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vendredi 26 janvier 2007
Pour Jean-Christophe, avec toute mon amitié.
*


Je ne sais pas parler des disques. Encore moins d'eux que du reste. J'apprendrai. Manque de culture, de recul et d'objectivité. Mon champ de vision est très petit. Le panorama risque de ressembler à un polaroïd. Je me suis dit que j'allais écrire ce billet en anglais. Parfois, malgré my broken English, je pense mieux certaines choses dans cette langue. Essentiellement les tristes choses, d'ailleurs, comme si l'anglais était la langue de mes états d'âme. Je ne sais pourquoi, peut-être parce que cette langue étrangère autorise une distance avec mes émotions et me permet de souffler dedans comme dans des bulles de savon. Il est possible que les roses de décembre deviennent un jour billingues... J'y songe depuis un moment.
L'avantage de la musique, y compris en ce qui concerne les chansons qui se disent ou se murmurent en anglais ou dans une autre langue, est qu'elle est universelle. Que l'on comprenne ou non les paroles, les notes transcendent presque toujours l'incompréhension possible. Écrire une chanson en anglais ou en français, c'est changer de continent, tant l'approche est différente. Chez nous le sens prime tandis que chez eux la sonorité fait souvent loi et guide l'idée.
Je ne connais rien de la musique. Oui, je l'avoue.
Mais mon joli lecteur violet, glacé et transparent, est plein à ras bord. 
Je le nourris essentiellement de Cole Porter, de Sinatra, de Peggy Lee, de crooners, d'auteurs, de ce qui stimule ou s'accorde avec ma fantaisie propre. Je ne suis pas à la mode. Je ne l'ai jamais été. Who does really care if I am old-fashioned ?

Bien sûr, rien ne vaut le disque, cet objet du désir, avec parfois des pochettes sublimes, mais l'un n'empêche pas l'autre. Je n'aime pas la musique dématérialisée sans le support possible du disque, à portée de la main. Mais c'est un bonheur de la copier sur mon lecteur et de tenir dans le creux de ma paume mon univers musical. Entre toutes ces voix, il en est une, en particulier, qui m'accompagne depuis l'enfance. Je n'ai pas su immédiatement à qui elle appartenait. Puis, il m'a fallu attendre encore un moment avant de saisir les paroles qui caressaient mon tympan sans s'y fixer.
Mais je ne sais rien de la musique.
Néanmoins, je prends le risque de parler de cet album-ci, qui signifie beaucoup pour moi, parce qu'il me paraît révéler un autre Sinatra, moins connu, plus intimiste, en conformité avec l'acteur qu'il fut également.
Un de mes amis m'écrivait il y a de longues semaines et l'évoquait. Il m'a donné l'inspiration ou le la de ce billet.
Ce disque, lorsque je l'écoute, me fait l'effet d'une nouvelle ou d'un film. Il raconte une histoire, ce qui est assez rare pour un disque où l'on saute en général à cloche-pied d'une chanson à l'autre.

Autant Cary Grant représente pour moi l'élégance faite acteur et homme autant Sinatra



[Benny Goodman (à gauche) et l'acteur et chanteur Frank Sinatra, qui inversent leurs rôles.]
est pour moi, à jamais, l'ultime voix, celle que j'entends chaque jour où que je sois, même lorsque je rends viste à Mélancholia.
En 1970 sort un album qui n'aura pas le succès qu'il mérite, car Sinatra y chante et y joue le rôle d'un homme brisé par l'abandon de sa femme. Quel choc ! Quel manque de décence, n'est-ce pas ? Une femme qui quitte mari et enfant pour je ne sais quel Eldorado sentimental ou par lassitude. Les femmes quittent souvent leur mari, mais rarement leurs enfants. Elles ont peut-être tort. Non, je ne suis pas en train de m'offrir une provocation facile. C'est pire : je pense ce que j'écris.
Peut-être que l'amour meurt simplement lorsque la femme (ou l'homme, mais c'est infiniment plus rare car les hommes ne tiennent pas tant que cela aux enfants... Ils ne les rêvent pas de jour comme de nuit avant qu'ils ne viennent au monde. Les femmes sont presque mères avant d'en avoir l'idée, sans le savoir. Les hommes aiment leurs enfants quand ils peuvent s'assurer de leur réalité) fait passer l'enfant avant l'homme (ou la femme en elle). J'ai une théorie à ce sujet. Ce n'est qu'une théorie. Je suis simplement une observatrice de mes congénères, c'est une position aisée, j'en conviens. Mais lorsqu'une femme dit "mes enfants (mon fils, ma fille) et mon mari (compagnon, amant, amoureux)", dans cet ordre-là, j'éprouve un mauvais pressentiment pour le couple en question. J'ai rarement été démentie par les faits. Écoutez, observez. Neuf fois et demi sur dix, les femmes disent cela ; les hommes se contentent de le dire six fois et demi sur dix. Cette digression pour expliquer les ressentis divers que peut provoquer ce disque (cette histoire) et la réflexion qu'il peut engendrer.

On songe un peu au film de Benton, Kramer contre Kramer.

Mais le propos est bien plus délicat et noble. Il s'agit avant tout d'une histoire d'amour, celle d'un homme pour sa femme indépendamment de tout ce qu'elle peut avoir fait. Il n'est même pas question de faute ou de pardon. L'homme aime. Il ne (se) pose aucune question. Tout le monde devrait aimer et être aimé ainsi. Sinon cela ne vaut vraiment pas la peine.



If I knew that you'd leave me, if I knew you wouldn't stay

I would be in love anyway


***


And if the doubting faces made you go
It's only mine that matters now
Those looks will soon begin to fade
If you come back and show them all you're not afraid


***

L'amour n'est-il jamais que le rêve ?

Dressed in dreams for me, you were what I wished to see, Elizabeth, Elizabeth
Love was very new, make believe was coming true, Elizabeth, Elizabeth
You were all much too much, out of reach and out of touch
When you came to me, I found it could never be, Elizabeth, Elizabeth, Elizabeth
So a dream has to end when it's real, not pretend, dressed in memories
You are what you used to be, Elizabeth, Elizabeth, Elizabeth



L'Amérique a besoin de bonheur, de joie de vivre et Sinatra incarne certainement une certaine frivolité aux yeux du très grand public. Pourtant, la mélancolie a toujours été présente dans sa voix et ses chansons. Il avait déjà enregistré un disque dans cette tonalité, A Man Alone.

Mais un de ceux que je préfère est sans conteste Watertown.
Ce disque est peut-être l'un de ses meilleurs.
Tout m'émeut dans ce disque : la voix un peu fatiguée de Sinatra, les textes sobres et authentiques, la pochette qui fait naître l'idée de la solitude, de l'abandon.

Petits extraits de cet album.

What's Now is Now, le pardon est inutile.
Sinatra


Michael and Peter, père et enfant à la dérive.
Sinatra


Lady Day, la chanson finale.
Sinatra


J'entends un train. La femme pourrait revenir. Elle ne le fait pas. Elle dit pourtant que le retour est proche. Pourquoi ? Quelqu'un avait suggéré une hypothèse que je trouve, ma foi, très plausible : et si elle était morte entre-temps ? Les paroles de la chanson qui conclue l'album laissent entendre cette tragédie implicite :


Her day was born in shades of blue

Her song was sad the words were true
Her morning came too fast too soon
And died before the afternoon


Il est toujours trop tard.



