dimanche 5 novembre 2006
 Avec une accroche aussi accrocheuse, je suis bien certaine d'avoir gagné de nouveaux lecteurs à ma cause. C'est beau comme... comme un souvenir, n'est-ce pas ? On dirait du Bacon. Toute la vie défile. C'est concentré, sobre et plein d'espoir. On regretterait presque de mourir en imaginant que la vie puisse donner autant d'aspirations. Il était temps que je m'offrisse cette image de marque qui me fait défaut depuis que j'écris ce journal. Il était temps de venir témoigner à visage découvert et laisser tous ces faux-semblants derrière moi, comme des pétales de rose, qui marquent le chemin parcouru. Oui, Holly est poète à seize heures. Je ne vous l'avais pas dit ? Oui, je suis une fille intelligente et passionnante - du moins, je le fus autrefois -et je le prouve. Pendant quelques années, j'ai regardé un soap. Je sais qu'un tel aveu à de quoi vous laisser pantois. Vous pensiez bien me connaître, et non ! Vous ne saviez pas l'essentiel. Bien sûr, depuis j'ai subi une cure de désintoxication, et je suis devenue une fille ordinaire. On m'a aussi ôté un lobe au cerveau, donc je ne suis plus en mesure d'apprécier tout ça. Mais je sais qu'autrefois on pouvait me tirer des larmes, avant que je ne devienne cette brute épaisse et creuse. Je crois que le début de la fin a commencé lorsque je me suis inscrite, il y a une dizaine d'années, au fan-club suisse de The Bold and the Beautiful. Je me suis rendue à une convention et j'ai rencontré des acteurs et j'ai même assisté à l'un de leurs concerts (ils chantaient avant de déchanter). Le choc fut la rencontre avec mes congénères, le public de ce feuilleton : rien que des quadragénaires astiquées au fond de teint, qui sentaient le propre de la solitude, femmes au foyer ravies, sans enfants, sans maris ou amants, sans animal domestique, sans réelle aspiration, ne vivant qu'au rythme de leur feuilleton quotidien. Moi, bien sûr, j'étais tout l'inverse. Sauf pour les mioches, mais j'aime pas les vergetures. Et je m'étonne que cela n'ait pas donné idée à mon mari de divorcer afin de me rendre semblable à mes nouvelles amies. Oui, lui, il était une créature vraiment dégénérée. Pire que moi, parce que j'avais l'espoir de pouvoir être tout à fait des leurs. Il faisait tache au milieu de ces beaux esprits en robes de soirée. Il était le seul homme de l'assistance, le seul d'un quotient intellectuel qui ne lui permettait pas de suivre les conversations torrides entre ces jolies truies qui se vautraient dans la fange télévisuelle, sans honte ni retenue aucune. Savourant chaque scène jusqu'à la douleur exquise. Il a même dû porter secours à l'hystérique de service qui, à force de se pâmer devant le blondinet (Thorne, l'ancien acteur), en a avalé de travers un os de poulet. J'ai compris à cet instant que le monde se divisait entre les désespérés, les suicidaires (le public de ce soap), des gens ayant une réelle profondeur, qui combattaient pour survivre, et les insensibles (celle que j'allais devenir). J'ai écrit quelques lignes, dont j'ai déjà livré des extraits ici même, et je vous offre un texte plus consistant, rédigé à ma sortie de mon opération du cerveau. Le soap-opera Pourquoi s’interroger, dans cette étude, sur une réalité apparemment aussi éloignée que possible de nos sujets de réflexion habituels et de la pensée philosophique en général ? Parce que ce phénomène étrange atteint environ 50 millions de personnes à travers le monde. Parce que l’on a pris le parti de s’intéresser à l’homme, au réel prosaïque, ordinaire, à la vie quotidienne. Le soap-opéra (1) est, par excellence, une représentation anti-tragique ou, mieux, atragique du monde. Du moins, au premier abord… Il met en scène un monde dépourvu du moindre sentiment tragique, où la mort même n’existe pas, et prône sans peut-être même s’en rendre compte une asepsie totale et une monotonie non moins absolue. En effet, il est très courant dans ce genre de production télévisuelle, que des personnages meurent et « ressuscitent » quelques mois ou années après. De même, de l’autre côté du Pacifique, il est habituel de voir des acteurs reprendre un rôle en cours, sans que personne n’y trouve à redire ; parfois, le nouvel acteur modifie de fond en comble la perception du personnage et cela ne semble pas choquer le téléspectateur puisqu’il ne proteste pas ... De même certains personnages grandissent à une allure folle, passent de l’âge de six ans à celui de dix-huit après une petite semaine d’absence, tandis que les autres demeurent en l’état : ils ne vieillissent pas implicitement, car leur rôle les fige dans un âge utile au déroulement des histoires ou des chroniques. Malgré l’apparente inanité intellectuelle de ce genre de programme, il semble que sa confrontation avec son noble extrême (et double, dans une certaine mesure) soit fructueuse. En effet, le soap et la tragédie grecque présentent des analogies. Le soap-opera est souvent désigné comme le degré zéro de la création et comme le péché intellectuel par excellence. Aucune personne sensée et proprement éduquée n’avouerait une telle dégradation. Ces feuilletons au long cours, interminables, sont-ils si bêtes qu’ils n’aient aucune leçon, même involontaire (les plus enrichissantes le sont souvent), à nous offrir ? Ceux qui en sont friands sont-ils la lie de l’humanité ? Nous ne le pensons pas. Ou pas complètement. Au contraire. Le soap a plus de points communs avec la tragédie grecque et Nietzsche que bien des œuvres réputées, à tort ou à raison, intelligentes. Nous n’avons aucune intention de choquer en révélant cet état de fait. La profondeur et la gravité sont parfois des actes manqués et l’intelligence d’une œuvre est au moins autant dans le regard de celui qui la contemple et la comprend qu’en elle-même. Les soaps ont une structure invariable, quelle que soit leurs différences superficielles. Une rapide description s’impose. Il suffit simplement de savoir, en guise de préalable, que le mensonge et les trahisons qu’il sert, ainsi que la mise à nu de ce dernier, est le moteur principal de ces séries interminables. La recherche de la vérité est le motif de ce feuilleton. La philosophie avoue un but comparable. De plus, il est à noter que la durée permet l’exploitation intensive et surréaliste de tous les possibles, ou peu s’en faut. Un seul exemple nous servira d’introduction. Un homme se croit le père d’une enfant (une fille) qu’il aurait eu avec l’ex-femme de son père, celle-ci n’ayant épousé ce dernier que par dépit de n’avoir pu se marier avec le fils. On découvre – ô stupeur ! – que l’enfant est bien du père et non du fils. La fille du fils devient alors sa demi-sœur. Or, quelques années plus tard, il s’avère que la mère du fils a eu cet enfant d’un autre que celui réputé son père. Le fils n’a donc plus aucun lien de parenté avec son ex-fille et son ex-demi-sœur ; ils peuvent devenir amants, ce dont ils ne se privent pas. On appréciera le comique de la situation, d’autant plus qu’elle est présentée avec force larmes et cris. Il n’y a dans l’exposition de cet exemple, aucun élément strictement impossible (rien qui appartienne au fantastique ou à la science-fiction), même si le déroulement des faits est hautement improbable. L’extension des possibles par la redéfinition des rôles ou des liens de parenté permet d’apporter du « sang neuf » sans rien utiliser qui soit extérieur au vase clos où croupissent les âmes damnées des soaps. Si ce n’est pas une idée géniale, peu s’en faut ! La famille est le cœur du feuilleton. La famille est le noyau dur du soap, de même dans la tragédie, où le malheur se lègue avec les gènes. Souvent, deux grandes dynasties, riches et puissantes s’affrontent ; dans chacune d’elles, les aïeux et les aïeuls sont présents et la nouvelle génération en passe de les remplacer. Chaque âge est représenté, même si l’action est entre les mains des trentenaires. L’un des points communs récurrents entre tous ces soaps (et à l’intérieur même d’un soap) est la mise en doute de la paternité d’un des personnages, ce qui a pour conséquences deux faits : l’extension des possibles