jeudi 2 novembre 2006
Ainsi que le fait remarquer Clément Rosset, le développement de la philosophie va de pair avec la mise en retrait du hasard : « Débrouiller le désordre apparent, faire apparaître des relations constantes et douées d’intelligibilité, se rendre maître des champs d’activité ouverts par la découverte de ces relations, assurant ainsi à l’humanité et à soi-même l’octroi d’un mieux-être par rapport au malheur attaché à l’errance de l’intelligibilité. » Au fond, toute opération intellectuelle réside dans « l’espoir secret (…) [qu’il] est possible de dissoudre la malheur » (1). Philosopher, c’est (re)tisser (2) les relations entre les êtres et les choses, attribuer non pas tant des causes, mais des raisons, aux événements de l’univers. « (…) le réel n’est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point : s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours se faire voir ailleurs. » (3) Cet arrêt de perception signe l’acte de naissance de l’illusion qui prend le relais de la perception simple. Cet « ailleurs » évoqué par Rosset est celui de l’imagination et du double, de l’illusion. L’illusion déplace le réel, alors que l’imaginaire n’y touche pas, de même que le refoulement déplace les désirs et les pensées insupportables. Le refus du réel dans l’illusion n’est pas celui de la perception (impossible selon les stoïciens) mais dans le refus de l’assentiment : « Cette autre manière d’en finir avec le réel ressemble à un raisonnement juste que viendrait couronner une conclusion aberrante : c’est une perception juste qui s’avère impuissante à faire embrayer sur un comportement adapté à la perception. » La seule différence entre le processus du refoulement et celui de l’illusion est que le premier n’est pas définitif (« retour du refoulé »), mais que la seconde nie le réel qu’elle voit et en même temps refuse de voir ; elle ne lui laisse aucune issue. L’illusion est un paravent que le sujet fait glisser entre lui et le réel.

