samedi 21 mai 2011
C'est désormais devenu une tradition : chaque année, entre fin avril et mai, il y a un voyage au Pays de Barrie... Cette année, ce fut un petit séjour à Londres (nous fûmes hébergés dans un lieu magique), où, croyez-le ou non, malgré tous nos séjours dans cette ville extraordinaire, je n'ai pas encore exploré tous les recoins de la cartographie barrienne.
Le but premier de notre visite était de présenter le bel enfant à notre ami anglais, Robert le Sublime. Mais, cette fois-ci, comme les précédentes, j'ai ajouté quelques lieux emblématiques à mon herbier barrien... Je vous raconterai nos aventures très bientôt.
En attendant, voici un aperçu en forme de clin d'oeil au Petit Oiseau blanc...
Message personnel destiné à Robert : je vais créer un club pour la défense du mot "Perambulator".
Le but premier de notre visite était de présenter le bel enfant à notre ami anglais, Robert le Sublime. Mais, cette fois-ci, comme les précédentes, j'ai ajouté quelques lieux emblématiques à mon herbier barrien... Je vous raconterai nos aventures très bientôt.
En attendant, voici un aperçu en forme de clin d'oeil au Petit Oiseau blanc...
Message personnel destiné à Robert : je vais créer un club pour la défense du mot "Perambulator".
mercredi 11 mai 2011
Il y a un an, nous étions en Écosse, pour les 150 ans de Sir James Matthew (et je n'ai pas encore relaté les événements vécus ces jours-là sur mon site Barrie ! Vous rendez-vous compte ? Mais... il s'est passé tant de choses...), et, ce matin, j'ai reçu cette simple page extraite d'un journal de 1922. Un trésor. L'intégralité du discours intitulé Courage.
Je possède bien sûr diverses éditions, dont une édition pirate, de ce discours, mais cette première publication me faisait encore défaut. Je vais m'empresser de vérifier si ce texte comporte des variantes en le comparant aux livres édités par Hodder and Stoughton et par Charles Scribner's Sons. Je suis certaine qu'il y en a, car Barrie modifiait souvent ce qu'il écrivait...
"Il y a bien une méthode, mais la suivre est moins aisée qu'il n'y paraît. Elle consiste à cheminer dans l'existence sans jamais attribuer à ses adversaires des motifs moins élevés que les siens propres. Une autre voie pour atteindre la gloire, c'est de bien savoir ce que l'on veut. Voici un fait qui donne sérieusement à réfléchir : personne — personne d'illustre, assurément — ne sait ce qu'il veut. Observez les grands de ce monde – les hommes politiques. Quand ils ont parlé, nous ne discutons pas ce qu'ils ont dit, mais nous nous demandons ce qu'ils ont pu vouloir dire." (J.M. Barrie, trad. C.-A. F., je souligne)
Libellés :courage,James Matthew Barrie,petit rien
Lieber Freund, siehst du denn nicht,
dass alles das, was unsere Augen schaue
nur Abglanz ist von Ungesehenem?
Lieber Freund, hörst du denn nicht,
dass alles was unsere Ohren hören,
nur ein Widerhall ist, ein entstellter Widerhall
von triumphierenden Harmonien?
Lieber Freund, spürst du, ahnst du denn nicht,
dass es nur eins auf der Erde gibt -
das ist das, was ein Herz dem anderen
in einem wortlosen Gruss sagen kann.
Zitat der mündlichen Wiedergabe von Swetlana Geier im Film Die Frau mit den 5 Elefanten.
J'aime beaucoup lire en allemand, à haute voix. Alors que mon coeur (et mon esprit) est sans aucun doute anglais, ma voix est allemande. J'ai toujours eu honte de mon accent anglais, à l'instar de bon nombre de mes compatriotes, semble-t-il ; je possède, sans efforts, un très bon accent allemand. Helléniste et latiniste (jadis je l'étais ; je ne prétendrai plus l'être aujourd'hui sans rougir de mon impudence), l'allemand m'a toujours paru une langue aisée à apprendre. Étrangement, l'anglais que je lis et écris désormais chaque jour, m'a toujours semblé être une conquête. Peut-être parce que tout le monde parle et lit (très mal) l'anglais sans se rendre compte à quel point cette langue est plus subtile et plus difficile à apprivoiser qu'il n'y paraît, jusque dans certains raffinements de la ponctuation... Ou peut-être que tout cela n'est qu'une illusion et que l'anglais m'apparaît tel parce que je suis plus exigeante envers moi-même à son endroit et que, plus on connaît une langue, plus on en mesure l'impénétrabilité pour celui qui n'est pas né d'elle. Néanmoins, je ne partage pas l'avis de cet ancien ami (il faudrait inventer un mot pour ceux qui ne sont plus nos amis et que, pourtant, on n'a pas rejetés soi-même et pour lesquels on entretient encore certain souvenir sans désirer, cependant, réparer ce fil à jamais cassé), un Américain, à qui je dois d'avoir terminé ma thèse de philosophie, et qui m'a beaucoup appris, notamment que ce qui m'était le plus naturel était étrangeté aux yeux des autres. C'était un érudit qui pensait que l'on ne pouvait apprendre la langue "livresquement". Mais, pour moi, et ce dans toutes les langues, le réel est détenu par les livres. Je me fous totalement du monde extérieur s'il ne m'offre pas une occasion d'écrire ou de me replonger dans mes lectures. À défaut de m'avoir détournée de la traduction en me décourageant de la sorte, en désirant, consciemment ou non, détruire cette foi, ce feu dont il était jaloux ou qui le brûlait, il m'a appris que ce à quoi je tenais vraiment était plus élaboré et construit, choisi, que je ne l'imaginais. Comme si les choses s'écrivaient et se construisaient en moi sans que j'y participe consciemment. Je lui dois beaucoup, quoi qu'il en soit, et je le remercie. Je ne suis ni ingrate ni amnésique. Cet homme prétendait donc que pour "maîtriser" (horrible terme ; on n'est pas plus maître d'une langue que de ses sentiments – du moins, dans ma contrée...) une langue, il fallait vivre à son contact dans ce qu'il appelait la "vraie vie", à savoir dans le pays, en se frottant aux gens ordinaires. Rien de plus faux, selon moi, si l'on veut bien dépasser les évidences. Bien sûr qu'être immergé dans un idiome, vous rend poreux à la langue qui n'est pas la vôtre, à divers niveaux de conscience et d'aveuglement ; la langue devient aisée et instinctive ; mais, précisément, cette porosité a cet inconvénient qu'en vous rendant familier d'une langue qui vous assaille et s'infiltre en vous, vous perdez peu à peu tout étonnement face à elle et elle vous devient si naturelle que vous ne l'interrogez plus avec la prudence et le respect ou la distance circonspecte de l'étranger. J'ai fait cette expérience avec un certain nombre d'amis anglais ou américains qui sont, chose rare, de bons lecteurs, et qui passaient à côté de subtilités de leur propre langue parce qu'ils la traitaient, sans s'en rendre compte, comme une maîtresse tout acquise à leur cause. Je songe, bien évidemment, à mes traductions de Barrie, mais pas uniquement. J'ai d'ailleurs l'espoir de publier bientôt un livre inédit de Sir James Matthew...