et l’absence d’identité permanente des personnages. Autour de ces familles gravitent d’autres cellules familiales, moins fortunées ou puissantes, mais jamais aussi démunies que ne le sont la majorité de ceux qui regardent ses programmes. S’il est des pauvres et des faibles, ils ne le sont que provisoirement, le temps de devenir aussi forts et imposants que ceux dont ils convoitent la réussite et la splendeur. La richesse et le pouvoir qu’elle autorise (pas toujours légitimement, soit dit en passant) ne sont pas là uniquement pour faire rêver (baver) les pauvres, mais pour permettre aux personnages d’augmenter à l’infini, ou presque, leurs marges de manœuvre, bien que ceux-ci vivent et agissent dans le cadre restreint d’une ville, au nom souvent imaginaire, mais qui, bizarrement, donne l’impression de résumer le monde tout entier. De même que Steiner écrit à propos de la tragédie antique que «le vers libère le personnage tragique des complications du monde matériel», dans le soap, c’est l’argent qui remplit ce rôle. Leur champ d’action devrait être le plus large possible et les choix multiples ; pourtant ils usent au minimum de cette liberté – tout le contraire du principe d’économie mis en avant par Leibniz concernant l’organisation divine de l’univers. Superficiels (2), ils le sont sûrement, évidemment, mais cependant quelque chose d’essentiel nous est dit à travers eux : rien ne dure ni ne réussit, tout est toujours à recommencer, tout est vain. Le soap est à sa manière, peut-être inconsciente, une réfutation du réel rationnel. Le reproche que l’on fait en général au soap est son manque de crédibilité - il arrive trop de choses aux personnages et les mêmes situations invraisemblables les accablent par cycle - sa simplification à l’extrême des sentiments, des dialogues et des situations stéréotypés. Pourtant, sans vouloir paraître provocateur, on peut affirmer que le soap est une illustration possible de l’éternel retour nietzschéen… et une manifestation d’une authentique vision tragique du monde in fine. La qualité la plus flagrante de ce monde hermétiquement fermé au reste du monde est l’absence de laideur. Evoquons d’abord la laideur physique des êtres humains. Celle-ci nous est familière. Objectivement, les gens réellement beaux ne sont pas la majorité dans notre monde et, ce, indépendamment de toutes préférences subjectives. La laideur telle que nous la côtoyons est tellement rare que la beauté surprend toujours lorsqu’elle s’infiltre dans l’œil et l’esprit ; elle fascine. Elle s’exprime dans le visage, la démarche, la silhouette, d’une part, et dans le choix des vêtements ou autres accessoires décoratifs, d’autre part. Dans le second cas, la laideur est remédiable et s’inscrit dans le négligé de la personne, dans la crasse ou le débridement. L’autre laideur, celle du corps nu, est plus permanente et souvent impossible à gommer. De celle-ci, il n’est jamais question dans le soap. De celle-là, il en est parfois question, mais, à l’instar de la pauvreté et de la faiblesse, elle est très provisoire et accidentelle. Les acteurs de soaps, s’ils ne sont pas beaux à mourir (chacun a ses goûts), ne sont jamais objectivement laids ou repoussants, même s’ils ne plaisent pas à tous. Ne dit-on pas ceci de tous les acteurs ? Non, car il est des artistes de cinéma, de télévision ou de théâtre que beaucoup s’accorderaient à trouver laids ou très banals, voire difformes (ce qui est rare). Ce qui est très remarquable, dans le soap et qui confirme notre idée, est la concentration de beaux visages et de silhouettes gracieuses. La plupart du temps, il n’y a jamais de laid, de petit ou de gros pour faire contraste. Il peut y avoir un acteur en dessous de « la moyenne de beauté requise » mais il n’est jamais laid, et souvent il est plus beau que l’homme moyen de la rue. Le soap se distingue aussi des films, dans la mesure où l’on n’essaie jamais d’être réaliste : les acteurs sont toujours parfaits et il ne viendrait pas à l’idée du spectateur absorbé dans sa contemplation d’imaginer un personnage décoiffé, avec des ongles sales ou un bouton. Inutile de tenter de les imaginer dans des tâches ingrates, telles celles de l’alimentation, de la digestion, de la toilette ou autres. Lorsqu’une personne se salit, sa crasse est propre et lorsqu’il mange, il picore et jamais une feuille de salade ne vient se coincer entre ses dents. Il se réveille et se couche, manucuré, brushingné, dans un monde assaini de la laideur et de tout ce qui la symbolise. Le monde est beau et en ordre, comme dans les catalogues de vente par correspondance ou, mieux encore, dans les hôtels cinq étoiles luxe. Les personnages vivent en ne froissant pas leur pantalon ou leur robe et leurs pleurs ne font jamais couler les mascaras (waterproof) des belles femmes. Le monde est figé, confis dans le luxe, dans l’image glacée de la perfection. Le paradis ou l’enfer ? Est-ce que l’un ne revient pas à l’autre, au fond ? Quant à la laideur morale… Il y a toujours un ou des méchants qui donnent un peu de vie à cet univers de gens beaux et bien intentionnés. Ces monstres sont parfois effroyables : coupables d’adultère, de mensonge, imbus de désirs de vengeance (défauts les plus courants, qui nous rappellent notre monde), parfois de choses plus graves comme le viol, l’inceste ou le meurtre. Quand bien même ils sont méchants, ils restent beaux et jamais tout à fait incompréhensibles (seuls les monstres authentiques le sont : le Caligula de Camus par exemple). Et ils sont aimés pour la détestation qu’ils procurent. Rien n’est irrémédiable dans le soap : souvent les méchants (et les très méchants) se rachètent et, s’ils s’obstinent dans leur mauvais penchants, ils n’en sont pas abîmés et leurs défauts ne choquent pas car ils sont la condition des qualités des autres. N’en tirons pas la conclusion que, par ce type de personnages, les scénaristes donnent une image du mal inhérent à la nature humaine. Le mal n’est qu’un désagrément passager et les souffrances sont éphémères. La mort, elle-même, n’existe pas et les deuils sont toujours en demi-teinte. Les deux reproches majeurs qui sont formulés à l’encontre du soap sont le manque de crédibilité de l’intrigue et la répétition des situations, ce qui se résume au fond à une absence de fin ou de finalité de l’histoire. Gageons que ce pourrait être ses qualités principales. Le soap est absolument dépourvu de la moindre dose de mémoire, ou s’il en a, elle ne ressemble aucunement à celle du vulgum pecus. Voici un indice sur la nature du temps propre aux héros de ces feuilletons. Le temps est à la fois le nôtre et quelque chose de totalement étranger à notre vécu. Ce que des œuvres télévisuelles, comme La Quatrième dimension, mettait en perspective quant à l’espace, le soap le fait en ce qui concerne le temps. La tragédie grecque a une structure climaxique, c’est-à-dire qu’elle est construite sur une tension et qu’elle monte graduellement vers un point, qui est celui du « non-retour ». Le temps est un compte à rebours. La tragédie est un crescendo, comme celui du Boléro de Ravel, par exemple. D’abord, une voix de basse, un murmure confus, un écho lointain, puis quelque chose advient et se précise de plus en plus à la vision, jusqu’à l’explosion finale. Ou encore un plan séquence très large, puis une focalisation de plus en plus précise sur un point, gros plan, plans de plus en plus rapprochés et puis … plus rien. Extension et progression de la situation de départ. Une tache qui se répand sur un buvard, jusqu’à masquer ce buvard. Le soap n’a ni durée ni tension, ni temps. Il est présent et uniforme. Du sur-place. On peut regarder n’importe quel épisode et « être dans l’histoire » instantanément, ou perdre le fil de l’histoire pendant des années et retrouver une situation quasi identique, justement parce qu’il n’y a pas de fil. Ces soaps sont des quotidiens et instaurent une véritable relation en miroir et une complicité avec le spectateur. N’ayant ni durée, ni temps, ni forme, ils épousent aisément celles du spectateur. Tel un bernard-l’hermite, ils se faufilent dans