son invention, ne serait-ce que pour un moment. »


***

(1) Monde qui manque à cette âme et auquel probablement cette âme manque également ; « without » semble indiquer deux choses : l’extériorité et le manque, alors il est accordé à certains hommes parmi nous de parler. Les deux sens du mot « dwell » sont utilisés dans la même phrase et cette connivence entre le verbe « demeurer » et « parler » n’est pas rendue par la traduction.

Trad. Holly aka C.-A. F.

Catégories :

  • mardi 6 février 2007

    Clin d'oeil à Nicolas.
    *****
      cash
    I have been ungrateful
    And I have been unwise
    Restless from the cradle
    But now I realize
    It's so hard to see the rainbow
    Through glasses dark as these
    Maybe I'll be able From down on my knees
    Oh I am weak
    Oh I know I am vain
    Take this weight from me
    Let my spirit be unchained
    Old man swearin' at the sidewalk A
    nd I am overcome Seems that we've both forgotten
    Forgotten to go home
    Have I seen an angel
    Or have I seen a ghost
    Where's that rock of ages
    When you need it most
    It's so hard to see the rainbow
    Through glasses dark as these Maybe
    I'll be able From down on my knees
    (Johnny Cash)
    ***************
    A dix-sept ans, la vie est terminée, même si vous parvenez, à force d’entêtement et à l’aide d’une bonne louche de bêtise, jusqu’à trente ou cinquante-six ans. La mienne, en tout cas, le fut. Et c’est bien ce qui comptait à mes yeux, parce que la vie des autres ne m’intéressait pas le moins du monde tant que je n’avais pas de place dans la leur… Je veux dire une « vraie place », pas de celle qu’on attribue au premier quidam que Maître Hasard (hésitez à faire sa connaissance à celui-ci, surtout s’il vous fait des politesses et vous laisse prendre des rêves pour des choses bel et bien tangibles !) peint sur votre pupille ou vous fourre dans les pattes. J’aurais aimé à cette époque m’installer dans les pensées de quelques contemporains, mais à condition qu’ils fussent un tantinet raffinés (cet adjectif signifie ce qui suit : que les élus disposassent d’une bibliothèque digne de ce nom, à savoir victorienne, ou rien), et qu’ils missent à ma disposition le plus grand des conforts : dans un large fauteuil à oreilles, made in England (pas une imitation), attablée devant des scones à la crème d’une provenance similaire et un thé Yunnan brûlant, un Dickens relié pleine peau sur les genoux, un chat abyssin à mes pieds (chaussés de Tod’s), je me serais sentie à l’aise et presque disposée à être aimable (enfin, docile ; ne promettons rien que nous ne n’aurions pas été en mesure de tenir). Bref, si les gens m'avaient établie ainsi dans leurs pensées ou encore, à défaut de mieux, dans leurs souvenirs, j’aurais estimé avoir un endroit digne de ce nom sur terre (façon de parler !) où faire mon trou. Or, je glissais de leur existence, comme le corps qui s’égare et tombe en imagination hors du lit au moment de l’endormissement. Sauf que ça n’avait rien d’imaginaire pour moi et que je pestais beaucoup contre ce manque de tact universel à mon égard. C’est la raison pour laquelle je réitère cette phrase d’accueil qui oblitère tout espoir de promotion future : à dix-sept, la vie est terminée.
    J’aurais cependant bien aimé rêver encore, tant qu’il était temps, à mon futur, de la manière dont on songe aux choses grandioses qu’on accomplira, mais plus tard – pas maintenant, oh non, car on a tout le temps, bien sûr, d’échouer, se sachant obscurément incapable d’être à la hauteur de la tâche. Il n’y a aucun mal à être un adepte de la procrastination parce qu’il n’y a rien de plus satisfaisant que de rêver à des choses parfaites et, par conséquent, inaccessibles. A quoi servent les rêves faciles ? Ne sont-ils pas idiots ces songes anémiques et creux ? On rétorquera que ces benêts sont pourtant les plus faciles à refourguer et que les autres ne se louent pas très bien. Hélas, mille fois hélas ! Ils ne sont pas mon genre ces pauvres chéris… Maintenant moins que jamais d’ailleurs. J’étais déjà fichue. Pas effectivement, bien sûr, mais ça revenait au même, puisque rien n’est par la suite venu contredire la banalité ou le génie dont avait fait preuve l’individu (moi) jusqu’à ce jour. Le plus dur, dans la vie d’un homme – quand on a l’intelligence de s’en rendre compte - est de faire preuve de volonté, de « persister dans l’existence » (Cf. Spinoza, un lointain cousin) ; et il est évident qu’il y a plus de mérite à persister dans la médiocrité que dans le génie, pour la raison évidente qu’on s’y ennuie beaucoup plus. Une vie passable ressemble à … A quoi, au fait ? A un onze sur vingt à une dissertation, ou pire à une dictée. A une photographie ratée, ainsi que le sont toutes celles prises dans les photomatons. A une crème brûlée non brûlée. A toutes les occasions manquées en somme. A ma courte vie, on dirait. Hum hum … Ma vie, définition : une petite torture. Rien d’insupportablement désagréable, mais une gêne permanente au creux de l’oreille, une voix fluette qui ne cessait de me dire que le mal était déjà fait et que je pouvais bien me contenter de la réalité présente, que des tas de gens y trouvaient leur bonheur et n’avaient même pas autant que moi. Vous voyez le genre de propos ? Inutile que je continue. Pouah ! Je détestais tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un lot de consolation dans cette gigantesque foire qu’était encore la vie des humains au XXIe siècle. Si vous ressentez des symptômes similaires, attendez-vous à recevoir une convocation prochainement … et veuillez accepter toutes mes condoléances. Justement à ce sujet… mais ne devançons pas. La constatation de ma fin de vie ne m’est pas apparue par touches, progressivement, comme ces verdicts médicaux sans appel qu’on vous infuse par petites touches, vous laissant deviner la conclusion par une fréquentation régulière et mesurée du pire. Pas du tout. Le style impressionniste n’a plus cours. La mode est à la gifle (paume ferme et doigts souples pour augmenter la portée du geste). Ce fut, je me le rappelle parfaitement, par la réception d’un télégramme sobre, poli, et certifié sans fautes d’orthographe – pas du tout rédigé en style télégraphique - que je fus mise au parfum. « Mademoiselle, veuillez vous rendre au bureau des plaintes, à six heures du soir, afin d’y recevoir votre matricule définitif.» Je me suis longtemps demandé, depuis la lecture de cet ultimatum, comment cette dépêche était arrivée dans la poche (trouée, qui plus est) de mon imperméable. Si je le savais, peut-être que l’essence de tous les secrets s’évaporerait, car c’est sans nul doute LE secret de tous les secrets que de recevoir une telle lettre qui, bien que dépourvue du nom du destinataire, vous apparaît comme ayant été rédigée pour vous, sans l’ombre d’un doute ! (Hélas, mille fois hélas !) Tout le monde savait ce que signifiait le fait de recevoir un matricule définitif. C’est pourquoi tout le monde autour de moi fut trop compatissant et je manquais de vaciller dans ce magma sirupeux, ce qui prouve qu’il faut être toujours vigilant lorsque l’on a le malheur de fréquenter des gens (même s’ils lisent Dickens dans des éditions hors de prix). Au début, j’eus certes envie de pleurer, par souci d'imiter les autres, pour ne pas déparer au milieu de ce choeur lacrymal, et puis je me fis une raison instantanément (histoire de contrecarrer cette réaction hypocrite, cette adhésion honteuse et commode aux circonstances ; disons clairement que j’avais envie de contredire tout le monde) : j’avais conscience, dans un concis sursaut d’honnêteté, de ne pouvoir rien espérer de plus ou de mieux dans ma vie actuelle et de mériter ce compostage de mon destin ; alors, pourquoi ne pas essayer de découvrir et, peut-être, d’apprécier cette nouvelle existence toute fraîche d’immatriculée ? Non, non, non, non (j’adore écrire cet adverbe, qui est l’ingrédient indispensable de toute vie pleinement accomplie ; je pourrais en remplir des pages entières… Les points de suspension me charment aussi tant que je les imagine être le balancier des funambules …), je ne le pensais pas vraiment, j’essayais simplement d’adopter un autre ton et cela ne me convint pas : je n’étais pas faite pour avoir de la bonne volonté envers qui que ce soit ! Je ne faisais pas exception envers ma négligeable personne. Je n’ai pas eu mal. Non et ça m’étonne encore de penser qu’un changement d’état aussi radical soit totalement indolore. Personne n’a souffert, sauf peut-être mes parents, mais la crise passa très vite. Il n’y a rien d’aussi fragile qu’un sentiment humain (truisme, pauvre truie). Le mot éphémère (pauvre papillon) a d’ailleurs été inventé pour exprimer l’inconstance des êtres humains, assurément par le moins cynique et le plus lucide d’entre eux. Ils m’oublièrent donc au plus vite pour n’avoir pas à me pleurer pendant des lustres (ils avaient la toiture à réparer ; si vous les jugez mal, songez un instant combien il est désagréable, au mois de mars – celui des giboulées –, d’avoir une maison qui pleure davantage que vous, de se sentir inférieurs dans la peine à un vulgaire pavillon de banlieue). Le temps procéda rapidement à un retrait chirurgical de ma présence dans leur mémoire. Ils réussirent haut la main cet exploit en moins d’une semaine de pleurs drus et continus. Mister James Matthew Barrie, fut possiblement (quel adverbe ridicule mais qui me sied !) le seul adulte (c’est vite dire) qui osa révéler que les mères – ne parlons même pas des procréateurs, qui n’ont jamais eu qu’une fonction accessoire (des pères honoris causa) dans cette histoire – pouvaient avoir un cœur sans tain et fermer leurs fenêtres, quand elles n’y mettaient pas des barreaux, empêchant ainsi l’enfant envolé de revenir au bercail. Non, malgré cet estompage express de mon fantôme dans la vie des gens que j’avais très bien connus, je n’eus pas mal, car il n’y a qu’un enfant pour être plus ingrat qu’un parent. Le monde ne bougea pas d’un iota lorsque ma disparition fut annoncée dans le journal local. Moi seule sombrais quand l’univers, inlassable toupie, se tenait encore dans un parfait équilibre sur la pointe de son indifférence. Je sus où je devais aller sans que personne ne m’en eût rien dit auparavant. Lorsque je disais tout à l’heure que tout le monde savait la signification de la convocation à la réception de celle-ci, j’aurais dû préciser que seul un ange aspirant savait ces choses de manière innée. Mourir de cette manière est la chose la plus facile au monde.
    J’avais pourtant envie de mordre le ciel jusqu'aux larmes.
    *****
    Catégorie :
  • lundi 5 février 2007
    Alors que je traduis A kiss for Cinderella,


