lundi 21 janvier 2013

Genèse et mort d'un chagrin...




Je ne suis pas encore tout à fait à l'aise emmitouflée dans les jours gris de la nouvelle année – ces jours si peu ajustés à ma temporalité aheurtée. 
Noël est déjà passé. L'an nouveau est déjà bien étrenné. Janvier est presque entièrement enseveli sous un manteau de neige à moitié fondue. 
Il fait froid. J'ai encore de la fièvre.
Je me demande toujours, avec un peu de recul sur l'année écoulée, combien de noëls il nous reste. C'est toujours la seule question essentielle pour moi. 
Combien de temps ? 
Cette interrogation révèle à la fois mon manque de présence au présent, malgré mes efforts pour me fondre dans cette conscience de l'ici et du maintenant, et ma pleine perception du temps humain dans sa relativité.
"Manque" est le synonyme parfait du mot "temps". Le temps n'est jamais que ce qui nous fait ou nous fera défaut. 
Du temps, j'ai finalement appris et j'apprends encore à ne plus en perdre. Je n'en gaspille plus une miette avec ceux que je n'aime pas ou pas assez. 
Je me peins peut-être plus mauvaise que je ne le suis véritablement. Cela compense à peine le fait de toujours peindre sous un meilleur jour les autres. Au début, en tout cas. 
Cela ne m'épargne pas toujours certaines erreurs ni de cuisantes déceptions. 

Il y avait bien longtemps que je n'avais donné de nouvelles... Je mène de front plusieurs projets qui ne me laissent guère le loisir de papillonner parmi mes Roses, si chères soient-elles à mon coeur. 
L'année 2012 a été belle, épuisante et révélatrice. Puis, elle s'est achevée sur quelques fausses notes. 
L'un de ces projets en question fut théâtral, ainsi que l'image ci-dessus et les quatre précédents billets vous le révèlent. À quelques heures de la générale et de la première, alors que l'année nouvelle ne l'est déjà plus, j'ai éprouvé l'envie de confier à ces pages couleur guimauve, trois ou quatre réflexions éparses, quelques-uns de mes ressentis.
Tous ne sont pas aimables. 
Tant pis. 
Je me donne ici le droit de ne rien cacher et de pas faire bonne figure.
Mais, si je peux l'écrire, cela signifie que le chagrin est déjà scellé et presque oublié.

Cette année, j'ai écrit, entre autres, deux adaptations pour le théâtre : l'une d'après un roman de Barrie – un beau projet, totalement fou (donc essentiel), qui ne verra pas le jour avant 2015 et dont j'aurai le loisir de vous reparler – et l'autre une réécriture d'un conte très connu et fort maltraité d'Andersen : La Petite Sirène. Voir les précédents billets...
Le spectacle est porté par trois voix (une Sirène, une Jeune Fille et une Fille de l'Éther), par trois comédiennes que j'aime, par une équipe dont j'avais fait la connaissance lors de la création en France de l'adaptation d'Andrew Birkin, Peter Pan ou le petit garçon qui haïssait les mères, dans une mise en scène d'Alexis Moati.
Toutes les conditions étaient réunies pour que j'accorde ma confiance et que le résultat soit à la hauteur de mes espérances.
Ce n'est pas le cas. 
Que le spectacle soit, finalement, une réussite ou un four, peu m'importe (sinon évidemment pour le bien de l'équipe), mais je ne me sens plus responsable de l'issue de ce projet. J'ai même demandé à ce que l'on retire mon nom des affiches. C'est dire... 

Grâce à ce travail, j'ai obtenu confirmation (mais je le savais déjà) que mon imagination était davantage cinématographique que théâtrale ; grâce à ce travail, j'ai pu creuser les motivations secrètes de mon écriture et apprendre à écrire différemment, dans un autre espace,  en accordant crédit aux exigences des autres (à tort, dans le cas présent). 

J'ai également appris une chose plus importante et inédite : apprendre à surmonter une immense déception, car de ma petite sirène, il n'est guère question au final. Et, hélas, Andersen n'est, je le crains, consciemment ou non, qu'un prétexte (un nom magique) pour attirer le chaland et le public (scolaire).

De tout cela, j'ai décidé de ne pas parler en détail ; car, après tout, cela n'appartient qu'à Alexis Moati (que, pourtant, je respecte, à qui je dois un Peter Pan qui m'avait beaucoup plu), à moi-même et à l'équipe. Pourtant, je ne peux faire silence sur un an de ma vie, car qui ne dit mot consent. 

Je me suis engagée dans un projet, avec des idées très définies, et je suis retrouvée face à un spectacle où je ne reconnais ni Andersen ni ma lecture d'Andersen. Précisément, il est bien question de ce mot à la mode pour désigner ce qui se passe sur la scène d'un théâtre. "Spectacle" et non pas "pièce". Le premier malentendu gît là. Le mot spectacle suggère, par son étymologie même, que l'on voit davantage que l'on entend. 

Rien de plus vrai en l'occurrence. 

Au moment où j'écris ces lignes, la première n'a pas encore eu lieu (demain est le jour de l'épreuve finale et je serai pas dans la salle) ; je n'ai vu qu'un filage de la pièce – filage qui m'a laissé un goût très amer. Je doute, cependant, qu'en une semaine on soit en mesure d'effectuer une heureuse conversion (à mes yeux).

À la colère, à l'amertume, a lentement succédé le chagrin. Un violent chagrin. 