la propre carapace du spectateur. Le rythme même du feuilleton est calqué sur celui du spectateur : la lenteur est sa caractéristique. Il mime en général le temps quotidien, le temps réel : pas de saut dans le futur, on ne fait l’économie d’aucune médiation pour aller de la situation A à la situation A’. Les intrigues sont nombreuses mais répondent toujours au même schéma ; elles résident en général sur l’élaboration d’un mensonge puis sur le cheminement qui mène à la découverte et à la destruction de ce mensonge, par une révélation publique. Rien ne dure, car tout est emporté par un flux constant (de sentiments, de relations) qui, bizarrement, ramènent toujours les mêmes éléments à la surface. Un sablier que l’on ne cesse de retourner (3). Vase clos, répétons-le. La tragédie casse ce vase. Rien dans le soap n’est irrémédiable, irrévocable ou inexorable. Le soap, à la différence de la vie réelle, n’a aucune mémoire et c’est pour cette raison que l’éternel retour des mêmes événements est possible. Il ne se passe rien. Rien, à savoir que tout est un éternel recommencement : les mêmes situations, stéréotypées, se reproduisent, pour les mêmes personnages ou pour d’autres. Aucun état de choc. Aucune catastrophe. Que peut-il arriver puisque la mort elle-même est caricaturée ? Rien. Rien, même si, paradoxalement, tout arrive, et surtout l’invraisemblable. Le soap, à sa manière, est une illustration de l’absurde, tel que Camus le décrit dans le Mythe de Sisyphe ! Etonnante comparaison, et pourtant le soap est absurde parce qu’il emprisonne les personnages dans un schéma invariable. L’autre qualité apparente du soap est la naïveté ou l’innocence des personnages qui vivent chacune des situations comme si elles leur étaient neuves. Les personnages de soaps parlent, beaucoup même et on remarquera que le vocabulaire est plutôt châtié et raffiné compte tenu de l’intelligence déployée dans l’écriture des scenarii. Probablement à cause du bannissement de la laideur évoquée plus haut, auquel le langage ne doit pas renvoyer. Dans leurs discours, deux choses ne sont JAMAIS évoquées : le temps vécu, c’est-à-dire la vieillesse (le lifting de Katherine Chancellor dans les Feux de l’amour est une exception notable, en même temps elle a toujours été vieille), et le suicide. Le soap n’a pas de héros. Entendons-nous : pas de héros, mais des héros, voire que des héros. C’est pourquoi n’importe quel point de vue peut être adopté par n’importe quel spectateur : la raison et / ou le droit ne sont pas détenus par une seule personne, il ne dépend que du spectateur de casser l’objectivité globale et d’approprier la raison à l’un des personnages par l’identification qu’il opérera entre celui-ci ou celui-là et lui-même. Prochainement, je parlerai de Twin Peaks et j’essaierai de montrer comment David Lynch a réussi à intégrer les ficelles du soap pour écrire une des séries les plus révolutionnaires et intelligentes qui soient. (1) Citons, parmi les plus célèbres, Dallas, Côte Ouest (Knots Landing), Santa Barbara, Dynastie, et aujourd’hui, sur les petits écrans français on trouve encore : Les Feux de l’amour (The Young and the Restless), Amour, Gloire et beauté (The Bold and the Beautiful), Des jours et des vies (Days of our lives), etc. Au départ, ces programmes étaient sponsorisés par des marques de lessive, d’où leur appellation. (2) Superficialité superficielle, pour un regard qui l’est tout autant que ce qu’il dénonce, superficialité de surface donc, qui n’empêche pas d’être profonde… (3) Un de ces soaps utilise d’ailleurs ce symbole dans son générique (Days of our lives).
samedi 4 novembre 2006
« Lorsqu'on représentait une tragédie à Londres, la salle était tendue de noir, comme la nef d'une église pour un enterrement. Quant aux moyens d'illusion, Shakespeare les rappelle, en s'en moquant, dans Le Songe d'une nuit d'été : un homme enduit de plâtre figurait la muraille interposée entre Pyrame et Thisbé, et l'écartement des doigts de cet homme, la crevasse formée dans cette muraille. (…) Cette exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit de la littérature et des arts de notre temps : elle annonce la décadence de la haute poésie et du vrai drame ; on se contente des petites beautés, quand on est impuissant aux grandes ; on imite, à tromper l'oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant, une fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve forcé de la reproduire, car le public, matérialisé lui-même, l'exige. A l'époque de Shakespeare les gentlemen se tenaient sur le théâtre, ayant pour siège les planches mêmes, ou un tabouret dont ils payaient le prix. Le parterre, debout et pressé, roulait dans un trou noir et poudreux : c'étaient deux camps hostiles en présence. Le parterre accueillait les gentlemen avec des huées, leur jetait de la boue et leur crachait au nez en criant : " A bas les sots ! " Les gentlemen ripostaient par les épithètes de stinkards et d'animaux. Les stinkards mangeaient des pommes et buvaient de la bière ; les gentlemen jouaient aux cartes, et fumaient le tabac, nouvellement introduit. Le bel air était de déchirer les cartes, comme si l'on avait fait quelque grande perte, d'en jeter avec colère les débris sur l'avant-scène, de rire, de parler haut, de tourner le dos aux acteurs. Ainsi furent accueillies et respectées, à leur apparition, les tragédies du grand maître : John Bull lançait des trognons de pomme à la divinité dont il encense aujourd'hui les images. L'insulte de la fortune fit de Shakespeare et de Molière deux comédiens, afin de donner, pour quelques oboles, au dernier des misérables le droit d'outrager à la fois des chefs-d’œuvre et deux grands hommes. Shakespeare a retrouvé l'art dramatique ; Molière l'a porté à sa perfection : semblables à deux philosophes anciens, ils s'étaient partagé l'empire des ris et des larmes, et tous les deux se consolaient peut-être des injustices du sort, l'un en peignant les travers, l'autre les douleurs des hommes. (…) Shakespeare joue ensemble, et au même moment, la tragédie dans le palais, la comédie à la porte : il ne peint pas une classe particulière d'individus ; il mêle, comme dans le monde réel, le roi et l'esclave, le patricien et le plébéien, le guerrier et le laboureur, l'homme illustre et l'homme ignoré ; il ne distingue pas les genres, il ne sépare pas le noble de l'ignoble, le sérieux du bouffon, le triste du gai, le rire des larmes, la joie de la douleur, le bien du mal. Il met en mouvement la société entière, ainsi qu'il déroule en entier la vie d'un homme. Le poète semble persuadé que notre existence n'est pas renfermée dans un seul jour, qu'il y a unité du berceau à la tombe : quand il tient une jeune tête, s'il ne l'abat pas, il ne vous la rendra que blanchie ; le temps lui a remis ses pouvoirs. » Chateaubriand, Histoire de la littérature anglaise


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  • vendredi 3 novembre 2006
    Le bonheur n'est qu'une subtilité de langage.
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    Croire - même si c'est faux, et ça l'est toujours - que l'on est le seul à pouvoir écrire ce que l'on écrit est la seule excuse valable, oui la seule excuse valable.
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    Nous brinqueballons tous notre passé, un casier judiciaire qui se lit sur le visage.
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    Mon enfance est comparable à une grossesse extra-utérine.
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    La reconnaissance expose à un sacré désagrément dont se gardent bien de prévenir les philanthropes de tout acabit : on ne cesse jamais de payer la dette, un prêt impossible à rembourser ; ce sentiment tourne vite à l’obligation et, pour en finir, à la haine du créditeur. Dès lors, sans sauter aucune de ces étapes, on s’invente des raisons pour déprécier le prêt, on s’attarde sur la valeur des intérêts que l’on a allongés, on se désoblige purement et simplement. Et un beau jour l’ardoise est effacée. C’est ainsi que naît la haine pour la race des bienfaiteurs.