    une très belle pièce de Barrie (ce personnage est capital dans son oeuvre), et que je tente vaille que vaille d'écrire quelque chose qui pourrait ressembler à un roman, avec l'idée serrée entre deux angoisses existentielles d'oser finir un petit truc, songeant qu'à mon âge il est temps et plus que temps... Je prends quelques vitamines littéraires ou cinématographiques pour me donner le teint frais. Si cela ne repose pas mes yeux, qui sont en très mauvaise santé en ce moment, cela apaise un peu la douleur d'écrire des foutaises avec un style à qui pas un lecteur ne ferait la mendicité, moi la première. Je crois que je suis bien trop lucide et exigeante envers les livres pour jamais prétendre faire mieux qu'essayer d'en donner un au monde. Je ne compte plus les rebuts dans mon ordinateur et dans ma poubelle. Je n'ai jamais compris tous ces médiocres qui publient sans avoir honte d'eux-mêmes. Je comprends encore moins leurs lecteurs. Je préférerais toujours Sophocle, Homère, Dickens, Céline... à ces putes des lettres ; je ne parle même pas de leurs maquereaux d'éditeurs qui sont encore mille fois plus coupables. Il n'ont même l'excuse de l'innocence, c'est bien là leur plus grande faute.


    Je me gâte et l'un de ces plaisirs est celui de retrouver, chaque jour, deux vieux amis.

    Je vous offre cette petite sucrerie avant de revenir bientôt poster un billet un peu plus conséquent et peut-être même un peu plus sérieux.

    Nul besoin de vous les présenter, je crois que la plupart d'entre vous les connaissent.
    Sinon, la voix d'Al Jarreau devrait vous rafraîchir un peu la mémoire.

    Some walk by night,
    Some fly by day,
    Nothing could change you,
    Set and sure of the way.
    There is the sun and moon,
    They sing their own sweet tune,
    Watch them when dawn is due,
    Sharing one space.
    We'll walk by night,
    We'll fly by day,
    Moonlighting strangers
    Who just met on the way.

    Dans les années 80, j'étais une (très) petite fille et je ne regardais pas la télévision. Ce n'était pas tellement le genre de la maison. J'avais très peu de permissions pour les divertissements. Ce n'était pas un mal en soi. J'ai ainsi pu profiter de mon enfance en mourant d'ennui chaque jour et cet ennui m'a conduite à inventer mes premières histoires et à écrire mes premières bêtises (mais je ne devins pas Jacques Laurent pour autant).

    Ce n'est que que très récemment que j'ai découvert la série Clair de lune, qui fit, jadis, les beaux jours de la télévision française (et mondiale). C'est une chance, somme toute, car à l'époque je n'aurais pas été capable de goûter les subtils clins d'oeil au cinéma, à la télévision ou à la littérature que cette série ne cesse de provoquer. Dans un épisode, vous pouvez savourer une parodie du Crime de l'Orient-Express mêlée à certaines scènes ou propos décalqués d'Un cadavre au dessert ; dans un autre, la scène du miroir de Duck soup fait bon ménage avec la plus farfelue des enquêtes... J'avais dit un mot sur le sujet il y a quelques mois. Je n'en étais qu'au début de ma relation avec cette oeuvre loufoque, qui traitait le téléspectateur avec beaucoup de galanterie, faisant tout autant appel à son intelligence qu'à sa mémoire.
    Les maîtres mots de cette création télévisuelle étaient non-sens et deuxième (ou troisième) degré. Cette série avait la classe et la répartie de certaines screwball comedies, celles de Howard Hawks, par exemple, qui demeurent une référence en matière d'esthétique du comique, de vivacité dans les dialogues et dans les situations, et d'intelligence dans l'auto et l'extra-référentiel. Brillant est le mot qui convient pour dire l'indicible.

