mardi 6 février 2007
Clin d'oeil à Nicolas.
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I have been ungrateful
And I have been unwise
Restless from the cradle
But now I realize
It's so hard to see the rainbow
Through glasses dark as these
Maybe I'll be able From down on my knees
Oh I am weak
Oh I know I am vain
Take this weight from me
Let my spirit be unchained
Old man swearin' at the sidewalk A
nd I am overcome Seems that we've both forgotten
Forgotten to go home
Have I seen an angel
Or have I seen a ghost
Where's that rock of ages
When you need it most
It's so hard to see the rainbow
Through glasses dark as these Maybe
I'll be able From down on my knees
(Johnny Cash)
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A dix-sept ans, la vie est terminée, même si vous parvenez, à force d’entêtement et à l’aide d’une bonne louche de bêtise, jusqu’à trente ou cinquante-six ans.
La mienne, en tout cas, le fut. Et c’est bien ce qui comptait à mes yeux, parce que la vie des autres ne m’intéressait pas le moins du monde tant que je n’avais pas de place dans la leur… Je veux dire une « vraie place », pas de celle qu’on attribue au premier quidam que Maître Hasard (hésitez à faire sa connaissance à celui-ci, surtout s’il vous fait des politesses et vous laisse prendre des rêves pour des choses bel et bien tangibles !) peint sur votre pupille ou vous fourre dans les pattes. J’aurais aimé à cette époque m’installer dans les pensées de quelques contemporains, mais à condition qu’ils fussent un tantinet raffinés (cet adjectif signifie ce qui suit : que les élus disposassent d’une bibliothèque digne de ce nom, à savoir victorienne, ou rien), et qu’ils missent à ma disposition le plus grand des conforts : dans un large fauteuil à oreilles, made in England (pas une imitation), attablée devant des scones à la crème d’une provenance similaire et un thé Yunnan brûlant, un Dickens relié pleine peau sur les genoux, un chat abyssin à mes pieds (chaussés de Tod’s), je me serais sentie à l’aise et presque disposée à être aimable (enfin, docile ; ne promettons rien que nous ne n’aurions pas été en mesure de tenir). Bref, si les gens m'avaient établie ainsi dans leurs pensées ou encore, à défaut de mieux, dans leurs souvenirs, j’aurais estimé avoir un endroit digne de ce nom sur terre (façon de parler !) où faire mon trou. Or, je glissais de leur existence, comme le corps qui s’égare et tombe en imagination hors du lit au moment de l’endormissement. Sauf que ça n’avait rien d’imaginaire pour moi et que je pestais beaucoup contre ce manque de tact universel à mon égard. C’est la raison pour laquelle je réitère cette phrase d’accueil qui oblitère tout espoir de promotion future : à dix-sept, la vie est terminée.
J’aurais cependant bien aimé rêver encore, tant qu’il était temps, à mon futur, de la manière dont on songe aux choses grandioses qu’on accomplira, mais plus tard – pas maintenant, oh non, car on a tout le temps, bien sûr, d’échouer, se sachant obscurément incapable d’être à la hauteur de la tâche. Il n’y a aucun mal à être un adepte de la procrastination parce qu’il n’y a rien de plus satisfaisant que de rêver à des choses parfaites et, par conséquent, inaccessibles. A quoi servent les rêves faciles ? Ne sont-ils pas idiots ces songes anémiques et creux ? On rétorquera que ces benêts sont pourtant les plus faciles à refourguer et que les autres ne se louent pas très bien. Hélas, mille fois hélas ! Ils ne sont pas mon genre ces pauvres chéris… Maintenant moins que jamais d’ailleurs.