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    Quand je serai grande, je serai méchante.
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    A mesure que nous vieillissons, aussi laids, incommodes ou détestables qu'aient pu nous paraître, dès les premières heures de leur rencontre, les êtres et les choses, l'inévitable familiarité de leur contact prolongé nous les rend, bien des années plus tard, presque beaux à aimer ou à pleurer. L'indifférence, le mépris ou la haine que l'on porte à ces compagnons de route, que l'on n'a pas choisis, tissent des attachements plus fidèles que ceux dus au pauvre hasard de nos affinités provisoires. Presque. Toute l'ambiguïté de notre sentiment tient dans cette restriction ou ce manque de précision de l'adverbe. Nous ne sommes, en effet, pas dupes des raisons de notre imperceptible et lente conversion au fil des ans : la vieillesse de ces choses et de ces êtres participe de la nôtre, et leur fatigue est le reflet de notre propre échec. * Extraits de la bande originale de ma journée : Rod Stewart (toujours sexy et j'ai un faible pour les écossais) - The First Cut is the Deepest (Cat Stevens) Rod Rod Stewart - It's a heartache (Bonnie Tyler) Rod2
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    jeudi 2 novembre 2006
    "La vie n'imite pas l'art. Elle imite seulement la télévision de bas étage." Woody Allen, Maris et femmes.


     Hier, il y a un an, jour pour jour, je laissais ici deux lignes sur Match point. Hier encore, je suis allée voir Scoop à la première séance de l'après-midi. Vous en conclurez, peut-être, soit que je suis fidèle à mes goûts soit que je suis casanière et sans surprises (les deux sont véridiques). Mais Woody Allen participe de ce plaisir que l'on prend à suivre de saines habitudes. Une année sans un film de Woody Allen serait une année un peu foutue, même si le névrosé juif à lunettes ne réalise pas toujours des chefs-d'oeuvre. Là n'est pas le problème, car les oeuvres de Woody Allen valent également par le vis-à-vis qu'elles provoquent les unes par rapport aux autres. Le cinéma allenien s'inscrit dans l'autoréférentiel. Plus on connaît Woody Allen, plus on l'aime, plus on l'aime, plus on le connaît, à l'infini... Il se pastiche lui-même, pour notre plus grand bonheur, sans omettre de brosser quelques portraits acides dans lesquels on se reconnaîtra sans peine. Parler d'un film de Woody Allen est un exercice très délicat, lorsque le film est aussi limpide. Il n'y a rien à en dire, sinon c'est que c'est un délassement de première classe. Allen se réclame ici sûrement de cette série de films qu'il apprécie beaucoup, tout en reconnaissant la légèreté de ces derniers, The Thin man.
    La superficialité n'est pas toujours un crime. Ici, c'est même une gâterie autorisée par le ministère des gens sérieux. Allez voir ce film et foutez-moi la paix, lecteur (je mets au singulier, non par excès de modestie, mais parce que j'ai toujours l'impression de soliloquer) ! Si vous continuez la lecture de ce billet, vous risquez de vous sucrer le plaisir que vous pourriez prendre à voir ce film au lieu de me lire... Serez-vous avancés si je vous dis que ce film est le joyeux cliché britannique de l'enquête cosy, à la Agatha Christie ? Un long-métrage qui suit les traces de Meurtre mystérieux à Manhattan,
    avec un peu moins de palpitant ? Il y a du Peter Sellers et du Miss Marple chez notre prodige magicien, qui mène l'enquête et auquel donne vie le décoiffé Woody Allen. Oui, Allen se prend pour Houdin (digression : ne pas manquer cette compilation de textes
    chez Omnibus !) ou Harry Houdini et, chose étonnante, il ne rate aucun tour. C'est décevant ! Mais il fait apparaître un fantôme dans une de ses boîtes... Et tout commence ! Il nous invite à une sorte de murder party, chez les rupins, en compagnie d'une apprentie journaliste en quête d'un scoop qui ferait démarrer sa carrière et qui lui a été transmis... d'outre-tombe par un célèbre journaliste, soudain décédé et qui ne supporte pas d'être mort sans avoir fait feu de cette dernière bûche ! Ce dernier s'esquive, de temps en temps, du bateau de croisière (sur l'Achéron) qui l'amène vers sa destination finale, et vient renseigner nos deux héros. La mort et sa faucille nous rappellent Love and Death mais aussi certaines scènes du Sens de la vie des Monty Python. Ces scènes sont succulentes, mes préférées. Un triste sire affublé par les journaleux du prometteur titre du "Tueur aux tarots", épigone de Jack l'Eventreur, officie et trucide dans le milieu de la prostitution ; il serait le fils d'un Lord. On ne saura rien de ses victimes. Nous n'en rencontrerons aucune et les scènes de crime seront totalement occultées. Tout est très propre dans ce milieu. Les proies du criminel sont exclusivement des brunettes aux cheveux courts - des Loulou ! - en guise de représailles à l'encontre d'une mère, pas très fidèle, qui lui a fait défaut dans son enfance. Ce qui devait arriver arriva : l'enquêteur en jupons tombe amoureuse de son sujet ! A ses risques et périls...
    Scoop est une comédie guillerette, qui ne présente aucune originalité du point de vue de l'histoire (il ne s'agit que d'une plaisante enquête policière, mais que demander de plus ?) et pour qui connaît son Allen sur le bout de la prunelle, mais ce n'est pas une limite au plaisir que l'on prend. Ce film peu ambitieux (si tant est que le divertissement soit toujours vain, ce qui n'est point assuré), mais non sans un discret éclat, est charmant. Woody Allen offre une comédie qui file à la vitesse d'une comète et qui vous laissera en guise de souvenir quelques fils de sa chevelure enroulés autour de votre imaginaire. Woody Allen a naturellement une dégaine de comique dont il s'amuse. Voilà un de ses atouts majeurs, vous en conviendrez, mais qui ne serait rien sans cet esprit d'à propos qui est le sien. Le voir rouler, à droite, coincé dans une Smart, sur les routes de la campagne anglaise, est hilarant ! Woody Allen est un Schopenhauer à qui l'on aurait mis du poil à gratter dans le slip (caleçon ou boxer, selon). Il pourrait demeurer debout au milieu d'une pièce, sans mot dire et sans bouger, qu'il serait encore à mourir de rire. Il suffit de le regarder. Sa tête est presque indécente. Il joue depuis si longtemps dans le registre du dépressif, névrosé et looser, qu'il a fini depuis belle lurette par emporter notre sympathie. Si, dans la réalité, il n'a rien du raté qu'il aime incarner, il doit néanmoins y avoir un peu de vrai dans cette perception qu'il paraît avoir de lui-même. On ne s'attribue pas impunément des rôles pathétiques simplement pour susciter le rire chez ses contemporains. Mais je ne vais pas le psychanalyser, il le fait trop bien lui-même... Miss Johansson, la nouvelle Aphrodite d'Hollywood est presque pâle dans ce film.
    Je ne sais pas par quel prodige Allen a réussi à la rendre simplement belle (et non sublime et sulfureuse comme elle l'était dans Match point) en l'affublant de tenues informes, peu sexy. Le belâtre de service (Hugh Jackman) - vous savez, je suis peut-être étrange mais je suis toujours davantage attirée par un Woody Allen plutôt que par le mâle dominant à l'émail impeccable - a tout du coupable, alors forcément on le croit innocent, jusqu'à ce que l'on soit à moitié détrompé. Ce procédé est des plus classiques. Hitchcock l'a souvent employé, dans ce sens et dans le sens inverse, et aimait jouer sur cette ambiguïté possible. Revoir L'ombre d'un doute ou bien Soupçons pour s'en convaincre. Les références à Hitchcock sont assez évidentes. On ne tremble guère pour l'héroïne, on se doute qu'elle s'en tirera. C'est peut-être là que le bât blesse, car le personnage de la jeune fille n'est guère crédible. On la voudrait arriviste (voir la scène introductive où elle couche avec un cinéaste célèbre pour avoir un interview) et elle se révèle un tantinet cruche ; on la voudrait amoureuse et elle demeure fadasse dans son attachement au supposé meurtrier. Quelque chose ne tourne pas rond dans la boule magique, mais on reprendrait bien un ticket de cinéma.  