    La Dame du Vendredi 


    est le modèle le plus évident pour décrire à la fois les rapports entre les deux protagonistes principaux (l'homme qui titille et la femme qui s'énerve jusqu'à l'hystérie collective) et le principe nerveux qui soutient l'ensemble. Souvenez-vous de cette scène, lorsque le personnage incarné par Cary Grant fait référence à un certain Archie Leach (qui n'est autre que lui-même, puisque Cary Grant est un pseudonyme) ou encore ce moment où il évoque "the Mock Turtle" et qu'il fait alors écho au film où il jouait ce personnage de Lewis Carroll... 

    On pourrait tout aussi bien citer certains films de Billy Wilder, de Leo McCarey, de Capra ou de Preston Sturges, qui sont le vivier où puise cette série, sans compter mille autres choses, qui sont toutes assumées par les scénaristes et les réalisateurs.
    Ce qui me plaît le plus, ce sont peut-être les références les plus fines que, somme toute, assez peu de gens peuvent saisir, surtout s'ils n'ont aucune connaissance en matière de cinéma (mais pas seulement, car que serait un cinéphile qui ne goûterait à aucun autre aspect de la culture ?).
    Aujourd'hui, je puis dire que je suis confondue par tant de métalepses et de mises en abyme et même de profondeur, oserai-je dire, de la part d'une oeuvre dont le premier but était un innocent divertissement.
    Aucune autre série télévisée n'a peut-être créé une complicité aussi exacerbée entre les personnages et leurs admirateurs (nous). Les acteurs s'adressent à nous et nous demandent notre avis. On a l'impression, parfois, qu'ils viennent cogner contre la vitre du téléviseur.

    Force est de constater que Moonlighting fit date et inspira ses suivantes, au moins quelques-unes.

    Cette époque est plus ou moins révolue et hormis des productions télévisuelles de haut vol (Six feet under, The Sopranos, Angels in America, Carnivale...) et quelques O.V.N.I. (Dead like me), nous sommes entrés dans l'ère de la vulgarité et de l'insipide. Je n'allume jamais ma télévision sans m'être assurée que je ne risquais rien et, exceptés quelques moments de grâce passés en compagnie de Morse ou de Frost, je préfère m'abstenir...
    C'est un scénariste de la série Remington Steele, Glenn Gordon Caron, qui eut l'idée de cette fausse série policière. En effet, les enquêtes policières ne sont qu'un prétexte, parfois on démonte même le décor avant de terminer l'histoire... Le véritable sujet est la relation entre les deux protagonistes, David et Maddie, que tout oppose, qui ne cessent de se crêper le chignon, de s'insulter et de se séduire sans oser se l'avouer. Je me souviens d'un coup de poing dans l'oeil gracieusement envoyé par la dame au monsieur...
    Dans cette scène-ci que je vous présente en images, Maddie croit s'adresser à l'homme qui l'a demandée en mariage (Sam) et elle lui explique qu'elle ne peut accepter car elle aime aussi un autre homme (David). Bien sûr, elle n'est pas encore capable de se dire qu'elle n'aime que ce dernier. Elle veut leur offrir une nuit d'adieux. Or, il se trouve que c'est David et non Sam qui est dans le lit... Situation on ne peut plus classique de quiproquo mais quel fantastique affrontement !





    Leur histoire durera un peu moins de cinq ans. Ce qui devait arriver arriva mais... vous le savez mieux que moi.

    Qui pourrait encore se vanter d'avoir une standardiste


    qui parle en vers plutôt qu'en prose ?

    "Blue Moon Detective Agency. If persons are missing, if objects are lost, we'll find then for you at a reasonable cost. Your runaway husband that non-paying louse. We'll find and bring him back to the house. Lost a prize winning dog? Lost a prize winning cat? We'll find them both for you in just no time flat. So tell us your problem, it'll all work out fine. Just tell me your problem, it's why I'm on the line. "

    est le modèle le plus évident pour décrire à la fois les rapports entre les deux protagonistes principaux (l'homme qui titille et la femme qui s'énerve jusqu'à l'hystérie collective) et le principe nerveux qui soutient l'ensemble. Souvenez-vous de cette scène, lorsque le personnage incarné par Cary Grant fait référence à un certain Archie Leach (qui n'est autre que lui-même, puisque Cary Grant est un pseudonyme) ou encore ce moment où il évoque

    "Blue Moon Detective Agency. We're detectives with a heart, we really do our part. In your moment of need, we'll be there indeed. So please don't be shy, just give us a try. We're co-operative and discreet, we really can't be beat. And if I may be so bold, I'd like to put you on hold."

