lundi 9 juillet 2012
                         
                         
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Loulou et Lucette vécurent trois ans à Klaskovgaard – situé à 17 km de Korsør (elle-même à environ une heure de Copenhague en train), d'après mes deux chauffeurs de taxi, et à 5 / 7 km de Korsør d'après divers céliniens... 
Trois longues années. 
Interminables. 
Thorvald Mikkelsen, l'avocat danois de Céline, leur offrit l'hospitalité dans ces deux "chaumières" que nous étions venues débusquer.
En vérité, Fanehuset appartient au centre de conférence mentionné dans l'un des précédents billets danois (et les deux maisons, peu éloignées l'une de l'autre, sont situées très près de celui-ci), mais elle n'est pas (plus ?) louée, car son état ne le permet pas. La maison est extrêmement délabrée. J'ai jeté un oeil à travers les vitres crasseuses et la maison semble avoir été abandonnée depuis plusieurs années. Le temps la ronge peu à peu. Je n'ai pas osé demander pourquoi elle n'était pas restaurée. J'avoue que je la louerais avec plaisir, l'été, si elle était remise en état. L'hiver, il me semble que cela doit s'avérer redoutable de vivre dans cette petite maison perchée sur une falaise. D'ailleurs, Louis et Lucette ne l'habitaient que l'été. Mais, l'été, il me semble que le bois qui l'entoure est infesté de bestioles prêtes à vous faire la peau ; des myriades d'insectes prompts à vous dévorer y pullulent. J'en frisonne rétrospectivement. 
Quant à Skovly, la maison d'hiver des Destouches, plus grande et plus cossue que Fanehuset, elle appartient à des particuliers qui, selon toute évidence, l'habitent et l'entretiennent soigneusement. Un discret panneau "privé" et une boîte aux lettres indiquent cela de façon on ne peut plus claire. Je me suis pourtant aventurée assez près, au point de caresser les murs extérieurs de cette maison. J'ai besoin de ce contact avec les lieux où ont vécu les morts. (Suis-je fétichiste ?) J'espère que les propriétaires de ce lieu magique ne m'en voudront pas. Savent-ils que l'ombre d'un génial écrivain y demeure attachée ?


                        Voir également ce lien.
Voici l'appartement de Karen Marie Jensen, la "duchesse" (Elizabeth Craig était l'"Impératrice") où vécurent Louis et Lucette avant qu'ils ne fussent arrêtés.
Karen Marie Jensen était une très belle danseuse (on sait la passion de Céline pour les danseuses), qui eut une fin pitoyable, hélas...
Louis et Karen ne se revirent pas après l'épisode danois. Quelque chose était brisé entre eux.

            






Depuis des années, nous avions chevillé au coeur le rêve de mettre nos pas dans ceux de Louis-Ferdinand Céline, de son épouse Lucette et du chat Bébert, lors de leur exil... S'il n'avait pas fui, Céline aurait été assassiné – car il s'agit bien de cela... 
Merci aux Danois d'avoir sauvé sa peau et de lui avoir permis d'écrire encore quelques beaux livres. 
On a  reproché bien des choses à Céline, cela ne cessera jamais, j'en suis consciente. Il suffit de mesurer les prudences avec lesquelles s'avouent les passions céliniennes. Oublions ce fat et imbécile (les deux mots ne sont pas synonymes et, de toute façon un seul adjectif  ne serait pas suffisant pour contenir toute sa bêtise) garçon coiffeur, Luchini, qui n'épate que les plus sots que lui, crache sur le verbe célinien et salit tout ce qu'il touche (Nietzsche aussi). Il n'a jamais rien compris. Tout ce qu'il chie verbalement lui passe à des miles au-dessus du cerveau. Et pourtant je l'ai aimé, autrefois, avant qu'il ne dise que Céline était un « salaud » à la fin d'un spectacle. Hormis Christophe Malavoy, parmi de rares autres, je n'ai jamais entendu quelqu'un dire son amour et son admiration pour Céline sans user de précautions, afin que l'on ne le qualifie pas d'antisémite – par exemple, ce n'est qu'un exemple. Céline fait peur. Il me suffit de prononcer son nom au cours d'une conversation, y compris la plus amicale des conversations, pour qu'un silence gêné naisse instantanément. C'est miraculeux ! Le soupçon naît dans le coeur de votre interlocuteur. Cela m'amuse, je le confesse. Jadis, cela me blessait. Je n'ai, cependant, jamais eu peur de dire que j'aime Céline. Cela m'a nui, je le sais. Universitairement parlant.  Mais j'en ai rajouté une couche, plusieurs couches. Aucun courage à cela. Je n'ai jamais eu envie de faire partie de cette clique. J'aime Céline, jusqu'à la moelle. J'aime tout. Je ne trie pas. La merde et l'or. Je suis comme cela. Qui m'aime me suive. Et je ne m'en excuse pas, ni me justifie. Il n'y a rien à expliquer ni à pardonner, simplement à comprendre – si on a assez de cervelle et de coeur, et c'est bien rare d'avoir les deux en même temps – le génie d'un écrivain, son passé, son pacifisme, son humanisme et son profond désespoir. Et sa bonté. Oui, sa bonté. J'aime autant l'homme que l'écrivain, y compris dans ses injustices (il avait parfois la reconnaissance vengeresse, je ne le nie pas, mais ce côté sale gosse m'a toujours séduite). Je l'ai élu à 16 ans et rien, jamais, ne me détournera de lui. Il y Céline, Rabelais, Shakespeare et Proust, le reste est très loin derrière. À des années lumière. Vous voyez, il suffit de peu dans la vie pour être immensément riche, riche de cette liberté qui rend vraiment fort. 
Nous avons séjourné il y a quelques années à Baden Baden, à l'hôtel Brenner, et nous irons un jour prochain à Sigmaringen. Passages obligés pour tout célinien. Il faut voir tout cela avant de crever. Extase. Et relire Céline à l'aune des lieux enfin vécus. Je sais que je vais goûter certains de ses livres différemment, à présent. Promesse.
L'an dernier, pour l'anniversaire de sa mort, nous nous étions rendus, une fois de plus, sur sa tombe, à Meudon (la seule raison d'être de mes Roses de décembre I, c'est de conserver des traces de beaux moments, ou de moments plus douloureux, de manière un peu organisée). Cette année, nous sommes donc allés au Danemark pendant une petite semaine. Uniquement pour lui. Par amour. En pèlerinage. Le pèlerinage littéraire est aussi intense que le pèlerinage religieux ; c'est la même chose, disons-le. Ne suis-je pas venue à Dieu, moi l'athée, par la littérature (Barrie) ?
Un homme aux yeux clairs et au coeur d'or – bien meilleur connaisseur de l'oeuvre célinienne que moi –, un bel enfant et Holly Golightly, Holly Guimauve, tous les trois, ils sont donc partis un beau matin, Copenhague et Korsør en tête. Ce n'est pas rien. Il paraît que les voyages forment la jeunesse, espérons donc que notre enfant de 19 mois gardera trace de tout cela dans son inconscient, à défaut d'être imprimé dans sa mémoire. En creux. Une bosse à l'envers. La bosse célinienne. Espérons. En tout cas, pas un jour sans elle. Pas un voyage sans elle, même si prendre soin d'un enfant en voyage est parfois très compliqué. Mais le bel enfant n'a pas failli.
Mon projet initial était un séjour à l'hôtel d'Angleterre, puisque ce fut le premier point de chute de Céline, lors de son arrivée à Copenhague, et accessoirement le plus bel hôtel de la ville (pourquoi voyager petit, lorsque l'on peut voyager en cinémascope ? Peu importe si on n'a pas le premier kopeck, il faut rêver grand.). Hélas, le célèbre hôtel subit en ce moment une cure de jeunesse qui devrait se prolonger jusqu'en 2013. 
            