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  • dimanche 10 décembre 2006
    J'ai toujours aimé Noël. Y compris lorsque je n'en connaissais pas de beaux. J'étais un peu comme la petite fille aux allumettes d'Andersen. Je voyais des choses que les autres ne pouvaient apercevoir. Comme si je traversais certaines couches du réel, la nuit venue, dans mon lit de petite fille. Longtemps, j'ai davantage vécu les yeux fermés. Je suppose que ma nature sensible aux contes de fées m'a toujours portée à aimer ce qui contient un esprit magique. Alors que le sapin est arrivé à la maison et qu'il est décoré,
    je me souviens d'autrefois. J'aime les immenses sapins. J'ai l'impression de trouver soudain un père d'adoption, bourru et tendre, qui va me prendre dans ses bras et m'abriter dans son feuillage. Un sablé dans la main, un verre de lait chaud à la cannelle dans l'autre, un chat sur les genoux et Sinatra. Je suis au Paradis.
    sinatra Et pourquoi pas une histoire de saison ?
    Le Banquet de Noël (fantaisie philosophique) de Nathaniel Hawthorne (dont je vous ai déjà touché un mot):
    (...) Un vieux gentilhomme fit dans son testament un legs tout à fait en rapport avec la vie mélancolique et excentrique qu’il avait menée. Il laissa une somme considérable dont l’intérêt devait servir annuellement et pour toujours à organiser, le jour de Noël, un banquet auquel prendraient part dix personnes choisies parmi les plus malheureuses qu’on pourrait trouver dans le pays. L’intention du testateur n’était pas de faire oublier à des infortunés leurs chagrins pour quelques heures ; il voulait au contraire agir de telle sorte qu’ils en ressentissent mieux les atteintes. En choisissant même ce jour consacré et ordinairement joyeux, où ceux qui étaient invités au banquet auraient pu perdre un instant la souvenance de leurs maux au milieu des acclamations de joie proclamées à l’occasion de cette solennité par toute la chrétienté, le testateur n’avait que l’intention de perpétuer son peu de foi dans les oeuvres de la Providence, laquelle, prétendait-il, s’inquiétait fort peu du sort des pauvres humains. Le vieux gentilhomme avait désigné, pour ses exécuteurs testamentaires, deux de ses plus intimes amis, qui étaient, comme lui, deux sombres humoristes, et dont la seule occupation était d’observer tous les malheurs auxquels nous sommes exposés. Ils se refusaient même à l’évidence qui prouve qu’un Dieu bienfaisant a placé le bien à côté du mal, et que chaque devoir que nous accomplissons, tout pénible qu’il soit, est la source d’un vrai plaisir. Ces deux philosophes, d’un genre tout particulier, étaient donc chargés d’inviter les convives du banquet ou de les choisir parmi ceux qui prétendaient avoir quelque droit à assister à ce bizarre festin. Le premier repas eut lieu. Pour dire vrai, l’aspect des convives n’était pas fait pour satisfaire ceux qui les auraient aperçus rangés autour de cette table, car les chagrins de ces personnages ne suffisaient pas pour donner une idée du grand nombre des souffrances répandues sur la Terre. Et pourtant, après un examen de quelques instants, on ne pouvait contester que ces souffrances, tout en provenant de causes en apparence imaginaires, accusaient néanmoins la nature de notre organisation. Les décorations de la salle du banquet étaient arrangées de manière à rappeler aux convives que le seul but que nous soyons sûrs d’atteindre ici-bas, c’est la mort. Telle avait été la pensée immuable du testateur. Éclairée au moyen de torches, cette salle était toute tendue de drap noir, ornée de guirlandes faites de branches de cyprès et de couronnes d’immortelles desséchées, semblables à celles qu’on jette sur les cercueils. Chaque assiette était entourée de persil. Le vin, décanté dans une urne d’argent, était versé à chaque convive dans de petits vases pareils à des lacrymatoires romains. Les exécuteurs de ce legs singulier, – je ne saurais dire si c’était leur goût qui avait présidé à tous ces détails, – n’avaient pas oublié l’usage des anciens Égyptiens qui plaçaient un squelette à la table du festin, dans le but de se moquer de la gaieté des convives. Le squelette était enveloppé d’un manteau noir et placé sur un siège au centre de la table. On prétendait que le testateur lui-même avait vécu en compagnie de ce triste emblème de la mort, et qu’il avait stipulé, dans son testament, qu’on placerait chaque année ce squelette au milieu des dix convives qu’il invitait au banquet de la fête de Noël. Selon toute probabilité, le vieux gentilhomme désirait prouver que, pendant sa longue existence, il n’avait jamais cru à une autre vie. – Que signifie cette couronne ? demandèrent à la fois plusieurs invités en entrant dans la salle où le banquet était préparé. Ces gens-là faisaient allusion à une couronne de cyprès appendue à l’extrémité du bras du squelette, qui sortait seul des plis du manteau noir dont il était enveloppé. Un des exécuteurs testamentaires répondit : – C’est une couronne qui sera offerte, non pas au plus digne, mais au plus malheureux, lorsqu’il aura prouvé qu’il a le droit de l’obtenir. Le premier invité était un homme d’un caractère doux, mais tout à fait dénué d’énergie pour combattre le profond découragement auquel il était naturellement enclin ; aussi, sans que rien en apparence ne pût l’empêcher de prétendre au bonheur, avait-il passé sa vie dans la plus molle indolence, à tel point que son sang, ayant presque oublié de circuler dans ses veines, oppressait sa poitrine et faisait battre son cœur avec violence. Son malheur dépendait donc de son organisation. Le deuxième convive était misérable parce qu’il avait un esprit inquiet et malade ; il était même devenu tellement impressionnable qu’un mot piquant d’un ennemi, la plaisanterie la plus inoffensive d’un étranger, la pression d’une main amie, lui étaient pénibles comme c’est ordinairement l’habitude de ces gens-là. Sa principale occupation était d’exposer ses griefs à ceux qui voulaient bien les entendre. Le troisième individu était un hypocondriaque à qui son imagination faisait trouver des monstres partout ; il en apercevait même au coin de son feu. Il se figurait voir des dragons dans les nuages, des esprits infernaux cachés sous les traits des plus jolies femmes, quelque chose d’affreux et de malfaisant dans tout ce que la nature offre de plus enchanteur. Son voisin était un de ces hommes qui, dans leur première jeunesse, ont eu une trop grande confiance dans leurs semblables ; il avait trop espéré d’eux ; il avait été si souvent trompé qu’il était devenu misanthrope. Depuis plusieurs années, il cherchait tous les motifs possibles pour haïr et mépriser l’humanité entière. Et il n’avait, pour faire cela, qu’à envisager le meurtre, la débauche, la fausseté, l’ingratitude, le manque de bonne foi entre amis, les vices instinctifs chez les enfants, tous les crimes cachés des êtres créés à l’image de Dieu, et qui ont tous les dehors de la vertu ; il lui fallait seulement examiner une à une toutes ces tristes réalités, qui cherchent à se décorer des apparences les plus attrayantes. Mais à chaque mauvaise action qu’il inscrivait sur son catalogue, à chaque nouvelle découverte qui augmentait la triste nomenclature instructive à laquelle il avait voué sa vie, son cœur, naturellement aimant et confiant, recommençait à saigner. L’homme qui venait ensuite avait des sourcils épais et tenait les yeux baissés. Sa physionomie exprimait la passion et montrait une animation sans pareille. Dès sa plus tendre enfance, il s’était cru un messager inspiré par la Divinité, et avait essayé de remplir la mission à laquelle il pensait être destiné. Hélas ! il n’avait pas été assez éloquent pour se faire écouter. Une fois convaincu de son impuissance, il s’était sans cesse adressé cette pénible question : « Pourquoi les hommes ne veulent-ils pas m’entendre et se laisser persuader ? – C’est parce que je suis un fou. Qu’ai-je à faire ici-bas ? Quand trouverai-je ma tombe ? » Pendant tout le festin, cet homme se versait de fréquentes rasades pour éteindre, disait-il, le feu céleste qui le consumait, et qui était inutile à sa race. Tout à coup, on vit entrer, après avoir froissé et jeté un billet de bal, un petit-maître qui, la veille du jour de ce banquet, avait aperçu quatre ou cinq rides sur son front, et plus de cheveux blancs sur sa tête qu’il ne pouvait en compter. Doué d’intelligence et de sentiment, le vieux dandy avait follement dépensé sa jeunesse, et était arrivé à cette époque de la vie où la folie nous abandonne et nous oblige à aimer la sagesse. Pour compléter le nombre des convives, les exécuteurs testamentaires avaient invité un malheureux poète réduit à la plus grande misère, et un idiot qu’ils avaient trouvé au coin de la rue. Ce dernier avait juste assez d’intelligence pour savoir ce qui lui manquait ; il cherchait donc vainement ce que la nature lui avait refusé ; et, dans ce but, il errait çà et là dans les rues en gémissant, car il s’apercevait que ses efforts étaient inutiles. La seule dame qui eût pénétré dans la salle du banquet aurait été parfaitement belle, si elle n’eût légèrement louché de l’œil gauche ; mais ce défaut, si petit qu’il fût, la chagrinait à un tel point qu’elle passait sa vie dans la solitude et qu’elle n’osait même pas se regarder dans une glace. On plaça cette infortunée en face du squelette. Il nous reste un autre convive à décrire. C’était un jeune homme de bonne mine, à l’air doux, au maintien élégant. À le voir, on eût pensé qu'il aurait plutôt dû aller s’asseoir à quelque joyeuse table qu'à celle où se trouvaient tous ces malheureux. Un bruit de murmures s’éleva parmi les autres convives, lorsqu'ils remarquèrent le regard inquisiteur jeté sur eux par le nouveau venu. – Que vient faire ce monsieur parmi nous ? Pourquoi le squelette du fondateur de cette fête ne se lève-t-il pas et ne chasse-t-il pas cet étranger ? – C’est honteux, ajouta le malade, qui éprouva un nouvel élancement au coeur. Ce gentleman vient ici pour se moquer de nous ! Nous allons servir de texte à ses plaisanteries, quand il retournera auprès de ses amis, à la taverne voisine. Il rira avec eux de nos misères et les exposera peut-être sur le théâtre dans un drame de sa composition. – Eh, qu’importe ! reprit l’hypocondriaque en souriant d’un air de dédain ; il portera à ses lèvres une cuillerée de soupe faite avec des vipères ; et s’il y a une macédoine de scorpions sur la table, il faudra bien qu’il en ait sa part. Après tout, si notre banquet de Noël lui convient, il y reviendra l’année prochaine ! – Ne le troublez pas, murmura avec douceur le personnage mélancolique ; peu importe qu’il acquière, quelques années plus tôt ou plus tard, la conscience du malheur ! Si ce jeune homme se croit heureux maintenant, laissez-le s’asseoir parmi nous, car il ignore quels sont les maux qui l’attendent. Le pauvre idiot s’approcha du nouveau convive avec cet air inquiet et inquisiteur qu’on remarquait toujours en lui, ce qui faisait dire qu’il était sans cesse à la recherche de l’esprit qui lui manquait. Après s’être livré à un court examen, le pauvre insensé toucha la main de l’étranger, tout en retirant immédiatement la sienne ; puis il branla la tête et un frisson parcourut ses membres. – C’est froid, c’est froid ! s’écria l’idiot. Le jeune homme ne put réprimer un frisson de terreur, et sourit pourtant avec grâce. – Messieurs et madame, dit alors un des ordonnateurs de la fête, n’allez pas nous taxer d’insanité, et croire que nous avons admis ce jeune étranger, qui s’appelle Gervayse Hastings, sans avoir pris de minutieuses informations. – Croyez-moi, personne entre vous n’a, plus que lui, le droit de venir s’asseoir à cette table. Chacun se crut obligé d’accepter ces paroles ; puis ensuite les invités prirent leurs places. La bonne harmonie fut bientôt troublée par l’hypocondriaque, qui repoussa sa chaise en se plaignant à haute voix, parce que, disait-il, on avait mis devant lui un plat contenant des crapauds et des vipères. On chercha à lui faire comprendre qu’il se trompait ; il reprit alors tranquillement son siège. Le vin coulait à grands flots de l’urne sépulcrale ; mais on eût dit qu’il en sortait mêlé à de sombres inspirations ; ainsi, au lieu d’exciter à la gaieté, il ne servait qu’à augmenter la tristesse générale. Les convives se racontaient des histoires effrayantes sur certains personnages qui auraient eu de grands droits à venir s’asseoir parmi eux. On parlait des maux auxquels tous les hommes sont exposés, de crimes horribles, d’existences qui n’avaient été que de longues agonies, d’autres qui paraissaient heureuses et qui avaient été empoisonnées tôt ou tard par de cuisants chagrins. On s’entretenait des derniers moments des humains, de leurs dernières paroles, des instructions qu’on pouvait en tirer ; des différentes manières de mettre fin à ses jours, des moyens préférables à employer pour y parvenir : le couteau, le poison, la noyade, la pendaison ou la vapeur du charbon. La plupart des convives, comme c’est l’habitude chez les gens très affligés, aimaient à parler de leurs malheurs et cherchaient à en faire le sujet de la conversation générale. Ils voulaient, avant tout, prouver que leur propre infortune était la plus grande de toutes. Le misanthrope, énumérant tous les torts du genre humain à son égard, prétendait que l’homme est incapable d’éprouver aucun bon sentiment, et il se plaisait à rappeler tous les faits qui pouvaient appuyer son opinion. Puis, dès qu’il eut exprimé sa manière de penser, il cacha son visage dans ses mains et pleura amèrement. Ce banquet, on le voit, était une fête à laquelle chaque homme et chaque femme, quelque favorisés qu’ils fussent par la fortune, eût pu, dans un moment donné, réclamer le triste privilège d’assister. Tant que dura le festin, on remarqua que le jeune étranger, Gervayse Hastings, n’éprouva pas la moindre émotion. Toutes les tristes pensées exprimées par ses compagnons le trouvaient insensible : son regard trahissait plus d’étonnement que celui du pauvre idiot, dont le cœur cherchait à comprendre, et qui souvent parvenait à son but. La conversation de Gervayse était froide, incisive, légère et souvent éloquente ; mais on découvrait que celui qui parlait n’avait jamais ni aimé ni souffert. – Monsieur, dit d’un ton brusque le misanthrope qui répondit à quelques observations d’Hastings, je vous prie de ne plus m’adresser la parole. Nous ne pouvons nous comprendre, car nos sentiments n’ont rien de sympathique. De quel droit êtes-vous venu vous joindre à nous ? Je ne saurais le deviner ; mais il me semble qu’après avoir prononcé les phrases malséantes que nous venons d'entendre, vous devez nous considérer, mes compagnons et moi, comme des ombres flottant sur la muraille. À dire vrai, vous nous produisez le même effet. Le jeune homme se prit à sourire, s’inclina avec politesse, repoussa sa chaise en arrière sans se lever, et boutonna son habit sur sa poitrine, comme si la salle du festin fût devenue plus froide. L’idiot fixa encore une fois son regard mélancolique sur le jeune homme et murmura ces paroles : – C’est froid ! C’est froid ! C’est froid ! Le banquet une fois terminé, les convives se retirèrent. À peine eurent-ils franchi le seuil de la porte que la scène qui venait d’avoir lieu ne semblait plus à leurs souvenirs que la vision d’un esprit malade. De temps à autre, pendant l’année suivante, ces infortunés s’entrevirent çà et là, ce qui convainquit chacun d’eux qu’ils étaient bien tous des habitants de la Terre, et qu’ils existaient réellement. À diverses reprises, plusieurs d’entre eux se trouvèrent le soir, face à face, enveloppés dans de sombres manteaux. Quelquefois aussi ils se rencontrèrent dans des cimetières. Il arriva aussi que certains convives du banquet de Noël tressaillirent en se reconnaissant à la lumière du soleil, au milieu d’une rue fréquentée, où ils erraient comme des spectres. Sans doute ces gens-là étaient surpris que le squelette ne sortît pas aussi à l’heure de midi. Mais chaque fois que, par suite de leurs affaires, les convives du banquet de Noël étaient obligés de se mêler à la foule, ils étaient certains de rencontrer le jeune homme, qui, sans qu’on pût en découvrir la cause, avait pris part à cette fête lugubre. En le voyant se mêler aux heureux du jour ; en apercevant son œil brillant ; en entendant résonner ses paroles légères et insouciantes ; chacun d’eux se disait en lui-même, avec indignation : – Quel traître ! quel vil imposteur ! La Providence, dans un temps donné, permettra qu’il ait réellement le droit de venir s’asseoir au milieu de nous. Le jeune homme, loin de détourner son regard, l’arrêtait, au contraire, sur chaque triste visage passant près de lui, et semblait dire avec un air de mépris : « Hélas ! si vous connaissiez mon secret, vous pourriez alors comparer vos droits avec les miens ! » Les mois et les heures s’écoulèrent et ramenèrent les gaietés de Noël, accompagnées des cérémonies de l’église, des jeux, des festins et de la joie sur tous les visages. La salle du banquet se revêtit encore de ses noires draperies : on l’éclaira avec les torchères funèbres, et on décora la table d’une façon toute sépulcrale. Le squelette, recouvert de son manteau, reprit sa place désignée, tenant entre ses doigts la couronne de cyprès, présent destiné au convive le plus affligé. Comme les ordonnateurs de la fête étaient certains que l’on trouverait toujours sur la Terre de nouvelles misères, et comme ils désiraient jouir de ce spectacle sous toutes les formes, ils ne crurent pas convenable de réunir les convives de l’année précédente : de nouvelles figures vinrent donc se placer autour de la table. Là se trouvait un homme à la conscience timorée, qui portait une tache de sang dans son cœur, – souvenir de la mort de l’un de ses semblables, – mort qui, pour sa plus grande torture, avait été suivie de circonstances si extraordinaires, que le malheureux pensait que ses souffrances venaient des vœux qu’il avait formés pour que la mort le visitât lui-même à son tour. En effet, depuis l’époque de ce meurtre, l’existence de cet homme était empoisonnée ; il vivait dans une perpétuelle agonie, s’accusant intérieurement d’avoir tué son semblable : sans cesse il avait présents à la mémoire tous les détails de cette horrible catastrophe. C’était là sa seule pensée. À côté de cet homme, il y avait une mère, – autrefois heureuse, et maintenant désolée. Il s’était cependant écoulé un grand nombre d’années depuis le jour où elle était allée à une partie de plaisir, et avait trouvé à son retour son petit enfant étouffé dans son berceau. Toujours, depuis cet instant funeste, la malheureuse était persécutée par cette pensée terrible que son enfant étouffait dans son cercueil. Cette malheureuse avait pour voisine, au banquet de Noël, une vieille dame qui, depuis son adolescence, avait été atteinte d’un tremblement convulsif qui ébranlait toute sa personne. Rien n’était plus effrayant que l’aspect de son ombre vacillante sur la muraille ; ses lèvres tremblaient, et l’expression de ses yeux semblait annoncer que son âme aussi était agitée. Cet état provenait de la confusion qui existait dans son intelligence ; personne ne pouvait dire quel terrible chagrin avait frappé l’infortunée d’une manière aussi cruelle ; les exécuteurs testamentaires avaient pourtant jugé qu’ils devaient l’admettre au nombre des convives, non d’après ce qu’ils connaissaient de son histoire, mais sur la seule inspection de son triste visage. Les convives