    Allyce Beasley, qui donne vie au personnage d'Agnes DiPesto, est une actrice remarquable. Les yeux écarquillés et le visage tendre, c'est peut-être elle la véritable héroïne... Tous ces gens, trop discrets, dont la présence semble ne point compter et qui font pourtant la différence dans la vie des autres. Il en existe certainement un dans votre propre existence. Regardez bien.
    Le personnage sera chouchouté pendant quelques épisodes (North by North DiPesto, par exemple, sur le modèle de La mort aux trousses d'Alfred Hitchcock ! ) qui seront centrés sur son personnage. Sa présence est indispensable, car elle apporte une touche de générosité et de naïveté au sein de toute cette agitation. J'aimerais beaucoup rencontrer une telle personne dans la vie réelle...


    Qui pourrait encore se vanter d'obtenir la présence d'Orson Welles (mon admiration pour lui est sans bornes)

    pour présenter un épisode réalisé en noir et blanc, une variation sur le film de Tay Garnett, Le facteur sonne toujours deux fois et un hommage aux film de la MGM et de la Warner ? 


    Le grand Orson mourra quelques jours après avoir enregistré sa participation à Clair de lune.
    Qui pourrait nous refaire le coup de La mégère apprivoisée et nous entraîner au pays de Shakespeare ?


    Les scripts étaient deux fois plus longs que les autres séries contemporaines et la série coûtait beaucoup plus chère que toutes les séries qui étaient à l'écran à l'époque et qui épuisaient un concept malingre (des séries policières niaises et sans intérêt : L'Amour du risque - Hart to Hart - par exemple) et se donnait à coeur joie de se moquer de ses consoeurs.

    L'alchimie entre les deux acteurs est tellement intense




    que l'on en vient à se demander si tout n'est que fiction !


    Mais ceci est une autre histoire...


    Je n'ai jamais été fan de Bruce Willis (son cinéma n'est pas du tout le mien) et de Cybill Shepherd je me souvenais surtout de son rôle dans le film de Scorsese, Taxi driver. J'ai fait connaissance, jour après jour, de ces deux acteurs avec la plus grande des objectivités et je dois reconnaître que Cybill Shepherd pouvait rivaliser avec une Katharine Hepburn et Bruce Willis, l'oeil goguenard, le mot impertinent et le smoking de travers, n'avait rien à apprendre des grands acteurs des années 40 et 50.

    Deux coffrets DVD sont sortis en France. Ils couvrent les saisons 1 à 3. Nous attendons avec impatience les deux derniers.
    Quelques extraits vidéo ici sur l'excellent site David and Maddie.

    ***********
    Catégorie :
    mardi 30 janvier 2007
    Je me retire quelques jours, pour cause de travail en retard. Simplement quelques jours. Trois ou quatre. Peut-être moins, peut-être plus. Avant de vous laisser et de baisser le rideau de fer de ma boutique, je mets un peu d'eau fraîche pour les roses et j'écris ce petit billet qui tourne dans ma tête et dans mes mains depuis un moment.

    "Mojo" (pouvoir magique, mot d'origine africaine).

    Un mot que l'on emploie en anglais, souvent, pour dire de lui son étrangeté. Celle-ci n'est rien d'autre que l'indicible de sa situation. 


    Sans Fauna, je n'aurais pas connu Tom Waits ou certainement pas aussi rapidement. Je sais, je me répète, mais il m'est essentiel de dire le nom de mes créditeurs, c'est un souci d'honnêteté intellectuelle et un témoignage d'amitié. Ensuite, je puis faire seule mon chemin si l'on me met sur une voie qui peut être la mienne et, présentement, c'est le cas. Je suis en excellente compagnie.