    On retiendra quelques citations savoureuses de ce film : "J'étais de confession hébraïque, mais en vieillissant je me suis converti au narcissisme !" 
     "Ma femme m'a quitté : elle me reprochait d'être immature... Moi, j'avais une excellente réponse à ça ; je levais la main, mais je n'étais jamais interrogé !" 
    Bande annonce :

    Trois mots de Scarlett Johansson, qui n'est pas la plus belle fille du monde :  
     Nota Bene : Si vous aimez Woody Allen, vous aurez grand intérêt à lire ce livre d'entretiens :

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  • Ainsi que le fait remarquer Clément Rosset, le développement de la philosophie va de pair avec la mise en retrait du hasard : « Débrouiller le désordre apparent, faire apparaître des relations constantes et douées d’intelligibilité, se rendre maître des champs d’activité ouverts par la découverte de ces relations, assurant ainsi à l’humanité et à soi-même l’octroi d’un mieux-être par rapport au malheur attaché à l’errance de l’intelligibilité. » Au fond, toute opération intellectuelle réside dans « l’espoir secret (…) [qu’il] est possible de dissoudre la malheur » (1). Philosopher, c’est (re)tisser (2) les relations entre les êtres et les choses, attribuer non pas tant des causes, mais des raisons, aux événements de l’univers. « (…) le réel n’est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point : s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours se faire voir ailleurs. » (3) Cet arrêt de perception signe l’acte de naissance de l’illusion qui prend le relais de la perception simple. Cet « ailleurs » évoqué par Rosset est celui de l’imagination et du double, de l’illusion. L’illusion déplace le réel, alors que l’imaginaire n’y touche pas, de même que le refoulement déplace les désirs et les pensées insupportables. Le refus du réel dans l’illusion n’est pas celui de la perception (impossible selon les stoïciens) mais dans le refus de l’assentiment : « Cette autre manière d’en finir avec le réel ressemble à un raisonnement juste que viendrait couronner une conclusion aberrante : c’est une perception juste qui s’avère impuissante à faire embrayer sur un comportement adapté à la perception. » La seule différence entre le processus du refoulement et celui de l’illusion est que le premier n’est pas définitif (« retour du refoulé »), mais que la seconde nie le réel qu’elle voit et en même temps refuse de voir ; elle ne lui laisse aucune issue. L’illusion est un paravent que le sujet fait glisser entre lui et le réel.

    Dans le film de François Ozon (2001), Sous le Sable,
    Marie (Charlotte Rampling) a perdu son mari, Jean (Bruno Crémer). Tous les indices laissent à penser qu’il s’est noyé ou suicidé. Mais Marie agit comme si son mari était toujours près d’elle ; elle le voit, elle lui parle, et en même temps elle recommence une « autre » vie, en prenant un amant (même si elle est très passive dans cette relation, à laquelle elle ne croit pas, la scène la plus intéressante de ce point de vue étant la scène d’amour, où l’amant est ridiculisé, à la fois par la caméra du cinéaste, qui le filme en plongée, alors qu’il est en pleine activité, et par le rire inextinguible de Marie, au moment crucial. Elle dit à cet homme qu’elle le trouve léger - il a une corpulence très différente de celle de son mari, qui lui était fort imposant - et elle lui dit qu’il faudra qu’elle s’habitue [à ce changement, plus qu’au fait où il s’agit d’un autre homme ; elle agit comme s’il était son mari, en lui disant de mettre le réveil, elle lui tartine la même biscotte ; elle refait les mêmes gestes et lui, sans s’en rendre compte, enfile, non pas le même pyjama, mais les mêmes attitudes ; il s’appuie sur le côté du lit pour lire (peut-être lit-il le même livre que lisait Jean avant son départ) ainsi que le faisait le défunt ]. Le fait qu’elle veuille s’habituer laisserait supposer qu’elle a déjà renoncé à son mari. Mais, elle lui dira plus tard qu’ «il ne fait pas le poids ». Au sens propre et au sens figuré. Ce jour-là, en 2001, j’ai aperçu, dans la salle de projection, un psychiatre, que je connais de vue, et qui était assis un rang devant nous ; il jubilait à cet instant précis et je n’ai eu de cesse de l’observer afin de noter ses réactions, très instructives pour mon commentaire). Une partie d’elle-même commence à accepter cette mort, et cette partie lutte contre son refus. Or, l’acceptation est sur le point de prendre le dessus, lorsqu’elle se retrouve à la morgue et qu’elle exige de voir le corps supposé (à 90 °/0) être celui de son mari. Le médecin et le commissaire essaient de la dissuader de voir le corps : « ce n’est même plus un corps », lui disent-ils, mais elle affirme qu’elle veut « tout voir », lorsque le médecin n’ouvre que la partie supérieure de la house. Elle veut voir pour croire. Mais cela suffit-il ? Elle reconnaît le maillot de bain ; la montre est bien celle qu’elle a décrite. Mais à sa vue, elle éclate de rire. Et affirme, contre toute attente, et contre l’évidence même, que ce n’est pas sa montre. « Je suis sa femme. Je sais. C’est moi qui lui ai offerte ». Telle est à peu près sa réponse. Tout se passe donc comme si elle seule pouvait reconnaître (4) (dans le sens où des parents reconnaissent un enfant) une singularité à laquelle les autres n’ont pas accès. Ce n’est pas au réel auquel ils n’ont pas accès, mais à sa propriété. Elle refuse ce corps. Et ce refus montre que l’illusion ne dépend pas d’un problème de vision ou même de connaissance. Vous avez beau voir et savoir de façon certaine, l’illusion contraint à ne pas donner son assentiment. Rien ne peut détruire une véritable illusion. La raison de cette résistance est en réalité proportionnelle à la force du désir. L’illusion est aussi un problème de foi. « Telle est bien la structure fondamentale de l’illusion : un art de percevoir juste mais de tomber à côté dans la conséquence. » (5) Or, la foi et la connaissance sont deux choses distinctes ; on peut croire à ce qu’on ne connaît pas et ne pas croire à ce que l’on connaît avec certitude. Foi et désir, foi en son désir et désir de foi constituent la structure de l’illusion. Reprenons notre exemple : le désir de mari de Marie fait obstacle au réel et l’oblige à réorganiser ce dernier, et cependant - et sur ce point nous ne pouvons être d’accord avec Clément Rosset, lorsqu’il dit à propos de l’illusion que « le réel ne reviendra jamais, puisqu’il est déjà là » (6) - le réel pénètre l’illusion et n’attend plus que le désaveu du désir, sa lassitude : Marie se rend dans une boutique de luxe et s’achète une robe rouge, puis, prise d’une impulsion, elle choisit une cravate bleue pour son mari, sa carte bancaire est refusée, parce que son compte est déficitaire, n’étant plus alimenté par celui de son mari (le réel refuse l’illusion), elle décide de garder la robe rouge et de laisser le cravate (le réel reprend le dessus), puis elle se ressaisit et achète la cravate (victoire de l’illusion). Le schéma est le même dans la scène de la morgue : elle ne dit pas non à la masse de chair putréfiée qu’on lui présente comme son mari, elle reconnaît le maillot de bain, elle accepte cette mort, puis se reprend et refuse de reconnaître la montre. Le réel est difficile à avaler ; ce n’est pas un hasard si Marie lit sur la plage, avant la disparition de son mari, Le Lys dans la vallée,
    où la Comtesse de Mortsauf meurt de faim et de soif : elle ne peut avaler le réel (la liaison de Félix Vandenesse avec Lady Dudley). Un autre livre est présent dans ce film, il s’agit des Vagues