ne purent réprimer un mouvement de surprise lorsqu’ils virent paraître un certain M. Smith, gentleman à la face rubiconde, qui avait probablement reçu plus d’une invitation bien préférable à celle qui le conviait à cette fête. L’expression ordinaire de la physionomie de ce personnage annonçait que, pour la cause la plus futile, il était disposé à rire. M. Smith évitait cependant tout ce qui pouvait exciter sa gaieté, car il était atteint d’une maladie de coeur qui, à chaque instant, menaçait de mettre fin à ses jours. Toute émotion de joie pouvait lui être fatale, et l’animation produite par de riantes pensées aurait pu occasionner la même fin terrible. Eu égard à sa triste situation, M. Smith s’était fait admettre au banquet, dans l’espoir d’y puiser un fonds de mélancolie qui prolongerait ses jours. On avait aussi invité deux époux, par cette seule raison, bien connue de tous, qu’ils étaient affreusement malheureux dès qu’ils se trouvaient réunis : il allait donc sans dire qu’ils devaient se rencontrer à ce festin. Pour faire pendant à ces deux malheureux, on apercevait autour de cette table deux autres individus qui n’avaient jamais été mariés. Dans leur première jeunesse, ils s’étaient promis de s’adorer toujours : mais, séparés par les circonstances, ils étaient demeurés si longtemps loin l’un de l’autre que maintenant ils ne pouvaient plus sympathiser. Isolés dans la vie, ces deux êtres considéraient l’éternité comme un désert sans bornes. Près du squelette, était assis un des plus joyeux fils de la Terre: un spéculateur, un chercheur d’or ; sa principale affaire étant son grand livre, la Bourse lui servait de prison. Ce personnage avait été fort surpris en recevant cette invitation, car il se figurait être le plus fortuné des mortels. Ceux qui l’avaient convié au festin déclaraient qu’il ne savait pas combien grande était sa misère. Un instant après, on vit entrer dans la salle un individu avec lequel nos lecteurs ont déjà fait connaissance. C’était Gervayse Hastings, dont la présence, l’année précédente, avait soulevé tant de questions et causé de nombreuses critiques. Hastings s’assit encore à la même place, avec l’intime conviction qu’elle lui appartenait, et qu’il n’avait nullement besoin de l’assentiment d’autrui ; et pourtant, chose étonnante, son air enjoué, sa physionomie placide ne trahissaient aucun chagrin. Ceux qui l’examinaient et qui étaient experts dans l’art de découvrir les peines de leurs semblables regardèrent un instant Gervayse Hastings, et, tout en branlant la tête, n’éprouvèrent pour lui aucune sympathie. – Qui est donc ce jeune homme ? demanda l’homme à la conscience troublée. Assurément, il n’a jamais souffert. De quel droit vient-il s’asseoir parmi nous ? – Savez-vous que c’est très mal d’entrer ici sans être frappé d’un chagrin mortel ! murmura la vieille dame d’une voix aussi tremblante que l’était toute sa personne. Quittez-nous, jeune homme ! Votre cœur n’a jamais été brisé ; et je tremble plus encore pour mon repos, rien qu’à vous regarder. – Son cœur brisé ! oh non, j’en réponds, répliqua M. Smith en portant la main sur sa poitrine et en s’efforçant de paraître triste, car il craignait de se livrer à un fatal éclat de rire. Je connais fort bien ce gentleman ; il a devant lui les plus belles espérances, aussi ne doit-il pas se mêler à nous. Il n’a pas plus le droit de s’asseoir à cette table que l’enfant qui n’est pas encore né. Il ne fut jamais malheureux, et probablement il ne le sera jamais. – Très honorés convives, s’écrièrent alors les ordonnateurs du banquet, allons, de grâce, ayez confiance en nous et soyez certains du moins que notre profonde vénération pour la mémoire de celui qui a institué ce festin ne nous permet pas de désobéir à ses dernières volontés. Recevez ce jeune homme à votre table. Qu’il nous suffise de vous assurer qu’aucun de vous ne voudrait troquer son cœur pour celui qui bat dans la poitrine de Gervayse Hastings. – Si cela était, j’en serais enchanté, très enchanté, répliqua M. Smith avec un mélange de joie et de tristesse. Mais ces messieurs ne savent pas ce qu’ils disent ; mon cœur est le seul qui souffre réellement ici, puisque certainement il sera cause de ma mort ! Malgré toutes ces récriminations, comme le jugement des exécuteurs testamentaires était sans appel, la compagnie prit place autour de la table. Le convive, qu’on aurait volontiers expulsé, n’entama la conversation avec aucun de ses voisins ; il paraissait seulement écouter avec une grande attention, dans l’espoir de découvrir quelque vérité. À dire vrai, les plaintes exprimées par ces infortunés ne pouvaient point être le sujet d’une instruction ou d’une consolation, quelles qu’elles fussent, pour personne. La conversation générale parut si absurde au bon M. Smith qu’il ne put s’empêcher d’éclater de rire, quoique ses médecins lui eussent expressément défendu cette incartade ; et certes la science avait raison cette fois, car le malheureux tomba en arrière en faisant une affreuse grimace et expira sur-le-champ. Cette catastrophe mit fin au repas. – Eh quoi ! Vous ne tremblez pas ? demanda la vieille dame à Gervayse Hastings, qui regardait fixement le cadavre. N’est-ce pas un horrible spectacle à voir, et n’est-il pas terrible de penser qu’un homme d’une nature si ardente et si robuste est mort en une minute ? Mon âme tremblera toujours, mais en ce moment elle tremble bien plus encore ; aussi je ne puis comprendre comment vous êtes calme ! – En quoi cet événement subit peut-il m’apprendre quelque chose, madame, ou me faire éprouver la moindre émotion ? répondit Gervayse Hastings en poussant un profond soupir. Les hommes passent devant moi comme les ombres sur une muraille. Leurs actions, leurs passions, leurs sentiments produisent à mes yeux l’effet d’une lumière vacillante. Dans une seconde, tout s’évanouit ! Ni ce cadavre, ni ce squelette, ni le tremblement continuel de cette vieille dame ne peuvent me procurer la sensation que je cherche. Les convives se séparèrent. Nous n’entrerons pas dans des détails plus circonstanciés sur ces singuliers festins, lesquels, selon la volonté du fondateur, eurent lieu régulièrement à l’époque désignée. Quelques années plus tard, les exécuteurs de ces bizarres volontés adoptèrent la coutume d’inviter de loin et de près des individus dont les infortunes semblaient plus grandes que celles de leurs semblables, soit à cause de leur intelligence cultivée, soit eu égard à la haute position qu’ils avaient occupée. Le noble exilé par la Révolution française et le soldat qui avait déposé les armes à la chute de l’Empire vinrent prendre part à ce banquet. Les monarques détrônés, errants sur la Terre, furent admis à ce triste et lugubre festin. L’homme d’État, dont le parti était vaincu, pouvait, s’il le désirait, être encore un grand homme pendant tout le temps que durait le repas. Le nom d’Aaron Burns prit place parmi tous ces représentants des misères humaines, quand sa ruine, la plus grande et la plus frappante, causée par des circonstances morales plus étonnantes que celles de la vie de tout autre homme, fut entièrement accomplie. À l’époque de sa vieillesse, Stephen Girard, lorsque son opulence lui parut un fardeau trop lourd à porter, chercha une fois à être admis au banquet de Noël. Et cependant ces personnages ne pouvaient point donner mieux que d’autres ces enseignements extraordinaires de misère et de chagrin qui sont étudiés surtout dans la vie ordinaire. Mais il est bon de remarquer que plus les malheureux sont illustres, plus ils éveillent de profondes sympathies ; et cela non parce que leurs malheurs sont plus terribles, mais parce que, étant placés sur un piédestal élevé, ceux qui les éprouvent servent bien mieux d’exemples au genre humain. J’ajouterai qu’à chaque banquet de Noël Gervayse Hastings se mêlait aux convives : mais l’infortuné changeait graduellement. De la brillante jeunesse, il était passé à la virilité soucieuse ; puis de la virilité à la vieillesse, qui avait imprimé un certain air de dignité à sa physionomie. Il était le seul individu qui vint aussi assidûment chaque année, et cependant sa présence excitait toujours de nouveaux murmures de la part de ceux qui connaissaient son caractère et sa position : ceux-là même dont le coeur était brisé ne pouvaient fraterniser avec lui. – Qui est donc cet homme impassible ? s’était-on demandé plus de cent fois. – A-t-il souffert ? a-t-il commis quelque faute ? Sa personne ne porte ni traces de douleur ni de remords. Alors pourquoi se trouve-t-il ici ? – Demandez-le à ceux qui sont chargés de faire les invitations, ou interrogez-le lui-même. Telle était la réponse générale. – Mais cet homme est bien connu dans la ville, et tout ce qu’on dit de lui prouve qu’il doit être heureux. D’où vient qu’il arrive ici tous les ans pour se placer au milieu des convives comme une vraie statue de marbre ? – Demandez-le au squelette : peut-être vous donnera-t-il le mot de l’énigme. – En vérité, c’est extraordinaire, se disait-on à la ronde. L’existence de Gervayse était non seulement prospère, mais encore fort brillante. Tout lui avait réussi ; sa fortune aurait suffi pour satisfaire les goûts les plus dispendieux. Il aurait pu voyager dans les contrées les plus éloignées ; s’il avait eu l’amour de la science, il aurait pu se former une nombreuse bibliothèque. Hélas ! Malgré toute son opulence, cet homme était malheureux. Il avait désiré jouir du bonheur domestique et aurait dû le trouver avec une épouse charmante et affectionnée, des enfants qui promettaient la réalisation des plus douces espérances. Hastings s’était élevé au-dessus des limites qui séparent les hommes obscurs des hommes distingués ; et il s’était acquis une réputation sans tache dans des affaires de la plus haute importance. Sa renommée n’était pourtant pas populaire, car il lui manquait ce qui est nécessaire pour acquérir l’affection des masses. Pour le public, Hastings était une froide abstraction, dépourvue d’enthousiasme et de la faculté de faire passer dans le coeur de la multitude les impulsions du sien ; c’est surtout à ce don divin que le peuple reconnaît ses favoris. J’ajouterai que ceux qui étaient admis dans l’intimité de cet infortuné et qui désiraient l’aimer étaient effrayés de voir que cela leur était impossible. Ils l’approuvaient et l’admiraient ; mais dans ces moments où l’esprit humain cherche à découvrir la réalité, ils s’éloignaient de Gervayse, qui n’avait pas le pouvoir de leur donner ce qu’ils voulaient trouver ; et ils éprouvaient ce sentiment de regret que l’on ressent lorsqu’on retire sa main, après l’avoir tendue à une ombre que l’on a aperçue sur la muraille. La jeunesse d’Hastings, tout à coup disparue, et l’effet qu’il produisait devinrent bientôt plus perceptibles ; ses enfants, lorsqu’il leur tendait les bras, venaient, sans la moindre joie, s’asseoir sur ses genoux ; bien plus, ils n’y prenaient jamais place sans y être invités. Sa femme pleurait en secret et s’accusait intérieurement de rester insensible auprès de lui. Hastings lui-même paraissait ressentir les effets de cette froideur qu’il répandait sur tous ceux qui l’entouraient. Il aurait donné tout au monde pour pouvoir se réchauffer. La vieillesse, qui l’accabla avant l’âge, l’engourdit bientôt plus encore. Un jour, il perdit sa femme et quelques-uns de ses enfants, puis ensuite les autres le quittèrent, et le vieux Gervayse Hastings resta seul. Il ne désirait plus d’entourage. C’est ainsi qu’il continua à vivre, et, à chaque fête de Noël, il ne manquait pas de se rendre au lugubre banquet. Son privilège était devenu un droit, et s’il avait réclamé la place d’honneur, le squelette la lui aurait cédée. Lorsque Hastings eut atteint ses quatre-vingts ans, cet homme au visage pâle, au front chauve, à la physionomie immobile, voulut venir encore une fois s’installer à la place du banquet de Noël, où il était admis tous les ans. Sa physionomie était toujours aussi impassible. Le temps l’avait changé à l’extérieur ; mais intérieurement il ne lui avait fait ni bien ni mal. Avant de s’asseoir dans le fauteuil qui lui était destiné, Hastings jeta un regard inquisiteur autour de la table, dans le but de s’assurer qu’il n’y retrouverait pas quelques-uns des convives des années précédentes. – Le malheureux n’avait rien appris à ces tristes fêtes. Il ignorait encore ce profond secret, – la vie dans la vie, – qui se manifeste par la joie ou par le chagrin. – Mes amis, fit tout à coup Gervayse Hastings en prenant cet air d’assurance seul permis à un convive de fondation, soyez les bienvenus ! Je bois à tous vos vœux dans cette coupe sépulcrale ! Les invités répondirent avec urbanité, mais d’une manière qui prouvait qu’ils ne sympathisaient pas avec ce personnage d’un aspect glacial, car tous semblaient dire qu’ils refusaient de le reconnaître pour un de leurs frères. Donnons avant tout à nos lecteurs une description succincte de ceux qui assistaient au banquet. Là se trouvait un ministre protestant très enthousiaste, appartenant probablement à la famille de ces anciens puritains qui avaient foi en leur vocation et se comptaient au nombre des puissants de la terre. Cédant aux tendances de l’époque, ce ministre s’était éloigné des principes sévères de la foi primitive : son esprit errait dans d’obscures régions, où il ne trouvait que ténèbres et déceptions. Ses idées étaient tellement confuses que bien souvent il se tordait les mains avec désespoir, tandis qu’en d’autres circonstances il riait de sa propre folie. Cet homme était vraiment misérable. Près de lui était assis un utopiste. Sa secte était nombreuse, quoiqu’il se crût le seul de son espèce depuis la création du monde. Cet individu avait formé le projet de faire disparaître de la surface du globe toutes les douleurs physiques et morales, et d’assurer le bonheur de chacun : mais l’incrédulité des hommes l’empêchait d’accomplir ses projets. Son chagrin était tellement profond que tous les maux auxquels il ne pouvait remédier semblaient s’être appesantis sur lui. Un vieillard d’un aspect fort simple, couvert de vêtements noirs, attirait ensuite l’attention des personnes présentes. On le prenait pour le père Miller3 qui paraissait s’abandonner au désespoir en attendant le moment fatal qui devait tout anéantir. Là se trouvait encore un homme connu pour son orgueil et son obstination ; il avait possédé de grandes richesses, il s’était vu à la tête d’une grande administration où il avait pu régir despotiquement ses subordonnés qui tremblaient en sa présence. Mais quand survint une ruine totale, tout son pouvoir avait disparu. On remarquait aussi un philanthrope qui s’affligeait tellement de tous les malheurs des humains et de la négligence que l’on mettait à prendre des mesures générales pour les soulager, qu’il n’avait pas le courage de faire le peu de bien dont il était capable. Ce personnage se contentait d’être malheureux par sympathie. Près de lui était assis un individu dont l’espèce ne date que de l’époque actuelle. Depuis qu’il avait atteint l’âge où on lit les journaux, il s’était vanté d’appartenir à un parti politique. Pendant les discussions de ces dernières années, son esprit s’était tellement troublé qu’il ne savait plus à quel parti s’attacher. Le chagrin qu’éprouvait cet homme ne peut être compris que par ceux qui l’ont éprouvé. À son côté on avait placé un orateur populaire qui avait perdu la voix ; et, comme c’était là à peu près tout ce qu’il possédait, il était tombé dans un état de mélancolie désespéré. À la table du banquet se trouvaient aussi deux dames : l’une était une pauvre ouvrière presque morte de faim, malade de la poitrine ; elle représentait là un million de femmes de sa condition, toutes aussi misérables qu’elle. L’autre personne était une femme douée d’une mâle énergie dont elle ne pouvait faire usage. Elle ne trouvait dans le monde rien à faire et rien qui lui procurât ou du plaisir ou du chagrin. Cette pauvre infortunée était devenue presque folle en voyant que son sexe était exclu des grandes affaires. Comme le nombre des convives était complet, on avait ajouté une petite table pour trois ou quatre pauvres chercheurs d’emploi, que les ordonnateurs du festin avaient cru pouvoir admettre. Ces pauvres diables étaient dans une si grande détresse qu’ils avaient réellement besoin d’un bon repas. Tous ceux qui assistaient à ce banquet étaient vraiment dignes de compassion. Le vieux Gervayse les intéressait peu, et il aurait pu disparaître sans qu’aucun des convives demandât : Où est-il allé ? – Monsieur, dit enfin le philanthrope à Hastings, voici bien des années que vous prenez part à cette fête, et probablement vous avez tiré de la vue de tous ces convives du malheur de très utiles enseignements. J’envie votre sort. Pouvez-vous me révéler un secret pour remédier à la masse des misères qui affligent le monde ? – Je ne connais qu’une seule misère, répondit Gervayse d’un air tranquille, et c’est la mienne. – La vôtre ! répliqua le philanthrope ; si vous vous rappelez l’existence heureuse et brillante que vous avez menée toute votre vie, comment osez-vous dire que vous êtes le seul infortuné de l’espèce humaine ? – Je vous le dirais que vous ne le comprendriez pas, répliqua Gervayse Hastings d’une voix faible, et avec une prononciation embarrassée, en employant quelquefois un mot pour un autre. Personne ne m’a compris, pas même ceux qui étaient atteints du même mal. Ce que j’éprouve est l’absence de toute espèce de passions. Il me semble que mon coeur est formé de vapeur. Il m’est impossible de saisir la réalité. Ainsi, en ayant l’air de posséder tout ce qui est au pouvoir des hommes, tout ce qu’ils désirent, je n’ai réellement rien possédé, ni joie, ni chagrin. Toutes choses, toutes personnes, et j’ai eu la preuve de ce que j’avance à cette table même depuis que je viens m’y asseoir, m’ont fait l’effet d’ombres vacillant sur la muraille. Ma femme, mes enfants et mes amis ont produit sur moi la même sensation. Il en est de même de vous que je vois devant moi. Je n’ai réellement pas connu l’existence, et je ne suis moi-même qu’une ombre comme ce qui m’entoure. – Et que pensez-vous de l'autre vie ? demanda à Hastings le ministre en levant les yeux au ciel. – Hélas ! je suis plus malheureux que vous, répliqua le vieillard, car je n'ai pas la faculté nécessaire pour craindre ou pour espérer. Mon malheur est le seul au monde, ma souffrance est la seule qui ne guérit pas. Ce coeur froid, cette existence sans réalité, ah ! c’est une vraie montagne de glace qui pèse sur ma poitrine ! Le hasard fit qu’à la fin de cette conversation les ligaments usés du squelette se détachèrent, et, tout à coup, ses os desséchés et la couronne de cyprès tombèrent sur la table. Cet incident attira l’attention des convives et fut cause que l’on perdit Hastings de vue pendant quelques instants. Lorsque les membres du banquet reportèrent leurs regards sur le vieillard, ils s’aperçurent qu’il avait subi une transformation complète. Son ombre avait cessé de vaciller sur la muraille... (...) Traduit de l'anglais par B.-H. Révoil. Repris dans Contes fantastiques de Noël, Ed. Librio.
    lundi 22 décembre 2008
    "Attention… Attention… Il faut parler à voix basse. – Il ne faut plus l’inquiéter… L’âme humaine est très silencieuse… L’âme humaine aime à s’en aller seule… Elle souffre si timidement… Mais la tristesse, Golaud… mais la tristesse de tout ce que l’on voit !… Oh ! oh ! oh !…"
    Pelléas et Mélisande (que l'on peut lire ici, car l'œuvre est libre de droits)