Au moment où j'écris ces lignes, mon coeur est apaisé : j'ai fait ce que j'ai pu, du mieux possible et, si l'on ne m'a pas entendue, ce n'est pas faute d'avoir crié fort. 

Je dois exprimer avec la même hauteur de voix mon admiration et mon affection aux comédiennes et au créateur de l'univers sonore. Leur talent n'est pas en cause. Et, même si je pense qu'Alexis Moati se trompe, je ne lui retire pas toute mon affection.

Tout a peut-être mal débuté avec le choix de l'illustration pour l'affiche – choix qui n'était pas le mien et ne représentait qu'un pis-aller à mes yeux. Cela n'a rien à voir avec la qualité de la photographie : cela n'exprime simplement pas  ma vision du conte. Je crois que j'aurais choisi une illustration à l'encre de chine ou des papiers découpés et collés (car Andersen était un grand artiste avec ces ciseaux), ou encore cette image de Sally Mann, qui, paraît-il, n'a malheureusement pas autorisé l'usage de son oeuvre.


Ensuite, le malentendu entre Alexis et moi naquit dans les replis des non-dits, puis grossit jusqu'à exploser entre nous lors de ce funeste filage. Ce malentendu, je l'avais confusément perçu et j'avais essayé de le lever à plusieurs reprises, mais en vain. 

Nous nous étions pourtant trouvés grâce à l'exploration d'un film magnifique que je lui avais fait découvrir, puis un autre. Il disait que le coeur de son projet palpitait là, dans cette esthétique (qui est et demeurera la mienne, car je n'ai décidément pas le culte de la "modernité" ni de "ses petits trucs"). 

Il est vraisemblable qu'Alexis a une autre vision et une lecture différente de l'échec de notre collaboration. Je n'expose, bien sûr, ici, que ma vérité humaine.

Mais je crois ne jamais pouvoir accepter qu'un metteur en scène de théâtre ose me dise que "le texte n'est pas fondateur au théâtre". Autant faire du cirque, de la danse ou du théâtre de rue, si l'on pense vraiment cela ! Il me semble que ce genre de pensées engendre de telles catastrophes.

Ces drames adviennent toujours lorsque l'on se sert davantage d'un texte qu'on ne le sert... À mes yeux, il y a quelque chose d'immoral. Je n'aime pas le pillage.

Notre désaccord, je l'ai résumé ainsi, dans un courriel que je lui adressai, à peu près en ces termes : 

Le rythme est dicté par l'ensemble. Enfin, il me semble que, même si le texte n'est pas "fondateur" pour toi (pour moi, il l'est, mais tu le sais très bien), c'est pourtant lui qui doit insuffler le rythme. C'est la première chose que j'ai vue lors du filage auquel j'ai assisté : le rythme ou son absence. Selon moi, ce n'est pas une cause, mais une conséquence de certains choix, dont le manque de liens et d'explications.
Le texte (tout texte) porte plusieurs choses en lui : une histoire, l'âme de l'auteur, des résonances multiples, et surtout un UNIVERS singulier, qui tient aux mots et aux images suscitées par ces mots... Il engendre un rythme, un langage visuel, sonore... Le texte d'Andersen ne peut pas s'allier à des choses qui lui sont par trop étrangères, des choses que je qualifierais de "bâtardes". C'est cela que j'ai essayé de te dire depuis le début, c'est cela qui m'a tellement blessée. On ne peut pas lui faire porter la problématique de l'adolescence. Il y avait juste un passage possible (un étroit passage) pour la Jeune Fille (pas l'adolescente, je le redis) dans certaines conditions, qui n'ont pas été exploitées. Son chemin n'a pas été tracé selon moi. J'avais une idée très précise de ce que j'aurais pu écrire, pour que le conte imprègne l'univers de la Jeune Fille, alors que c'est l'inverse que j'ai vu et, il me semble, que c'est ce que tu voulais.
(...)
J'ai analysé, une fois encore, les choses cette semaine et j'en suis arrivée à cette conclusion : nous voulions l'exact inverse ; je voulais que le conte traverse ma Jeune Fille et tu voulais que ton adolescente traverse le conte. Tu as voulu quelque chose, consciemment ou non, qui soit en prise avec ce que tu crois être le monde actuel et ses catégories (l'adolescence est l'une de ces catégories ; on a même désormais des "pré-adolescents", ce qui en dit long sur le besoin de l'époque de mettre dans des cases le singulier, par définition rétif à cela ; cela en dit long sur l'impossibilité de l'époque à penser hors de grosses catégories, hors d'archétypes, qui ne recouvrent aucune existence réelle). Je voulais quelque chose d'intemporel – un moment universel et éternel. Je voulais Andersen ; Andersen était simplement un "support" pour toi. 

Il me semble que tout est dit. Alexis voulait explorer le territoire de l'adolescence à travers un conte, à travers ce conte ou un autre. En ce qui me concerne, j'avais fait un pacte avec Andersen. Et, entre l'amitié et la vérité, je choisis toujours la vérité. Je peux me tromper, mais Aristote, lui, avait raison. 