    Je l'avais déjà rencontré sans le savoir dans les films de Jarmusch auxquels il a participé. Je ne devais pas encore être prête pour lui.
    Pourtant, il a tout pour me retenir : le personnage qu'il ne cesse de créer et de retoucher, de peur sûrement que le maquillage ne soit plus aussi parfait et laisse entrevoir autre chose, une créature dont trop de gens sont dupes. Mais c'est précisément cela qui m'importe : cette fantaisie qu'il met dans l'interprétation de son existence, chapeau vissé sur le crâne, rugissement de fauve ensommeillé, dégaine de paumé, bateleur de génie et charmeur outrancier, parfois crooner qui dissimule les épines du porc-épic sous une coulée de chantilly. Il apparaît, ténébreux et enténébré, vaporisant sur nous ces histoires usées que tout le monde connaît et oublie et ses espoirs défroqués, chantant l'abandon et la rédemption. Il est le père et l'amant de la petite fille et l'égal du petit garçon que vous fûtes autrefois. Il est beau et repoussant. On ne sait pas très bien faire. Notre gaucherie ne trouve de répondant que dans sa superbe. On perd ses moyens en face de sa prestance et de ses artifices de prestidigitateur. Et puis, finalement, au bout du conte, à l'extrême fin, on a envie de croire qu'il n'y a aucun truc et on accepte sa magie comme un don supérieur et inexplicable. Le souffle que l'on perçoit, cette respiration dans la voix, on la sent. C'est ce frisson qui passe sur le visage et les bras. Il est là, tel le magicien africain du conte Aladdin .
    On imagine qu'il pourrait nous pousser dans des abîmes qu'il caresse du regard, mais dans lesquels il ne se vautre pas (il a arrêté la cigarette et l'alcool, du moins l'affirme-t-il).
    Il masturbe le sexe des anges, ce mec. C'est un nougat dur. Une bonne pâte d'homme. Une personnalité complexe qui ne demande qu'à être déchiffrée. Le mystère vient des autres, pas de lui. Oui. Et si tout était très simple ? S'il était moins désespéré qu'il n'y paraît parfois ? S'il ne cessait de jouer quelque petit malheur, celui que bercent les enfants dans leur rage de n'être pas plus grands, tout ça pour éviter la grande tragédie de l'existence humaine, celle qui ne s'en laisse pas conter par ceux qui font semblant d'explorer les bas-fonds et qui ont caché dans la poche un ver luisant qui leur sert de torche et de veilleuse, quand il fait trop sombre ?
    Tom Waits est comme vous et moi : c'est un enfant émerveillé. La différence, c'est que lui ne l'oublie pas tous les quatre matins. Il tape dans les mains jusqu'à vous faire saigner le coeur et joue jusqu'à l'épuisement, le vôtre.
    Tom Waits n'est pas simplement un génial écrivain-chanteur, un conteur un tantinet faiseur qui a de la trempe, une voix dont il joue et qui se fait câline ou un peu monstrueuse. Juste ce qu'il fait de levure chimique pour gonfler le ballon qui se cogne contre les parois de notre crâne.
    Tom Waits est un ours en peluche qui peut, la nuit venue, se transformer en animal féroce. Qui sait ? En tout cas, c'est ce qu'il s'ingénie à faire croire, disque après disque, et à le démentir aussi sec.
    Il explore l'antichambre des contes cruels et fait gicler les gonds de notre inconscient. Tout grince et ça gronde là-dedans, les émotions et les idées voguent un peu trop fort. Vlan ! Mes premières années me sont revenues dans la gueule et je pisse la morve et le sang et j'ai un goût de foutre dans la gorge.
    J'ai toujours pensé qu'un artiste véritable, quel que soit son instrument et son domaine d'expression, ne l'est que par la force qu'il possède en lui, une force qui se retourne contre ceux qu'il parvient à arrêter et à entraîner dans son chemin, sans rien demander. Bien sûr qu'il n'aurait pas déparé dans la roulotte de Freaks et qu'il aurait revêtu le costume le plus effrayant de ce grand Carnaval des âmes damnées et qu'il aurait dansé sur les tombes des petits enfants, comme Peter Pan.
    Mais je ne peux m'empêcher de voir en lui un petit d'homme qui, d'un doigt délicat, tremblant, soulève le papier de soie qui recouvre les albums calfeutrés dans le moisi et le rance des greniers, l'estomac de la maison des souvenirs.

    J'ai acheté plusieurs disques de cet artiste (Alice, par exemple, qui est une merveille).

    waits

    L'amoureuse de Lewis Carroll que je suis ne pouvait être insensible. Mais je ne vais pas vous faire un dessin. Vous êtes trop grands. J'entends une scie. Elle découpe un petit morceau de chair dans votre livre d'histoires préférées, celles que vous écoutez la nuit, avant le grand plongeon dans le Noir. Une larme coule. Un grenat.

    Alice

    It's dreamy weather we're on
    You waved your crooked wand
    Along an icy pond with a frozen moon
    A murder of silhouette crows I saw
    And the tears on my face
    And the skates on the pond
    They spell Alice

    I disappear in your name
    But you must wait for me
    Somewhere across the sea
    There's a wreck of a ship
    Your hair is like meadow grass on the tide
    And the raindrops on my window
    And the ice in my drink
    Baby all I can think of is Alice

    Arithmetic arithmetock
    Turn the hands back on the clock
    How does the ocean rock the boat?
    How did the razor find my throat?
    The only strings that hold me here
    Are tangled up around the pier

    And so a secret kiss
    Brings madness with the bliss
    And I will think of this
    When I'm dead in my grave
    Set me adrift and I'm lost over there
    And I must be insane
    To go skating on your name
    And by tracing it twice
    I fell through the ice
    Of Alice

    And so a secret kiss
    Brings madness with the bliss
    And I will think of this
    When I'm dead in my grave
    Set me adrift and I'm lost over there
    And I must be insane
    To go skating on your name
    And by tracing it twice
    I fell through the ice
    Of Alice
    There's only Alice

    J'ai entrepris ce grand voyage dans l'oeuvre de Waits sur la seule foi que je dépose dans le jugement de cette singulière jeune femme évoquée plus haut, qui aurait pu être écrite par lui, des pieds à la tête.