    Ce matin, la ville est solitaire. J'en ressens la faible pulsation au loin. Il y a quelque chose de morbide dans cette langueur, selon que l'on est ou non capable de mettre des pensées un peu colorées à l'intérieur – pensées qui se dilueront ou non dans cette blancheur ou neutralité grise au cœur. Aujourd'hui, j'ai envie de croire que l'hiver n'est qu'un printemps endormi. Le facteur vient de faire tomber le numéro de janvier du "Monde de la Musique" dans ma boîte. Le beau visage de Maurizio Pollini éclaire ma matinée, de biais, tandis que très doucement Sinatra me parle plus qu'il ne me chante : I fall in love too easily... J'aime l'état dans lequel je suis ce matin. Un équilibre mélodique de ma mélancolie. Cela ressemble à un bonheur qui pourrait devenir violent ou bien à un état d''âme qui peut tout aussi bien verser dans un cafard ou un cirage terrible, le cafard absolument noir. Holly Golightly, la vraie, en parle mieux que moi, celle de Truman Capote :
    « Mais ce n'est pas pour cela que Tiffany me rend folle. Écoutez. Vous savez ces jours où vous êtes dans le cirage ?
    - Autrement dit le cafard ?
    - Non, fit-elle méditativement. Le cafard, c'est quand vous craignez d'engraisser ou qu'il a plu trop longtemps. Ça vous rend triste, c’est tout. Mais le cirage, c’est horrible. Vous avez peur, vous suez d’angoisse, mais vous ne savez pas de quoi vous avez peur. Sauf que quelque chose d'horrible va vous arriver mais vous ne savez pas quoi. (…) Ce que j’ai trouvé de mieux c’était de prendre un taxi et d’aller chez Tiffany. Cela me calme immédiatement. La sérénité, l’air de supériorité. On a le sentiment que rien de très mauvais ne pourrait vous atteindre là (... )» (Paris, Folio, 2000, p. 46 - Traduction de Germaine Beaumont)