***********
Je doute que cela puisse servir à quelqu'un, mais je joins à ce billet mes notes préparatoires à cette dramaturgie, prélude à l'écriture d'une adaptation ratée :

1/ 
A BROKEN LULLABY
ou
La visitation du conte bleu nuit

***




(Image extraite du film de Michael Powell et d’Emeric Pressburger, The Red Shoes, adaptation très libre du conte d’Andersen)

***

« L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. C’est un des plus difficiles à définir. »

Simone Weil, L’Enracinement

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« Pourquoi l’aimer ? Il [le désir] ne nous aime pas. Et pourquoi l’abhorrer ? Il ne sent rien, il nous ignore et d’autant mieux qu’il nous emploie avec plus d’éloquence, il est à mille lieues de nous, en partant de nous-mêmes, plus étranger à nous que nous à son absence.
                On ne désirerait pas tant, si l’on savait au juste ce que l’on désire et mieux vaut qu’on le sache : c’est mourir que l’on veut, en éprouvant qu’on meurt et ce faisant, éprouver qu’on existe. »

Albert Caraco, La luxure et la mort

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« Perhaps, I thought, I had no soul; I just drifted around, singing vaguely, like the Little Mermaid in the Andersen fairy tale. In order to get a soul you had to suffer, and you had to give something up; or was that to get legs and feet? I couldn't remember. She'd become a dancer, though, with no tongue. Then there was Moira Shearer, in The Red Shoes. Neither of them had been able to please the handsome prince; both of them had died. »
Margaret Atwood, Lady Oracle