La traduction est une aventure passionnante, sans fin, qui vous apprend, chaque jour, l'humilité et la ferveur. L'échec. La force d'âme, sans cesse régénérée par elle-même. Et c'est ainsi que ma propre langue m'est devenue étrangère et que je désire la reconquérir. Mais cela est encore une autre histoire...
J'ai peu de héros traducteurs (Sylvère Monod, Armel Guerne), mais quelques-uns sont des modèles pour moi, et Marie Canavaggia, surtout connue de nos jours pour sa dévotion à Louis-Ferdinand Céline, est sans conteste l'un d'entre eux. De sa conception de la traduction – elle n'était pas une mercenaire de l'édition : elle élisait des livres qu'elle traduisait par amour et ensuite recherchait des éditeurs pour les publier – jusqu'au choix des livres qu'elle a traduits par passion (je songe par exemple aux livres des frères Powys), aux lettres qu'elle envoyait à certains auteurs admirés afin qu'ils découvrissent tel ou tel livre (par exemple, Bachelard découvrant l'Autobiographie de J. C. Powys),
je reconnais en elle certaines de mes aspirations et de mes manières. Jamais je n'aurai le millième de son immense talent ni même son savoir-faire, mais je me sens proche d'elle, et ainsi elle est l'un de mes héros traducteurs. Vialatte (découvert grâce à mon mari, mon Grand Amour) est un autre de ces héros, parce qu'il s'est uni d'âme à un auteur, Kafka, qu'il a servi toute sa vie. Je me reconnais dans ce doux sacerdoce. Un traducteur est d'abord un amant du texte, pas un professeur, un légiste ou un douanier. Ensuite, il peut être ce qu'il veut. Aimer le texte avec jalousie et férocité est la condition sine qua non, ensuite on peut être un peu injuste et subjectif. Ce n'est surtout pas quelqu'un qui ne commet aucune erreur, car certains faux sens ou contresens, volontaires ou inconscients, sont parfois révélateurs de l'état d'âme du lecteur / traducteur. Ces lapsus font parfois découvrir, très ironiquement, certains détails cachés du texte original, comme si l'auteur entretenait une relation d'amour et de haine avec son traducteur, fût-il mort depuis des siècles.
J'aime assez cette description de Vialatte par Michel Perrin (Entretiens, Éd. Subervie, 1976) :
J'aime écrire de longues lettres d'amour raturées (mes diverses versions d'une traduction) à Barrie ; c'est ainsi que je conçois mon modeste travail de traducteur, éternellement en apprentissage, en colère et en retard.
J'ai peu de héros traducteurs (Sylvère Monod, Armel Guerne), mais quelques-uns sont des modèles pour moi, et Marie Canavaggia, surtout connue de nos jours pour sa dévotion à Louis-Ferdinand Céline, est sans conteste l'un d'entre eux. De sa conception de la traduction – elle n'était pas une mercenaire de l'édition : elle élisait des livres qu'elle traduisait par amour et ensuite recherchait des éditeurs pour les publier – jusqu'au choix des livres qu'elle a traduits par passion (je songe par exemple aux livres des frères Powys), aux lettres qu'elle envoyait à certains auteurs admirés afin qu'ils découvrissent tel ou tel livre (par exemple, Bachelard découvrant l'Autobiographie de J. C. Powys),
J'aime assez cette description de Vialatte par Michel Perrin (Entretiens, Éd. Subervie, 1976) :
n
Il y a un siècle que je n'ai pas donné d'autres nouvelles. Aux amis, aux lecteurs et aux inconnus de passage. Pourtant, j'ai tant d'histoires à vous raconter, des vraies et des fausses. Je me contenterai aujourd'hui de laisser quelques lignes ici pour témoigner de cette minute vécue, ce matin, entre deux voyages. Une minute mauve. Ce billet n'est qu'un vagabondage auquel il vous appartient d'avoir la bonté de trouver quelque cohérence.
Chaque minute recèle un monde, un univers en miniature, une source où je m'abreuve, comme l'héroïne bien réelle de ce film découvert il y a quelques semaines, qui aspire, une dernière fois, avant de mourir, à boire à la source aux cigognes – ses cigognes, les oiseaux de son enfance. Du temps, je n'en ai jamais eu, j'en ai encore moins depuis que mon enfant est né, mais paradoxalement je n'ai jamais fait autant de choses. Certes, je ronge mon frein souvent, car je suis un être de fracas et de fureur et je dois consciencieusement apprendre la lenteur, mais je découvre l'envers de mon existence. Et cela n'a pas de prix. Bien sûr, je ne cesse d'écrire, mais avec des projets de publication bien déterminés, d'autres rêvés. J'écris pour les quelques lecteurs idéaux auxquels je pense toujours, lorsque je m'engage sur un chemin ; j'écris également pour mon enfant, mais des songes remisés dans un cahier relié de cuir. C'est là toute la transmission dont je suis un peu capable, le seul héritage que je puisse lui laisser. À mes amis, je n'écris plus, en revanche. Ce n'est pas un choix, ou plus exactement, c'est le choix de leur écrire en différé, en apparence impersonnellement, mais plus proche d'eux qu'ils ne le pensent probablement, en me fracassant dans mon travail d'écriture et de traduction. Je n'ai rien d'autre à offrir : le meilleur de moi est dans mon travail. Quelques amis le savent et respectent la forteresse, aimant quelquefois l'ermite que je suis également pendant des mois.