    Mon Dieu que c'est vrai ! Faute de Tiffany, il me reste Sinatra, Barrie, Cary Grant pour retrouver ce sentiment.

    Je vais sortir tout à l'heure, pour poster des petites choses à deux amis. J'ai envie de parler de Mélisande, ce matin, avant de partir.

    Probablement l'un de mes deux opéras préférés - l'autre étant Tristan und Isolde de Wagner ; et il y a une cohérence sous-jacente à cette association - et une œuvre littéraire dont la lecture m'a bouleversée à jamais, par son symbolisme impossible à pénétrer autrement que de la pointe de l'âme, par la langue presque blanche ou chuchotée de Maeterlinck. L'impénétrabilité d'un voile de mousseline recouvre mots et gestes de cette pièce impossible à mettre en scène sans la brutaliser et la trahir.
    J'ai la chance de posséder une belle édition illustrée d'œuvres de Maurice Maeterlinck, trouvée sur les Quais parisiens, il y a une bonne année. Mais je regrette qu'il soit si difficile de trouver des éditions neuves de certaines pièces de cet auteur si raffiné, si profond, si précis, si simple et pourtant dont le propos est insaisissable, comme toutes les vérités viscérales le sont. (C'est ainsi, ma chère Virginia, que je n'ai pu mettre la main sur une édition de Pelléas et Mélisande que je te destinais à Noël... C'était LE cadeau que je voulais pour toi et j'ai échoué dans ma quête.)







    Par le hasard des affinités électives, ou au contraire peut-être est-ce le fruit de leur nécessité, Maurice Maeterlinck, l'auteur de la pièce originale, et Claude Debussy, le compositeur de l'opéra, ont un lien avec James Matthew Barrie. J'ai évoqué le premier ici. Du second, je rappellerai un ou deux détails, en citant ce qu'a écrit Paul Hooreman dans La revue de musicologie (volume 48, juillet-décembre 1962) :

    "Quand j'étais enfant, - c'était hier, c'était en 1911, -j'allais souvent goûter chez mon oncle Francis de Miomandre, et là, pendant que ma tante, éclectique et bonne pianiste, m'imprégnait de Mozart ou de Fauré, de Debussy ou de Wagner, je lisais et relisais, couché à plat ventre sur le tapis du salon, un livre dont l'histoire m'enchantait, et dont les illustrations, surtout, exerçaient sur moi une fascination délicieuse. Je ne soupçonnais pas qu'en ce même temps, dans un hôtel du Bois-de-Boulogne, une petite fille de mon âge lisait le même livre avec le même plaisir, tandis que son père, lui, jouait peut-être moins de Wagner, mais sûrement plus de Debussy. La petite fille s'appelait Claude-Emma Debussy, mieux connue dans l'histoire de la musique sous le nom de Chouchou, et le livre, Peter Pan dans les jardins de Kensington, de James Matthew Barrie [une partie de "mon" Petit oiseau blanc, donc]. Hachette venait d'en publier la traduction française, illustrée des ravissantes aquarelles d'Arthur Rackham. Le mystérieux jardin londonien, la vie secrète des gnomes et des fées dans le creux des arbres, Peter Pan naviguant sur la Serpentine dans une barque faite d'un nid d'oiseau, tout cela m'émerveillait, moins peut-être par la grâce émouvante du récit que par la poésie secrète des paysages de Rackham. Une image, entre autres, charmait le musicien en herbe que j'étais ; son titre, imprimé sur une mince feuille de garde, disait (c'est une citation extraite du conte) : " ... Les fées sont des danseuses consommées".