    de Virginia Woolf, une œuvre que Marie fait étudier à ses élèves, et qui me semble illustrer d’une part la noyade de Jean et , plus profondément, les vagues sont celles de la conscience de l’être frappée par le réel, qui ne surnage que par l’illusion, qui lui permet de reprendre son souffle et pied dans son existence. A la fin de ce film, il semble que Marie refuse cette mort par bravade, plus que par aveuglement, puisqu’elle pleure. Mais elle se met à courir en direction d’une silhouette au lointain, une silhouette qui a une forme comparable à celle de Jean. Mais elle ne rattrape pas cette ombre… L’illusion est vainqueur du réel. Il semble donc que toute production intellectuelle soit faussée ou orientée par nos désirs et nos angoisses quant au réel. « Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel. » (7) Ces prérogatives sont celles de la souffrance, du malheur physique et moral, en un mot de la mort et de ses hors-d’œuvre. : « La duplication du réel, qui constitue la structure oraculaire de tout événement constitue également [...] la structure fondamentale du discours métaphysique, de Platon à nos jours » (8) Quand Rosset affirme que tout événement est doué d’une structure oraculaire, cela signifie que tout événement, quel qu’il soit, est double : il est ce qu’il est et, en même temps, il empêche tout ce qui n’est pas lui d’arriver, d’être (il est autre). Il est autre que celui que le spectateur de cet événement attend et imagine, ou plus exactement autre que l’événement avec lequel il s’illusionne et qu’il veut affubler du titre de « réel ». En effet, selon Rosset – contre Sartre – l’ennemi du réel n’est pas l’imaginaire, qui s’inscrit dans sa filiation, mais l’illusoire, qui procède d’une dénégation de ce réel. Si « l’imaginaire est un des modes de préhension du réel, l’illusoire le mode par excellence de dénégation du réel » (9), pour prendre une métaphore musicale, l’on peut dire que l’imaginaire est une variation sur le réel, alors que l’illusoire, selon le philosophe, est le refus de ce même réel - dont la représentation devrait toujours être exacte, comme le pensaient les Stoïciens, car l’objet réel fait une impression dans l’âme comparable à un cachet sur la cire, et le sujet n’a plus qu’à donner son assentiment à cette représentation afin d’avoir une perception juste (κατάληψις). L’illusion donne son assentiment à une représentation fausse ; l’imaginaire donne toujours son assentiment au réel, même s’il se plaît à jouer avec lui. L’imaginaire est en quelque sorte le sujet qui s’amuse à modeler le réel comme de la terre glaise et à lui faire prendre les formes qu’il veut, sans pour autant le détruire ou en changer la matière de base, tandis que l’illusion est assimilable à une plongée dans la quatrième dimension, que l’on peut dire être l’ « autre côté du réel » (10) ou « l’autre côté du miroir » (11). Par autre, il faut comprendre ici « étrange(r) ». Je parle de « quatrième dimension » pour évoquer l’illusion telle que Rosset la perçoit, parce qu’il me semble que ce qu’il veut dire est que l’illusion brise les lois du réel, du rationalisme, tandis que l’imaginaire ne fait que jouer avec elles tout en les respectant scrupuleusement : « Ce qui se passe dans l’imaginaire obéit à des lois aussi strictes [que celles du réel], car il s’agit au fond des mêmes lois, que ce qui se passe dans le réel (…) » L’imagination est une perception indirecte du réel, indirecte parce que cette perception est retravaillée par le sujet, retaillée à la faveur de son humeur et de ses envies, de sa fantaisie, et elle n’est dite irréelle que par cette vision autre - mais non pas double au sens strict du terme - du réel. L’altérité est celle de la scène où se joue l’imaginaire. N’oublions pas que Rosset définit les produits de l’imagination comme des modes de perception (de remplacement) dans l’espace (par opposition à la mémoire qui perçoit dans le temps). Dans ce cas, l’imaginaire et l’illusion partagent ce point commun ? L’imaginaire voit de biais, en fronçant les sourcils et en plissant les paupières ; l’illusion est involontaire et provient d’une mauvaise vision, d’une déficience psychologique ou physiologique. L’imaginaire est un jeu dont le sujet est le maître ; l’illusion est une maladie du jugement dont la victime - plus ou moins consentante, et plutôt moins que plus, est le sujet. L’imaginaire peut cohabiter avec le réel et même se réaliser en lui et devenir réel, tandis que l’illusoire est et demeure inassimilable. Le coefficient d’altérité qui affecte les productions de l’imaginaire ou de l’illusion n’est pas de même nature. Dans le premier cas, le double est un double du sujet, qui se nourrit de ce dernier et l’anéantit, tandis que dans le second cas il n’est qu’un double du réel qui se superpose à lui, sans le détruire, ce double étant sans conséquence pour l’original, puisqu’il ne prétend pas, à la différence de l’illusion, se substituer à lui. C’est pourquoi lorsqu’il évoque Don Quichotte, il affirme : « ce trouble de la vision n’entraîne pas un trouble de la pensée » (12), ce qui laisse sous-entendre que la différence entre l’illusion et l’imaginaire se situe dans l’adéquation ou l’inadéquation du jugement quant à la vision. Celui qui imagine sait que la réalité rêvée et créée n’est pas réelle, tandis que celui qui s’illusionne - à remarquer le pronom réfléchi, qui indique que l’opération n’a pas lieu sur l’objet, le réel, ce qui est le cas de l’imaginaire, mais sur le sujet lui-même ! - ne sait plus ou pas ce qui est réel. Dans l’illusion, le sujet s’attribue et se confond avec un double ; pire, il est victime de ce double. L’autre est parent de l’étrange(r). Etranger à soi et au réel. Toutefois, Rosset ne distingue pas précisément entre l’illusion et l’imaginaire : les deux sont des produits de l’imagination selon lui - ce que nous contesterons - et la première ne se distingue de la seconde que par son « imprécision » « soit une incapacité à jamais définir exactement un quelconque objet de désir, jointe à la dénégation de tout objet précis qui pourrait s’y proposer. » Le type de l’illusionné(e) est, selon lui, Emma Bovary et celui de l’être qui imagine, Don Quichotte. L’illusion en appelle à une imagination sans contenu, divagante, stérile (est-il possible que l’imagination n’imagine « rien », et non pas n’imagine rien, ce qui ne signifie pas la même chose ?), tandis que l’imaginaire produit un monde, un autre monde. Toutefois, Rosset dit de l’imagination en général (donc illusion et imaginaire compris) qu’elle est « en quête de rien », parce qu’elle ne désire rien de ce qui existe déjà, elle désire tout ce qui est autre, autre que ce que je peux même imaginer. L’illusion, toutefois, plus que l’imaginaire se caractérise par ce désir du « rien » parce qu’elle est inassimilable par le réel. Inassimilable veut dire irréalisable parce qu’irréel, c’est-à-dire contre les lois du réel (à ne pas confondre avec l’irréel de l’imaginaire qui est potentiellement réalisable, lui). (1) Logique du pire.
    (2) Cette opération est-elle le fruit de l’imaginaire ou de notre capacité à nous illusionner ? Rosset aurait tendance à choisir la dernière réponse, mais rien n’est aussi sûr. (3) Le réel et son double.
    (4) Toutes les tragédies comportent cet aspect. (5) Le réel et son double. (6) Ibidem. (7) Ibidem. (8) Ibidem, je souligne (9) Le réel, l’imaginaire et l’illusoire, Ed. Distance, Biarritz, 2000. (10) Telle qu’elle est exprimée dans le cinéma ou dans la peinture par Dali, Chirico … Cette « quatrième dimension » est celle de l’intériorité. (11) Lewis-Carroll (12) Le réel, l’imaginaire et l’illusoire
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  • mardi 31 octobre 2006
    Souvenez-vous, fidèle lecteur !
    J'avais entrepris d'apprendre le chinois, seule. Je suis une autodidacte, une dilettante et un ours polaire. Tout ceci est normal. Retour en janvier dernier.
    Vous pourriez me demander : pourquoi le chinois ?