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Nous recevons tous la visitation du conte.
Une fois, un peu avant notre naissance.
Puis chaque jour de notre enfance, et une dernière fois lorsque point la saison mordorée de l’adolescence. Peut-être revient-il à l’aube de la mort, lorsque le rayon violet de la mort se pose sur le visage de marbre, et souligne, et maquille le regard de l’homme. Lorsque l’ombre de l’oubli ou de la mort est projetée sous les paupières closes du dormeur, le dormeur peut voir ce qu’a contemplé la petite sirène au premier jour de sa vie : la couleur du fin fond de la mer, qui est l’exacte couleur de la nuit, la toile de fond d’une mémoire, la nôtre, qui s’écrit et s’étend sur l’oubli premier, celui de notre âme.
C’est parce que nous sommes inconscients de notre âme – ou inconsciemment conscients d’elle, comme nous le sommes, par exemple, de notre peau – que celle-ci demeure en nous comme un feu primordial. Le jour où le dormeur s’éveille et tourne son regard à l’intérieur de lui-même, dans la doublure des songes, et y contemple son âme, il meurt à l’éternité. Il devient un adulte, il se nourrit de temps, et perd la Foi, car la Foi est aveugle et l’âme doit demeurer invisible.
Avoir la Foi, c’est être une petite sirène ; c’est demeurer prisonnier d’un entre-deux, écartelés entre le passé et le futur, entre le Même et l’Autre, incapable d’exister au présent, dans une Différence apaisée. « La foi n’est donc pas une émotion esthétique, mais quelque chose de plus haut et ce, précisément parce qu’elle présuppose la résignation ; elle n’est pas l’instinct immédiat du cœur, mais le paradoxe de l’existence. »[1]
Il faut imaginer.
Point d’innocence ! Le conseil est pervers et dangereux (n’est-ce pas à force d’imaginer son prince, parant peut-être sa statue d’une vie propre, que la petite sirène entame son chemin de croix et sculpte son âme ?), mais il n’y a point d’autre voie à emprunter, si l’on désire accomplir son destin d’homme, que celle qui conduit du bois du Make-Believe – à moins qu’il ne s’agisse de la forêt des Mythagos[2] –, au jardin d’Adam, où pousse l’arbre de la connaissance.
Il faut imaginer. C’est le refrain de l’enfance. C’est le refrain qui demeure, lorsque l’enfant et la comptine, jadis sue en entier, ont tous les deux disparu.
Il faut imaginer toute sa vie et essayer de retrouver les fragments de l’antienne oubliée, essayer de retrouver un peu de l’ancienne Foi, raccommoder ce qu’il reste d’une vie antérieure, mais oubliée.
Mais c’est la chose la moins aisée à accomplir que d’imaginer ce qui est devenu l’inimaginable. Folie !
Il faut imaginer. Et c’est une chose bien étonnante de constater – une fois l’effort accompli –, que nos songes et nos rêves éveillés ne portent pas la voix, n’ont pas d’échos. Nous avons tué la petite sirène que nous étions – car, enfin, nous fûmes tous ondins et ondines un jour ! – pour vivre sur terre, dans le temps. Il est des échos, partout, la nuit surtout, mais ce ne sont pas les nôtres. Ce sont les soupirs du monde que nous avons quitté.
Il faut toujours imaginer ce que la mémoire ne peut décemment, sainement, découvrir : l’oubli des origines. La mémoire de l’eau, languide et fœtale. Mais il est dangereux de déplier ce que l’on a mis tant de soins à dissimuler en lui donnant des formes, en passant et repassant sur les motifs secrets d’un cœur humain. La mémoire est un papier plié et replié fait pour dissimuler les souvenirs d’un monde dont nous ne sommes plus dignes. La mémoire est le fossoyeur de l’âme.
Nous avons beau nous masquer de mille manières : nous sommes tous et toutes d’anciennes sirènes. Mais, pour survivre, il a fallu se faire homme et femme, il a fallu oublier les plis de l’âme, faire taire les échos. Les sirènes sont dangereuses, car elles nous prennent dans leur songe, pour peu que l’on s’endorme trop profondément auprès d’elles ; et leur songe nous révélera toutes les trahisons dont nous sommes coupables depuis que l’adolescence, cette sorcière, s’est emparée de nous, pour nous piller (dérober notre Foi, avant même qu’elle n’éclose – car nous n’avions pas besoin de Foi dans les eaux, mais nous en avons fort besoin pour ne point nous enraciner, ici et maintenant) et nous flanquer à la porte de l’enfance, nous poussant, à coups de pied au cul, dans le monde des adultes.
Porter à la scène La Petite Sirène, c’est finalement faire sien le rêve d’Andersen, dramaturge raté lorsqu’il se veut dramaturge, mais conteur de génie et dramaturge véritable lorsqu’il laisse parler le conte, cette étrange fleur cannibale qui croît en lui. Et si c’était cela, une âme de sirène ? Une petite fleur cannibale qui dévore l’être de l’intérieur !
Malgré tous les travestissements possibles, il n’a pas dérogé à la règle : comme tous les grands artistes, Andersen n’a jamais écrit qu’une seule histoire : la sienne. Il est le héros de tous ses contes, car, à chaque fois, qu’ils soient des humains ou des objets, et aussi différents soient-ils, un seul personnage hante la scène déployée sur la page : le conte. Ce dernier est, pour qui sait et veut lire, de la pointe du cœur, blotti sur le rebord du précipice de la raison, l’âme étendue du poète, l’âme douée du talent que l’on prête généralement à la sirène : le pouvoir d’envoûtement –  par le simple fait de la voix…
La Petite Sirène pose l’essentielle question de savoir ce qu’est une âme ; et la réponse est donnée implicitement : l’âme est ce que vous –  oui, vous, qui que vous soyez – verrez dans le conte, si vous le lisez véritablement, en prenant le texte à témoin, lui accordant, en toute légitimité, ce pouvoir de vérité banale mais crue que seuls les miroirs possèdent. En effet, ce conte aquatique a d’indéniables vertus spéculaires, et ce, à l’instar de tous les véritables contes. Enfant pur du rêve et de la déraison, adolescent qui perd sa peau de petit garçon, fillette qui chausse des chaussons rouges de son sang, homme ou femme, êtres faits ou défaits, vous trouverez toujours votre âme au fond du conte. Je ne prétends pas qu’elle vous plaira, mais je vous jure qu’elle se trouve là, coincée entre deux lignes. Il faut donc, les yeux grands fermés, plonger dans le conte, dans ses eaux profondes, devenir petite sirène, le temps de la narration, pour répondre à la question : « Qu’est-ce qu’une âme ? ». Il faut se penser âme et rien que cela pour aller à la rencontre de l’âme nommée Andersen, pour, enfin, donner un nom à cette petite sirène qui n’en possède point et ce n’est pas un hasard.