Chaque minute recèle un monde, un univers en miniature, une source où je m'abreuve, comme l'héroïne bien réelle de ce film découvert il y a quelques semaines, qui aspire, une dernière fois, avant de mourir, à boire à la source aux cigognes – ses cigognes, les oiseaux de son enfance. Du temps, je n'en ai jamais eu, j'en ai encore moins depuis que mon enfant est né, mais paradoxalement je n'ai jamais fait autant de choses. Certes, je ronge mon frein souvent, car je suis un être de fracas et de fureur et je dois consciencieusement apprendre la lenteur, mais je découvre l'envers de mon existence. Et cela n'a pas de prix. Bien sûr, je ne cesse d'écrire, mais avec des projets de publication bien déterminés, d'autres rêvés. J'écris pour les quelques lecteurs idéaux auxquels je pense toujours, lorsque je m'engage sur un chemin ; j'écris également pour mon enfant, mais des songes remisés dans un cahier relié de cuir. C'est là toute la transmission dont je suis un peu capable, le seul héritage que je puisse lui laisser. À mes amis, je n'écris plus, en revanche. Ce n'est pas un choix, ou plus exactement, c'est le choix de leur écrire en différé, en apparence impersonnellement, mais plus proche d'eux qu'ils ne le pensent probablement, en me fracassant dans mon travail d'écriture et de traduction. Je n'ai rien d'autre à offrir : le meilleur de moi est dans mon travail. Quelques amis le savent et respectent la forteresse, aimant quelquefois l'ermite que je suis également pendant des mois.
Jadis, il y a encore cinq mois, j'allais au cinéma plusieurs fois par semaine ; désormais, je ne le puis ni ne le veux (je ne veux manquer aucune minute de la vie de cet enfant), mais renoncer au cinéma pendant quelques mois m'est impossible, alors j'acquiers en DVD, à l'étranger ou en France, les films qui sortent sur nos écrans et que je ne suis pas en mesure d'aller voir en salles. Il y a une vertu à découvrir avec un léger décalage les films qui sortent sur les écrans : on va à l'essentiel (le mien), là encore...
Récemment, je me suis procuré en Allemagne, via amazon, le DVD de ce film qui est encore sur les écrans, à Paris et dans quelques villes de province.
Le film de Vadim Jendreyko est une merveille rare. Il nous donne à contempler la vieillesse, l'amour de la littérature, une vie dédiée à la traduction, aux mots et au silence.
Les héros véritables ne font pas de bruit et leurs causes sont plus personnelles qu'on ne se l'imaginerait et, par un étrange paradoxe, elles deviennent universelles. Je n'ai jamais cru au sacrifice. Les seuls héros sont ceux qui ne sacrifient rien aux autres, mais tout à une passion, à une idée, à ce qui les fait vivre.
La traduction peut être une forme d'héroïsme et d'égoïsme. L’altruisme n'est jamais qu'un hasard ou un égoïsme heureux. La vie de Svetlana Geier en est un parfait exemple. Miraculeux fruit d'une Histoire ambiguë dont elle ne parlera pas ou très peu.
Un grand texte captive le lecteur / traducteur.
Savoir lire signifie, comme je l'ai toujours pensé et écrit, communier avec un texte. Un acte de foi, une intuition de type intellectuel. Ceux qui lisent pour se divertir, pour en tirer une jouissance, celle de la fuite et de l'oubli, ne savent pas lire. J'ai toujours éprouvé le plus grand mépris pour ceux qui ne savent faire que cela, qui ne connaissent jamais d'autre lecture. Il n'y a que celui qui travaille le texte comme une pâte qui est un véritable lecteur. Il souligne, il annote, il revient en arrière, il s'acharne sur les pages... À cet égard, les scènes où l'héroïne de ce film (documentaire) prépare des plats assez complexes ne sont pas anecdotiques. Il y a la même précision, le même instinct, le même pétrissage dans ce travail prosaïque et celui de la traduction. Savoir lire est une chose extrêmement rare. Savoir bien lire est un miracle. Personnellement, je ne pense pas avoir été touchée par cette dernière grâce. Mais je pense savoir lire, parfois, ou pour le moins ne jamais perdre la conscience de ce que cet acte sacré requiert.
Les fils du texte sont tordus, subvertis, par la brutalité de certains contacts. Dérangés. Il en est de même pour le texte maltraité par le lecteur jouisseur et bête. Pourtant, le chemin est tracé dans le texte, route immobile, immuable, comme ces lignes gravées dans la paume de nos mains. Il y a un pli, quelque part, dont la trace est à retrouver. Parfois invisible à l'oeil myope ou hypermétrope, le pli est toujours là. Il suffit d'accommoder sa vision pour le voir. Cela exige un effort que bien peu sont prêts à consentir.
On ne le peut qu'en se mettant dans la disposition de lire vraiment, en faisant au texte l'offrande de notre plaisir immédiat pour n'être que tension et attention aux mots. Ne pas les recouvrir de notre propre voix, de nos fantasmes, mais les laisser se déployer et permettre au texte de parler son propre dialecte, au creux de la langue mère. Le lecteur jouisseur, lui, ne sait pas qu'il existe un tel dialecte.
Barrie comparait toujours son travail d'écriture au tissage... Et il était un tisseur de génie. Il suffit d'être attentif et d'analyser sa méthode. Il entrelaçait avec malice et intelligence le scots à l'anglais. Un fil d'or parmi mille fils ordinaires.
Une toile d'araignée avec au centre une tache aveugle.
On est toujours le premier amant d'un texte lorsqu'on le lit (vit) véritablement.
Être un explorateur, un découvreur de sens, avoir le sentiment que l'on voit ce que personne d'autre n'a vu avant et ne verra jamais après nous. La force d'un grand texte, c'est cela : être à chaque instant inédit pour celui qui le lit et le relit. Cela et l'illusion qu'il offre la possibilité, pour l'éternité, de demeurer tel, malgré toutes les lectures possibles, qui ne le pénètrent jamais assez au point de le déchirer ou de le trouer.
Une scène de ce documentaire m'a bouleversée, car elle parle de deux qualités essentielles de l'humanité : la transmission et la destruction. Svetlana sort du linge brodé, hérité de sa mère, et explique comment il a été brodé, ajouré : il faut briser les fils et reconstruire une harmonie entre eux, ensuite. Métaphore de l'existence humaine.
Mon enfant a reçu en cadeau, à sa naissance, une robe de baptême, anglaise, de la fin de l'époque victorienne, de la part d'êtres qui me sont chers. Peut-être même qu'il s'agissait de la robe de baptême de Peter Pan... Je la lui léguerai ainsi, en tout cas.
Quel est le motif de mon existence ? De la vôtre ? Le sait-on avant le dernier jour ?
C'est peut-être la plus belle réflexion de ce film. Et elle nous en apprend beaucoup sur les zones de son existence demeurées dans l'ombre, car on sait peu de choses sur la vie de Svetlana, sur ses relations avec les Allemands, etc.
Demeure le portrait lumineux de cette femme à la fin de sa vie, à laquelle de grands chagrins ne furent pas épargnés, mais qui demeure solide jusqu'au bout, à peine vacillante, y compris devant la mort d'un fils tendrement aimé. J'aimerais être à mon âge ce qu'elle fut encore à la fin de sa vie. Elle aimerait retrouver le pays de son enfance, celui que l'on ne quitte jamais et celui qui demeure à jamais fermé.