J'ai donc jeté mon dévolu sur le Nimb 

et ce choix se révéla excellent (le personnel est particulièrement accueillant ; d'ailleurs, tous les Danois que j'ai croisés ont été adorables avec nous, nous aidant au mieux dans notre quête célinienne). Au sein des Jardins de Tivoli (créés au milieu du XIXe siècle), le Nimb est un petit hôtel (14 chambres) de luxe ; notre suite nous offrit une splendide vue sur les Jardins 
et les paons qu'il abrite – paons qui se promènent parfois très naturellement dans les couloirs de l'hôtel... 


Notre enfant profita de diverses attractions adaptées à son jeune âge... Et je contemplai avec  inquiétude et fascination cette immense fête foraine (des dizaines et des dizaines d'attractions, charmantes ou kitsch), en songeant, je ne sais pour quelle exacte raison, au clown de Stephen King, dans Ça.

Et puis j'ai ressenti un délicieux frisson en imaginant que Hook, une fois de plus, m'avait mis le grappin dessus...


Lors de notre voyage imaginaire, celui qui précéda le voyage réel, nous ont accompagnés quelques livres essentiels sur cette période célinienne. Puisque nous leur sommes redevables à divers égards, nous les citons avec respect et amitié :





Nous n'oublions pas non plus l'excellent site Le Petit Célinien, dont le travail quasi quotidien est aussi remarquable (cf. notamment la série d'articles sur Bente Johansen-Karild) qu'essentiel.
Nous adressons également tous nos remerciements à la jolie danoise, fort blonde et fort aimable (elle nous offrit de l'eau, des fruits et appela un taxi pour notre retour à la gare de Korsør), qui nous reçut au centre de conférence de Klarskovgaard et qui s'est révélée être amie avec François Marchetti – nom connu de tous les céliniens...
Par un étrange hasard (est-ce que cela existe vraiment ?), le Danemark prit également un instant la couleur d'Andersen, puisque je travaille sur l'un de ses contes pour le théâtre... Hélas, je n'ai pas pu me rendre à Odense et, d'une certaine manière, la lecture de Renaud Camus (encore un être d'exception qu'il n'est pas de très bon ton d'apprécier en ce moment...) m'en avait un peu dissuadée. 