D’aucuns prétendent que l’âme – l’invisible, l’impalpable et l’inimaginable par excellence – aurait un poids. Vingt-et-un grammes[3]. C’est bien peu pour une si grande chose et bien trop pour ce qui ne peut se penser sur le mode majeur de la raison, et à peine se dire sur le mode mineur de l’émotion. Qu’est-ce que cette âme immortelle, objet de la quête et de la Foi de la petite sirène ? Si la réponse existait, aurait-on le droit de la dire ?
Qu’est-ce qu’une âme ?
Un secret.
Il ne s’agit pas de le forcer – et nous en sommes bien incapables –  ni de le cerner, il faut simplement le caresser. L’âme, c’est très simple : c’est tout ce qui danse en nous. La petite sirène l’a deviné en étrennant ses jambes de danseuse, mais elle n’a pu se l’avouer, car cette âme humaine est encore trop lourde, ou plus lourde qu’elle ne se le figurait, elle qui n’aspirait qu’à l’éther, elle qui ne peut vivre que dans l’eau ou dans son double inversé, les airs ; elle en perd sa voix, qui n’est portée que par les échos du néant, fond marin ou empyrée. La Foi, cette berceuse interrompue par l’âge adulte n’est vraiment perceptible que par les enfants et que par les mourants. Il faut avoir l’oreille fine d’une âme de sirène (car elle en possédait une, cette sotte, qui convoitait la nôtre) pour entendre. Le prince n’entend pas le cœur de la sirène ni la supplique muette de son âme, car la peau de son tympan est de plomb… Il n’entendrait pas la mer dans un coquillage. Il n’a pas l’ouïe ni l’âme assez délicates.
L’homme est lourd. Et son âme même est devenue lourde. Comment ne serait-elle pas contaminée ? Pensez-vous ! Lorsqu’il s’élève pour marcher, il doit trouver son centre de gravité et prendre le risque de tomber. Il existe en chaque existence un point d’incandescence. Et c’est cet instant qu’il faut, de toute son âme, précisément, s’employer à provoquer sur scène.
La grâce et l’art sont l’âme de l’homme déchu. Ce qui est naturel à la sirène est le fruit d’un labeur terrible à l’homme.
Les premiers pas de la sirène-devenue-fille sur scène sont ce point d’incandescence, lorsque l’âme du danseur est tout entière dans le geste parfait, ignorant tout centre de gravité possible ignorant qu’elle telle chose existe. Il n’y a que la danse qui puisse figurer les métamorphoses de la petite sirène en jeune fille, en écume, puis en fille immatérielle de l’air.
La petite sirène ne marche pas. Elle naît à la marche par la danse, car jamais elle ne sera humaine. La verticalité rigide et fragile de l’homme s’oppose à l’horizontalité sans poids de la créature aquatique et au vol étendu des filles de l’air. Deux mondes en vis-à-vis, celui de l’immanence (le néant d’avant la naissance, l’oubli de l’origine, symbolisés par le fin fond de la mer) et de celui de la transcendance (l’aspiration vers une divinité, une ultime transformation, une conversion). La terre est un espace intermédiaire qui n’est que la jointure craquelée entre deux mondes irréels, parce que matériels. Le réel, c’est le songe, c’est l’eau, c’est l’air. La petite sirène, seule, a une âme, mais elle ne le sait…
Albert Caraco exprime le destin possible d’un humain qui voudrait redevenir sirène, car il faut inverser le conte d’Andersen pour y lire notre histoire : « Au défaut de la Grâce, au moins avons-nous l’art et l’art opère ce miracle de tout légitimer en lui donnant un sens et de tout embellir en lui donnant la forme. »
L’art vaut que l’on meure pour lui, car lui seul promet cette âme immortelle recherchée par la sirène. Le conte vaut que la sirène meure pour lui. Et tout est art, tant que l’on y met la forme. La vie la plus prosaïque est art, si elle est animée par la Foi, par une quête impossible. L’art exige le sacrifice ultime. On ne devient immortel qu’en se méprisant. Powell exprime cette maxime dans son adaptation très libre d’un autre conte d’Andersen, Les Chaussons Rouges, qui est un magnifique pendant à La Petite Sirène.  Danser jusqu’à perdre son âme (pour la retrouver). Y a-t-il pas plus belle expression de ce que devrait être une vie vraiment vécue, à savoir une combustion spontanée de l’âme ? Créature en apparence de sang froid, la petite sirène exprime ce qu’est le feu intérieur (le seul élément qui ne soit pas représenté dans le conte – si ce n’est le soleil –, et cela nous renvoie, à La Petite Fille aux allumettes, autre grande martyre de la cause andersenienne !).
Memento mori. Nous devrions inscrire au fer rouge cette inscription sur la paume de nos mains, afin de ne pas oublier que nous couvons notre mort, lorsque nous tendons à l’être aimé  ces mains plissées dans le geste de la prière, en guise d’offrande. Mais qu’avons-nous réellement à offrir, nous qui ne possédons rien, simples locataires de notre corps ?
Notre âme ?
L’âme s’exprime dans la forme. Alors recherchons les formes. Mettons-y les formes. L’amour absolu. L’art au prix de sa vie. Mettre à mort le prosaïque en nous. Brisons nos jambes ! Envolons-nous ou laissons-nous absorber par l’eau, devenons écume. Soyons l’Ophélie de Millais : devenons eau, algues, plantes aquatiques ; pourrissons dans l’eau ; retournons à notre mer !
L’âme, c’est ce qui donne sa forme à la matière et l’homme est fait d’une matière lourde. Sa légèreté, il la paie de sa vie, lorsqu’il transfuse sa vie dans un motif étranger qu’il élit comme supérieur à lui-même. La forme, c’est l’art. La petite sirène, contrairement à nous, n’hésite pas tant entre la vie et la mort qu’entre la mort et l’éternité. Il faut donc, à la manière de Camus contemplant Sisyphe, imaginer la petite sirène morte et heureuse, suicidée mais non vaincue ; il faut imaginer la petite sirène heureuse, mais d’un bonheur qui n’a rien de commun avec celui que nous imaginons être dévolu aux héros des contes ordinaires.
Nous ne venons jamais au monde vides et libres de tout état d’âme, vierges. Nous ne venons jamais au monde légers. Nous ne venons jamais au monde tout entier, parfaitement déplié. Nous nous métamorphosons chaque jour, mais nous sommes, la plupart du temps, inconscients du fait que cette transformation est le fait du rêve secret que nous portons en nous. Ce rêve a la taille d’un grain de poussière, mais c’est un grain de folie, qui contamine tout. Il faut appeler ce rêve de son nom véritable : la Foi.
Nous sommes tous des sirènes que nous avons assassinées.