    La curiosité a tué le chat, comme disent nos voisins d'outre-Manche ! Mais je suis dans d'excellentes dispositions, donc je vais vous répondre.
    En débutant dans le travail de traduction, je me suis rendue compte, avec une acuité nouvelle, des difficultés qui existaient dans l'expression d'une idée d'une langue à l'autre, et des richesses et limites propres à une langue ou à l'autre. J'ai décidé d'étudier un idiome aussi éloigné que possible de ceux que je connaissais plus ou moins, afin d'en apprendre davantage sur eux, de saisir leurs écueils ou leurs potentialités cachées par opposition et contraste. Le relativisme est ma croyance première. Il n'y a pas d'autres moyens pour améliorer et augmenter sa vision globale que d'élargir son champ de vision. Passé ce truisme, je me suis retroussé les manches.
    Le chinois présente aussi un défi en soi pour un locuteur occidental. Je suis convaincue que le chinois m'aidera à progresser dans d'autres matières, de même que le grec m'a permis d'améliorer un sens de la logique déficient.
    Force est de constater que je n'avais pas choisi la meilleure des méthodes qui existaient sur le marché et que travailler en autodidacte la prononciation n'est pas une bonne idée, malgré la présence de CD. En effet, si le chinois est une langue qui me paraît aisée à apprendre (il suffit d'avoir une bonne mémoire et de travailler un minimum, il n'y a pas d'autres secrets), la phonétique quant à elle demeure mon angoisse principale, car un son ne signifie pas la même chose selon le ton employé et il en existe quatre (plus un neutre) ! Ainsi, le son [ma] peut indiquer une question ou un cheval ! C'est infernal.
    Je me suis donc inscrite à un cours afin de ne pas prendre de mauvaises habitudes et de progresser à un rythme raisonnable. Mon professeur est une chinoise de naissance, ancienne journaliste, qui est arrivée en France il y a quelques années.

    J'ai la chance d'avoir rencontré un excellent pédagogue, une femme compétente et adepte d'un humour imperturbable, qui est en train de m'ouvrir un nouvel univers, car la langue chinoise n'est en rien comparable aux langues auxquelles je suis habituée (le français, l'anglais, l'allemand, le grec, le latin ou même l'italien, dont je connais trois mots mais pas assez pour discuter avec ce monsieur qui m'a mise en lien). Nous travaillons avec l'une des trois méthodes les plus connues, celle du professeur Bellassen :
    Je la recommande vivement à tous. Le chinois ne possède pas de grammaire ou de conjugaison véritables et sa syntaxe n'est en rien comparable à la nôtre.
    Chaque sinogramme contient en soi un univers. Certains signes distillent une réelle poésie. Par exemple, celui qui désigne le "je" et dont le tracé représente les lignes de la main.
    J'aime comparer cette langue à un vaste jeu de Lego, où chaque pièce peut s'emboîter avec une autre et créer un autre sens. Certains caractères sont des clefs, qui vous permettent d'ouvrir le sens de nouveaux signes, sans même en connaître la signification.

    Exemple :

    J'ai découvert un excellent logiciel, qui se nomme Wenlin, et qui donne la possibilité de chercher des mots en chinois, écrits en Pinyin (une transcription dans notre alphabet de la prononciation des sinogrammes et qui permet de reproduire les signes chinois dans divers logiciels) ou en anglais (car le logiciel est conçu dans cette langue). En passant devant chaque caractère avec sa souris, on obtient sa sonorité, ce qui est très utile pour le débutant ou celui se trouve au milieu du chemin. Ce logiciel, qui est davantage qu'un banal dictionnaire, est devenu pour moi une drogue ! Il y aussi la calligraphie à apprendre. Je ne suis pas au bout de mes peines. Un petit échantillon de mes débuts :
    J'écrivais très gros et la main tremblait. Maintenant, je sais écrire dans les petites cases. A ce propos, chez Gibert Joseph (à Paris), dans le rayon idoine, au quatrième étage, ils vendent des cahiers de chinois bien pratiques ! Sinon, vous pouvez télécharger des grilles vierges ici. J'ai le sentiment d'être un enfant qui apprend à lire et à écrire. C'est assez troublant comme sensation. Mieux vaut cela que d'être victime d'une aphasie ! Bien que l'un n'empêche pas l'autre...
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  • Camus n'était pas un philosophe adepte du système carcéral, celui qui décapite l'émotion et emprisonne la pensée dans les cellules étroites de la logique, c'est peut-être pour cette raison qu'il n'est pas considéré comme un philosophe par les "hommes du métier" mais comme un simple écrivain. J'ai souvent été mise à mal par mes maîtres lorsque je citais Camus et affirmais que son discours était philosophique ou appartenait réellement à ce registre. Le fait est que Camus n'est pas un homme du concept sec (je ne nie pas sa nécessité pour penser droit) et que son discours est impressionniste, ce qui est le péché capital de l'écriture qui se veut philosophique, donc rigoureuse. Je compile quelques citations qui me semblent dignes du plus grand intérêt et qui se déploient dans ce style délicat et élégant qui est le sien, un style d'humaniste en somme. Si Camus se refuse existentialiste, c'est peut-être un peu par aveuglement, à mon sens en tout cas. Voir mes notes sur Sartre ici : http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-1.html http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-2.html http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-3.html http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-4.html [Pardon. Mes notes de bas de page n'apparaissent pas correctement avec Internet Explorer !] --------------------------------------------------------
    "Une histoire de grandeur racontée par des corps, voilà le théâtre."[1]
    "N'est-ce pas la définition même de l'art ? Non pas le réel tout seul, ni l'imagination toute seule, mais l'imagination à partir du réel." [2]
    "(...) la scène est l'endroit de la vérité"[3]
    "Je suis pour la tragédie et non pour le mélodrame, pour la participation totale et non pour l'attitude critique. Pour Shakespeare et le théâtre espagnol. Et non pour Brecht."[4]
    "(…) j'ai compris qu'à cause de ses difficultés mêmes, le théâtre est le plus haut des genres littéraires. Je ne voulais rien exprimer, mais créer des personnages, et l'émotion, et le tragique. (…) Le Malentendu, l'Etat de siège, les Justes sont des tentatives, dans des voies chaque fois différentes et des styles dissemblables, pour approcher de cette tragédie moderne." [5]
    "Notre époque a sa grandeur qui peut être celle de notre théâtre. Mais à la condition que nous mettions sur scène de grandes actions où tous puissent se retrouver, que la générosité[6] y soit en lutte avec le désespoir, que s'y affrontent, comme dans toute vraie tragédie, des forces égales en raison et en malheur, que batte enfin sur nos scènes le vrai cœur de l'époque, espérant et déchiré."[7]
    "(…) retrouver la "démesure proportionnelle" qui caractérise, selon moi, la vérité de l'attitude et de l'émotion dramatiques."[8]
    "(…) le théâtre est un lieu de vérité. (…) Oui, les feux de la scène sont impitoyables et tous les trucages du monde n'empêcheront jamais que l'homme, ou la femme, qui marche ou parle sur ces soixante mètres carrés se confesse à sa manière et décline, malgré les déguisements et les costumes, sa véritable identité. (…) Ceux qui aiment le mystère des cœurs et la vérité cachée des êtres, c'est ici qu'ils doivent venir et que leur curiosité insatiable risque d'être en partie comblée."[9]
    "(…) pour moi le théâtre est justement le plus haut des genres littéraires et en tout cas le plus universel."[10]
    A propos de Caligula : "Mais, si sa vérité est de se révolter contre le destin, son erreur est de nier les hommes. On ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. (…) Caligula est l'histoire d'un suicide supérieur. C'est l'histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l'homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu'aucun être ne peut se sauver tout seul et qu'on ne peut être libre contre les autres hommes.