    Et certes, elle était aérienne, la petite fée que Rackham faisait danser sur un fil de la Vierge, au son d'une basse de violon jouée par une araignée. Qu'un grand musicien que j'aimais en est fait le sujet d'une de ses œuvres ne m'étonna point, quand je découvris plus tard le deuxième livre des Préludes, et il me semblait évident que tout le monde dût connaître l'aquarelle de Rackham, et le conte de J.-M. Barrie. La parenté des trois œuvres était pour moi chose si avérée que le titre du prélude en vint à se substituer dans ma mémoire à la légende exacte de la planche illustrée. C'est récemment qu'il m'est apparu que les commentateurs ignorent cette source de l'imagerie debussyste - ce qu'ils disent du sixième prélude du livre II n'est que paraphrases poétiques - et qu'il me faudrait peut-être un jour, à l'intention des esprits critiques, démontrer «musicologiquement» ce que je savais depuis l'enfance. Voici donc, avec mes excuses aux fées, les pièces justificatives de leur procès.
    I. L'édition originale anglaise de Peter Pan in Kensington Gardens, illustrée par Arthur Rackham, parut à Londres en 1906.

    II. En 1907 parut une seconde édition moins coûteuse, dont Hachette publia la traduction française. (Miomandre m'avait dit le nom du traducteur, mais je l'ai oublié ; ce n'était ni Henry-D. Davray ni Robert d’Humières.)

    III. En 1911 parurent encore une édition anglaise et une française du même texte, mais en un format plus petit et avec un moindre nombre de planches. (Sur ces diverses éditions, le lecteur studieux consultera la monographie de Derek Hudson, Arthur Rackham, His Life and Work, London 1960 -et y prendra bien du plaisir.)
    IV. Les Préludes de Claude Debussy, deuxième livre, parurent chez Durand en 1913. Selon Vallas (Debussy et son temps, p. 299), le musicien y travaillait depuis 1910, et Ricardo Vines joua les Fées en première audition à la Société Nationale le 5 avril 1913.
    V. Dans l'édition des Préludes, le titre : "Les fées sont d'exquises Danseuses" est ainsi imprimé, entre guillemets, à la fin du prélude et dans la table des pièces ; il est le seul à présenter cette particularité.Pour qui connaît la minutie graphique de Debussy, ce n'est point là un accident ; l'auteur tenait à signaler qu'il s'agissait d'une citation.
    VI. Une lettre de Debussy à Robert Godet, publiée dans les Lettres à deux amis, Paris 1942 (lettre XLV, p. 132, datée du 3 janvier 1912 ), dit ces précises paroles : "Très cher Godet, Chouchou, pour qui Rackham est déjà "ce vieux Rackham". a été ravie de votre envoi. Elle me prie de vous en remercier ("bien gentiment" en vous souhaitant une "bonne et heureuse année"... Vieille formule qui reprend toute sa grâce en passant par la bouche d'un enfant ! [...]"
    Mais, dira le lecteur, "exquises danseuses" du prélude et "danseuses consommées" du conte, ce n'est pas la même chose ; qui peut nous assurer que Debussy s'est bien inspiré de Peter Pan ? - Réponse : le texte anglais lui-même, qui dit : "Fairies are exquisite dancers" (et non pas : "consummate"). Debussy, qui savait médiocrement l'anglais (cf. Serenade for the Doll dans le Children's Corner), a transposé littéralement le "faux ami" que le traducteur du conte avait soigneusement rendu.
    Ceci nous fait supposer que Debussy avait connu les aquarelles de Rackham en 1908 déjà, lors de son voyage à Londres, et que l'envoi de Robert Godet -apparemment la petite édition de 1911 -n'a fait que raviver son souvenir, puisque Chouchou connaissait déjà les illustrations de Rackham. Le livre envoyé par Godet ne peut être Ondine, le conte de La Motte-Fouqué, dont l'édition française illustrée par Rackham ne parut qu'en 1912, mais il est infiniment probable, quoique manquent ici les preuves tangibles, qu'Ondine, le huitième prélude du même livre II, a été, lui aussi, inspiré par les aquarelles de Rackham.
    On a souvent remarqué l'attrait de Debussy pour tout ce qui venait d'Angleterre, et chacun sait quel rôle primordial jouait la stimulation visuelle dans l'imagination créatrice de l'auteur d'Images et d'Estampes.

    Sur l'un et l'autre point les Fées nous apportent un exemple de plus.
    Mais je serais consterné que quelque sot prit argument de mon article pour faire de Debussy un musicien descriptif, une sorte de Richard Strauss moins grossier ; je vois déjà, avec horreur, l'aquarelle de Rackham reproduite sur l'enveloppe d'un disque !... Certes, les paysages étaient pour lui source constante d'inspiration ("rien n'est plus musical qu'un coucher de soleil ..."), et les tableaux (Whistler), les objets (Canope), les images (Hokousai), les cartes postales (La Puerta del Vino) pouvaient en tenir lieu, si leur force d'évocation était assez grande,mais ils ne lui servaient que d'étincelle inspiratrice et le musicien en transcendait tous les détails pittoresques. On ne saurait trop relire, sur ce point, ce qu'il publiait en 1911 : "Qui connaîtra le secret de la composition musicale ? Le bruit de la mer, la courbe d'un horizon, le vent dans les feuilles, le cri d'un oiseau déposent en nous de multiples impressions. Et, tout à coup, sans que l'on y consente le moins du monde, l'un de ces souvenirs se répand hors de nous et s'exprime en langage musical..."
    Pour son anglomanie, il est injuste de la rattacher à la mode du temps et d'y voir une affectation "fashionable", comme on disait alors. C'est une affinité plus profonde qui relie Debussy à ce qu'il y a d'essentiellement rêveur et de contemplatif, de "mystique naturiste", dirais-je de pentaphonique, dans l'âme et la sensibilité anglaises ; la nationalité n'est pour rien dans ces parentés caractérologiques. Même son intérêt d'un jour pour les fées d'Arthur Rackham témoigne dans le même sens : pour le Français typique, les fées sont une invention charmante, certes, mais d'une imagination puérile qu'on rejette dès qu'on a l'âge de raisonner ; bien avant Shakespeare elles étaient réelles (de cette réalité évidente et imaginaire propre à la poésie) pour l'Anglais, qui ira jusqu'à les photographier [Cf. ce billet sur Conan Doyle], même si c'est with his tongue in his cheek... Et certes, parmi tous les documents qu'on possède sur l'existence de ces petits êtres qui transfigurent de leur présence évanescente et fugace les lieux qu'ils habitent, l'un des plus significatifs est assurément celui que nous a légué Debussy.

    Mais revenons à Pelléas et Mélisande...



    Le livret de l'opéra : ici. Les partitions : ici. La version en ma possession et que je recommande, même si mes compétences en musique sont quasi inexistantes, ne me fiant qu'à l'émotion produite, est celle-ci :




    Vladimir Jankélévitch, philosophe musicien, qui a écrit deux livres consacrés à Debussy, nous dit ceci dans La musique et l'ineffable : "Gabriel Fauré, qui est le poète du demi-jour et de la pénombre, nous invite, comme Michel-Ange et comme Maeterlinck, à parler bas : "tout bas", - tel est le dernier mot du poème de Verlaine C'est l'extase et presque le dernier mot de Pelléas et Mélisande. "Pénétrons bien notre amour De ce silence profond", nous dit "une fête galante", En sourdine, dans la nuit des chuchotements et des frôlements. De même que l'homme guette le "seuil indistinct où de la nuit devient de l'aube", et le moment où le jour se fait ténèbres, pour surprendre les messages de l'aurore et du crépuscule, de même il guette passionnément la naissance et l'extinction du bruit pour surprendre les secrets de la vie et de la mort. (...) Debussy cherche à saisir l'instant liminal à partir duquel le silence devient musique. (...) Les dernières lignes du récit admirable de Bounine [Ivan Bounine] pourraient sans doute s'appliquer à cette transparente Mélisande : "Maintenant la légère respiration s'est dissipée dans l'univers, dans ce ciel nuageux, dans le vent froid de ce printemps." Si le silence favorise la transmission d'un "message", c'est d'abord parce que la négation silencieuse supprime ou atténue le secteur le plus tapageur de l'expérience. La recherche du silence est la recherche d'un au-delà métempirique ou supra-sensible plus essentiel que l'existence tonitruante et rugissante : elle nous prépare donc sinon à connaître, du moins à recevoir la vérité."



    Mélisande est faite de silence et de ces riens de l'âme, de battements de cœur impromptus, et Debussy a réussi à en capturer l'essence par sa musique si particulière. Il faut écouter plusieurs fois à la suite son opéra et lire encore davantage la pièce de Maeterlinck, dans laquelle il fait des coupes, pour tenter de comprendre à quoi tient le génie des deux hommes. Cette profondeur, cet indicible tiennent à des choses impossibles à concevoir face à face. Rilke a très bien compris Pelléas et Mélisande, il me semble, et la difficulté à la mettre en scène : "Des paroles verrouillées dont personne ne possédait la clé, des noms comme des tours aux aguets en terre étrangère, et des gestes que les acteurs utilisaient craintivement, comme des armes dont ils ne comprenaient pas le danger ou des vêtements qu'ils ne savaient pas porter. Ce fut sur scène un combat continuel avec ce drame qui ne voulait pas prendre corps, qui soudain s'échappait des mots pour fuir les virtuoses et les comédiens et aller se cacher dans l'obscurité du sentiment où un jour il est né. Car chaque profonde œuvre d'art a un tel refuge, et ses ostensoirs radieux attendent sous des voûtes oubliées que les pas de la populace pillarde s'éloignent à nouveau et que leur bruit se taise." (R. M. Rilke, Œuvres en prose, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 2006, pp. 703-704)


    Je sais, personnellement, ce que certains mots de Pelléas ont fait pour moi mais aussi tout ce qu'ils ont empêché... Et c'est ainsi que la vie réelle - cette fausse vie dont se contentent trop de gens - n'est pas faite pour moi si je ne me trouve pas en moi et en ceux que j'aime cette compréhension des oscillations inaudibles de l'âme. Je ne vis que pour les entendre retentir en moi, pour les recueillir sur le bord des êtres. Le reste, je m'en cogne.