[1] Søren Kierkegaard, Crainte et Tremblement, Paris, Ed. Rivages poche, 2000, p. 97, nous soulignons.
[2] Cf. l’œuvre passionnante de Robert Holdstock, le cycle intitulé The Mythago Wood.
[3] Cf. le très beau film d’Alejandro González Iñárritu, 21 grammes, inspiré des théories (fumeuses, mais séduisantes) du docteur Duncan McDougall.



***

2/

NOTE SUR LA PETITE SIRÈNE D’ANDERSEN : LE CŒUR DU SECRET
(La petite sirène est une variation possible sur le mythe d’Eros et de Psyché – laquelle devient immortelle, par la volonté de Zeus, en aimant Eros…)

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Il ne faut pas se fier trop vite aux apparences : La Petite Sirène n’est pas (que) l’histoire d’un triste amour sans espoir de retour, ni celle d’un sacrifice sublime. Cette interprétation-ci n’est qu’une lecture superficielle du texte manifeste au mépris du contenu latent, interprétation qui en dissimule d’autres, plus troublantes et plus riches, parce que plus « englobantes »… Chaque relecture du conte charrie toujours davantage d’incohérences (apparentes seulement, car les différents niveaux de lecture s’entrecroisent sans cesse) du texte ; et, à mesure que les lectures tentent d’épuiser le texte, de plus en plus de lignes brisées apparaissent, ainsi que divers symbolismes, strates et variations…
Lire La Petite Sirène à l’aune de la vie de l’auteur pourrait être une démarche légitime, puisque H. C. Andersen déplora toujours le fait de n’avoir pu connaître le bonheur dans le mariage – toutes ses histoires d’amour connurent une fin bien amère. La seule immortalité qu’il était en mesure de concevoir était donc bien celle de la plume et non pas celle qu’il pouvait atteindre par la génération.
Andersen, tout comme son héroïne, est bel et bien une sirène. C’est sa voix (au propre – puisqu’il lisait ses contes en public – comme au figuré – celle que l’on entend aujourd’hui en le lisant) qui captive et qui lui a donné une place dans une société à laquelle il ne pouvait prétendre appartenir ni par son éducation, ni par sa richesse. Mais, si Andersen parle de lui à travers l’histoire de cette petite sirène, c’est encore davantage de nous qu’il parle, enfant ou adulte, fille ou garçon, femme ou homme fait. Il nous conte l’histoire de l’humanité, les noces monstrueuses d’Eros et de Thanatos. L’amour obtenu par la mort est un thème classique dans les arts, mais la relation entre Eros et Thanatos est ici quelque peu subvertie.
Il ne faut pas non plus éluder la possibilité d’analyser ce conte en se référant aux légendes nordiques dont il porte la trace, indubitablement. Sa genèse est donc riche. Il faudrait également confronter ce conte à certains mythes grecs. Je ne m’aventurerais pas à faire cette exégèse aujourd’hui. Il faut peut-être simplement noter qu’Andersen avait d’abord écrit un poème dramatique intitulé Agnete and the Merman (Agnès et le Triton)[1] en 1833 et que ce conte en est la réécriture, à la différence près qu’il s’agit ici d’une ondine et non d’un ondin et que le rapport de forces est inversé. Mais la structure comporte beaucoup de points communs. Il serait également extrêmement fructueux de lire La dame de la mer d’Ibsen, puisque sa pièce s’abreuve à des sources communes… Nul doute qu’Andersen fut inspiré par l’Ondine de Friedrich de La Motte-Fouqué… Mais point de digressions, il convient d’aller au cœur du conte et d’en évider le laid et sordide petit secret.
Lire simplement ce conte comme une métaphore du passage – passage qu’il faut payer par un sacrifice – de l’enfance à l’adolescence,  y voir la simple expression d’un rite initiatique qu’il faut subir, est une lecture que je trouve presque simpliste et qui ne me convient pas du tout si l’on s’arrête là. Je crois, en outre, que ce sacrifice consenti par la petite sirène, ce double sacrifice gratuit et de la voix et de la vie (car, enfin, elle sait bien qu’il ne sert à rien et elle n’a même pas envie d’obtenir ce qu’elle semble convoiter : le cœur du prince), est une illusion de grandeur ou de noblesse dont elle a probablement besoin, de même que nous avons besoin de nous croire de temps en temps héroïques et moraux, afin de nous défendre de n’être que des êtres finis, étroits et égoïstes, enfermés dans le cercueil de verre d’une impénétrable essence, d’une singularité sans pores.
Le conte est construit sur une série de dichotomies faciles à repérer.
Ce qui est vraiment très étrange et original, c’est la place des humains : ils sont comme des dieux pour les sirènes et celles-ci ont la place que, d’ordinaire, les humains adoptent face à des créatures merveilleuses, aux pouvoirs supérieurs, dans les autres contes. La sirène devrait inspirer le désir au prince et c’est l’inverse qui se produit. Il faut noter que l’élément aquatique est signifié tout au long du texte comme l’élément inversé du ciel ; le ciel et la mer sont dans un rapport spéculaire très troublant, comme si l’enfer se mirait dans le paradis et réciproquement. L’opposition n’est donc pas entre la mer et le ciel, mais entre la mer et la terre ou entre la terre et le ciel. Le ciel et la mer ont la même fonction par rapport à la terre. La vie est cernée par la mort, prise entre les crocs des enfers (mer) et du paradis (ciel).
La Petite Sirène n’est peut-être que le récit d’une impossible conversion qui se produit tout de même, mais par une voie inattendue, par l’échec de l’héroïne. Nous ne pouvons connaître de métamorphose (par exemple, la rédemption, dont il est tout de même question dans ce conte, ainsi que le « rachat des âmes » n’existent pas pour eux-mêmes ; on peut prendre soin de l’âme des autres, mais pas de la sienne en propre, semble-t-il ; étrangement, on ne doit jamais sa rédemption qu’aux autres et aux circonstances et c’est bien là l’ultime morale du conte), aucun changement de nature ou de caractère (au sens de Schopenhauer) ne nous est possible, juste une prise de conscience de ce que l’on est vraiment, tout au fond. Mais ne pas savoir, c’est presque ne pas être.