Mais je suis allée sur sa tombe, à Copenhague (le cimetière, Assistens Kirkegaard, où il est hébergé, est l'un des plus beaux que j'aie jamais vus). Et j'ai également salué ce cher Kierkegaard.
Je vais tâcher de vous raconter, en images et en vidéos, ce petit séjour de manière très maladroite, mais sans retouches, brutalement, exactement de la manière un peu vertigineuse dont j'ai vécu ces instants. Sachez simplement, pour l'heure, que j'ai évité de justesse l'hôpital et la prison... J'ai également rencontré un quasi-sosie d'Ernest Hemingway et je l'ai embrassé sur la joue gauche. Il portait le deuil avec noblesse et je n'ai jamais pu résister à cela. 
Plus tard, peut-être, un véritable texte naîtra de cette expérience danoise... Je le sens croître en moi.
Bon voyage ! 
À suivre... 
mercredi 6 juin 2012
Peut-être que d'essayer de trouver du sens à ces deuils successifs est une manière de reprendre la main et de croire que l'on maîtrise quelque chose. Je ne suis pas dupe de mes stratagèmes d'enfant. Je n'ai jamais été dupe de rien, surtout pas de moi-même. Il faut se lever de bonne heure pour me rouler. Et pourtant... Allez, je m'invente une petite consolation. Faut bien. Pour mettre encore en branle la machine à vivre et à broyer. Encore un petit tour. Bessy, nommée ainsi en hommage à la chienne de Louis-Ferdinand Céline, est morte il y a un peu plus d'une heure. Je l'ai bercée et elle est partie rejoindre Porthos, le chien de Barrie. Elle était le premier chien que j'eusse adopté de toute mon existence. J'avais eu un coup de foudre pour elle. J'avais besoin d'elle, je crois. Mon amour pour elle était moins pur que le sien. M. Golightly et moi-même l'avions ramenée de Paris, où nous passions nos vacances, en juillet. Indescriptible épopée que ce retour ! Elle a commencé son existence chez nous par une fugue. Puis, peu à peu, elle m'a appris les bases de la... maternité ! Un animal, même vieux, demeure toujours à moitié un enfant : il en a l'enthousiasme et la sagesse un peu folle, que nous, pauvres vieux, ne comprenons pas. C'était la première fois que je me sentais investie d'une telle responsabilité. J'ai même eu la tentation, pendant quelques instants, de la rendre ! D'autres sont venus remplir la maison. Elle m'en a parfois voulu, je crois, de me partager ainsi. Mais pas trop. Nous avons vécu 14 années glorieuses. Voilà, c'est fini. Tout ce qui est beau meurt un jour. Et ce n'est pas encore vraiment fini, n'est-ce pas ? Après, on reste bien sagement, assis, en se tortillant à peine, comme un con, sur le bord du chemin, dans l'attente de notre mort prochaine ou, pire, de celle des aimés. Est-ce que tout cela en vaut la peine pour finir aussi salement ? Ne me parlez pas de mourir dans la dignité, d'accord ? C'est une connerie de lâches, ce genre d'expressions. Y'a pas de dignité à crever. Ni à vivre. La dignité, ça n'existe pas. C'est une sorte de savon verbal pour nous laver de toutes nos saloperies d'humain. On crève toujours dans sa merde, sa pisse et ses larmes. Et tout seul. Homme ou animal. Avec un avantage certain pour les bêtes, qui minaudent moins. "Je ne puis supporter la souffrance d'être heureux..." disait Cioran via Keats. Voilà, c'est ça. Lorsque l'on est follement heureux, on ne peut que déchoir. Et, plus le bonheur est immense, plus c'est progressif et plus la chute est vertigineuse. Quand on est heureux, on ne peut que vivre dans le désespoir. L'homme n'a pas la sagesse d'aimer assez et de regretter moins, d'être reconnaissant pour ce qu'il a eu et de ne pas pleurer ce qu'il n'a plus.

"... ce qui nuit dans l'agonie des hommes c'est le tralala... l'homme est toujours quand même en scène... le plus simple..." (Céline)


Bessy et sa petite soeur, qui, elle, Dieu merci, vit encore.


Bessy et Torcello, qu'elle a nourrie à la mamelle, lorsque je l'ai ramenée à la maison. 
Elle la prenait pour son bébé.
Elles s'aimaient bien. 
Beaucoup. 
C'est fini tout ça. 
Et il faut vivre avec.
Avec. 
C'est-à-dire sans. 
Auf Wiedersehen, Bessy. 
Mamma.
***
Cf. Yeats.
lundi 14 mai 2012


Pardon, petite Bellini, je n'ai pas su t'aimer assez. 
Ma vie tout entière ne sera pas assez grande pour contenir ce regret. 
J'ai toujours eu le coeur trop étroit. Tous ceux que j'ai blessés (tués symboliquement) un jour le savent. Je préviens à l'avance, mais on ne me croit jamais. Pourtant, ce n'est ni du bluff ni une politesse. J'ai hérité de l'enfance une dureté et une capacité d'indifférence étrangement proportionnelles à ma capacité de souffrir. Pour durer, il faut bien se durcir, conserver en soi un petit fragment non friable et coupant. 
Une arme. 
Mon aveuglement vient probablement de là.
Mais je pensais avoir une meilleure âme pour mes frères animaux. 
On se déçoit toujours un peu davantage. Vieillir, c'est bien cela, perdre jusqu'à cette illusion qu'il existe en soi un seuil. Une marée de pourri remonte en moi. C'est le goût de l'enfance abandonnée et carnassière.
J'aurais dû me rendre compte que tu étais malade. En prononçant l'odieux verbe devoir, cela en dit assez, bien trop. L'amour, lui, n'a rien à voir avec le commandement militaire de la morale. Il est extra-lucide. Il se donne, plein, dans la fulgurance, sans états d'âme rétrospectifs. Il est parfait ou il n'est pas. Parfait, jusque dans son imperfection – qui est respiration. 
Tu m'as aimée sans conditions, Bellini. Il me faut te remercier pour cela, parmi tant d'autres motifs de gratitude. Je ne t'oublierai pas. Je n'oublie, hélas, rien. Tes cendres rejoindront celles de Torcello. 
Cela n'aurait peut-être rien changé au dénouement de notre histoire, si j'avais été plus aimante, à savoir capable de deviner la maladie ; mais je ne ressentirais pas cette immense détresse aujourd'hui. Je suis consciente que ce sentiment est encore l'expression d'un  terrible égoïsme qu'il me faudra bien un jour abattre. C'est, lui, l'ennemi intérieur. Pas les autres. 
Un égoïsme forcené m'a permis de survivre à l'enfance. Mais la peau d'enfance crevée, l'égoïsme m'est resté, comme une tache acide qui ne cesse de se répandre et corrompt tout. 
Torcello et toi,vous étiez amies. J'aime à croire qu'il existe un Paradis pour les chats et que, ce soir, vous êtes de nouveau l'une près de l'autre. 
En vérité, je n'y crois pas ; je crois déjà à peine au monde réel ; mais j'essaie de persuader du contraire l'enfant que j'abrite encore en moi et qui n'est que la forme de mon âme. Mon âme est une petite fille prisonnière. C'est une peau de chagrin que je tiens dans la main. D'elle, je tire ma vie et elle meurt à mesure que je grandis. Le jour où je renoncerai au make-believe, je renoncerai à cet enfant auquel je dois tout – le meilleur et le pire, qui, chez moi, ne sont jamais séparés. 