Récemment, je me suis procuré en Allemagne, via amazon, le DVD de ce film qui est encore sur les écrans, à Paris et dans quelques villes de province.
Le film de Vadim Jendreyko est une merveille rare. Il nous donne à contempler la vieillesse, l'amour de la littérature, une vie dédiée à la traduction, aux mots et au silence.
Les héros véritables ne font pas de bruit et leurs causes sont plus personnelles qu'on ne se l'imaginerait et, par un étrange paradoxe, elles deviennent universelles. Je n'ai jamais cru au sacrifice. Les seuls héros sont ceux qui ne sacrifient rien aux autres, mais tout à une passion, à une idée, à ce qui les fait vivre.
La traduction peut être une forme d'héroïsme et d'égoïsme. L’altruisme n'est jamais qu'un hasard ou un égoïsme heureux. La vie de Svetlana Geier en est un parfait exemple. Miraculeux fruit d'une Histoire ambiguë dont elle ne parlera pas ou très peu.
Un grand texte captive le lecteur / traducteur.
Savoir lire signifie, comme je l'ai toujours pensé et écrit, communier avec un texte. Un acte de foi, une intuition de type intellectuel. Ceux qui lisent pour se divertir, pour en tirer une jouissance, celle de la fuite et de l'oubli, ne savent pas lire. J'ai toujours éprouvé le plus grand mépris pour ceux qui ne savent faire que cela, qui ne connaissent jamais d'autre lecture. Il n'y a que celui qui travaille le texte comme une pâte qui est un véritable lecteur. Il souligne, il annote, il revient en arrière, il s'acharne sur les pages... À cet égard, les scènes où l'héroïne de ce film (documentaire) prépare des plats assez complexes ne sont pas anecdotiques. Il y a la même précision, le même instinct, le même pétrissage dans ce travail prosaïque et celui de la traduction. Savoir lire est une chose extrêmement rare. Savoir bien lire est un miracle. Personnellement, je ne pense pas avoir été touchée par cette dernière grâce. Mais je pense savoir lire, parfois, ou pour le moins ne jamais perdre la conscience de ce que cet acte sacré requiert.
Les fils du texte sont tordus, subvertis, par la brutalité de certains contacts. Dérangés. Il en est de même pour le texte maltraité par le lecteur jouisseur et bête. Pourtant, le chemin est tracé dans le texte, route immobile, immuable, comme ces lignes gravées dans la paume de nos mains. Il y a un pli, quelque part, dont la trace est à retrouver. Parfois invisible à l'oeil myope ou hypermétrope, le pli est toujours là. Il suffit d'accommoder sa vision pour le voir. Cela exige un effort que bien peu sont prêts à consentir.
On ne le peut qu'en se mettant dans la disposition de lire vraiment, en faisant au texte l'offrande de notre plaisir immédiat pour n'être que tension et attention aux mots. Ne pas les recouvrir de notre propre voix, de nos fantasmes, mais les laisser se déployer et permettre au texte de parler son propre dialecte, au creux de la langue mère. Le lecteur jouisseur, lui, ne sait pas qu'il existe un tel dialecte.
Barrie comparait toujours son travail d'écriture au tissage... Et il était un tisseur de génie. Il suffit d'être attentif et d'analyser sa méthode. Il entrelaçait avec malice et intelligence le scots à l'anglais. Un fil d'or parmi mille fils ordinaires.
Une toile d'araignée avec au centre une tache aveugle.
On est toujours le premier amant d'un texte lorsqu'on le lit (vit) véritablement.
Être un explorateur, un découvreur de sens, avoir le sentiment que l'on voit ce que personne d'autre n'a vu avant et ne verra jamais après nous. La force d'un grand texte, c'est cela : être à chaque instant inédit pour celui qui le lit et le relit. Cela et l'illusion qu'il offre la possibilité, pour l'éternité, de demeurer tel, malgré toutes les lectures possibles, qui ne le pénètrent jamais assez au point de le déchirer ou de le trouer.
Une scène de ce documentaire m'a bouleversée, car elle parle de deux qualités essentielles de l'humanité : la transmission et la destruction. Svetlana sort du linge brodé, hérité de sa mère, et explique comment il a été brodé, ajouré : il faut briser les fils et reconstruire une harmonie entre eux, ensuite. Métaphore de l'existence humaine.
Quel est le motif de mon existence ? De la vôtre ? Le sait-on avant le dernier jour ?
C'est peut-être la plus belle réflexion de ce film. Et elle nous en apprend beaucoup sur les zones de son existence demeurées dans l'ombre, car on sait peu de choses sur la vie de Svetlana, sur ses relations avec les Allemands, etc.
Demeure le portrait lumineux de cette femme à la fin de sa vie, à laquelle de grands chagrins ne furent pas épargnés, mais qui demeure solide jusqu'au bout, à peine vacillante, y compris devant la mort d'un fils tendrement aimé. J'aimerais être à mon âge ce qu'elle fut encore à la fin de sa vie. Elle aimerait retrouver le pays de son enfance, celui que l'on ne quitte jamais et celui qui demeure à jamais fermé.
Elle ne le fera pas, car elle ne retrouvera pas cette source vive.
On ne retrouve jamais la source de l'enfance, même si on en retrouve le chemin, parce qu'elle disparaît avec la jeunesse, parce que l'on en a déjà bu toute l'eau possible, jadis.
L'enfance se nourrit de peu, mais elle dévore l'univers tout entier, car ce peu est tout. L'enfance est un ogre. Après viendra la famine de l'âge adulte, cette faim terrible que seule la mort peut apaiser.
****
Petit billet écrit (pour Virginia, entre autres, mais surtout pour elle) en écoutant ce disque magnifique (encore, oui !)...
Il vient d'être réédité. Je le signale aux admirateurs de Christophe, car le CD était difficile à trouver.
mardi 4 janvier 2011
Et, pourtant, la nostalgie possède encore aujourd'hui le goût que je lui donnais déjà hier. Même si, et surtout si, je procède, malgré moi, à une forme d'autopsie de ma jeunesse. Pour être tout à fait nostalgique, il faudrait désirer et croire en une sorte de futur antérieur car, sans lui, point d'ombre du passé où il pourrait se mirer ; avoir le sens de la rupture ; être une créature du mouvement temporel ; se faire sinuosité ; sentir les battements de l'horloge dans mon corps, devenir l'écharde de la dernière seconde. Or je ne suis que fragment immobile et désolidarisé de tout ; à chaque fois que je me pense, je n'ai ni passé ni futur : je ne me sens pas rejeton ou prolongement, mais je suis ou me veux origine. Je suis solide et inaltérable, sur la pointe de ma mémoire, mais une mémoire allégée de tout souvenir, une mémoire amnésique, car je ne vis le souvenir que dans l'instant, je ne le vis que comme présent, comme immédiateté sans la contrepartie vivante et douloureuse du regret. Je ne crois pas assez en mon identité pour être victime consentante ou aveugle de la nostalgie. Rien ne me fait défaut pour être nostalgique. Je suis en permanence ce défaut, cette béance en moi - un appel. Je ne suis pas nostalgique ; c'est bien pire : je suis conscience de la nostalgie. La nostalgie est curable (il suffit de s'y adonner et d'en tirer le suc, une jouissance stable et aisée) ; la conscience de la nostalgie est déjà mortelle, le symptôme d'une morbidité métaphysique, l'hydromel du sujet tragique.