Dans le film de François Ozon (2001), Sous le Sable,
Marie (Charlotte Rampling) a perdu son mari, Jean (Bruno Crémer). Tous les indices laissent à penser qu’il s’est noyé ou suicidé. Mais Marie agit comme si son mari était toujours près d’elle ; elle le voit, elle lui parle, et en même temps elle recommence une « autre » vie, en prenant un amant (même si elle est très passive dans cette relation, à laquelle elle ne croit pas, la scène la plus intéressante de ce point de vue étant la scène d’amour, où l’amant est ridiculisé, à la fois par la caméra du cinéaste, qui le filme en plongée, alors qu’il est en pleine activité, et par le rire inextinguible de Marie, au moment crucial. Elle dit à cet homme qu’elle le trouve léger - il a une corpulence très différente de celle de son mari, qui lui était fort imposant - et elle lui dit qu’il faudra qu’elle s’habitue [à ce changement, plus qu’au fait où il s’agit d’un autre homme ; elle agit comme s’il était son mari, en lui disant de mettre le réveil, elle lui tartine la même biscotte ; elle refait les mêmes gestes et lui, sans s’en rendre compte, enfile, non pas le même pyjama, mais les mêmes attitudes ; il s’appuie sur le côté du lit pour lire (peut-être lit-il le même livre que lisait Jean avant son départ) ainsi que le faisait le défunt ]. Le fait qu’elle veuille s’habituer laisserait supposer qu’elle a déjà renoncé à son mari. Mais, elle lui dira plus tard qu’ «il ne fait pas le poids ». Au sens propre et au sens figuré. Ce jour-là, en 2001, j’ai aperçu, dans la salle de projection, un psychiatre, que je connais de vue, et qui était assis un rang devant nous ; il jubilait à cet instant précis et je n’ai eu de cesse de l’observer afin de noter ses réactions, très instructives pour mon commentaire). Une partie d’elle-même commence à accepter cette mort, et cette partie lutte contre son refus. Or, l’acceptation est sur le point de prendre le dessus, lorsqu’elle se retrouve à la morgue et qu’elle exige de voir le corps supposé (à 90 °/0) être celui de son mari. Le médecin et le commissaire essaient de la dissuader de voir le corps : « ce n’est même plus un corps », lui disent-ils, mais elle affirme qu’elle veut « tout voir », lorsque le médecin n’ouvre que la partie supérieure de la house. Elle veut voir pour croire. Mais cela suffit-il ? Elle reconnaît le maillot de bain ; la montre est bien celle qu’elle a décrite. Mais à sa vue, elle éclate de rire. Et affirme, contre toute attente, et contre l’évidence même, que ce n’est pas sa montre. « Je suis sa femme. Je sais. C’est moi qui lui ai offerte ». Telle est à peu près sa réponse. Tout se passe donc comme si elle seule pouvait reconnaître (4) (dans le sens où des parents reconnaissent un enfant) une singularité à laquelle les autres n’ont pas accès. Ce n’est pas au réel auquel ils n’ont pas accès, mais à sa propriété. Elle refuse ce corps. Et ce refus montre que l’illusion ne dépend pas d’un problème de vision ou même de connaissance. Vous avez beau voir et savoir de façon certaine, l’illusion contraint à ne pas donner son assentiment. Rien ne peut détruire une véritable illusion. La raison de cette résistance est en réalité proportionnelle à la force du désir. L’illusion est aussi un problème de foi. « Telle est bien la structure fondamentale de l’illusion : un art de percevoir juste mais de tomber à côté dans la conséquence. » (5) Or, la foi et la connaissance sont deux choses distinctes ; on peut croire à ce qu’on ne connaît pas et ne pas croire à ce que l’on connaît avec certitude. Foi et désir, foi en son désir et désir de foi constituent la structure de l’illusion. Reprenons notre exemple : le désir de mari de Marie fait obstacle au réel et l’oblige à réorganiser ce dernier, et cependant - et sur ce point nous ne pouvons être d’accord avec Clément Rosset, lorsqu’il dit à propos de l’illusion que « le réel ne reviendra jamais, puisqu’il est déjà là » (6) - le réel pénètre l’illusion et n’attend plus que le désaveu du désir, sa lassitude : Marie se rend dans une boutique de luxe et s’achète une robe rouge, puis, prise d’une impulsion, elle choisit une cravate bleue pour son mari, sa carte bancaire est refusée, parce que son compte est déficitaire, n’étant plus alimenté par celui de son mari (le réel refuse l’illusion), elle décide de garder la robe rouge et de laisser le cravate (le réel reprend le dessus), puis elle se ressaisit et achète la cravate (victoire de l’illusion). Le schéma est le même dans la scène de la morgue : elle ne dit pas non à la masse de chair putréfiée qu’on lui présente comme son mari, elle reconnaît le maillot de bain, elle accepte cette mort, puis se reprend et refuse de reconnaître la montre. Le réel est difficile à avaler ; ce n’est pas un hasard si Marie lit sur la plage, avant la disparition de son mari, Le Lys dans la vallée,
où la Comtesse de Mortsauf meurt de faim et de soif : elle ne peut avaler le réel (la liaison de Félix Vandenesse avec Lady Dudley). Un autre livre est présent dans ce film, il s’agit des Vagues
de Virginia Woolf, une œuvre que Marie fait étudier à ses élèves, et qui me semble illustrer d’une part la noyade de Jean et , plus profondément, les vagues sont celles de la conscience de l’être frappée par le réel, qui ne surnage que par l’illusion, qui lui permet de reprendre son souffle et pied dans son existence. A la fin de ce film, il semble que Marie refuse cette mort par bravade, plus que par aveuglement, puisqu’elle pleure. Mais elle se met à courir en direction d’une silhouette au lointain, une silhouette qui a une forme comparable à celle de Jean. Mais elle ne rattrape pas cette ombre… L’illusion est vainqueur du réel. Il semble donc que toute production intellectuelle soit faussée ou orientée par nos désirs et nos angoisses quant au réel. « Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel. » (7) Ces prérogatives sont celles de la souffrance, du malheur physique et moral, en un mot de la mort et de ses hors-d’œuvre. : « La duplication du réel, qui constitue la structure oraculaire de tout événement constitue également [...] la structure fondamentale du discours métaphysique, de Platon à nos jours » (8) Quand Rosset affirme que tout événement est doué d’une structure oraculaire, cela signifie que tout événement, quel qu’il soit, est double : il est ce qu’il est et, en même temps, il empêche tout ce qui n’est pas lui d’arriver, d’être (il est autre). Il est autre que celui que le spectateur de cet événement attend et imagine, ou plus exactement autre que l’événement avec lequel il s’illusionne et qu’il veut affubler du titre de « réel ». En effet, selon Rosset – contre Sartre – l’ennemi du réel n’est pas l’imaginaire, qui s’inscrit dans sa filiation, mais l’illusoire, qui procède d’une dénégation de ce réel. Si « l’imaginaire est un des modes de préhension du réel, l’illusoire le mode par excellence de dénégation du réel » (9), pour prendre une métaphore musicale, l’on peut dire que l’imaginaire est une variation sur le réel, alors que l’illusoire, selon le philosophe, est le refus de ce même réel - dont la représentation devrait toujours être exacte, comme le pensaient les Stoïciens, car l’objet réel fait une impression dans l’âme comparable à un cachet sur la cire, et le sujet n’a plus qu’à donner son assentiment à cette représentation afin d’avoir une perception juste (κατάληψις). L’illusion donne son assentiment à une représentation fausse ; l’imaginaire donne