dimanche 1 avril 2012
[Le bateau de R. F. Scott, le Terra Nova]

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THE MYTHMAKERS
(Les créateurs de mythes)

Histoire d’une amitié
entre un homme qui devint un mythe
et celui qui écrivit sa légende


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« En Antarctique, la chose la plus difficile, c’est d’écrire avec des doigts gelés… »

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En 1922, lorsque Barrie devint Recteur de Saint Andrews, il prononça un discours qui fait encore aujourd’hui piquer les yeux des moins sensibles d’entre nous, un discours extraordinaire intitulé Courage qu’il dédia aux étudiants et qui apparaît comme une sorte de défi lancé à la jeunesse d’après-guerre. Il donna littéralement son souffle, son âme, à ces mots simples, forts et beaux, qui avaient pour eux toute la douloureuse force de l’expérience et qui trahissaient, à chaque instant, l’inspiration que donnent le chagrin et la mise à l’épreuve de l’âme humaine. La guerre de 14 avait porté, comme le dit, je crois, un auteur que j’aime, ces fruits qui croissent sur les ciselures de la peine. En petits rangs serrés, les fantômes de ceux qu’il avait tant aimés s’alignaient devant lui. Sylvia Llewelyn Davies, George, Michael, Mary qui l’avait trahi et abandonné… Tous, ils avaient laissé la trace de leur absence dans l’existence du solitaire d’Adelphi. Le discours porte l’empreinte de tout cela, mais il vibre aussi d’une foi singulière qui irradie le lecteur : « Le courage est la chose essentielle : si l’on perd le courage, tout est perdu. Voici ce qu’en dit notre glorieux Johnson : “À moins qu’il ne possède cette vertu, un homme n’a aucune certitude de pouvoir en conserver aucune autre.” Nous devrions remercier notre Créateur trois fois par jour de nous avoir fait don du courage au lieu de le faire pour notre pain quotidien, qui, si nous travaillons, est sûrement la seule chose que nous puissions exiger de Lui. Ce courage est la preuve de notre immortalité (…) Ne soyons pas simplement courageux, mais également enjoués et le cœur content. »
Dans ce discours, qui est l’un de mes deux préférés parmi tous ceux qu’il a écrits, il fait intervenir quelques figures amies, des revenants, des êtres qui avaient tous en commun un courage assez remarquable, des hommes qu’il transforme en héros par le simple pouvoir d'une magie dont il avait le secret, les mots : R. L. Stevenson, W. E. Henley  (« Je suis le maître de mon destin ; je suis le capitaine de mon âme ») et, bien sûr, le Capitaine Scott…
Précisément, il s’agissait pour moi, lorsque je me rendis à Londres, le week-end dernier, d’aller à la rencontre de Robert Falcon Scott et de Barrie… Richard White et Rose MacLennan Craig ont écrit une pièce épatante (disons-le d’emblée, pour ceux qui n’auraient pas la patience de me lire jusqu’au bout !) sur l’amitié qui unit les deux hommes. La pièce était à l’affiche dans un charmant théâtre de Londres et le sera bientôt, de nouveau, dans un autre. Mon rêve est… de la faire venir en France ! Mais c’est une autre histoire…
J’éprouve toujours beaucoup d’appréhension lorsque l’on s’avise de « s’en prendre » à celui qui est, pour moi, plus réel et plus vivant que bien des êtres qui s’agitent autour de moi. Barrie est, précisément – puisqu’il ne sera question que de cela dans ce petit texte de présentation –, mon héros. Si j’avais  autant détesté le film de Forster, Finding Neverland, à l’époque, c’est bien parce qu’il falsifiait autant l’image de l’homme que celle de l’écrivain que je connaissais presque personnellement, étant la prisonnière consentante de son univers si particulier… Je n’ai jamais pu souffrir l’argument paresseux selon lequel le film « avait eu le mérite » de jeter la lumière sur l’existence d’un auteur somme toute méconnu – et peu importe, pour ceux qui affirmaient cela, si l’image était fausse ! Ceux qui ont découvert Barrie par ce film ne méritent pas de le connaître et très certainement ne le connaîtront-ils jamais véritablement… De plus, je n’ai jamais vraiment aimé Johnny Depp, qui ne fut un acteur convaincant que dans deux ou trois rôles, et encore… Il était tellement falot en endossant ce qu’il croyait être la peau de Barrie qu’il en devenait presque fascinant. Presque, dis-je, car je ne suis point masochiste.
Je n’attendais rien de l’acteur qui, par le pouvoir propre au théâtre, allait bientôt devenir Barrie dans cette salle et, pourtant, un sentiment d’amitié et de respect naquit rapidement en moi, lorsque, dimanche, je fus témoin du travail d’acteur de Steve Hay. Il incarne un Jamie à la fois facétieux et triste, un Barrie à la fois tourmenté et porteur d’un étrange enthousiasme, un Barrie désespéré et terriblement vivant, passant intérieurement en revue ses fantômes personnels – lui-même en passe d’en devenir un, au moins sur le plan symbolique.