Je suis la pointe de cette mémoire-boussole qui n'indique rien, sinon ma douleur exquise, celle d'un être pour la mort, dans un monde en perdition, en deuil de tout et de tous, toujours.
Je sais que tout finit mal. Et c'est pour cela que mon bonheur m'est souvent insupportable : j'ai tout à perdre.
Je sais que tout finit mal. Et c'est pour cela que mon bonheur m'est souvent insupportable : j'ai tout à perdre.
Mes souvenirs, s'ils étaient vraiment, seraient les frères de sang de mes regrets ou de mes remords ; ma nostalgie, elle, est la soeur de lait de mon inespérance. Je vis dans l'éternité impossible d'un présent qui s'illusionne en toute conscience sur lui-même et c'est la raison pour laquelle j'ai toujours refusé de choisir lorsque le choix s'imposerait à tout esprit plus efficient et davantage en prise avec le réel que le mien. Choisir est mourir, à chaque fois, car c'est accepter l’irréversibilité du temps, l'économie de nos projets et de nos passions. "La nostalgie est une réaction contre l'irréversible." affirme Jankélévitch. Ce en quoi il a parfaitement raison, de notre point de vue. La nostalgie est donc toujours porteuse de mauvaise foi et / ou de fiction. La nostalgie croit au retour, mais le retour n'existe pas. Seule la fuite est réelle.
Je le sais, mais ce savoir n'altère rien. Je peux même en jouer.
Le prodige est peut-être là, le paradoxe aussi, très certainement. Si j'adoptais la rupture nostalgique, il ne me resterait plus qu'à m'éteindre de suite, car aucune pensée, aucun sentiment, aussi beaux fussent-ils, ne pourraient me faire dévier de cette conscience, en face de moi, de la mort prochaine, notre mère à tous. Je serais blessée au sang par la vanité et l'échec portés au creux de cette nostalgie. Je peux encore me tenir près de l'abîme, le regarder de biais, et feindre, en appeler à une nostalgie déniaisée, paradoxalement moins dangereuse au quotidien (il n'y a aucune déception à redouter), mais mortelle.
Je n'ai eu que des premières fois merveilleuses que j'ai toujours vécues comme des dernières fois, ce qui est peut-être l'antidote à la nostalgie telle que l'entend la majorité et, néanmoins, le pire des poisons – pour moi.
En effet, cette manière de vivre à chaque instant dans l'inédit ne guérit de rien et certainement pas de la nostalgie véritable, sa conscience, qui est négation et compréhension de l'autre, celle que l'on entend généralement par ce mot – Jankélévitch, lui, l'a très bien dit et saisit :
"Ulysse revient dans l'espace, mais, en raison de la secondarité du retour, il va tout droit et sans retourner dans le temps." Parce que le temps est à sens unique, alors que la nostalgie d'Ulysse est circulaire, adoptant les poses de l'éternel désir inassouvi. Je suis donc une véritable nostalgique, une nostalgique au carré, une nostalgique qui ne croit en rien sinon à l'échec déjà advenu et non à venir, si l'on se réfère encore aux phrases avec lesquelles Jankélévitch conclut son magnifique ouvrage : "(...) on peut dire que le nostalgique, dans l'espace comme dans le temps de la futurition, continue de partir et d'aller droit devant soi, il va tout droit même quand il revient ; il continue de chercher ce qu'il a retrouvé ; il apprend sans cesse ce qu'il sait déjà, ou comme l'Éros platonicien désire ce que déjà il possède... et ne possède pas : par exemple ceux qui ont trouvé Jérusalem continuent de la chercher ailleurs, à l'infini et au-delà. Ce retour, dans l'espace comme dans le temps, est encore un aller. Mais l'aller lui-même n'était-il pas une espèce de retour ? partir, n'est-ce pas encore revenir ? Le nostalgique cherche encore ce qu'il a trouvé ; mais il a déjà trouvé au moment où il cherche. Ulysse, rentrant à la maison, ne cesse de partir et pense déjà à l'odyssée suivante (...) Ulysse revient et il ne revient pas. (...) De même que chez Platon réminiscence et regret sont les formes rétrospectives du désir, de même l'espérance d'un passé à venir et le retour à un futur déjà advenu sont les deux formes réciproques d'une même nostalgie. En ce point l'âge d'or du passé le plus lointain ne fait qu'un avec l'avenir le plus chimérique. L'homme qui retourne vieilli à ses sources, à son origine, à son innocence, revient où il n'est jamais allé ; revoit ce qu'il n'a jamais vu ; et cette fausse reconnaissance est plus vraie que la vraie ; l'homme guidé par la vraie-fausse reconnaissance, revient dans une Venise inconnue, et qu'il reconnaît pourtant, comme Ulysse reconnaît Ithaque et sa vieille Pénélope. Ulysse reconnaît et méconnaît sa patrie ; les deux ensemble. Ulysse ayant quitté la grotte marine de la nymphe pour la maison de l'épouse. Ulysse rentré au foyer pleure en silence dans cette demeure bénie des dieux ; il pleure en regardant la vieille compagne de ses jours comme il pleurait de langueur sur le chemin du retour en regardant la mer."
Il n'existe donc pour Jankélévitch que le futur, le présent qui se verse dans le futur, puisque le retour au pays natal, à ce soi que l'on n'est plus, que l'on a peut-être jamais été, à ce fantasme de l'origine est une utopie – un NON lieu. La nostalgie n'a pas lieu d'être et elle n'est pas ce que l'on croit...
Il n'existe donc pour Jankélévitch que le futur, le présent qui se verse dans le futur, puisque le retour au pays natal, à ce soi que l'on n'est plus, que l'on a peut-être jamais été, à ce fantasme de l'origine est une utopie – un NON lieu. La nostalgie n'a pas lieu d'être et elle n'est pas ce que l'on croit...