toujours son assentiment au réel, même s’il se plaît à jouer avec lui. L’imaginaire est en quelque sorte le sujet qui s’amuse à modeler le réel comme de la terre glaise et à lui faire prendre les formes qu’il veut, sans pour autant le détruire ou en changer la matière de base, tandis que l’illusion est assimilable à une plongée dans la quatrième dimension, que l’on peut dire être l’ « autre côté du réel » (10) ou « l’autre côté du miroir » (11). Par autre, il faut comprendre ici « étrange(r) ». Je parle de « quatrième dimension » pour évoquer l’illusion telle que Rosset la perçoit, parce qu’il me semble que ce qu’il veut dire est que l’illusion brise les lois du réel, du rationalisme, tandis que l’imaginaire ne fait que jouer avec elles tout en les respectant scrupuleusement : « Ce qui se passe dans l’imaginaire obéit à des lois aussi strictes [que celles du réel], car il s’agit au fond des mêmes lois, que ce qui se passe dans le réel (…) » L’imagination est une perception indirecte du réel, indirecte parce que cette perception est retravaillée par le sujet, retaillée à la faveur de son humeur et de ses envies, de sa fantaisie, et elle n’est dite irréelle que par cette vision autre - mais non pas double au sens strict du terme - du réel. L’altérité est celle de la scène où se joue l’imaginaire. N’oublions pas que Rosset définit les produits de l’imagination comme des modes de perception (de remplacement) dans l’espace (par opposition à la mémoire qui perçoit dans le temps). Dans ce cas, l’imaginaire et l’illusion partagent ce point commun ? L’imaginaire voit de biais, en fronçant les sourcils et en plissant les paupières ; l’illusion est involontaire et provient d’une mauvaise vision, d’une déficience psychologique ou physiologique. L’imaginaire est un jeu dont le sujet est le maître ; l’illusion est une maladie du jugement dont la victime - plus ou moins consentante, et plutôt moins que plus, est le sujet. L’imaginaire peut cohabiter avec le réel et même se réaliser en lui et devenir réel, tandis que l’illusoire est et demeure inassimilable. Le coefficient d’altérité qui affecte les productions de l’imaginaire ou de l’illusion n’est pas de même nature. Dans le premier cas, le double est un double du sujet, qui se nourrit de ce dernier et l’anéantit, tandis que dans le second cas il n’est qu’un double du réel qui se superpose à lui, sans le détruire, ce double étant sans conséquence pour l’original, puisqu’il ne prétend pas, à la différence de l’illusion, se substituer à lui. C’est pourquoi lorsqu’il évoque Don Quichotte, il affirme : « ce trouble de la vision n’entraîne pas un trouble de la pensée » (12), ce qui laisse sous-entendre que la différence entre l’illusion et l’imaginaire se situe dans l’adéquation ou l’inadéquation du jugement quant à la vision. Celui qui imagine sait que la réalité rêvée et créée n’est pas réelle, tandis que celui qui s’illusionne - à remarquer le pronom réfléchi, qui indique que l’opération n’a pas lieu sur l’objet, le réel, ce qui est le cas de l’imaginaire, mais sur le sujet lui-même ! - ne sait plus ou pas ce qui est réel. Dans l’illusion, le sujet s’attribue et se confond avec un double ; pire, il est victime de ce double. L’autre est parent de l’étrange(r). Etranger à soi et au réel. Toutefois, Rosset ne distingue pas précisément entre l’illusion et l’imaginaire : les deux sont des produits de l’imagination selon lui - ce que nous contesterons - et la première ne se distingue de la seconde que par son « imprécision » « soit une incapacité à jamais définir exactement un quelconque objet de désir, jointe à la dénégation de tout objet précis qui pourrait s’y proposer. » Le type de l’illusionné(e) est, selon lui, Emma Bovary et celui de l’être qui imagine, Don Quichotte. L’illusion en appelle à une imagination sans contenu, divagante, stérile (est-il possible que l’imagination n’imagine « rien », et non pas n’imagine rien, ce qui ne signifie pas la même chose ?), tandis que l’imaginaire produit un monde, un autre monde. Toutefois, Rosset dit de l’imagination en général (donc illusion et imaginaire compris) qu’elle est « en quête de rien », parce qu’elle ne désire rien de ce qui existe déjà, elle désire tout ce qui est autre, autre que ce que je peux même imaginer. L’illusion, toutefois, plus que l’imaginaire se caractérise par ce désir du « rien » parce qu’elle est inassimilable par le réel. Inassimilable veut dire irréalisable parce qu’irréel, c’est-à-dire contre les lois du réel (à ne pas confondre avec l’irréel de l’imaginaire qui est potentiellement réalisable, lui). (1) Logique du pire.
(2) Cette opération est-elle le fruit de l’imaginaire ou de notre capacité à nous illusionner ? Rosset aurait tendance à choisir la dernière réponse, mais rien n’est aussi sûr. (3) Le réel et son double.
(4) Toutes les tragédies comportent cet aspect. (5) Le réel et son double. (6) Ibidem. (7) Ibidem. (8) Ibidem, je souligne (9) Le réel, l’imaginaire et l’illusoire, Ed. Distance, Biarritz, 2000. (10) Telle qu’elle est exprimée dans le cinéma ou dans la peinture par Dali, Chirico … Cette « quatrième dimension » est celle de l’intériorité. (11) Lewis-Carroll (12) Le réel, l’imaginaire et l’illusoire
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  • mardi 31 octobre 2006
    Souvenez-vous, fidèle lecteur !
    J'avais entrepris d'apprendre le chinois, seule. Je suis une autodidacte, une dilettante et un ours polaire. Tout ceci est normal. Retour en janvier dernier.
    Vous pourriez me demander : pourquoi le chinois ?
    La curiosité a tué le chat, comme disent nos voisins d'outre-Manche ! Mais je suis dans d'excellentes dispositions, donc je vais vous répondre.
    En débutant dans le travail de traduction, je me suis rendue compte, avec une acuité nouvelle, des difficultés qui existaient dans l'expression d'une idée d'une langue à l'autre, et des richesses et limites propres à une langue ou à l'autre. J'ai décidé d'étudier un idiome aussi éloigné que possible de ceux que je connaissais plus ou moins, afin d'en apprendre davantage sur eux, de saisir leurs écueils ou leurs potentialités cachées par opposition et contraste. Le relativisme est ma croyance première. Il n'y a pas d'autres moyens pour améliorer et augmenter sa vision globale que d'élargir son champ de vision. Passé ce truisme, je me suis retroussé les manches.
    Le chinois présente aussi un défi en soi pour un locuteur occidental. Je suis convaincue que le chinois m'aidera à progresser dans d'autres matières, de même que le grec m'a permis d'améliorer un sens de la logique déficient.
    Force est de constater que je n'avais pas choisi la meilleure des méthodes qui existaient sur le marché et que travailler en autodidacte la prononciation n'est pas une bonne idée, malgré la présence de CD. En effet, si le chinois est une langue qui me paraît aisée à apprendre (il suffit d'avoir une bonne mémoire et de travailler un minimum, il n'y a pas d'autres secrets), la phonétique quant à elle demeure mon angoisse principale, car un son ne signifie pas la même chose selon le ton employé et il en existe quatre (plus un neutre) ! Ainsi, le son [ma] peut indiquer une question ou un cheval ! C'est infernal.
    Je me suis donc inscrite à un cours afin de ne pas prendre de mauvaises habitudes et de progresser à un rythme raisonnable. Mon professeur est une chinoise de naissance, ancienne journaliste, qui est arrivée en France il y a quelques années.