    Aujourd'hui, abrupte envie de dire un mot sur ce triple album, dernière oeuvre en date de l'Ogre-dandy. Il y a des inédits (30), des titres égarés ( "Beaucoup de chansons tombées derrière les fourneaux pendant que je préparais le dîner.", ce sont eux aussi les orphelins), des choses toujours étranges et poétiques, parfois incompréhensibles, souvent gueulées et pleurées, tout à la fois. On ne sait pas très bien, mais parler de Waits, c'est sombrer dans le cliché détestable. Je viens de le faire. Pardon.

    Et je n'ai rien dit de sa voix, qui est selon toute évidence le fait remarquable. Il dit d'elle qu'elle est son instrument. Ni plus ni moins et c'est assez incroyable. "Au beau milieu de cet enregistrement, il y a ma voix. Je fais de mon mieux pour haleter comme un train, pour peser de tout mon poids sur mes pas, pour pleurer, pour murmurer, pour gémir, pour user des rauques, pour gueuler, pour cracher, pour tempêter, pour geindre, et séduire. Avec ma voix, je peux faire la fille, le danseur de boogie, un thérémine, un pétard, un clown, un docteur, un meurtrier... Je puis être tribal. Ironique. Ou dérangé. Ma voix est réellement mon instrument." (Trad. Holly)
    Un acteur ne dirait pas mieux de son corps, de la personne dont tous les personnages prennent possession, sauf que sa voix nous engloutit et se nourrit de la torpeur dangereuse qu'elle induit en nous.

    Il me rappelle un vieux bonhomme qui jouait, un temps, de la scie, boulevard Saint-Germain, où j'avais appartement, où j'erre encore souvent. Je lui avais filé 500 balles que, bien sûr, je ne possédais pas. Juste pour voir l'étonnement dans ses yeux mités. J'ai toujours été très généreuse avec l'argent des autres.

    Oui, tout est si simple. Il suffit de l'entendre et de se prendre au jeu.


    "Quand j'étais petit, je pensais toujours que ceux qui écrivaient des chansons s'asseyaient seuls devant leur piano dans de petites chambres, très exiguës et enfumées, avec pour toute compagnie une bouteille et un cendrier. Puis, tout entrait par la fenêtre ouverte par un coup de vent pour sortir ensuite du piano sous la forme d'une chanson... et c'est bizarre, mais c'est exactement ce qui se passe...
    Qu'est-ce que l'album Orphans ? Je ne sais pas. Orphans, c'est un enfant au bout du rouleau, qui traverse l'Ohio à bord d'un cercueil dotés d'énormes pneus. Il porte des lunettes de soudure, un maillot de corps et il y a un pétard allumé dans son oreille." (propos traduit par Holly) Waits fait sûrement ici référence au film de Jarmusch, Dead Man. Je renifle un relent de Mark Twain également. Par quelques mots, vous voyez bien, Tom Waits ouvre toutes les portes de votre imaginaire, présent, passé et futur. Il s'engouffre en vous. C'est l'effet qu'il me fait. Un coup de vent qui se hisse à la noblesse d'une tempête.


    Les Ramones, Daniel Johnston, Leadbelly, Kurt Weill, l'ombre du Woyzeck de Büchner et... Bertolt Brecht voisinent et s'acoquinent ici, sans oublier le génie tutélaire, Kathleen Brennan, sa femme.

    J'aime. C'est bien pire.

    Le sous-titre de l'album est à lui seul une évocation, pleine d'allitérations crasseuses et radieuses, de bruit et de fureur : Brawlers (bagarreurs), Bawlers (gueuleurs) and Bastards (bâtards, salauds). Un cauchemar pour ceux qui, comme moi, ont un léger cheveu sur la langue. Le second disque est mon préféré et c'est peut-être le meilleur.
    Le titre Orphans (orphelins) quant à lui m'évoquerait le Londres victorien et Dickens (celui de Bleak House plus que celui de David Copperfield ou d'Oliver Twist). Chaque texte pourrait faire l'objet d'une analyse qui vous révélerait des pépites d'or cachées, tel n'est pas mon propos, car je ne suis pas professeur - Dieu me garde !

    Children's story

    waits


    Once upon a time, there was a poor child,
    With no father and no mother,
    And everything was dead,
    And no one was left in the whole world.
    Everything was dead.
    And the child went and searched day and night,
    And since nobody was left on the earth,
    He wanted to go up in to the heavens,
    And the moon was looking at him so friendly,
    And when he finally got to the moon,
    The moon was a piece of rotten wood.
    And then he went to the sun,
    And when he got there,
    The sun was a wilted sunflower.
    And when he got to the stars,
    They were little golden flies, stuck up there like the shrike sticks among the black thorn.
    And when he wanted to go back down to Earth,
    The Earth was an overturned piss-pot,
    And he was all alone.
    And he sat down and he cried.And he is there to this day.
    All alone.
    Okay, there's your story.
    Night night.(Laughs)

    Goodnight Irene

    waits

    Irene, goodnight.
    Irene, goodnightGoodnight, Irene.
    Goodnight, Irene.
    I'll see you in my dreams.
    Last Saturday night I got married.
    Me and my wife settled down.
    Now, me and my wife are parted.
    Gonna take a little stroll downtown.