Je n'ai eu que des premières fois merveilleuses que j'ai toujours vécues comme des dernières fois, dans la pleine conscience de leur perfection à venir, plutôt que passée, et cela ne m'a point empêchée de souffrir du jamais-plus. Il faut sensible à ce jamais-plus pour avoir le sens de la perte et il faut avoir le sens de la perte pour exister pleinement, être de plain-pied avec le sublime déchirement de soi à soi, de soi à l'aimé.
M. Golightly y tenait et, vingt ans après notre rencontre, c'est toujours sa préoccupation : l'incandescence de l'instant. Je n'ai commencé à exister que lorsque j'ai rencontré cet homme, le héros de ma vie, le metteur en scène de tous mes rêves. Parfois, j'ai le sentiment d'être née de son imagination. En tout cas, c'est en cet endroit que j'ai élu mon dernier domicile et j'ai commencé à y creuser ma tombe. Je ne veux pas vivre ailleurs.
Frôler la mort a ceci de merveilleux que cela vous permet d'atteindre votre désir nu. Mon désir nu porte son nom et le reste n'a aucune importance. Je suis libre de tout, sauf de lui, et je ne veux pas d'autre liberté.
M. Golightly y tenait et, vingt ans après notre rencontre, c'est toujours sa préoccupation : l'incandescence de l'instant. Je n'ai commencé à exister que lorsque j'ai rencontré cet homme, le héros de ma vie, le metteur en scène de tous mes rêves. Parfois, j'ai le sentiment d'être née de son imagination. En tout cas, c'est en cet endroit que j'ai élu mon dernier domicile et j'ai commencé à y creuser ma tombe. Je ne veux pas vivre ailleurs.
Frôler la mort a ceci de merveilleux que cela vous permet d'atteindre votre désir nu. Mon désir nu porte son nom et le reste n'a aucune importance. Je suis libre de tout, sauf de lui, et je ne veux pas d'autre liberté.
Il est très rare de rencontrer quelqu'un qui comprend d'instinct que vous ne vivez que pour faire de chaque instant une fiction, pour vivre éternellement en retard d'un regard ou d'une respiration, dans les marges de la temporalité.
En retard, oui.
Et, lui, a toujours été en avance de mes propres désirs. Et c'est parce que je n'ai jamais coïncidé avec mon propre présent ou passé que je ne cesse de le revivre à l'envi, à n'importe quel moment en le travestissant de nostalgies. Alors, je peux, à l'infini, le nourrir de fictions ou bien le mettre à la diète. Mais il demeure nu et vrai, à chaque instant, hors du temps des autres.
Notre premier voyage eut pour destination Venise et l'on avait décidé de revivre cette première fois chaque année jusqu'à ce que mort s'ensuive. Mais le plus grand metteur en scène du monde ne maîtrise pas tout. Nous continuerons à aller à Venise, mais c'est un certain art de vivre qui vient de mourir dans l'indifférence générale. Le Grand Hôtel des Bains à Venise – ou plus précisément au Lido – n'est plus. Irréversibilité.
Avant d'être la toile de fond de Mort à Venise, c'était pour moi la promesse du paradis sans cesse retrouvé. C'est donc le décor de quinze ans de nos plus voluptueux souvenirs que l'on vient pourtant de détruire. Et c'est là le prosaïsme de toute vie.
Avant d'être la toile de fond de Mort à Venise, c'était pour moi la promesse du paradis sans cesse retrouvé. C'est donc le décor de quinze ans de nos plus voluptueux souvenirs que l'on vient pourtant de détruire. Et c'est là le prosaïsme de toute vie.
Chaque année, nous nous rendions là-bas, en juillet. Nous pensions y emmener notre enfant et jamais nous n'aurons la chance de lui transmettre un peu de cette élégance surannée qui n'appartenait qu'à ce lieu. Nous trouverons d'autres mythes à hanter, mais nous demeurerons inconsolables.
Une jeune femme blonde, aux cheveux courts, mère de trois ou quatre enfants, nous avait inspirés plusieurs étés de suite. Comme beaucoup, comme nous, elle revenait chaque année, à la même époque, car cet hôtel était un lieu presque familial : son luxe réel, mais sans ostentation – toujours vulgaire –, donnait le sentiment d'être chez soi. Le personnel reconnaissait les habitués et savaient leurs désirs ; le luxe réel, c'était de figer le temps, d'avoir le sentiment de revenir habiter un souvenir posé sur le sable de la plage privée de l'hôtel et de le retrouver intact l'année suivante. Le retour au vert paradis, à l'origine était donc possible. Du moins sur le mode de la fiction.
Pour une fois, l'image de la mère me touchait : elle était douce et élégante, d'une tendre autorité avec ses garçons. Je me projetais en elle. J'avais envie de lui ressembler, de prendre sa place un instant afin de voir si le rôle m'allait bien. Elle aussi, un jour, soudain, elle a disparu. Mais sa trace en moi demeurait et demeure. Elle ne sait pas, elle ne saura jamais ce que nous lui devons, cette belle inconnue allemande : l'apaisement et une forme de certitude, la matrice d'un songe devenu, plus tard, réalité. Nous n'avons jamais échangé qu'un sourire et des salutations polies, mais elle appartenait à ce lieu pour moi, tout autant que son histoire.
Depuis deux ou trois ans, nous sentions le relâchement, nous touchions de la paume le luxe un peu fané des dorures, nous ressentions, ici et là, la flétrissure des atmosphères ; même la merveilleuse salle à manger Thomas Mann abritait plus de fantômes que jadis ; mais nous ne voulions pas croire que c'étaient les prodromes d'une fin d'époque, pas même lorsque le distingué concierge nous avait dit, en juillet 2008, lorsque nous partîmes, que tout allait changer... Nous pensions simplement que l'hôtel subirait une cure de jouvence. Il fit semblant d'y croire, lui aussi. Ultime politesse qui consistait à ne point chagriner le client – non l'invité, car il n'y avait rien d'aussi commun qu'un client en cet endroit...
Une jeune femme blonde, aux cheveux courts, mère de trois ou quatre enfants, nous avait inspirés plusieurs étés de suite. Comme beaucoup, comme nous, elle revenait chaque année, à la même époque, car cet hôtel était un lieu presque familial : son luxe réel, mais sans ostentation – toujours vulgaire –, donnait le sentiment d'être chez soi. Le personnel reconnaissait les habitués et savaient leurs désirs ; le luxe réel, c'était de figer le temps, d'avoir le sentiment de revenir habiter un souvenir posé sur le sable de la plage privée de l'hôtel et de le retrouver intact l'année suivante. Le retour au vert paradis, à l'origine était donc possible. Du moins sur le mode de la fiction.