    J'ai la chance d'avoir rencontré un excellent pédagogue, une femme compétente et adepte d'un humour imperturbable, qui est en train de m'ouvrir un nouvel univers, car la langue chinoise n'est en rien comparable aux langues auxquelles je suis habituée (le français, l'anglais, l'allemand, le grec, le latin ou même l'italien, dont je connais trois mots mais pas assez pour discuter avec ce monsieur qui m'a mise en lien). Nous travaillons avec l'une des trois méthodes les plus connues, celle du professeur Bellassen :
    Je la recommande vivement à tous. Le chinois ne possède pas de grammaire ou de conjugaison véritables et sa syntaxe n'est en rien comparable à la nôtre.
    Chaque sinogramme contient en soi un univers. Certains signes distillent une réelle poésie. Par exemple, celui qui désigne le "je" et dont le tracé représente les lignes de la main.
    J'aime comparer cette langue à un vaste jeu de Lego, où chaque pièce peut s'emboîter avec une autre et créer un autre sens. Certains caractères sont des clefs, qui vous permettent d'ouvrir le sens de nouveaux signes, sans même en connaître la signification.

    Exemple :

    J'ai découvert un excellent logiciel, qui se nomme Wenlin, et qui donne la possibilité de chercher des mots en chinois, écrits en Pinyin (une transcription dans notre alphabet de la prononciation des sinogrammes et qui permet de reproduire les signes chinois dans divers logiciels) ou en anglais (car le logiciel est conçu dans cette langue). En passant devant chaque caractère avec sa souris, on obtient sa sonorité, ce qui est très utile pour le débutant ou celui se trouve au milieu du chemin. Ce logiciel, qui est davantage qu'un banal dictionnaire, est devenu pour moi une drogue ! Il y aussi la calligraphie à apprendre. Je ne suis pas au bout de mes peines. Un petit échantillon de mes débuts :
    J'écrivais très gros et la main tremblait. Maintenant, je sais écrire dans les petites cases. A ce propos, chez Gibert Joseph (à Paris), dans le rayon idoine, au quatrième étage, ils vendent des cahiers de chinois bien pratiques ! Sinon, vous pouvez télécharger des grilles vierges ici. J'ai le sentiment d'être un enfant qui apprend à lire et à écrire. C'est assez troublant comme sensation. Mieux vaut cela que d'être victime d'une aphasie ! Bien que l'un n'empêche pas l'autre...
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  • Camus n'était pas un philosophe adepte du système carcéral, celui qui décapite l'émotion et emprisonne la pensée dans les cellules étroites de la logique, c'est peut-être pour cette raison qu'il n'est pas considéré comme un philosophe par les "hommes du métier" mais comme un simple écrivain. J'ai souvent été mise à mal par mes maîtres lorsque je citais Camus et affirmais que son discours était philosophique ou appartenait réellement à ce registre. Le fait est que Camus n'est pas un homme du concept sec (je ne nie pas sa nécessité pour penser droit) et que son discours est impressionniste, ce qui est le péché capital de l'écriture qui se veut philosophique, donc rigoureuse. Je compile quelques citations qui me semblent dignes du plus grand intérêt et qui se déploient dans ce style délicat et élégant qui est le sien, un style d'humaniste en somme. Si Camus se refuse existentialiste, c'est peut-être un peu par aveuglement, à mon sens en tout cas. Voir mes notes sur Sartre ici : http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-1.html http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-2.html http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-3.html http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-4.html [Pardon. Mes notes de bas de page n'apparaissent pas correctement avec Internet Explorer !] --------------------------------------------------------
    "Une histoire de grandeur racontée par des corps, voilà le théâtre."[1]
    "N'est-ce pas la définition même de l'art ? Non pas le réel tout seul, ni l'imagination toute seule, mais l'imagination à partir du réel." [2]
    "(...) la scène est l'endroit de la vérité"[3]
    "Je suis pour la tragédie et non pour le mélodrame, pour la participation totale et non pour l'attitude critique. Pour Shakespeare et le théâtre espagnol. Et non pour Brecht."[4]
    "(…) j'ai compris qu'à cause de ses difficultés mêmes, le théâtre est le plus haut des genres littéraires. Je ne voulais rien exprimer, mais créer des personnages, et l'émotion, et le tragique. (…) Le Malentendu, l'Etat de siège, les Justes sont des tentatives, dans des voies chaque fois différentes et des styles dissemblables, pour approcher de cette tragédie moderne." [5]
    "Notre époque a sa grandeur qui peut être celle de notre théâtre. Mais à la condition que nous mettions sur scène de grandes actions où tous puissent se retrouver, que la générosité[6] y soit en lutte avec le désespoir, que s'y affrontent, comme dans toute vraie tragédie, des forces égales en raison et en malheur, que batte enfin sur nos scènes le vrai cœur de l'époque, espérant et déchiré."[7]
    "(…) retrouver la "démesure proportionnelle" qui caractérise, selon moi, la vérité de l'attitude et de l'émotion dramatiques."[8]
    "(…) le théâtre est un lieu de vérité. (…) Oui, les feux de la scène sont impitoyables et tous les trucages du monde n'empêcheront jamais que l'homme, ou la femme, qui marche ou parle sur ces soixante mètres carrés se confesse à sa manière et décline, malgré les déguisements et les costumes, sa véritable identité. (…) Ceux qui aiment le mystère des cœurs et la vérité cachée des êtres, c'est ici qu'ils doivent venir et que leur curiosité insatiable risque d'être en partie comblée."[9]
    "(…) pour moi le théâtre est justement le plus haut des genres littéraires et en tout cas le plus universel."[10]
    A propos de Caligula : "Mais, si sa vérité est de se révolter contre le destin, son erreur est de nier les hommes. On ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. (…) Caligula est l'histoire d'un suicide supérieur. C'est l'histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l'homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu'aucun être ne peut se sauver tout seul et qu'on ne peut être libre contre les autres hommes.
    Il s'agit donc d'une tragédie de l'intelligence. D'où l'on a conclu tout naturellement que ce drame était intellectuel. Personnellement, je crois bien connaître les défauts de cette œuvre. Mais je cherche en vain la philosophie dans ces quatre actes."[11]
    Camus dit du Malentendu qu'il est "une tentative pour créer une tragédie moderne."[12] Et à propos de l'Etat de siège, il dit que cette pièce "avec tous ses défauts, est peut-être celui de mes écrits qui me ressemble le plus."[13] "Mon but avoué était d'arracher le théâtre aux spéculations psychologiques et de faire retentir sur nos scènes murmurantes les grands cris qui courbent ou libèrent aujourd'hui des foules d'hommes."[14]
    "Bien que j'aie du théâtre le goût le plus passionné, j'ai le malheur de n'aimer qu'une seule sorte de pièces, qu'elles soient comiques ou tragiques. Après une assez longue expérience de metteur en scène, d'acteur et d'auteur dramatique, il me semble qu'il n'est pas de vrai théâtre sans langage et sans style, ni d'œuvre dramatique qui, à l'exemple de notre théâtre classique et des tragiques grecs, ne mette en jeu le destin humain tout entier dans ce qu'il a de simple et de grand. Sans prétendre les égaler, ce sont là, du moins, les modèles qu'il faut se proposer. La psychologie, les anecdotes ingénieuses et les situations piquantes, si elles peuvent m'amuser en tant que spectateur, me laissent indifférent en tant qu'auteur."[15]
    Camus dans un article (1938) à propos de La nausée de Sartre :
    "Un roman n'est jamais qu'une philosophie mise en images. Et dans un bon roman, toute la philosophie est passée dans les images. Mais il suffit qu'elle déborde les personnages et les actions, qu'elle apparaisse comme une étiquette sur l'œuvre, pour que l'intrigue perde son authenticité et le roman sa vie. (…) Et cette fusion secrète de l'expérience et de la pensée, de la vie et de la réflexion sur son sens, c'est elle qui fait le grand romancier (…) "[16]
    "Et vivre en jugeant que cela est vain, voilà qui crée l'angoisse. A force de vivre à contre-courant, un dégoût, une révolte transporte tout l'être, et la révolte du corps, cela s'appelle la nausée."[17]
    "Car l'erreur d'une certaine littérature, c'est de croire que la vie est tragqiue parce qu'elle est misérable.
    Elle peut être bouleversante et magnifique, voilà toute sa tragédie. Sans la beauté, l'amour ou le danger, il serait presque facile de vivre. Et le héros de M. Sartre n'a peut-être pas fourni le vrai sens de son angoisse lorsqu'il insiste sur ce qui lui répugne dans l'homme, au lieu de se fonder sur certaines de ses grandeurs des raisons de désespérer.
    Constater l'absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement."[18]
    Article (1939) de Camus à propos du Mur de Sartre :
    "(…) des personnages arrivés aux confins d'eux-mêmes et trébuchant contre une absurdité qu'ils ne peuvent dépasser. C'est contre leur propre vie qu'ils butent, et, si j'ose dire, par excès de liberté."[19]
    Lettre à Pierre Bonnel (1943) à propos du Mythe de Sisyphe :
    "C'est qu'il y a dans l'attitude absurde une contradiction fondamentale. Elle donne un minimum de cohérence à l'incohérence."[20]
    "L'absurde, apparemment, pousse à vivre sans jugements de valeur et vivre, c'est toujours, de façon plus ou moins élémentaire, juger."[21]
    "Et la pensée profonde de ce livre, c'est que le pessimisme métaphysique n'entraîne nullement qu'il faille désespérer de l'homme - au contraire."[22]
    "(…) Héraclite et Nietzsche, tous les deux persuadés que la vie est un jeu. Mais qu'il est difficile d'en connaître la règle !"[23]
    Extraits d'interviews :
    "Non je ne suis pas existentialiste. (…) Sartre est existentialiste, et le seul livre d'idées que j'ai publié : le Mythe de Sisyphe était dirigé contre les philosophes dits existentialistes."[24]
    "Accepter l'absurdité de tout ce qui nous entoure est une étape, une expérience nécessaire : ce ne doit pas devenir une impasse. Elle suscite une révolte qui peut devenir féconde. Une analyse de la notion de révolte pourrait aider à découvrir des notions capables de redonner à l'existence un sens relatif, quoique toujours menacé."
    "1° - Je ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment il faut se conduire. Et précisément comment on peut se conduire quand on ne croit ni en Dieu ni en la raison.
    2° - L'existentialisme a deux formes : l'une avec Kierkegaard et Jaspers débouche dans la divinité par la critique de la raison, l'autre, que j'appellerais l'existentialisme athée, avec Husserl, Heidegger et bientôt Sartre, se termine aussi par une divination, mais qui est simplement celle de l'histoire, considérée comme le seul absolu. On ne croit plus en Dieu, mais on croit à l'histoire. (…) Mais je ne crois ni à l'une ni à l'autre, au sens absolu. (…) J'ai l'impression qu'il doit y avoir une vérité supportable entre les deux."[25]
    "Quand j'analysais le sentiment de l'Absurde dans le Mythe de Sisyphe, j'étais à la recherche d'une méthode et non d'une doctrine. Je pratiquais le doute méthodique. Je cherchais à faire cette "table rase" à partir de laquelle on peut commencer à construire.
    Si on pose que rien n'a de sens, alors il faut conclure à l'absurdité du monde. Mais rien n'a-t-il de sens ? Je n'ai jamais pensé qu'on puisse rester sur cette position. Déjà, quand j'écrivais le Mythe, je songeais à l'essai sur la révolte que j'écrirais plus tard, et où je tenterais, après la description des divers aspects du sentiment de l'Absurde, celle des diverses attitudes de l'Homme révolté." [26]
    "L'existentialisme aboutit chez nous à une théologie sans Dieu (…)"[27]
    "Si les prémisses de l'existentialisme se trouvent, comme je le crois, chez Pascal, Nietzsche, Kierkegaard ou Chestov, alors je suis d'accord avec elles. Si ses conclusions sont celles de nos existentialistes, je ne suis pas d'accord, car elles sont contradictoires aux prémisses."[28]
    "On n'accepte pas la philosophie existentialiste parce qu'on dit que le monde est absurde. A ce compte 80% des passagers du métro, si j'en crois les conversations que j'y entends, sont existentialistes. Vraiment, je ne puis le croire. L'existentialisme est une philosophie complète, une vision du monde qui suppose une métaphysique et une morale. Bien que j'aperçoive l'importance historique de ce mouvement, je n'ai pas assez confiance dans la raison pour entrer dans ce système."[29]