    "C’est le dernier soir… le dernier soir. Il faut que tout finisse… j’ai joué comme un enfant autour d’une chose que je ne soupçonnais pas. J’ai joué, en rêve, autour des pièges de la destinée. Qui est-ce qui m’a réveillé tout à coup ? Je vais fuir en criant de joie et de douleur, comme un aveugle qui fuirait l’incendie de sa maison. Je vais lui dire que je vais fuir… Il est tard ; elle ne vient pas. Je ferais mieux de m’en aller sans la revoir. Il faut que je la regarde bien cette fois-ci. Il y a des choses que je ne me rappelle plus… on dirait par moments qu’il y a cent ans que je ne l’ai plus vue… Et je n’ai pas encore regardé son regard. Il ne me reste rien si je m’en vais ainsi… Et tous ces souvenirs… C’est comme si j’emportais un peu d’eau dans un sac de mousseline ; Il faut que je la voie une dernière fois jusqu’au fond de son cœur… Il faut que je lui dise tout ce que je n’ai pas dit. "
    Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck (acte IV, scène 4)

    [Mary Garden en Mélisande, le 4 d'avril 1908. En voyant ces photographies et en vous reportant aux scènes qu'elles illustrent vous comprendrez peut-être mieux pourquoi cette œuvre m'a captivée au sens littéral.]
    mercredi 27 décembre 2006
    "Il faut se dégoûter soigneusement des autres avant d'être bien fixé soi-même sur ce qu'on peut faire." "L'essentiel c'est pas de savoir si on a tort ou raison. Ce qu'il faut c'est décourager le monde qu'il s'occupe de vous... Le reste c'est du vice." (Céline, Lettres à des amies)

    ***
    A la grâce de Dieu, disait-elle, en joignant les mains pour que la grâce divine lui tombe dans les mains comme un soleil ou un bonheur liquides. Elle s'asperge de foi. Moi, je préfère Chanel number five et un tour de manège sur la fifth avenue. A Dieu vat ! Ce billet est le plus échevelé que j'aie jamais écrit ici. Un vrai chemin de croix. Pas sûr qu'une parenthèse ne vous perde pas en route... Le fil d'Ariane, c'est Nietzsche qui le tient, ou peut-être la liberté que procure l'écriture automatique, errante, sans rature ni retour en arrière. Ce n'est pas moi qui tiens le clavier, mais le petit démon de l'après-Noël, la femme-saule-pleureur que je suis quelquefois, à l'heure des morts, entre six et sept heures du soir, quand les choses et le ciel tournent mal. Le propos ne tient que par associations d'idées multiples. Dieu y retrouvera les siens et, puisque je n'ai aucun va-tout à jouer, je vous le livre tel quel. Personne ne vous oblige à lire. Noël est arrivé en avance, le 23 décembre, sur le dos d'un macchabée. Il avait de la gueule mais ne pipait mot sans pour autant tendre main vers l'offrande de ce truc que l'on appelle coeur dans les dictionnaires. J'ai compris, à six heures du matin, par un coup de fil, que c'était râpé. Mais j'ai fait l'étonnée, la prude et la chochotte. Pourtant, chaque année, c'est pareil : Noël est orchestré par l'esprit de Dickens. Je devrais y être habituée. Il faut dire que je n'ouvre la boutique (mon coeur) qu'une journée par an et que les chalands se pressent à l'occasion, comme s'ils inauguraient quelque chose d'aussi sacré que la grotte de Lourdes ou bien le cul de la Vierge Marie. Ce jour-là, je suis bonne, ce qui m'autorise à être une ordure les autres jours de l'année. En toute connaissance de cause, et ce, sans cynisme aucun. Si vous croyez que vous valez mieux que moi, vous vous égarez. Rares sont ceux dont la bonté n'a rien à voir avec une pitoyable affaire de morale. Je ne connais qu'une seule personne au monde de cette sorte.[Digression assumée, puisque ce billet est un labyrinthe à diverses entrées: lorsque j'évoque la morale, je songe à Kant et je me permets de vous recommander cet excellent ouvrage de présentation des trois critiques du philosophe de Könisberg par son traducteur, Luc Ferry, dont on a oublié, pour raisons politiques, qu'il est un homme intelligent et un excellent pédagogue.


    N'hésitez pas, car le style de Ferry est d'une clarté extraordinaire et ce n'est pas une vulgaire vulgarisation mais une oeuvre d'honnête homme.]
    * 
    Je crois tout simplement que c'est une grâce, une inspiration du coeur, comme il en existe de temps en temps, dans un autre domaine mais dans une contrée proche, pour l'écrivain. L'année dernière, j'ai passé la matinée du 24 décembre à l'hôpital, la salle d'attente d'Atropos, afin d'obliger un alcoolique à remettre son foie entre des mains compétentes sous peine qu'il ne claque avant la fin de l'année. L'année d'avant, j'avais préparé et partagé un petit-déjeuner de Noël avec un clochard de mes connaissances - je ne fraie pas non plus avec le premier venu, on ne sait jamais. Je n'avais pas encore refait la salle à manger, donc je ne craignais pas qu'il salît les murs en s'appuyant dessus pour avancer, mal équilibré sur ses guiboles couvertes d'ulcères. Depuis, il nous a quittés. Oui, la formule est pudique. Qu'importe, il savait bien qu' "Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manières de crever, soit par l'indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes la guerre venue." Ce fut son dernier mot, apocryphe. J'entends parfois son pas, là où il se posait, et je m'aperçois qu'il me manque. Je ne m'épanche pas au point de croire que j'aie pu l'aimer. Non, simplement je me sentais propre, privilégiée, à l'abri, face à son effritement. Mon bien-être tenait la main de sa misère, en toute amitié, avec condescendance aussi. Les jolies filles ont toujours une copine très moche afin de réfléchir leur éclat. La vie est une garce qui aime s'afficher avec la mort. Le bonheur et le désespoir sont comme cul et chemise. Non que je sois une jolie fille, mais les clochards présentent un indéniable attrait pour ma pomme. Depuis toujours. Depuis l'enfance, quand on m'interdisait de leur parler, parce que cela faisait aussi honte que la douleur. Aussi mal fringuées qu'eux, la grand-mère avait peut-être peur qu'on nous prenne pour de la famille... Et puis la pauvreté est contagieuse. On se retire.

    [ "L'Oreiller-bouteille", photo de Holly G., à Paris, il y a quelques années. Je regrette de ne pas savoir prendre des photographies, de rien connaître de cette technique, car je ferais des photographies très intéressantes si j'étais douée. J'aime regarder la vie de la ville ; je tombe toujours juste. Le fourmillement d'hommes et d'âmes qui l'agite s'imprime en moi. Cet homme qui dort à poings fermés sur ce banc, les mains recouvrant son sexe, à l'abri du froid, a quelque chose d'innocent dans la posture. Je l'admire et le crains en même temps.]
    Peut-être parce que je pressens que je pourrais finir ainsi, peut-être parce que je sais que je finirai ainsi. De Léautaud à Céline, de Marcel à Germaine ou Titi, je n'établis pas de hiérarchie dans le monde des pouilleux. Il y a la cloche de naissance quasiment et le parvenu. Céline fait partie de cette deuxième engeance. Mais une cloche avec ses aises, bourge encore un peu dans les apparences, mais à la moelle viciée. Céline à Meudon, les derniers jours de la vie du plus grand écrivain du XXe siècle. De très beaux clichés


    du docteur Destouches et de son bestiaire, femme comprise, Lucette A. Célinienne convaincue, doublement, j'ai découvert des photos que je n'avais jamais contemplées. Clochard céleste, Céline vaut mieux que Diogène, même s'il est réduit par les cons à n'être que Cassandre et souvent bien pire. On ne prête qu'aux riches et toute la clique d'intellectuels de gauche est l'usure des grands esprits. Céline est l'un des grands brûlés de l'Histoire et de la chiennerie humaine. Il y a tout de même une sacrée ironie d'être accusé de collaboration quand on est, dès le départ, un pacifiste pur jus. Il faut avoir connu les horreurs de la guerre pour la haïr autant que lui. Il faut être diablement lucide pour être si mal compris de ses semblables. Enfin semblables, non. Tous ceux qui l'ont condamné sont des morveux, ce sont des mouches à merde. Je ne dis pas ça pour choquer, je le pense réellement, et si mes manières vous déplaisent, je le regrette.
    Je suppose que mon oreille est comme un lavabo bouché. Je n'entends plus depuis longtemps les vociférations de la charogne. Je n'écoute plus rien depuis longtemps. Hormis le téléphone. Mais je ne réponds pas. Ne m'appelez pas : je hais le téléphone. Personne ne me croit et il sonne toujours et je me sens obligée, de temps en temps, de répondre, car ceux qui appellent peuvent m'être aimables. Mais si vous m'aimez réellement ne m'appelez pas. J'ai failli vous offrir le conte de Noël que certain événement m'a inspiré, une histoire que j'ai écrite, puis que j'ai détruite ensuite. Je ne pouvais pas abolir toute décence, même si le strip-tease psychique est une de mes insupportables tentations. Ce n'est pas le lieu. De plus, cette histoire ne m'appartenait pas, même dénaturée par le travail de fiction. Elle était celle d'étrangers que je ne connais par ouï-dire, mais on aime toujours davantage ceux que l'on ne connaît pas en première personne. C'est comme les morts qui, rarement, déçoivent. Du moins, les morts que l'on a élus. Ce constat s'applique aux inconnus pour qui on déploie sans peine des trésors de compréhension et d'affection. Il faut dire que le butin est plus difficile à dilapider quand il s'agit de gens imposés, de la famille. Finalement, c'est peut-être elle le centre à partir duquel s'inscrit ce billet désordonné. La famille connaît tous nos travers. Normal, logique, puisque c'est elle qui nous a tordus. Elle nous encadre dans certaines attentes, nous épingle dans la conviction qu'elle nous connaît et, de ce fait, nous empêche de changer de peau, même pour vingt-quatre heures, tandis que l'étranger nous autorise à être qui on veut, le temps que l'on veut, ne serait-ce que pour quelques instants pendant lesquels on passe en fraude des sentiments et des actes que l'on renierait devant nos proches car on n'oserait pas, de peur peut-être que l'on nous prenne au mot et que l'on se sente obligés d'être plus gentil que nécessaire chaque jour. [Clin d'oeil barrien] Un triste conte de circonstance a devancé l'inévitable : mes tristes pensées ; car Noël, malgré la joie délirante qu'il suscite en moi, ne manque jamais de me rappeler mes amères années et la misère du monde, quotidienne, des autres, qui n'est que plus flagrante, par un évident contraste, ces jours-ci. Je ne suis pas hypocrite au point de pas songer que cette pensée altruiste n'est qu'une manière de me sentir gentille, aimante, compassionnelle, et une tentative esquissée envers une possible déculpabilisation. Voilà j'ai atteint mon degré ultime de faux-cul. Mais je sais très bien que tout se paie. Le bonheur au centuple. Plus dure sera la chute. Chacun son tour. Au suivant ! Pas besoin de s'appeler Brel pour cette évidence. Par conséquent, je paierai la facture, un jour ou l'autre. Cette certitude ne m'empêche pas de vivre. Au contraire, je crois que cette logique du pire m'oblige à vivre intensément les plus infimes joies comme les plus inespérés bonheurs. Je ne fais rien de plus que la plupart de mes contemporains pour les malheureux et les délaissés. Je pense souvent à cette citation de Céline, qui pourrait me servir d'épitaphe, si je ne désirais pas être incinérée : "Si on se laissait aller à aimer les gens gentils la vie deviendrait atroce. Je ne sais pas pourquoi mais ce serait ainsi. Il faut se raidir pour vivre." (Lettres à des amies) C'est pour cette raison que je suis fière de n'avoir pas plus de coeur qu'une huître ou une puce. L'huître se retrace devant l'aigu du couteau qui vient la tenailler. Mon coeur est pareil. Ce n'est qu'un muscle qui réagit devant certains stimuli. La puce, elle, est bien trop petite pour avoir de la place pour un coeur. J'ai beau être une grosse vache. On ne me trait qu'une fois par an. Je ne me ferai pas avoir plus que de raison. Aimer, c'est toujours risquer sa peau. Pour ça, je préfère encore les barbelés de l'écriture. Oh, oui. J'aime quelques personnes (dont quelques lecteurs de ce JIACO, qui le savent, je le pense), ça, c'est le piège et il est trop tard pour y remédier, mais je n'aime personne en général. Aimer au particulier est déjà si pénible ; c'est un joint par où l'on peut vous atteindre et vous désolidariser de vous-même. Quelle horreur ! Un homme quelque part est mort et sa femme, à peine plus âgée que lui (20 ans de différence ne comptent plus du tout quand on arrive au bout du rouleau, quand les années se comptent avec trois chiffres), a passé la veille de Noël et le jour de la Nativité en compagnie d'un cadavre sur une table réfrigérée dans son petit appartement, perché quelque part. Elle est sans doute plus raisonnable que moi parce qu'elle n'a pas pleuré. A quoi ça servirait de se bouffer le visage et de raviver le cours d'eau à sec de ses vieilles rides ? La mort n'est qu'une formalité. Déplaisante, certes, mais ce n'est pas l'essentiel. Que serait cet essentiel sinon d'aimer les êtres quand on le peut, de se damner pour eux s'il le faut. Je n'aime réellement qu'une personne et je me sais au moins aimée une fois, sans conditions. Qui peut en dire autant, hein ? C'était Noël, après les préliminaires tristes. Soyons gais ! Crevons d'abondance ! Voyez comme je peux, en un tour de main, redevenir celle que je n'ai jamais cessé d'être : Holly la bienheureuse ! Holly que Siréneau, l'un des tous premiers lecteurs de ce JIACO, devenu ami, a dévoilée à elle-même. Holly a été gâtée. Beaucoup trop, bien entendu. Je ne pourrai pas faire une liste exhaustive sans un effort de mémoire. Il me faudra plusieurs mois pour tout découvrir. Je n'ai pas été aussi gentille que cela pour prétendre à tant d'hommages matériels. Mais, comme me l'a dit un jour Monsieur Anon, admiratif devant la gamme étendue et variée de mes sacs à main (la seule frivolité vestimentaire à laquelle je sacrifie volontiers et plus que de raison ! Le sac à main est à la femme du XXIe siècle ce que le manchon était à la femme selon James Matthew Barrie. Bénabar l'a très bien compris :
    "J'le tiens, j'ai réussi, je procède à l'autopsie De cet animal fidèle qui la suit comme un petit chien Coffre-fort, confident, partial et unique témoin Qu'elle loge au creux de ses reins Mais qu'elle appelle, comme si de rien, son "sac à main" )
    que "M. Holly" (alias Père Noël, le mois de décembre) ne cesse d'agrandir au fil des saisons,