Pour une fois, l'image de la mère me touchait : elle était douce et élégante, d'une tendre autorité avec ses garçons. Je me projetais en elle. J'avais envie de lui ressembler, de prendre sa place un instant afin de voir si le rôle m'allait bien. Elle aussi, un jour, soudain, elle a disparu. Mais sa trace en moi demeurait et demeure. Elle ne sait pas, elle ne saura jamais ce que nous lui devons, cette belle inconnue allemande : l'apaisement et une forme de certitude, la matrice d'un songe devenu, plus tard, réalité. Nous n'avons jamais échangé qu'un sourire et des salutations polies, mais elle appartenait à ce lieu pour moi, tout autant que son histoire.
Depuis deux ou trois ans, nous sentions le relâchement, nous touchions de la paume le luxe un peu fané des dorures, nous ressentions, ici et là, la flétrissure des atmosphères ; même la merveilleuse salle à manger Thomas Mann abritait plus de fantômes que jadis ; mais nous ne voulions pas croire que c'étaient les prodromes d'une fin d'époque, pas même lorsque le distingué concierge nous avait dit, en juillet 2008, lorsque nous partîmes, que tout allait changer... Nous pensions simplement que l'hôtel subirait une cure de jouvence. Il fit semblant d'y croire, lui aussi. Ultime politesse qui consistait à ne point chagriner le client – non l'invité, car il n'y avait rien d'aussi commun qu'un client en cet endroit...
Demeurent le Florian et quelques autres lieux, moins connus, que je tais. Mais pour combien de temps encore ? Demeurent des images, par centaines, dans mes tiroirs, et des vidéos que je conserve. Je devrais me réjouir d'avoir vécu au lieu de pleurer de ne plus jamais vivre, je le sais... et je le fais.
***
Note en mode mineur écrite en écoutant ce magnifique album de Christophe – et la respiration poétiquement syncopée de mon enfant, l'aboiement d'un gros chien derrière la porte de mon bureau et le ronflement d'un chat couché derrière mon ordinateur.
***
Libellés :Hôtel des Bains,irréversible,Jankélévitch,nostalgie,Venise
mercredi 29 décembre 2010
http://videos.arte.tv/fr/videos/pass_pass_theatre-3604642.html
Je précise que la pièce a, hélas, subi des coupes, afin de respecter le "format" du programme, et que c'est fort dommageable. Cela dit, l'esprit est, je le crois, respecté et j'ai retrouvé les émotions ressenties lors des représentations et des répétitions. La pièce était assez forte pour subir un passage à la télévision. Et elle le doit à son metteur en scène très talentueux (que j'aime de tout mon coeur) et à une équipe magnifique, très soudée, qui constitue une sorte de famille au meilleur sens du terme.
En revanche, je demeure très réservée quant au documentaire, notamment en ce qui concerne la présentatrice qui énonce avec un immense sourire une énorme bêtise, dès l'introduction, concernant l'âge de Peter Pan... Et ce n'est pas faute de lui avoir expliqué... Le documentaire, en lui-même, est assez décevant, de mon point de vue, si l'on tient compte de toute la matière qui avait été offerte au réalisateur : pas de fil conducteur serré, éléments contradictoires, pas de mention de l'auteur de la pièce (mon ami Andrew Birkin), et à peine Barrie est-il nommé...
Libellés :Alexis Moati,Andrew Birkin,Peter Pan
mercredi 15 décembre 2010
Je n’ai jamais perdu la mémoire de l’enfance.
Je n’ai jamais perdu la mémoire de l’enfance, parce que je n’ai jamais été un enfant.
Je n’ai jamais perdu la mémoire de l’enfance, parce que je n’ai jamais cessé d’être un enfant.
Je ne sais pas ce qu’est l’enfant. Je sais ce qu’il n’est pas.
Je sais simplement quel cœur, quel esprit et quel abîme je portais en moi lorsque j’avais l’âge d’être cet enfant.
De cette nuit éternelle, indistincte et sans fond, je sentais palpiter le cœur de l’abîme, et j'avais dans ma bouche le goût de cette eau sourde et profonde, cette salive de mort ardente.
Mais le temps n’est pas lorsqu’on est éternel et, lorsqu’on ne l’est plus, il coule en nous.
L’éternité est une mémoire sans souvenirs.
L’enfance est désormais une fiction pour ce double dénaturé de l’enfance : l’ogre adulte qui se repaît des heures et de la chair de l’enfant poète.
Aujourd’hui, seule la révolte me sied. Seuls la guerre et le crime m'importent. Il n'y a rien de vivant sinon cette violence nécessaire contre soi-même et les autres : le désir. Les gens qui implorent le calme et l’immobilité me dégoûtent. Ils puent la mort. Il n'y a, en ce monde, absolument aucune raison d'être en paix. Être en paix, c'est abdiquer notre raison d'être la plus pure, notre pure raison d'être. Vivre, c'est fouetter au sang nos plus grands remords.
Il me fallait de l'irrémédiable pur. Il me fallait ressentir en moi le galop de l'effroi.
Que l’on ait eu une enfance heureuse ou terrible, peu importe, car ce qui compte, c’est le pouvoir de régénération propre à cette époque des possibles infinis et presque inhumains, pouvoir dont on a été dépossédé, qui s’évanouit peu à peu avec le temps, par le fait de l’expérience, du vécu et de la découverte de ces deux monstres que sont l’échec et la peur. Ce pouvoir, cette chutzpah, ce sens de la réconciliation de soi à soi s’écoule goutte à goutte pendant l’enfance sans que rien ne puisse mettre un terme à cette hémorragie. Ce qui est réellement perdu (« wasted » autant que « lost »), c’est toujours simplement le désir réel, celui qui ne peut s’exprimer que dans ce présent éternel des enfants, qu’ils sont les seuls à vivre, à percevoir et à gaspiller sans états d’âme. L’innocence que l’on attribue aux enfants n’est peut-être que cela : une sauvagerie à nulle autre pareille qui consiste à mettre en pièces le monde des adultes. [Et je songe à la magnifique adaptation du classique de Sendak par Spike Jonze...]