Le passage de l’enfance à l’adolescence n’est qu’un changement de peau(x), qui n’est qu’un dévoilement progressif de la conscience à soi et non un changement radical de nature comme pourrait le suggérer rites et initiations existant de tout temps et en toute culture. Le temps qui passe nous enlève une à une nos écailles et nous nous découvrons ; nous croyons pouvoir pénétrer l’autre et être pénétré par l’altérité, mais nous ne le pouvons pas. Les autres ne sont que des révélateurs de ce que nous sommes déjà sans le savoir. Chaque fille et garçon, à l’adolescence, revit pour soi la Genèse. Et, à cet égard, la petite sirène est une nouvelle Ève. Nous sommes un secret pour autrui ; quelque chose demeure incommunicable en nous ; nous sommes enfermés dans un certain mutisme, qui est autant une protection, une défense, qu’un mystère. Y compris pour nous-mêmes. L’héroïne d’Andersen dit tout cela – sans mot dire.
À l’instar de la plupart des contes (prétendument) écrits pour les enfants, tout parle (crie) en creux de la mort, la nôtre, et d’une tentative désespérée d’y échapper. La voix de la sirène ne peut être entendue d’un humain, car elle le tuerait s’il l’entendait. La voix de la sirène est le langage de la mort. La petite sirène est probablement une morte qui s’ignore elle-même (d’où l’absence apparente d’âme), elle ne peut donc parler aux vivants… Juste apparaître.
La « morale » de l’histoire est inattendue : au lieu de valoriser l’amour, la petite sirène obtient mieux, car cet amour terrestre et érotique refusé lui permet d’atteindre un autre stade, plus élevé (religieux) et un autre amour (agapè) ; cet amour refusé est sublimé dans une dimension spirituelle, qui réduit à l’état d’anecdote cette banale petite histoire d’amour avortée. De toute façon, à un certain niveau de lecture, la petite sirène est une masochiste, une hystérique, une tête à claques, qui jouit de son malheur, et le prince un pantin creux, un personnage inoffensif et insignifiant qui ne peut épouser que le spectre de son rêve (nous ne savons que fort peu de choses de son épouse, qui n’a dans le conte aucune consistance réelle, pas plus que le prince n’en a, il faut l’avouer). Il ne recherche et n’épouse qu’une image ou un songe (il recherche celle qui l’a sauvé et, jamais, il ne la reconnaîtra, car elle est une forme vide dans son esprit). Il épouse une image de la mort, un être humain donc, et non la mort (la sirène). En effet, la petite sirène est une personnification possible de la mort à certains instants du conte.
L’amour impossible de la sirène pour le prince est déjà tout entier contenu dans sa tendre fascination pour la statue. Elle est une espèce de Pygmalion amoureuse de sa Galatée. Elle n’aime pas le prince dans l’idée de la réciprocité (sexualité) possible, mais parce que cet amour doit servir un but plus noble (qu’il accomplira, paradoxalement, malgré tout) : l’immortalité, car elle a peur de la mort. Ce n’est pas Eros qui la guide mais Thanatos. Refuser la mort, c’est la désirer. Mais la sirène est déjà morte ! Il faut qu'elle le découvre.
Les histoires qui mettent en scène la petite sirène, Ondine ou Psyché symbolisent, chacune à leur manière, une dislocation de l’âme et du désir dans la femme ; la femme est soit représentée comme âme (Psyché – en grec « psyché » signifie « âme », « souffle vital », ce qui sort de la bouche) soit dépourvue d’âme (sirène).
La petite sirène vit une ascension chrétienne, de la mer jusque dans les airs, ascension qui la mène au salut éternel. La petite sirène crée le lien entre le visible et l’invisible et est également le symbole de ce que Jung a appelé l’anima, la part féminine, de la psyché masculine. De même, le prince représenterait l’animus de la petite sirène. Le prince ne peut donc épouser, ne faire qu’un avec la petite sirène, car cela reviendrait, au niveau symbolique, à la fusion entre son conscient et son inconscient !!!! Le prince et la sirène sont également comme les deux parties d’un tout, l’animus et l’anima (leur anniversaire tombe le même jour).
La semence de l’homme donnerait une âme à la petite sirène : « (…) son âme s’infuserait dans ton corps (…) ». Métaphore spermatique. Il lui donnerait un fragment de son âme tout en gardant intacte ou entière la sienne... 
La sirène veut quitter le monde féminin, la mer, et ce désir est déjà représenté par la statue qu’elle possède. Elle veut quitter la mère (pourtant morte, mais remplacée par d’autres figures féminines) et la mer. C’est la lutte normale de l’adolescent afin de sortir du conflit œdipien. On peut donc lire La Petite Sirène comme l’expression d’une peur de la sexualité (celle d’Andersen) et je crois, avec d’autres, qu’il faut aussi lire ainsi ce conte, mais pas uniquement. La petite sirène veut et ne veut pas, en même temps, être reconnue et aimée par le prince. Elle se dissimule avec de l’écume la première fois qu’elle le rencontre. Sa langue coupée est un évident symbole de castration, pré-requis pour l’expression, en termes freudiens, du désir phallique dirigé vers le prince. L’amour lui donnera une âme immortelle (à savoir et, pour le dire de manière moins poétique et plus directe que dans le conte, des enfants), ce qui est l’apanage des humains. Le prince voit en elle une créature asexuée (ce qu’elle est) et la considère comme « son enfant ». Étrangement, les rapports sont parfois inversés : le prince est presque féminin et la sirène masculine (elle a le couteau ou la dague – symbole phallique –  qui doit transpercer et faire saigner le prince).
Elle n’obtiendra pas une âme éternelle par l’amour d’un humain, mais la créera elle-même à partir de l’amour des humains, de tous les humains. Andersen explique dans une lettre qu’il refusait que la petite sirène obtienne une âme immortelle sous condition d’un amour humain (c’est-à-dire en ayant des enfants). C’est le bien qui engendre l’âme. Nous sommes responsables de notre âme indirectement, en nous occupant de l’âme des autres, en étant altruiste. Thème chrétien s’il en est…