Steve Hay sert Barrie avec beaucoup d’honnêteté et une certaine distance, peut-être, ce qui le préserve de bien des maux et des erreurs. Certes, il ne possède pas l’inquiétant pouvoir de personnification propre à Ian Holm (indépassable), mais qui, raisonnablement, pourrait exiger cela de lui ? L’accent qu’il adopte n’est peut-être pas celui de Barrie, il n’en demeure pas moins qu’il est coloré de teintes écossaises fort agréables à l’oreille de la petite française assise au premier rang… Jonathan Hansler fut également un Capitaine Scott assez proche de l’idée que je me fais de l’original, même si je ne le connais pas assez pour savoir si mon sentiment est justifié. 
Scott nous est présenté comme écrasé par le poids de ses responsabilités (il ne le sait pas encore, mais il emmène ses hommes à la mort et envisage cette expédition comme un départ pour le front) et par le pressentiment que la providence s’est joué de lui et qu’il doit aller au bout de ce chemin qu’il a emprunté à cause de circonstances qu’il n’a pas tout à fait maîtrisées. Et peut-être est-ce là le véritable courage : poursuivre sa route, être engagé dans un destin que l’on a à peine choisi, mais ne pas renoncer pour autant. Aimer son destin, quel qu’il soit. L’épouser, sans hésitations, même en n’apercevant qu’un fragment de son visage. La condition, peut-être, pour que l’échec futur se transmue en gloire. Mais n’est-ce pas souvent ainsi, par un curieux paradoxe ? Nous ne sommes peut-être jamais admirés pour ce que nous sommes vraiment, pour ce que nous avons réellement accompli de valable en pleine conscience, mais pour certaine faille ou faiblesse, pour des échecs, ou des réussites qui ne nous doivent pas grand-chose. Malgré tout, la grandeur d’un homme se lit toujours et uniquement sur son visage, lorsque l’échec et le malheur sculptent son destin. Dans la réussite, nous sommes rarement à la hauteur des qualités que l’on nous prête. De noblesse réelle, il n’est que dans l’échec et la belle mort, là où nous n’avons que le choix de révéler ce que nous sommes vraiment, le personnage inconnu que nous avons peut-être toujours ignoré porter en nous et que nous découvrons, soudain, à la faveur d’une tragédie.
Barrie se rêvait en explorateur et Scott enviait le talent d’écrivain de Barrie. La pièce se construit sur cette admiration réciproque et sur ce désir de l’autre, dans son génie particulier : l’un tire des mythes de la page blanche, l’autre en écrit un dans cette réalité blanche et presque chimérique qu'est le pôle Sud, en l’incarnant.
Et puis vient un non-dit, une blessure, un malentendu peut-être. L’amitié est toujours fragile, bien plus que l’amour. Un froid s’installe alors entre les deux hommes, surtout de la part de Barrie (c’est la dernière lettre de Scott qui nous le révèle). Il est toujours trop tard et, jamais, la blessure ne pourra se refermer, faute de temps, faute d’une ultime rencontre. Quoi de plus terrible que d’être le survivant d’une amitié véritable entachée par l’incompréhension, le silence, une amitié gelée à jamais dans une impossibilité ? C’est cette histoire que nous raconte The Mythmakers, l’histoire de James Matthew Barrie et du Capitaine Scott, qui mourut, il y a cent ans, d’une manière si tragique qu’il ne pouvait que devenir un héros. L’incroyable réussite de cette pièce est peut-être d’avoir fait d’un sentiment très simple et très humain – la cause de ce froid entre les deux hommes – un mystère.
Je ne suis pas du tout certaine que Barrie ait tourné le dos à Scott à cause de la raison invoquée dans la pièce et je crois que personne ne le sait, mais l’idée est fort plausible. Humainement plausible. Et personne n’était plus humain que Barrie, l’auteur, le créateur de mythes et l'homme incompris. Séparés à jamais par un silence irrattrapable, tombé tout à coup dans l’éternité des regrets, Scott écrira cependant avant de mourir ces mots célèbres : « De toute mon existence, je n'ai jamais rencontré un homme que j'ai autant admiré et aimé que vous, mais je n'ai jamais pu vous montrer ce que votre amitié représentait pour moi, car vous aviez beaucoup à donner et moi rien du tout... »
Les deux acteurs, seuls sur scène, donnent remarquablement vie au beau texte (beau, mais aussi d’une grande finesse – qualité rare dans le théâtre actuel) des auteurs, tant et si bien que l’on oublie de ne pas aimer tout à fait le décor, parfois entaché d’un soupçon d’anachronisme,  réduit au strict nécessaire. La mise en scène, sobre mais efficace, nous retient, vibrants et en équilibre, à l’intérieur de ce mythe en train de naître devant nous. Le texte tout entier se déploie autour de nous et nous sommes enserrés par l’émotion. Nous nous sentons, soudain, témoins de quelque chose de simple et sublime en même temps, et nous retenons notre souffle. Ce quelque chose, c’est l’ébauche d’un mythe.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit – aussi : avoir l’illusion de pénétrer dans le secret ou l’origine des mythes… Celui d’un auteur et celui d’un héros.
Mais qu’est-ce qu’un héros ? 
C’est celui que l’on élira et que l’on nommera tel, parce qu’il nous paraît être le meilleur intercesseur possible entre le monde humain – où nous crions peut-être grâce –, et le monde divin auquel nous aspirons – probablement. Les écrivains ont besoin de héros pour raconter leur légende, vous vous en doutez. Un héros est un modèle nécessairement inimitable et, pourtant, il nous enjoint à le suivre, à marcher dans ses pas, sans mot dire, par la seule force de son aura. Il ne faut que du courage et de la détermination pour être un héros.