On peut bien trouer l’univers des enfants, accabler leurs constructions imaginaires de tous les maux, ils finissent toujours par faire ressusciter leurs mythes intimes, ceux dont ils ont réellement besoin pour construire leur identité. Ils y parviennent toujours, jusqu’au jour où le prodige définitivement prend fin : le mythe se fane, s’effrite puis s’effondre, tombe en poudre, mais il demeure le socle sur lequel s’élève le sujet dépouillé des attributs de la royauté de l'enfance. Peut-être que cela n’advient pas brutalement, peut-être ne sont-ils pas attentifs aux prodromes du changement, mais un beau jour ils se retrouvent les mains vides et les ponts entre le château d’enfance et leur être sont à jamais brûlés. Pour la majorité d’entre eux, en tout cas. D’autres, à la fois bénis et maudits, demeurent pris, pour une part, dans ce présent éternel dont rien ne viendra jamais les sevrer. Les artistes appartiennent à cette catégorie de maudits magnifiques ; car il y a bien pire que grandir (et accepter, in fine, de guerre lasse, de mourir et d’épouser notre destin d’homme), c’est ne jamais expérimenter la perte et de vivre dans l’illusion du possible-phénix. Pour aimer parfaitement, il faut perdre totalement l’objet aimé, qu’il soit réel, matériel ou une simple construction imaginaire. Le tragique, c’est que le grandir implique l’impossibilité du retour en arrière, vers ce paradis si bien mis en vers par Wordsworth, mais que le non-grandir comporte lui aussi une malédiction peut-être encore plus grande : devenir une caricature de soi-même, un automate à l’intérieur d’un vivant de façade. Faire vivre ce petit royaume, caché dans la grande demeure de l’adulte est toute la difficulté de l’adulte fait, son œuvre et le seul mérite que l’on puisse réellement lui attribuer. Il faut que l’éternité du présent de l’enfance tienne dans la temporalité de l’adulte ; il faut que la sensibilité et l’instinct commandent à l’intelligence, sans néanmoins neutraliser cette dernière. Certains êtres sensibles, certaines trempes d’artistes ratés ne sont guère profondes ni solides car elles appartiennent à des êtres incapables de distinguer la fiction créatrice du mensonge fait à notre nature, c’est le refus pur et simple du réel, cette mauvaise foi terrible qui consiste à nier la raison pour n’exaucer que les vœux du cœur ardent, celui qui a la foi ; d’autres usent de la raison comme d’une déesse et vampirisent la sensibilité à son profit. Je ne sais lequel de ces deux genres de personnalités est le plus à plaindre et la plus stérile. Il faut la communion de ces deux facultés et l’imagination fait la navette entre les deux. En cela, je demeure très kantienne. En cela, j’ai accepté d’être mère.
Fatalement, cela devait donc se terminer ainsi.
{Clin d'oeil à ma très chère amie Virginia, qui sait pourquoi...}
Nous sommes donc mère, chère Holly G. / Céline, et nous ne sommes point différente. Personne ne change. On ne fait que développer ses potentialités autour d'un irréfragable centre de gravité. On découvre peu peu une identité, la sienne. Une identité et ses leurres.
Il n'y a pas de métamorphose. J'étais déjà celle que je suis lorsque j'étais une enfant.
Le monde est simplement plus large sur les bords et, surtout, bien plus dangereux. J'annexe une toute petite île à l'autre, celle qui me porte, celle que je suis... Je signe mon arrêt de mort également.
C'est l'une des plus grandes aventures de mon existence. Non ! Une pure folie ! Et je jouis d'elle à chaque heure du jour et de la nuit. Je suis invincible. Je suis heureuse. Je me découvre autant mortelle qu'immortelle, car j'ai enfin accepté de perdre mon éternité.
J'ai toujours su que la naissance et la mort étaient jumelles et revendiquaient l'une et l'autre leur tribut, tôt ou tard. M. Golightly et moi-même, nous l'avons presque payé comptant le jour de la naissance de cet enfant, né sous les auspices de James Matthew Barrie, qui pour une fois s'est trompé - de peu, de justesse, cependant... :
« Que la mère doive mourir au moment même où l’enfant paraît enseigne, je pense, une grande leçon de sérénité. C’est comme s’ils se frôlaient pendant leurs voyages : quand l’un vient, l’autre part. Comment ne pas les entendre se saluer ? La naissance et la mort sont les voyages pendant lesquels nous sommes le plus confiant ; nous ne le sommes jamais autant dans l’intervalle ; tout semble si facile au début et à la fin. » (Trad. C.-A. F.)
Nous sommes donc mère (et père, cher M. Golightly...) et cela ne change rien. Nous sommes les mêmes mais différemment.
Il n'y a pas de métamorphose. J'étais déjà celle que je suis lorsque j'étais une enfant.
Le monde est simplement plus large sur les bords et, surtout, bien plus dangereux. J'annexe une toute petite île à l'autre, celle qui me porte, celle que je suis... Je signe mon arrêt de mort également.
C'est l'une des plus grandes aventures de mon existence. Non ! Une pure folie ! Et je jouis d'elle à chaque heure du jour et de la nuit. Je suis invincible. Je suis heureuse. Je me découvre autant mortelle qu'immortelle, car j'ai enfin accepté de perdre mon éternité.
J'ai toujours su que la naissance et la mort étaient jumelles et revendiquaient l'une et l'autre leur tribut, tôt ou tard. M. Golightly et moi-même, nous l'avons presque payé comptant le jour de la naissance de cet enfant, né sous les auspices de James Matthew Barrie, qui pour une fois s'est trompé - de peu, de justesse, cependant... :
« Que la mère doive mourir au moment même où l’enfant paraît enseigne, je pense, une grande leçon de sérénité. C’est comme s’ils se frôlaient pendant leurs voyages : quand l’un vient, l’autre part. Comment ne pas les entendre se saluer ? La naissance et la mort sont les voyages pendant lesquels nous sommes le plus confiant ; nous ne le sommes jamais autant dans l’intervalle ; tout semble si facile au début et à la fin. » (Trad. C.-A. F.)
Nous sommes donc mère (et père, cher M. Golightly...) et cela ne change rien. Nous sommes les mêmes mais différemment.
Ainsi, nous pourrons continuer à médire des mères sans que l'on nous accuse, désormais, d'être aigrie ou frustrée de ne point avoir d'enfants... Nous pourrons parler en connaissance de cause, sans trahir, toutefois, la clique des Enfants Perdus, car nous en sommes et en serons toujours. Cette fraternité s'écrit avec le sang de l'imaginaire et le souffle des âmes abandonnées. J'ouvre la main et j'aperçois cette ligne de vie coupée court qui, soudain, s'anime, se prolonge, m'échappe et vient mourir ou naître dans cette autre main, sa petite main...
***
Ces quelques lignes, qui constituent une faire-part, doivent être lues en écoutant ceci – comprenne qui pourra...
***
Ces quelques lignes, qui constituent une faire-part, doivent être lues en écoutant ceci – comprenne qui pourra...
Et, si je n'ai point le temps de vous écrire un billet digne de ce nom avant Noël - car je me suis déjà remise à mon travail barrien et ne désire point être une mère au rabais -, je vous souhaite à tous et à toutes un merveilleux 25 décembre.
{Merci à Lily pour ce Nid de Grives si parfaitement trouvé...}
{Merci à Alice pour ses délicates attentions, sans cesse renouvelées...}
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- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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