    [1] Pléiade, P.1718
    [2] 1725
    [3] Maria Casarès, Pléiade, p. 1695.
    [4] Camus, I, p. 1712-1713.
    [5] Ibidem, p. 1715.
    [6] Cf. la notion de générosité, de don de l'écrivain selon Sartre dans Qu'est-ce que la littérature ?
    [7] Camus, I, p. 1719, je souligne.
    [8] Ibidem.
    [9] PJFDT ? p. 1725-1726.
    [10] Ibidem, p. 1726.
    [11] Ibidem, p. 1729-1730.
    [12] Ibidem, p. 1731.
    [13] Ibidem, p. 1732.
    [14] Ibidem.
    [15] Ibidem, p. 1733-1734.
    [16] Camus, Essais, Pléiade, p.1417.
    [17] Ibidem, p. 1418.
    [18] Ibidem, p. 1418-1419.
    [19] Ibidem, p. 1420.
    [20] Ibidem, p. 1422.
    [21] Ibidem, p. 1423.
    [22] Ibidem.
    [23] Ibidem, p. 1424.
    [24] Ibidem, p. 1425.
    [25] Ibidem, p. 1426.-1428
    [26] Ibidem, p. 1343.
    [27] Camus, Essais, Pléiade, Interviews, p. 1926.
    [28] Ibidem, p. 1926-1927.
    [29] Camus, Pléiade, Théâtre, récits, nouvelles, Lettre au directeur de la NRF, à propos d'un article de Troyat qui disait que Caligula était une illustration des principes existentialistes de Sartre, p. 1746.
    Catégorie :

  • A l'occasion de la réédition en Pléiade des oeuvres de Camus, dans une version différente de celle qui était autrefois proposée (qui se découpait en deux volumes "Théâtre, récits et nouvelles" et "Essais", alors que désormais l'édition se présente en quatre volumes et s'annonce chronologique ; cette dernière intégre des textes qui étaient jusques alors absents), je laisse quelques notes concernant le rapport de la philosophie et du tragique, sujet cher à Camus, à la fois romancier, philosophe et homme de théâtre.

    "Il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris." (1)
    *******
    "Le théâtre n'est pas un jeu, c'est là ma conviction."
    On apprend grâce à Roger Quilliot - qui a largement participé à l'élaboration des deux précédents volumes de La Pléiade consacrés à Camus - que le philosophe avait prévu d'écrire un essai sur la tragédie, ce qui laisse supposer qu'il avait l'intention de théoriser, de justifier sa prédilection pour le théâtre, et donc de rendre raison par la philosophie, ou disons plus simplement par la réflexion, de sa volonté d'écrire et d'adapter des pièces de théâtre. Il avait le projet, en somme, de justifier son "infidélité" à la philosophie (ou à la pensée abstraite) par la philosophie.
    Plusieurs textes sont intéressants pour comprendre le rapport entretenu par Camus au théâtre, et plus particulièrement à la tragédie. L'un d'entre eux est la Conférence prononcée à Athènes sur l'avenir de la tragédie (désigné par les lettres A.T., la pagination renvoie à l'édition de la Pléiade).

    On pourrait ramener les observations de Camus sur de nombreux points à celles de Jean-Marie Domenach dans Le retour du tragique.
    En effet, ils s'accordent tous les deux à dire que l'apparition de la tragédie n'est pas innocente et qu'elle est liée à un certain contexte, à un certain état de l'histoire. Ainsi Domenach écrit à la suite de Camus : "S'il ne peut exister de tragédie chrétienne, la tragédie reparaît cependant par deux fois dans le monde chrétien : au XVIe siècle anglais et au XVIIe siècle français. Dans les deux cas, elle semble correspondre à un ébranlement dans l'édifice de solides certitudes, comme si la représentation tragique avait pour fonction d'annoncer les conflits alors qu'ils ne sont encore que doute latent, frémissement imperceptible de la conscience de l'époque."(2)
    La tragédie semble donc être liée à une prise de conscience quoique inconsciente d'un changement dans le monde, et dans ce cas elle exprime une inquiétude quant à l'incertitude du devenir. La tragédie peut être perçue comme un symptôme d'une crise à venir. La tragédie naît à chaque fois que les valeurs dominantes d'une société s'effondrent et ne sont pas encore remplacées par d'autres, c'est pourquoi Camus, à son tour, écrit : " La première raison est que les grandes périodes de l'art tragique se placent dans l'histoire, à des périodes charnières, à des moments où la vie des peuples est lourde à la fois de gloire et de menaces, où l'avenir est incertain et le présent dramatique. Après tout , Eschyle est le combattant des deux guerres et Shakespeare le contemporain d'une assez belle suite d'horreurs. En outre ils se tiennent tous deux à une sorte de tournant dangereux dans l'histoire de leur civilisation." (3)
    La tragédie est donc ancrée dans la réalité et se présente donc en quelque sorte comme une réaction à une situation donnée que l'on pourrait étudier d'un point de vue psychiatrique et psychanalytique. Camus différencie deux périodes tragiques : la période grecque (d'Eschyle à Euripide) et la Renaissance (période élargie jusqu'au XVIIe siècle français), qui comprend à la fois le théâtre élisabéthain (Shakespeare), le théâtre espagnol (Lope de Vega) et la tragédie française de Corneille et de Racine. On pourrait se demander alors, pour prolonger l'hypothèse de Camus, si les deux guerres mondiales, et surtout la seconde, n'ont pas donné naissance à une autre forme de tragédie qui serait, pour nous, ce que l'on a coutume d'appeler le "théâtre de l'absurde", et qui correspond schématiquement au théâtre des années cinquante à soixante en Europe, même si la structure et les conditions de ce succédané de tragédie sont différents. Camus semble sceptique quant à l'apparition d'une nouvelle tragédie ou plus exactement à sa renaissance (nous sommes en 1955). Ces deux "moments" découpés par Camus ont en commun de marquer "une transition entre les formes de pensée cosmique, toutes imprégnées par la notion du divin et du sacré et d'autres formes animées au contraire par la réflexion individuelle et rationaliste." (4)
    Par la tragédie, l'homme apprendrait à s'émanciper, à se libérer d'un monde globalisant. Et par cette libération produite par la tragédie, la tragédie meurt. La tragédie produit un passage : d'un l'homme, qui est à la périphérie d'un monde duquel il dépend, et avec qui il est en interaction, à un homme désentravé et qui apprend la responsabilité ; nous pouvons parler de catharsis - de purgation et de purification - et d'abréaction. La tragédie produit un mouvement qui va de l'extérieur à l'intérieur de l'homme. Avant la tragédie, le monde porte en lui l'homme ; après la tragédie, l'homme porte en lui ce même monde. "Chaque fois, dans l'histoire des idées, l'individu se dégage peu à peu d'un corps sacré et se dresse face au monde ancien de la terreur et de la dévotion. Chaque fois, dans les œuvres, nous passons de la tragédie rituelle et de la célébration quasi religieuse, à la tragédie psychologique. Et chaque fois le triomphe définitif de la raison individuelle, au IVe siècle en Grèce, au XVIIIe siècle en Europe, tarit pour de longs siècles la production tragique." (5)
    L'homme est responsable face à lui-même de ses propres actes ; il n'est plus le jouet d'une fatalité extérieure, ce qui ne signifie que cette fatalité n'existe pas en l'homme, ni non plus que le tragique ait disparu, mais peut-être se vit-il différemment et se présente-t-il sous d'autres formes. Quoi qu'il en soit 'élément important qu'il faut garder présent à l'esprit, l'indice, ou le symptôme qui annonce la naissance de la tragédie est cet état de fait suivant :"(…) l'âge tragique semble coïncider chaque fois avec une évolution où l'homme, consciemment ou non, se détache d'une forme ancienne de civilisation et se trouve devant elle en état de rupture sans, pour autant, avoir trouvé une nouvelle forme qui le satisfasse." (6)
    Domenach renchérit : "L'homme réel renie les valeurs que la société continue de révérer, et cette contradiction trouve naturellement sa première expression dans l'ambiguïté tragique." (7) L'ambiguïté tragique, c'est prosaïquement (pardonnez-moi) l'homme qui a "le cul entre deux chaises" et qui souffre de cette cassure entre un monde qu'il récuse, et qui n'existe déjà plus pour lui, et un autre monde auquel il aspire, mais qui n'existe pas encore ; l'ambiguïté, c'est aussi la division entre l'homme et la divinité, deux forces également légitimes qui s'affrontent.