C’est peu et déjà plus que n’en possède la plupart.
Le héros, comme beaucoup de fictions essentielles à nos vies, naît surtout du désir que l’on a de lui, auréolé d’une légende que l’on adopte et nourrit de soi-même (la légende doit s'entretenir et voyager d'esprit en esprit), ou que l’on crée si l’on est soi-même, comme Barrie, un Author. Le héros est toujours un être claudicant. Homme ordinaire, doté d’une volonté et / ou d’un destin extraordinaires, il est toujours étrangement en retard sur le déroulement de son existence, presque en dehors de lui-même, spectateur de ses actes – comme l’écrivain, en somme : « Un écrivain ne sait presque rien, et c’est ce qui fait de lui un étranger aux yeux de ses amis et de sa famille. Il vit à l’extérieur de sa propre existence, cherchant à la comprendre. C’est un endroit affreux où vivre… » (Barrie ou, plus exactement, le Barrie de Rose MacLennan Craig et Richard White).
Ce décalage, tous les écrivains le ressentent. Les héros aussi, probablement, mais ils sont fatalement moins lucides, peut-être. Le héros doit mourir pour être un héros, sinon il n’est qu’un chic type ou, au mieux, un grand homme ; la légende des héros s’écrit avec leur sang et leurs larmes ; la mort doit se refermer sur lui, comme l’ambre sur l’insecte ; il ne se sait donc jamais tel, car le héros est par nature aveugle : il semble jouer la partition d’un destin que lui ont écrit les circonstances.
Le héros doit tout, a posteriori, à celui qui écrit sa légende. Il ne vit d’abord que par cette légende, qui est fiction, qui est mensonge, et donc stricte vérité – un peu celle du conte. La légende n’est pas (encore) le mythe, car le mythe, lui, est indépendant et détaché, à savoir intemporel, universel et comme désincarné. Le mythe dévore ce dont il est le mythe et l'auteur du mythe. Cette pièce donne à voir cela, très subtilement, en arrière-plan.
Le mythe est détaché. Il paraît alors presque logique que Scott et Barrie soient séparés... Et le Scott que fera revivre Barrie dans ses souvenirs ou ses phrases n'est pas exactement le Scott qu'il a connu. C'est tout à la fois sa faute et celle du mythe. 
Le mythe est détaché. Redisons-le. 
Et de celui qui l’a créé et de celui qui l’incarne – ce dernier, toujours malgré lui. Le mythe tue le héros ou, plus exactement, l’être humain en lui. Le mythe est, lorsqu’il est achevé, à lui-même son propre mythe. La légende, elle, se nourrit en permanence d’événements – réels ou fictifs, surtout fictifs – et est historique. Le mythe, par opposition à la légende, dit une vérité métaphysique, existentielle, une vérité humaine qui a valeur d’exemple. On ne peut jamais considérer que l’extériorité du mythe. Dès que nous évoquons un mythe, il nous rejette. Le mythe a également ceci de fascinant qu’il s’énonce et se vit sur le mode éternel d’un présent qui ne se mue pas en passé. Le mythe transforme en nature une intention inscrite dans le temps et l'histoire, un événement singulier en éternité. Il nous fait oublier l’origine et la contingence de l’événement au profit d’un modèle érigé en universel. Le mythe évacue le réel, il se fonde en nature et en éternité, en droit.
Et, même si, las et vaincu, le Barrie de The Mythmakers nous fait ses adieux sur ces mots : « Je suis peut-être le créateur de mythes, mais vous, Scott, êtes le mythe. », Barrie fut et est encore aujourd’hui, par son génie littéraire et sa mystérieuse personnalité, un mythe, et pas seulement un créateur de mythes. Et il s'y est employé plus qu'il n'y paraît en écrivant sa propre biographie (tout à fait imaginaire) dans ses fictions.
J’ai toujours pensé que, si l’on voulait vraiment dire quelque chose d’essentiel sur soi, il fallait commencer par avouer la pensée la plus triste que l’on ait jamais conçue et portée en soi. Posez cette question à ceux que vous aimez : Quelle est la chose la plus triste à laquelle tu aies jamais pensé ? Bien peu sauront ou pourront répondre. Instinct de protection. Mensonge pudique.
Le seul combat qui vaille est celui que nous menons contre nous-mêmes, et non pas cette lutte contre les autres, contre le monde entier, en prenant à témoin ceux qui peuvent nous porter secours – croit-on. La mort a-t-elle le dernier mot comme le dit ou semble le dire le Barrie de la pièce de Richard et Rose ? Oui, mais l’art a l’avant-dernier…
Barrie n’a jamais eu peur d’ouvrir toutes les portes dérobées de son cœur. Il en donne la preuve dans le discours évoqué plus haut – lorsqu’il dresse le portrait de son double M’Connachie –, qui est l’une des inspirations implicitement revendiquées des auteurs de la pièce. Et sa pensée la plus triste était peut-être la conscience aiguë de cette triste vérité : si nos morts revenaient, ils n’auraient très probablement plus de place dans nos vies. Il a exprimé cette idée dans plusieurs œuvres, notamment dans la pièce Mary Rose. La mort transforme ceux qui lui appartiennent en mythes ou en revenants. C’est parce que Barrie éprouvait une infinie pitié pour ces revenants, parce qu’il ne voulait pas les laisser glisser dans l’oubli qu’il essaya d’en faire des mythes ; et ce qui le fascinait tout autant dans le processus de la création littéraire que dans l’aventure réelle vécue par les explorateurs, c’était cette illusion de pouvoir combattre à armes égales avec la mort. 