    [Photographie extraite du site Longchamp, Sac Vintage cuir, couleur rouge]
    à quoi bon un cadeau si on le mérite ?
    My Mister Anon vient d'ouvrir, sans le désirer, une brèche philosophique. Vous le savez sûrement mais le mot cadeau a une étymologie intéressante. Littré nous informe ainsi :
    Catellus, petite chaîne, de catena, chaîne (voy. CHAÎNE), à cause de la forme enchaînée des traits de plume. Ménage nous apprend que faire des cadeaux s'est dit pour faire des choses spécieuses, mais inutiles, comparées métaphoriquement à ces traits de main des maîtres d'écriture. De là on passe sans peine à cadeau dans le sens de divertissement, fête et, finalement, présent.
    (Je souligne en rouge, de la couleur de mon nouvel animal domestique, mon sac à main...)
    Le cadeau utile est donc, par définition, un anti-cadeau, car il court-circuite l'idée gratuite qui préside à sa naissance. Mais reste à savoir ce qui est futile et utile, car une seule lettre sépare ces deux exigences contradictoires ! Tout dépend de la complexion du destinataire. Le cadeau, reçu ou donné, est très révélateur de notre rapport à nous-mêmes et aux autres. La difficulté à recevoir et / ou à donner en dit long sur nos sentiments les plus cachés et sur notre désir ou refus de nous mettre à nu devant les autres, de même la pléthore ou la générosité de l'échange. Parfois, le cadeau est empoisonné, une prison car il engage à la gratitude, il peut être à sens unique plus rarement, mais quelquefois il est un don des dieux, quand il n'est pas relais de certaines rancoeurs. Une photo du pied du sapin, la nuit de Noël, est une radiographie de la famille. Tout est contenu est germe. Le cadeau est aussi, pourquoi pas, l'avatar des sacrifices que l'on faisait aux dieux... Il pose la question du don véritable, à laquelle seul l'amour véritable peut répondre.
    Pendant cette fausse trêve scripturale que j'avais décidée, en écoutant la voix envoûtante et kitsch pour beaucoup, russe (dès que je serai un peu à l'aise en chinois, je débuterai l'apprentissage du russe ; apprendre une langue est à chaque fois naître ailleurs et éveiller un autre pan de son âme) et allemande, d'Ivan Rebroff qui va si bien avec mon humeur du jour et les Kindertotenlieder (Chants pour les enfants morts) de Gustav Mahler, je me délecte en lisant ou relisant quelques ouvrages. Certains, je les possède depuis quelques temps, d'autres me furent offerts pour Noël, mais tous ont en commun le pouvoir de m'émerveiller. Démons et merveilles est l'un des plus beaux livres qui soient sur le sujet.

    A la fois histoire du monde féerique et panorama luxueux de l'iconographie relative, ce livre est un trésor inestimable. Certaines reproductions s'étendent sur une double page pour le plaisir des yeux les plus blasés. La part belle est faite aux peintres victoriens, parmi lesquels mon chéri, John Anster Fitzgerald. Le monde des fées est lié à une certaine idée d'harmonie entre l'homme et la nature, le petit peuple étant le messager de valeurs qui échappent à l'homme au fur et à mesure qu'il se polit au contact de la société. Attention, il existe deux éditions et il serait dommage d'acheter l'édition de poche car on profite moins des reproductions. Dans un genre comparable est sorti en traduction française ce petit livre d'images. La couverture emprunte à Grimshaw l'une de ses toiles les plus célèbres. Le livre est un parfait petit guide pour qui ignore tout du monde merveilleux par la peinture.

    Si les dragons vous fascinent, peut-être serez-vous heureux de posséder ce grimoire, qui vous éduquera et vous apprendra l'art et la manière de dresser cet animal mythologique, cher aux chinois.
    Je ne quitte pas un instant le monde des fées, en évoquant ce très beau livre consacré à la divine Audrey Hepburn. Je suis émue d'ouvrir les enveloppes transparentes qui le composent en partie et de sortir le fac-similé de divers documents qui jalonnent son existence, telle cette lettre d'excuse de Cary Grant... ou un faire-part ou encore une page de scénario annotée de sa main.

    Les éditions du Seuil avaient sorti un ouvrage comparable dans la conception et l'esprit qui s'adressait aux fans de Sinatra, de ces Old Blue Eyes, grâce auxquels je ne connais aucun Foggy day.
    Je suis très fière de le posséder dans ma bibliothèque, de même que cet inattendu cadeau :
    Cinq disques d'enregistrements publics de l'immortelle voix du plus célèbre crooner au monde.
    Sinatra était aussi un acteur, célébré par Capra ou Minnelli. Comme un torrent vient d'être édité en zone 2:
    Je n'en parlerai pas encore puisque je n'ai pas encore eu le plaisir de le visionner. Il est tombé très récemment dans mon giron. J'aime davantage Sinatra chanteur, mais je ne nie pas son talent d'acteur, et Minnelli est génial.
    L'avide inculte que je suis se promet quelques heures de plaisir en dévorant cet ouvrage qui me parle d'un autre cinéma cher à mon coeur.

    Noël engage les marchands de culture à déverser des tonnes de coffrets pendant les fêtes et parfois c'est une aubaine. Après le premier et indispensable coffret James Ivory, qui réunissait trois films magistraux inspirés de E. M. Forster (le superbe Maurice, mon préféré, Chambre avec vue ainsi que Retour à Howard End,


    Noël a amené celui-ci, qui évoque le versant indien de l'oeuvre du grand cinéaste :



    Je ne suis pas encore, loin de là, une spécialiste du Bollywood, mais j'aime beaucoup les couleurs, l'agitation, les sagas indiennes. Je ne connais aucun de ces quatre films mais je suis persuadée de les adorer. Je reviendrai en parler si 2007 ne me fait pas un croc-en-jambe, si les roses ne fanent pas dans l'intervalle. Cela me rappelle certain livre foisonnant de John Irving
    et parfois la déraison romanesque, le goutte-à-goutte sentimental de certains soaps. Je suis une sentimentale au sens de Barrie, c'est pourquoi je vous fais l'aveu suivant, qui n'intéresse qu'une seule personne.
    Un de mes plus beaux cadeaux est une lettre qui m'a été écrite la nuit de Noël par une jeune personne très spéciale qui se reconnaîtra. Il est des lettres auxquelles on n'ose pas répondre de peur de les abîmer et de détruire la fragile magie par laquelle elles tiennent. Néanmoins, je dépasserai cette crainte légitime, un peu plus tard. Il m'est doux de penser que la véritable famille est celle en laquelle on se reconnaît d'âme. Je ne réapparaîtrai que dans les premiers jours de 2007. J'escompte écrire un chapitre ou deux, pour moi-même, dans le secret de mon antre.
    Je vous souhaite une "Bonne année mon cul !", comme je le fais à mes très proches, donc ne soyez pas offusqués, c'est très affectueux.
    *********************** Catégories :

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    Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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