    Il s'agit donc d'une tragédie de l'intelligence. D'où l'on a conclu tout naturellement que ce drame était intellectuel. Personnellement, je crois bien connaître les défauts de cette œuvre. Mais je cherche en vain la philosophie dans ces quatre actes."[11]
    Camus dit du Malentendu qu'il est "une tentative pour créer une tragédie moderne."[12] Et à propos de l'Etat de siège, il dit que cette pièce "avec tous ses défauts, est peut-être celui de mes écrits qui me ressemble le plus."[13] "Mon but avoué était d'arracher le théâtre aux spéculations psychologiques et de faire retentir sur nos scènes murmurantes les grands cris qui courbent ou libèrent aujourd'hui des foules d'hommes."[14]
    "Bien que j'aie du théâtre le goût le plus passionné, j'ai le malheur de n'aimer qu'une seule sorte de pièces, qu'elles soient comiques ou tragiques. Après une assez longue expérience de metteur en scène, d'acteur et d'auteur dramatique, il me semble qu'il n'est pas de vrai théâtre sans langage et sans style, ni d'œuvre dramatique qui, à l'exemple de notre théâtre classique et des tragiques grecs, ne mette en jeu le destin humain tout entier dans ce qu'il a de simple et de grand. Sans prétendre les égaler, ce sont là, du moins, les modèles qu'il faut se proposer. La psychologie, les anecdotes ingénieuses et les situations piquantes, si elles peuvent m'amuser en tant que spectateur, me laissent indifférent en tant qu'auteur."[15]
    Camus dans un article (1938) à propos de La nausée de Sartre :
    "Un roman n'est jamais qu'une philosophie mise en images. Et dans un bon roman, toute la philosophie est passée dans les images. Mais il suffit qu'elle déborde les personnages et les actions, qu'elle apparaisse comme une étiquette sur l'œuvre, pour que l'intrigue perde son authenticité et le roman sa vie. (…) Et cette fusion secrète de l'expérience et de la pensée, de la vie et de la réflexion sur son sens, c'est elle qui fait le grand romancier (…) "[16]
    "Et vivre en jugeant que cela est vain, voilà qui crée l'angoisse. A force de vivre à contre-courant, un dégoût, une révolte transporte tout l'être, et la révolte du corps, cela s'appelle la nausée."[17]
    "Car l'erreur d'une certaine littérature, c'est de croire que la vie est tragqiue parce qu'elle est misérable.
    Elle peut être bouleversante et magnifique, voilà toute sa tragédie. Sans la beauté, l'amour ou le danger, il serait presque facile de vivre. Et le héros de M. Sartre n'a peut-être pas fourni le vrai sens de son angoisse lorsqu'il insiste sur ce qui lui répugne dans l'homme, au lieu de se fonder sur certaines de ses grandeurs des raisons de désespérer.
    Constater l'absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement."[18]
    Article (1939) de Camus à propos du Mur de Sartre :
    "(…) des personnages arrivés aux confins d'eux-mêmes et trébuchant contre une absurdité qu'ils ne peuvent dépasser. C'est contre leur propre vie qu'ils butent, et, si j'ose dire, par excès de liberté."[19]
    Lettre à Pierre Bonnel (1943) à propos du Mythe de Sisyphe :
    "C'est qu'il y a dans l'attitude absurde une contradiction fondamentale. Elle donne un minimum de cohérence à l'incohérence."[20]
    "L'absurde, apparemment, pousse à vivre sans jugements de valeur et vivre, c'est toujours, de façon plus ou moins élémentaire, juger."[21]
    "Et la pensée profonde de ce livre, c'est que le pessimisme métaphysique n'entraîne nullement qu'il faille désespérer de l'homme - au contraire."[22]
    "(…) Héraclite et Nietzsche, tous les deux persuadés que la vie est un jeu. Mais qu'il est difficile d'en connaître la règle !"[23]
    Extraits d'interviews :
    "Non je ne suis pas existentialiste. (…) Sartre est existentialiste, et le seul livre d'idées que j'ai publié : le Mythe de Sisyphe était dirigé contre les philosophes dits existentialistes."[24]
    "Accepter l'absurdité de tout ce qui nous entoure est une étape, une expérience nécessaire : ce ne doit pas devenir une impasse. Elle suscite une révolte qui peut devenir féconde. Une analyse de la notion de révolte pourrait aider à découvrir des notions capables de redonner à l'existence un sens relatif, quoique toujours menacé."
    "1° - Je ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment il faut se conduire. Et précisément comment on peut se conduire quand on ne croit ni en Dieu ni en la raison.
    2° - L'existentialisme a deux formes : l'une avec Kierkegaard et Jaspers débouche dans la divinité par la critique de la raison, l'autre, que j'appellerais l'existentialisme athée, avec Husserl, Heidegger et bientôt Sartre, se termine aussi par une divination, mais qui est simplement celle de l'histoire, considérée comme le seul absolu. On ne croit plus en Dieu, mais on croit à l'histoire. (…) Mais je ne crois ni à l'une ni à l'autre, au sens absolu. (…) J'ai l'impression qu'il doit y avoir une vérité supportable entre les deux."[25]
    "Quand j'analysais le sentiment de l'Absurde dans le Mythe de Sisyphe, j'étais à la recherche d'une méthode et non d'une doctrine. Je pratiquais le doute méthodique. Je cherchais à faire cette "table rase" à partir de laquelle on peut commencer à construire.
    Si on pose que rien n'a de sens, alors il faut conclure à l'absurdité du monde. Mais rien n'a-t-il de sens ? Je n'ai jamais pensé qu'on puisse rester sur cette position. Déjà, quand j'écrivais le Mythe, je songeais à l'essai sur la révolte que j'écrirais plus tard, et où je tenterais, après la description des divers aspects du sentiment de l'Absurde, celle des diverses attitudes de l'Homme révolté." [26]
    "L'existentialisme aboutit chez nous à une théologie sans Dieu (…)"[27]
    "Si les prémisses de l'existentialisme se trouvent, comme je le crois, chez Pascal, Nietzsche, Kierkegaard ou Chestov, alors je suis d'accord avec elles. Si ses conclusions sont celles de nos existentialistes, je ne suis pas d'accord, car elles sont contradictoires aux prémisses."[28]
    "On n'accepte pas la philosophie existentialiste parce qu'on dit que le monde est absurde. A ce compte 80% des passagers du métro, si j'en crois les conversations que j'y entends, sont existentialistes. Vraiment, je ne puis le croire. L'existentialisme est une philosophie complète, une vision du monde qui suppose une métaphysique et une morale. Bien que j'aperçoive l'importance historique de ce mouvement, je n'ai pas assez confiance dans la raison pour entrer dans ce système."[29]


    [1] Pléiade, P.1718
    [2] 1725
    [3] Maria Casarès, Pléiade, p. 1695.
    [4] Camus, I, p. 1712-1713.
    [5] Ibidem, p. 1715.
    [6] Cf. la notion de générosité, de don de l'écrivain selon Sartre dans Qu'est-ce que la littérature ?
    [7] Camus, I, p. 1719, je souligne.
    [8] Ibidem.
    [9] PJFDT ? p. 1725-1726.
    [10] Ibidem, p. 1726.
    [11] Ibidem, p. 1729-1730.
    [12] Ibidem, p. 1731.
    [13] Ibidem, p. 1732.
    [14] Ibidem.
    [15] Ibidem, p. 1733-1734.
    [16] Camus, Essais, Pléiade, p.1417.
    [17] Ibidem, p. 1418.
    [18] Ibidem, p. 1418-1419.
    [19] Ibidem, p. 1420.
    [20] Ibidem, p. 1422.
    [21] Ibidem, p. 1423.
    [22] Ibidem.
    [23] Ibidem, p. 1424.
    [24] Ibidem, p. 1425.
    [25] Ibidem, p. 1426.-1428
    [26] Ibidem, p. 1343.
    [27] Camus, Essais, Pléiade, Interviews, p. 1926.
    [28] Ibidem, p. 1926-1927.
    [29] Camus, Pléiade, Théâtre, récits, nouvelles, Lettre au directeur de la NRF, à propos d'un article de Troyat qui disait que Caligula était une illustration des principes existentialistes de Sartre, p. 1746.
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