Dans The Mythmakers, Scott compare son Antarctique et celui de Barrie : l’un et l’autre ont un espace à conquérir, un combat à mener, dont l’issue possible est la mort – celle de l’écrivain n’est pas moins terrible que celle de l’aventurier. Les deux tâches requièrent une seule arme, le courage. 
Un écrivain incarne une forme de providence dans l’univers d’encre et de papier auquel il prête son souffle. Il crée des héros et des légendes, parfois des mythes, dont le destin est de le rejeter (Peter Pan a dévoré Barrie, lui a échappé). La providence, elle, d’après les auteurs de la pièce et d’après leur Scott, nous engage toujours dans un marché de dupes. Le mythe n’existe que si quelqu’un l’écrit et lui donne le pouvoir de demeurer vivant dans la mémoire de l’humanité. Le maître ou le créateur des mythes est celui qui est capable de geler le temps, de le transformer en éternité.
Les héros existent parce que nous sommes des ratés. Ou, plus exactement, parce que la majorité d’entre nous ne le sont pas tout à fait, et ne pas l’être tout à fait est un manque absolu de grandeur. « Nous sommes tous des ratés – en tout cas les meilleurs d’entre nous le sont… », écrivit Barrie, toujours son discours intitulé Courage. Et c’est aussi pour dire cette noblesse de l’échec qu’est écrit cette pièce sensible et intelligente, qui nous donne à pénétrer dans le cœur d’une histoire d’amitié, qui, elle-même, fut un échec. 
Scott eut le dernier mot et Barrie, à n’en point douter, tira de ce dernier mot quelques pensées cruelles et sublimes. Le vent a toujours murmuré de sombres histoires à l’oreille de Barrie. Le vent est porteur des secrets des morts et seul celui qui, bien malgré lui d’ailleurs, est dans le secret des mythes, sait les entendre et il a le devoir de les retranscrire pour nous, humbles mortels. Le maître des mythes est béni et maudit. « Le diable l’emporte toujours. Vous êtes plus chanceux que moi, Scott. Vous ne vieillirez jamais, endormi à jamais dans la glace. Moi ? Vous auriez du mal à me reconnaître. Et qui me connaît à présent ? La plupart de mes amis sont des fantômes… » (The Mythmakers) Néanmoins, il faut continuer à avancer. Le courage est ce qui demeure, lorsque tout le reste est perdu. Et il faut encore plus de courage pour écrire que pour simplement vivre.
On entend parfaitement l’écho de Scott, l’écho d’une amitié perdue, dans le discours que prononça Barrie en 1922 et auquel se réfèrent en plusieurs occasions les deux auteurs de la pièce.
 « Lorsque je pense à Scott, je me souviens de cette étrange histoire qui se déroula dans les Alpes : un jeune homme perdit la vie en tombant d’un glacier ; l’un de ses compagnons, un scientifique, calcula le temps qu’il faudrait au corps pour réapparaître d’ici plusieurs années. Lorsque le temps fut venu, quelques-uns des survivants retournèrent au glacier afin de vérifier si la prédiction s’était réalisée. Ils étaient vieux à présent ; le corps réapparut aussi jeune que le jour où cet homme les avait quittés. C’est ainsi que Scott et ses camarades surgissent, toujours jeunes, de ces blanches immensités.
Il y a de la beauté dans l’épreuve supportée avec allégresse ; cette tâche n’est pas hors de portée des plus modestes d’entre nous. Qu’est-ce que la beauté ? C’est le chant porteur de courage de ces hommes au caractère bien trempé qui, de leur tente, s’élève vers vous ; ce sont les murmures de cette île, où ces hommes exemplaires ont élu domicile, qui parviennent jusqu’ici pour vous dire leurs exploits. Parfois la beauté se répand, nous dépasse, et alors l’esprit se libère du corps. Des siècles peuvent se passer, tout absorbés que nous sommes dans notre contemplation et notre écoute, car le temps est annihilé. Il est une très vieille légende que m’a racontée l’explorateur Nansen – j’aime beaucoup la compagnie des explorateurs –, la légende d’un moine qui se promenait dans les champs lorsqu’une alouette se mit à chanter. Il n’avait jamais entendu auparavant le chant d’une alouette, alors il se tint là, fasciné, jusqu’à ce que l’oiseau et son chant se confondissent avec les cieux. Puis il s’en retourna au monastère et y trouva un portier qu’il ne connaissait pas, pas plus que ce dernier ne le connaissait. D’autres moines vinrent et tous lui étaient étrangers. Il leur dit qu’il était le Frère Anselme, mais cela ne servit à rien. Ils finirent par se tourner vers les livres du monastère et ceux-ci leur révélèrent qu’il y avait eu un Frère Anselme, il y avait au moins cent ans de cela. Le temps avait été occulté pendant qu’il écoutait l’alouette.
Voici un exemple de ce qu’est la beauté, cette beauté qui se répand ou bien cette âme qui se répand – et c’est peut-être la même chose. L’esprit se libère alors du corps et, hors de lui, se met en mouvement dans le monde. » (Barrie, Courage)