    Il n'y a pas de tragédie religieuse, car "Le christianisme plonge tout l'univers, l'homme et le monde, dans l'ordre divin." (8) La tragédie est tension entre deux forces, or le christianisme abolit la tension, la raison et la justification sont du côté du divin et l'homme n'a que le choix de reconnaître sa faute. Il n'y a pas comme dans la tragédie coexistence de deux ordres. De même, un ordre purement humain qui engloberait l'univers entier et dicterait sa loi, rendrait toute tragédie impossible, pour les mêmes raisons. C'est pourquoi le mystère chrétien et la raison philosophique se présentent comme les deux extrêmes qui s'opposent à la tragédie. En somme, "Il faut une révolte et un ordre, l'un s'arc-boutant à l'autre et chacun renforçant l'autre de sa propre force." (9) "Certes la tragédie, nous l'avons dit, se joue entre Dieu et les hommes, mais dans un jeu mêlé dont l'origine et l'issue sont incertaines." (10) Or, dans le drame religieux - ou athée, puisque cela revient au même du point de vue de la tragédie - l'issue est connue d'avance, puisqu'un seul des deux ordres (le divin ou l'humain) en question a raison et s'impose à l'autre. En résumé, il faut avouer qu' "Il semble en effet que la tragédie naisse en Occident chaque fois que le pendule de la civilisation se trouve à égale distance d'une société sacrée et d'une société bâtie autour de l'homme." (11) Pour que la tragédie renaisse il faudrait, selon Camus, que l'homme reconnaisse ses limites : "L'homme d'aujourd'hui qui crie sa révolte en sachant que cette révolte a des limites, qui exige la liberté et subit la nécessité, cet homme contradictoire, déchiré, désormais conscient de l'ambiguïté de l'homme et de son histoire, cet homme est l'homme tragique par excellence. Il marche peut-être vers la formulation de sa propre tragédie qui sera obtenue le jour du Tout est bien (12)" (13) L'homme exige la liberté et subit la nécessité, mais peut-être subit-il également sa propre liberté. Sartre a exprimé ce paradoxe. Peut-on dire que le Tout est bien correspond au théâtre de l'absurde, ou au théâtre cruel
    (Cf. Artaud) ?
    Camus sépare le drame et la tragédie : "(…) la tragédie diffère du drame ou du mélodrame. Voici quelle me paraît être la différence : les forces qui s'affrontent dans la tragédie sont également légitimes, également armées en raison. Dans le mélodrame ou le drame, au contraire, l'une seulement est légitime. Autrement dit, la tragédie est ambiguë, le drame simpliste. Dans la première, chaque force est en même temps bonne et mauvaise. Dans le second, l'une est le bien, l'autre le mal (…) La formule du mélodrame serait en somme : "Un seul est juste et justifiable" et la formule tragique par excellence : "Tous sont justifiables, personne n'est juste." (…) En conséquence, tout ce qui, à l'intérieur de la tragédie, tend à rompre cet équilibre détruit la tragédie elle-même." (14) Domenach est finalement assez d'accord avec Camus sur ce point, notant au passage que Corneille, et plus encore Racine, ont perdu le véritable sens de la tragédie grecque, qui avait l'inconvénient d'être "apparue parfaite à son commencement" (15), telle Athéna sortant de la tête de son père, et qui ne pouvait donc que se détériorer avec le temps. Mais l'interrogation de Domenach va plus loin que Camus dans sa réflexion sur l'équilibre des valeurs et des raison, équilibre qui doit être rompu pour que la tragédie s'achève : "Mais si tous sont justifiables, d'où vient la justification finale, celle qui fera inexorablement basculer le plateau de la balance ? La valeur qui l'emporte doit-elle forcément son triomphe à une sanction céleste, à une intervention surhumaine ? " (16) Peut-être est-ce temps de parler de la transcendance, de cette métalogique, qui surplombe le déroulement du tragique, de cet ordre métaphysique qui rigidifie le cours des choses. "(…) un certain ordre métaphysique est toujours supposé par le tragique ; qu'il soit localisé au ciel ou sur la terre, peu importe, c'est un ordre qui est ailleurs, et que l'action humaine dérange, que le héros tragique déchire ; par là nous sommes invités à penser à un ciel - ou à un enfer- où toute l'histoire et l amorale se trouvent déjà comme emboîtées ; l'action et le langage humains ont pouvoir d'y déplacer les pièces, mais comme dans ces jeux de construction où après avoir retiré un cube il devient impossible de remettre l'ensemble en état, et il s'effondre." (17) En outre, Domenach établit d'autres différences entre "tragédie" et "drame" : "La tragédie s'est beaucoup éloignée de cet enthousiasme dionysiaque qui entoure sa naissance, mais elle reste un spectacle qui, à la différence du drame qui n'excite que la sensibilité, s'adresse à notre volonté, ou plus exactement à ce noyau éthique de notre personnalité où s'ajustent les valeurs, les vouloirs et les forces vives du corps et du cœur ; si, du moins, on ne se borne pas à cette participation pitoyable et terrifiée qui est celle du spectacle de tragédie selon Aristote, si, à cette "débâcle véhémente" succède une méditation qui, en même temps qu'elle refuse le scandale cherche à le comprendre et à le surmonter. (...) Ainsi le drame nous présente-t-il des contrastes tranchés qui sont le régal des sentimentaux et des moralistes ; mais la tragédie nous avertit que notre condition est de choisir non seulement de travers, mais à travers le Bien et le Mal, parmi les morceaux d'une totalité détruite qu'il est impossible de recomposer et dont la signification morale n'apparaît que péniblement et bien tard, trop tard en général." (18) [A suivre...] (1) Le mythe de Sisyphe.
    (2) Jean-Marie Domenach, Le retour du tragique, Ed. du Seuil, Paris, 1999, p.59-60, je souligne.
    (3)Camus, AT, p. 1701.
    (4) Ibidem, p. 1702.
    (5) Ibidem, p. 1703.
    (6) Ibidem, p. 1703.
    (7) Domenach, Op. cit., p. 60.
    (8) Camus, AT, p. 1706.
    (9) Ibidem, p. 1707.
    (10) Domenach, Op. cit., p. 57.
    (11) Camus, AT, p. 1708.
    (12) Mot de Kirilov, personnage des Possédés de Dostoïevski et aussi d'Oedipe.
    (13) Camus, A.T., p. 1709.
    (14) Ibidem, p. 1705-1706.
    (15) Domenach, Op. cit., p. 23.
    (16) Ibidem, p. 51.
    (17) Ibidem, p. 52-53.
    (18) Ibidem, p.42.
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  • lundi 30 octobre 2006