Au fond, la petite sirène est justement punie dans notre monde, car elle a désiré une union contre-nature et a sacrifié sa propre nature ! Elle a brisé les règles de son monde. Elle est passive dans le monde des humains, mais lorsqu’elle fait un véritable choix, à savoir un choix moral (ne pas tuer le prince) et n’est plus dans l’attente du choix du prince, elle devient âme. En bonne martyre qu’elle est, elle a accès à un troisième monde, spirituel celui-ci. Les filles de l’air sont comme des doubles des sirènes.
La petite sirène, qui n’a pas de nom (nomme-t-on la mort ?), mais juste un âge (15 ans, qui est celui de sa « majorité », le moment où elle est capable de faire des choix cruciaux, de perdre sa virginité, etc.), n’aime pas le prince mais un rêve, le sien, celui d’une émancipation et d’une conversion. Le prince est à l’image de la statue : passif, falot, indigne de la sirène. Il n’a pas d’existence incarnée. Pas plus que la petite sirène n’aime le prince pour lui-même[2], pas plus n’aime-t-il celle qu’il épouse ou la petite sirène : il aime l’image d’une femme idéale qui lui a sauvé (donné une seconde fois) la vie. Le prince et la petite sirène ont ceci en commun qu’ils aiment l’un et l’autre un songe que ni l’un ni l’autre ne peuvent incarner dans le regard de l’autre. Une logique sado-masochiste assez dérangeante, me semble-t-il, est également à l’œuvre dans ce conte. C’est aussi simple que cela.
Toute autre lecture est un malentendu, habilement construit et déconstruit par Andersen, qui s’adresse bien à deux types de lecteurs : les enfants et les adultes, mais aussi à notre conscient et à notre inconscient. Il y a, en effet, un terrible combat dans ce texte entre un narrateur adulte (détenteur de la sexualité ou de la conscience de cette sexualité) et le narrataire[3] (innocent et pur) – un enfant à qui est destiné en premier lieu le conte –, et ce dernier finira par gagner la lutte et le narrateur adoptera donc le point de vue du narrataire, ce qui signifie l’échec de la sexualité, ce qui signifie également, dans le texte, une impossibilité pour la petite sirène : l’échec de son processus d’individuation.
La petite sirène tente de quitter le monde de l’enfance pour entrer dans l’âge sexué, mais cela est présenté comme la simple étape vers un âge (saut) spirituel (« à la Kierkegaard »). La mer, la nuit et la mort sont des symboles féminins d’après Jung et la mer est ambiguë comme la mère (davantage symbolisée par la sorcière des mers que par la grand-mère) : elle laisse partir la sirène, mais cette liberté accordée a un prix, elle doit lui donner quelque chose en échange de sa liberté, lui sacrifier ce qui a le plus de prix. La sorcière l’aide dans sa quête tout en lui retirant ce qui pourrait lui permettre d’obtenir l’objet de sa quête (la voix, son trésor). Telles sont les mères. Elles lâchent et retiennent en même temps leur progéniture. L’enfant qui part tue symboliquement ses parents, en préférant un autre être. Cela est dit à deux reprises dans le texte d’Andersen. La mer finira même par lui donner ce qui (la dague) pourrait lui permettre de retourner à elle, dans le royaume pré-oedipien. Le refus de la sirène de tuer le prince est un refus de retourner au stade pré-oedipien. Elle a quitté l’enfance, mais ne peut pas entrer pour autant dans l’âge adulte. De même que l’amant doit  « renier » son père et sa mère pour se marier, la sirène dit aussi : « (…) lui que j’aime plus que mon père et ma mère (…)».
La petite sirène désire le soleil qui est un symbole masculin, mais aussi le symbole de Dieu. Le désir de la religion est un désir de protection paternelle selon Freud. L’élément féminin est tué par le masculin : la dague dans la mer qui rougit et le soleil qui se lève et tue la sirène. Il y a quelque chose de terriblement et de tristement masochiste dans le cœur de la petite sirène – elle est de mauvaise foi : elle qui ne peut ni parler ni pleurer aurait pu dire la vérité au prince avant d’avoir la langue coupée… La sirène pourrait communiquer autrement que par le langage, mais ne le fait pas. Elle est comme gelée dans son impossibilité.
Toutefois, c’est presque un retour à la mer que cette ascension, car si la mer est l’alpha, le ciel est l’omega ; ils se touchent ; et le royaume des Ondins, royaume de mort, est l’envers du ciel. D’ailleurs la sirène est représentée soit avec des ailes, soit avec un corps de poisson. Créature ambiguë, appartenant à deux royaumes. Au fond, la sirène, c’est une image de l’humanité. L’âme immortelle des hommes voit le fond du ciel, comme les sirènes, sans âme, voient le fond de la mer.



[1] Agnès est séduite par les paroles d’un Ondin. Elle le suit tout au fond de la mer et y demeure sept années. Elle lui donne sept enfants. Un jour, assise auprès du berceau du dernier né, elle entend les cloches d’une église dont la mélodie lui parvient jusqu’au fin fond de la mer ; et, dans son cœur, naît le désir de retourner sur terre, dans cette église. À force de larmes et de suppliques, elle convainc l’Ondin de lui accorder cette permission. Il la met en garde et lui recommande de ne point oublier leurs enfants, surtout le tout petit. Lorsqu’elle pénètre dans l’église, toutes les images saintes sur les murs se retournent, afin de ne pas la contempler, car elle est la fille du péché. Affligée, elle décide de ne pas retourner au fond de la mer et abandonne ses enfants.
[2] Elle n’aime personne et cette incapacité est symbolisée tout autant par son incapacité à pleurer que par son mutisme. Elle est fermée à l’autre. Fermée à double tour en elle-même.
[3] Terme créé par Barthes.

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