    [Chorus]

    Yeah, sometimes I live in the country
    And sometimes I live in town.
    Yeah, and sometimes I take a great notion
    I'm gonna jump in the river and drown.

    [Chorus]

    Stop ramblin'.
    Stop that gamblin'.
    Stop staying out late at night.
    Go home to your wife and family.
    Stay there by the fireside, bright.

    [Chorus]

    Goodnight, Irene.
    Goodnight, Irene.
    I'll see you in my dreams.

    Jayne's Blue Wish

    waits

    The sky holds all our wishes
    The dish ran away with the spoon
    Chimney smoke ties the roofs to the sky
    There's a hole overhead
    It's only the moon
    Will there ever be a tree
    Grown from the seeds I've sown
    Life is a path lit only by the light of those I've loved
    By the light of those I love
    Life's a path lit only by the light of those I've loved
    By the light of those I love

    Little Drop Of Poison

    waits

    I like my town with a little drop of poison
    Nobody knows they're lining up to go insane
    I'm all alone,
    I smoke my friends down to the filter
    But I feel much cleaner after it rains
    She left in the fall, that's her picture on the wall
    She always had that little drop of poison
    She left in the fall, that's her picture on the wall
    She always had that little drop of poison
    Did the devil make the world while God was sleeping
    Someone said you'll never get a wish from a bone
    Another wrong goodbye and a hundred sailors
    That deep blue sky is my home
    She left in the fall, that's her picture on the wall
    She always had that little drop of poison
    She left in the fall, that's her picture on the wall
    She always had that little drop of poison
    A rat always knows when he's in with weasels
    Here you lose a little every dayI remember when a million was a million
    They all have ways to make you pay
    They all have ways to make you pay


    Little Man

    waits

    Sure as fire will burn
    There's one thing you will learn
    Those things you have cherished
    Are things that you have earned
    Luck is when opportunity
    Meets with preparation
    And the same is true for every generation
    Little man
    As you climb upon my knee
    The whole future lies in thee
    Little manLittle man
    Never hurry, take it slow
    Things worth while need time to grow
    Little man
    Don't look back
    There are things that might distract
    Move ahead towards your goal
    And the answers will unfold
    Little man
    Love is always in the air
    It is there for those who care
    Little man
    Don't look back
    There are things that might distract
    Move ahead towards your goal
    And the answers will unfold
    Little man
    Love is always in the air
    It is there for those who care
    Little man
    Little man
    Little man
    Little man



    "Si un disque fonctionne de bout en bout, il doit ressembler à une poupée fabriquée à la maison : avec des guirlandes en guise de chevelure et des coquillages à la place des oreilles, bourrée de sucreries et de fric. Ou comme toute bourse de femme digne de ce nom : avec un couteau suisse et un serpent venimeux à l'intérieur." (Tom Waits, Trad. Holly)


    ***********
    Catégorie :

    Les roses du Pays d'Hiver

    Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

    Rechercher sur mon JIACO

    Qui suis-je ?

    Ma photo
    Holly Golightly
    Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
    Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
    Afficher mon profil complet

    Almanach barrien

    Rendez-vous sur cette page.

    En librairie

    En librairie
    Où Peter Pan rencontre son double féminin...

    Réédition !! (nov. 2013)

    Réédition !! (nov. 2013)
    Inédit en français

    Actes Sud : 10 octobre 2012

    Une histoire inédite de J. M. Barrie

    En librairie le 2 juin 2010

    Édité chez Actes Sud

    En librairie...

    Terre de Brume, septembre 2010.

    Tumblr

    Tumblr
    Vide-Grenier

    Cioran tous les jours

    Cioran tous les jours
    À haute voix, sur Tumblr

    Une de mes nouvelles dans ce recueil

    Oeuvre de Céline Lavail


    Voyages

    Écosse Kirriemuir Angleterre Londres Haworth Allemagne Venise New York

    Copenhague Prague

    Les vidéos de mes voyages sont consultables ici et là...

    Liens personnels


    Le site de référence de J.M. Barrie par Andrew Birkin (anglais)
    Mon site consacré à J.M. Barrie (français ; en évolution permanente)
    Site Barrie miroir (français ; en construction)
    "Une fée est cachée en tout ce que tu vois." (Victor Hugo)

    Blog Archive

    Entrez votre adresse de courriel :

    Lettre d'information barrienne

    Archives