    Je n'ai vraiment pas le temps. Je jette trois méchants mots ici, afin de vous convaincre, si vous habitez Paris ou si vous avez moyen de vous y arrêter bientôt, de sacrifier à une représentation théâtrale de grande qualité. J'aime beaucoup le théâtre. Je m'y rends en moyenne une fois par mois. Je n'en parle quasiment jamais dans mon JIACO, mais il est impossible d'épingler chacun de mes vices : ils sont trop nombreux. Il me fallait une excellente raison pour réparer cet oubli. Autrefois, j'y allais toutes les semaines. A Paris. Au théâtre. J'avais une fringale de théâtre comparable à ma boulimie livresque. Un doux enfer !

    Avec le temps, je suis aussi devenue plus exigeante (je n'ai jamais pu me remettre du tripotage de Phèdre par Luc Bondy, par exemple, ou bien des pâmoisons boursoufflées de collagène de Mademoiselle Adjani dans la triste Dame aux camélias - et encore je ne me suis pas frottée à sa Mary Stuart, mais il semblerait qu'elle soit à la hauteur cette fois-ci !) et le cinéma a dévoré une grande partie de ce temps, précisément, qui me fait toujours défaut. Mais le théâtre fut, avec la littérature, mon premier grand amour. Alors...
    Je ne pouvais manquer la mise sur scène des pièces en un acte de Woody Allen autour du thème dans lequel il est passé maître : l'adultère, qui semble cristalliser tous les gauchissements de l'homme, ses impossibilités, son désespoir mais aussi son salut, le rire, et ce depuis très longtemps dans la grande tradition théâtrale.
    On peut trouver les textes de ces pièces en 10/18 (j'avais déjà cité ici même cette publication) :
    Trois pièces en un acte sont données à l'Atelier dans une distribution étincelante, qui rend hommage à la verve allenienne et à l'ardeur théâtrale de mise en cette occasion. Quoi qu'en dise Rousseau, je me range du côté d'Aristote et j'apprécie cette "purgation" de l'âme par les mots et les maux des autres.

    Qui aime Woody Allen adorera ses pièces traduites. J'avais un peu d'appréhension, je l'avoue, à l'idée de cette francisation (un comble ou le summun de la lucidité pour une apprentie traductrice !), moi qui n'aime ses films qu'en version originale. Mais j'avais tort. Je suis éblouie, épatée, ravie, transportée ! Nous assistons à un jeu de massacre verbal et à une réjouissante introspection de l'âme de la bourgeoisie new yorkaise. Mais je suppose qu'il ne s'agit pas d'un problème de classe social, car la corruption des âmes n'épargne personne. Elle est simplement d'apparence plus propre dans certains milieux. Et encore ce n'est guère prouvé, ici comme chez Edward Albee.
    Mais, pour ce dernier, le rire racle la gorge, tandis que l'explosion des zygomatiques chez Allen est de bon augure. La tragédie est affirmée chez le premier et évitée, bien que de justesse, chez le second. Rire est une question de survie et d'éducation. Le happy end est toujours tordu et biaisé chez Allen, si bien que l'on finit par se demander à quel moment précis nous nous sommes faits avoir, lorsque nous avons accepté son dénouement. Tout le monde dupe tout le monde et les relations humaines ne sont que des trompe-l'oeil. Les liens sociaux sont ainsi faits que l'on ne reçoit, finalement, que ce que l'on offre. Ce n'est que justice, n'est-ce pas ? Dois-je avouer que je suis une créature asociale et que je me gausse de ce dont je me crois, à tort ou raison, préservée ? On a le conjoint et les amis que l'on mérite. Les miens sont parfaits. Je n'en dirai pas autant des personnages de ces trois pièces. Inutile de préciser que, dans le cas présent, tous ces gens sont plutôt infréquentables, hormis peut-être cette psychanalyste pitoyable, aveugle à son propre drame domestique. Je ne l'avais jamais réellement remarqué mais Woody Allen est parfois un Ibsen - mais un Ibsen qui se fend toujours la poire !
    On retrouva ce soir-là les grandes obsessions qui sont celles de son oeuvre, depuis toujours : l'amour, le sexe, la fidélité, la tromperie, l'usure du désir, la mauvaise foi, la lâcheté, l'absence de Dieu... et la psychanalyse (dont le besoin s'explique par tout ce qui précède !).
    Toute ma vie j'ai tourné autour de la psychanalyse et joué avec son idée, des deux côtés du divan, cela s'entend. Mais jamais je n'ai franchi le pas, bien trop méfiante à l'idée que l'on fouille dans mes entrailles psychiques. Et puis à quoi cela servirait ? Je suis une névrosée, mais j'aime mes penchants troubles, et je ne vais pas payer pour que l'on m'autorise à choyer mes travers pervers. Je n'ai, de plus, aucune envie de guérir. Et il n'existe aucun remède au fait de vivre, hormis la mort et le rire sincère. Le reste n'est que trituration de nos petits bobos, thésaurisation de nos gros chagrins. Il n'y a rien à comprendre. Il suffit de se moucher un bon coup et essayer d'accepter que rien n'a de sens, sauf peut-être celui que l'on a envie de créer. Ma réalité est peut-être autre, moins franche : la philosophie est en soi une psychanalyse permanente. Donc, je suis possiblement en analyse depuis quatorze ans ! On l'a oublié mais la psychologie n'est au départ qu'un rejeton de sa mère philosophe... Freud m'a toujours apparu bien plus intéressant en tant que philosophe que psychanalyste - heureusement pour lui, car on ne peut pas dire qu'il ait guéri beaucoup de patients ! Les plus sains d'entre nous sont des névrosés, n'est-ce pas ? C'est peut-être pour cette simple raison que les personnages de Woody Allen nous sont infiniment proches, même si l'on ne partage pas leurs ennuis. Woody Allen serait un très bon psychanalyste ou philosophe, au choix. Qui mieux que lui peut résumer l'enjeu et le problème de la psychanalyse : "Mais je ne suis pas perspicace... Simplemenent psychanalyste." ? Boutade, peut-être, mais pas seulement. Je pense que Freud lui-même, qui était un homme d'humour, apprécierait.
    On rit beaucoup. J'ai aussi entendu des dents grincer, car M. Allen a le chic pour mettre mal à l'aise nos états d'âme. Il ne manquerait plus que cela qu'il soit complaisant !
    Woody A., comme Lubitsch ou Sacha Guitry, appartient à une même lignée, celle des esprits qui pensent que l'on peut rire de tout car rien n'a d'importance en ce bas monde, puisque l'univers est un chaos, probablement sans Dieu... Ou alors un Dieu ironique, cruel et peau de vache. Pour notre bien. Evidemment !
    "Le doute me ronge. Et si tout n'était qu'illusion ? Si rien n'existait ? Dans ce cas, j'aurais payé ma moquette trop chère." (Dieu, Shakespeare et moi, opus I)
    Derrière la drôlerie et l'absurdité de cette déclaration, qui pourrait aisément résumer la philosophie de Woody Allen
    se dissimule une réelle profondeur philosophique, mais je ne tiens pas spécialement, aujourd'hui, à disserter avec vous de Kant, de Locke ou de Berkeley, car finalement M. Allen résume parfaitement la complexité de notre situation dans le monde. Nous sommes dotés d'un entendement imparfait, d'une morale trouble et de pouvoirs de très petite portée. Et il nous transmet cette sagesse avec un humour que, malheureusement, je suis loin de posséder. Après plus d'une décennie d'étude de la philosophie, j'en suis arrivée à concevoir que la sagesse était davantage du côté des Marx Brothers, de Buster Keaton ou bien chez Woody Allen, que chez mes compagnons de galère métaphyique. Croyez-moi : le rire est la seule échappatoire. A condition de ne pas oublier de respirer - c'est le même problème avec les baisers...
    Sont au programme
    Riverside Drive (une pièce déjantée) à 19 h et Central Park puis Old Saybrook à 21 h (ces deux pièces-ci s'enchaînent sans entracte). Vous pouvez choisir de ne voir que la première - ce qui serait dommage, car à mon sens c'est la plus faible, malgré une incontestable réussite - ou simplement les deux suivantes. A cause d'un couac de programmation, j'ai vu ces trois pièces en deux fois, à un mois d'intervalle. Ce ne fut pas plus mal, car j'ai pu ainsi bénéficier d'une injection retard de prozac littéraire.
    La mise en scène de Benoît Lavigne est pleine de classe et de rythme. J'ai aussi apprécié la traduction de Jean-Pierre Richard : audacieuse et fidèle. Les acteurs sont parfaits. Pascale Arbillot en tête et Xavier Gallais (époustouflant, toujours au bord, sur le point de sombrer dans un registre opposé). Mais les autres ne sont pas en reste : Dominique Daguier en auteur paumé, qui laisse moisir ses personnages dans un tiroir - il me rappelle quelqu'un mais je n'arrive pas à mettre le doigt sur cette familiarité ! - emprunte à Guitry et à Woody Allen. La ressemblance avec le premier est flagrante lorsque le décor se déchire et qu'on le découvre dans la pause de celui qui est crucifié face à la machine à écrire, soudain muette.
    Il faudrait faire preuve d'une singulière humeur noire pour ne pas adorer se délecter des malheurs des divers protagonistes. Hors de question de les plaindre !
    Il ne reste que deux jours pour découvrir son dernier film, Scoop. Tic tac !
    J'ai entrevu quelques extraits et l'histoire me semble très proche de celle de La malédiction du scorpion de jade. Sûrement un film un ou deux crans en-dessous de Match point. Mais je me trompe peut-être. Tous les espoirs sont permis avec Woody Allen. Je reviendrai vous en parler cette semaine, je vous le promets. Il me faudra aussi vous faire partager mon enthousiasme quant au dernier film de Clint Eastwood, que j'ai également découvert ce week-end et qui m'a laminée.
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    Lors de mes périples parisiens, il est un endroit où j'aime me promener et butiner délicatement la poussière des fées. Je vous livre ce petit secret, en espérant que vous en ferez bon usage. Il me fut découvert par mon grand ami David, expert ès féeries.
    Imaginez une petite boutique, grande comme un mouchoir de poche, remplie du sol au plafond par une myriades de fées, d'elfes, de sorcières, de lutins... Avancez de quelques pas et descendez un rude escalier et vous vous retrouvez soudain au pays de Noël. Toute l'année, les anges frémissent, les sapins sont recouverts de neige et les chants de circonstance résonnent discrètement. Oui, un tel endroit existe, et pas seulement dans mes rêves. Il s'agit de la boutique Il était une fois, 6 rue Ferdinand Duval, à Paris. Son propriétaire est un homme charmant, fort bon conseiller et amoureux des jolies choses.