 Scott était un peu cette alouette et Barrie ce moine… Et cette pièce nous donne le privilège d'entendre ce chant. 


{Toutes les citations traduites le furent par nos soins.}
samedi 31 mars 2012

[Source de l'image : ici.]

                                                                               ***

Scott. — Savez-vous ce qu’est la peur, Barrie ?
Barrie. —  Je suis habitué à sa présence. Avoir peur, c’est être vivant.


 ***


Scott. — Barrie, votre Antarctique est ici, dans le glen, ou à n’importe quel autre endroit choisi par votre imagination. Le pôle Sud de votre esprit m’est bien plus difficile à atteindre que mon 90 degrés Sud – qui ne requiert que de la persévérance et de l’endurance.

***

Scott. — La mort dans l’Antarctique arrête le temps d'un seul coup. Il n’y a ni pourriture ni décomposition. C’est le cosmos qui domine et non la civilisation. Lorsque vous pénétrez dans cette immense solitude, vous sentez que c’est l’un des derniers endroits sauvages sur cette terre. Pourtant, sous ses profondeurs endormies, la vie est là, grouillante, comme s’il devait s'agir du lieu de naissance de la création.

***

Barrie. — Je vous le dis, vous pourriez être un créateur de mythes.
Scott. — Quel mythe pourrais-je créer ?
Barrie. — Le mythe de l’explorateur qui n’a peur de rien. Le héros. L’art tient à la manière dont vous raconterez votre histoire.
Scott. — Il faut d’abord avoir une histoire à raconter.
Barrie. — Mais vous en avez déjà une ! Cette aventure est la vôtre. Vous devez dire au monde ce qu’est un héros. Même les morts ont des histoires à raconter…


***


Barrie, à voix basse. — Ne croyez-vous pas qu’il y ait une voix en vous ?
Scott, qui semble perplexe. — Une voix ? Je n’entends rien.
Barrie. —  Soyez patient, cela prend du temps.
Scott, s’agitant. — Vous savez bien que j’ai peu de temps, Barrie. J’ai des responsabilités.
Barrie. —  Mettez vos inquiétudes de côté ! Écoutez ! L’expérience est d’autant plus intense que la perception en est difficile. Le secret, c’est de la faire vôtre. Je vous ai dit que je sentais une infime brise souffler sur moi. C’est comme attraper le vent dans un filet.
Scott. — Qu’est-ce que le vent amène ?
Barrie. — La vérité !
Scott. — Vos livres sont des fantaisies qui parlent de fées et d’îles mystérieuses. Que savez-vous de la vérité ?
Barrie. — Mais ils puisent dans les sources de la sagesse antique. Ils sont l’expression d’une quête, celle de ces expériences vécues et oubliées que nous avons tous en commun. Je veux écrire des mythes.
Scott. — Les mythes sont-ils le summum de la littérature ?
Barrie.  — Mais bien sûr ! Et ce, parce que les mythes tournent toujours leur regard vers le monde invisible afin d’en trouver le sens. Virgile, Homère, Dante, Milton, Shakespeare… Je pénètre dans leur univers comme dans une cathédrale. Je veux être un créateur de mythes.
Scott. — Mais vous l’êtes ! N’est-ce pas le cas avec Peter Pan ?
Barrie. — Résistera-t-il à l’épreuve du temps ?
Scott. — Il est parmi nous depuis plusieurs années.                 
Barrie. — 100 ans est en général le critère pour le déterminer.

The Mythmakers


(Traduction : C.-A. F.)
À suivre...
Après un hiver un peu laborieux, un petit séjour à Londres s'imposait, et notamment un détour par Fortnum and Mason... 


Tous les landaus ne mènent donc pas uniquement aux Jardins de Kensington ... 



Mais, en ce moment, tous les produits ou presque de Fortnum and Mason sont "aux couleurs" du Jubilé de diamant de la Reine. Admirez, entre autres détails, le lion d'Angleterre et la licorne d'Écosse... 
Quoi de plus enchanteur pour le coeur et l'esprit que de se perdre dans cet endroit en compagnie de son grand Amour et de son enfant ? 





Et, le dimanche venu...





                             
 [la vidéo est floue, car un problème technique a affecté mon Galaxy Note...]

À suivre... 
jeudi 15 mars 2012
Alors que je mets laborieusement à jour mon site Barrie, dont les excroissances sont trop nombreuses et donc incontrôlables, tant et si bien qu'il semble proliférer de lui-même, en secret – il est plus que nécessaire que je fasse une carte du site afin que les visiteurs puissent se repérer... –, j'ai scanné un programme ancien du GOSH tout à fait désuet et charmant.
Vous pouvez le lire in extenso ici.
J'extrais cette page pour les lecteurs des Roses.
Elle requiert un commentaire, ou une petite explication, car enfin ce film, bien sûr, ne vit jamais le jour. 
Pourquoi ?
Walt Disney commit encore un crime. Non content d'avoir dénaturé tant d'oeuvres, dont Peter Pan, le fossoyeur de la littérature fit son possible pour empêcher cette oeuvre de voir le jour, en prétendant posséder seul les droits cinématographiques de Peter Pan... Ce qui était faux, bien sûr. Mais, quoi qu'il en fût, malgré un procès qui dura 5 ans, Mel Ferrer, mari et futur producteur du film, se lassa et le projet fut abandonné... 
Walt Disney préférait le fric au bien-être des enfants malades ! 
(Vous pouvez également lire cet article.)
Audrey en Peter, cela me laisse rêveuse... Et Laurence Olivier arborant le crochet de Hook... 
Avec le génie Cukor au commande... Trop beau pour être vrai.




Je pense à vous tous et regrette de ne pas être à vos côtés ce soir, mais ce n'est que partie remise... 

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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