    Il est l'une des rares personnes en France à vendre des maisons Dickens en porcelaine (très célèbres pièces de collection, qui vous permettent de reconstituer les décors d'Un conte de Noël ou du Magasin d'antiquités, par exemple, que je glane aussi sur internet, mais rien ne vaut le plaisir de les voir dans le décor de cette boutique hors du commun). Quelques images de ma collection :
    ou des fées en pots (freshly caught fairies), un autre de mes péchés...

    Vous y trouverez également les délicieuses créations de Cicely Mary Baker, les flower fairies (fées des fleurs). Il existe, en traduction française, cet ouvrage délicieux, qui vous permettra de faire connaissance avec cette femme. Pierre Dubois n'est plus à présenter, car on lui doit un nombre conséquent d'ouvrages remarquables traitant de l'elficologie chez Hoëbeke.
    Cicely Mary Baker (1895-1973)
    fait partie de ces peintres et illustrateurs de l'époque victorienne qui me sont si chers et dont je vous reparlerai prochainement. Elle est l'un des artistes qui me procurent le plus de joie, avec John Anster Fitzgerald
    ou John Atkinson Grimshaw.

    Elle est l'héritière de Kate Greenaway
    et s'inspire des préraphaélites, mais aussi de Beatrix Potter.
    A l'époque victorienne, les fées avaient meilleure réputation qu'à la nôtre.
    En tout cas, dans les pays anglo-saxons, elles n'ont jamais connu l'ostracisme que notre beau pays leur inflige. Hormis Nodier, Théophile Gautier, Maupassant et quelques autres égarés, qui s'est jamais soucié de l'autre monde ?

    "Il est absurde de conclure que les idées manquent de sens et de lucidité parce qu'elles appartiennent à un ordre de sensations et de raisonnements qui est tout à fait inacessibles à notre éducation et à nos habitudes." La fée aux miettes

    Chez tous ces artistes, le culte naïf mais plein de fraîcheur de la nature incite au vagabondage de l'esprit, à un repos de l'esprit rationnel et froid. Tout ceci n'est nullement incompatible avec une réflexion vive et coupante, comprenez-le bien. Je soupçonne même les hommes et les femmes trop liés avec le monde où la Reine Mab donne sa loi d'être des rescapés de la philosophie, de l'abîme de la raison... Quelques-unes de mes fées inspirées du travail de Miss Baker... Un elfe s'est penché sur le portrait de Barrie. Il m'est apparu que cela plaisait au fantôme de Jaimie.
    Un autre descend du ciel et voltige dans les airs de mon musée Barrie (à l'aide d'un fil de nylon invisible mais je ne suis pas obligée de l'avouer) :
    Inutile de vous dire que je ne repars jamais les mains vides ! La preuve :
    Une flower fairy (The scilla fairy) en porcelaine (il en existe en résine, avec ou sans socle). Rendez visite au propriétaire des lieux. Il vous fera bon accueil.
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  • Les roses du Pays d'Hiver

    Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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