J’étais déjà fichue. Pas effectivement, bien sûr, mais ça revenait au même, puisque rien n’est par la suite venu contredire la banalité ou le génie dont avait fait preuve l’individu (moi) jusqu’à ce jour. Le plus dur, dans la vie d’un homme – quand on a l’intelligence de s’en rendre compte - est de faire preuve de volonté, de « persister dans l’existence » (Cf. Spinoza, un lointain cousin) ; et il est évident qu’il y a plus de mérite à persister dans la médiocrité que dans le génie, pour la raison évidente qu’on s’y ennuie beaucoup plus. Une vie passable ressemble à … A quoi, au fait ? A un onze sur vingt à une dissertation, ou pire à une dictée. A une photographie ratée, ainsi que le sont toutes celles prises dans les photomatons. A une crème brûlée non brûlée. A toutes les occasions manquées en somme. A ma courte vie, on dirait. Hum hum … Ma vie, définition : une petite torture. Rien d’insupportablement désagréable, mais une gêne permanente au creux de l’oreille, une voix fluette qui ne cessait de me dire que le mal était déjà fait et que je pouvais bien me contenter de la réalité présente, que des tas de gens y trouvaient leur bonheur et n’avaient même pas autant que moi. Vous voyez le genre de propos ? Inutile que je continue. Pouah ! Je détestais tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un lot de consolation dans cette gigantesque foire qu’était encore la vie des humains au XXIe siècle.
Si vous ressentez des symptômes similaires, attendez-vous à recevoir une convocation prochainement … et veuillez accepter toutes mes condoléances. Justement à ce sujet… mais ne devançons pas.
La constatation de ma fin de vie ne m’est pas apparue par touches, progressivement, comme ces verdicts médicaux sans appel qu’on vous infuse par petites touches, vous laissant deviner la conclusion par une fréquentation régulière et mesurée du pire. Pas du tout. Le style impressionniste n’a plus cours. La mode est à la gifle (paume ferme et doigts souples pour augmenter la portée du geste). Ce fut, je me le rappelle parfaitement, par la réception d’un télégramme sobre, poli, et certifié sans fautes d’orthographe – pas du tout rédigé en style télégraphique - que je fus mise au parfum. « Mademoiselle, veuillez vous rendre au bureau des plaintes, à six heures du soir, afin d’y recevoir votre matricule définitif.» Je me suis longtemps demandé, depuis la lecture de cet ultimatum, comment cette dépêche était arrivée dans la poche (trouée, qui plus est) de mon imperméable. Si je le savais, peut-être que l’essence de tous les secrets s’évaporerait, car c’est sans nul doute LE secret de tous les secrets que de recevoir une telle lettre qui, bien que dépourvue du nom du destinataire, vous apparaît comme ayant été rédigée pour vous, sans l’ombre d’un doute ! (Hélas, mille fois hélas !)
Tout le monde savait ce que signifiait le fait de recevoir un matricule définitif. C’est pourquoi tout le monde autour de moi fut trop compatissant et je manquais de vaciller dans ce magma sirupeux, ce qui prouve qu’il faut être toujours vigilant lorsque l’on a le malheur de fréquenter des gens (même s’ils lisent Dickens dans des éditions hors de prix). Au début, j’eus certes envie de pleurer, par souci d'imiter les autres, pour ne pas déparer au milieu de ce choeur lacrymal, et puis je me fis une raison instantanément (histoire de contrecarrer cette réaction hypocrite, cette adhésion honteuse et commode aux circonstances ; disons clairement que j’avais envie de contredire tout le monde) : j’avais conscience, dans un concis sursaut d’honnêteté, de ne pouvoir rien espérer de plus ou de mieux dans ma vie actuelle et de mériter ce compostage de mon destin ; alors, pourquoi ne pas essayer de découvrir et, peut-être, d’apprécier cette nouvelle existence toute fraîche d’immatriculée ?
Non, non, non, non (j’adore écrire cet adverbe, qui est l’ingrédient indispensable de toute vie pleinement accomplie ; je pourrais en remplir des pages entières… Les points de suspension me charment aussi tant que je les imagine être le balancier des funambules …), je ne le pensais pas vraiment, j’essayais simplement d’adopter un autre ton et cela ne me convint pas : je n’étais pas faite pour avoir de la bonne volonté envers qui que ce soit ! Je ne faisais pas exception envers ma négligeable personne.
Je n’ai pas eu mal. Non et ça m’étonne encore de penser qu’un changement d’état aussi radical soit totalement indolore. Personne n’a souffert, sauf peut-être mes parents, mais la crise passa très vite. Il n’y a rien d’aussi fragile qu’un sentiment humain (truisme, pauvre truie). Le mot éphémère (pauvre papillon) a d’ailleurs été inventé pour exprimer l’inconstance des êtres humains, assurément par le moins cynique et le plus lucide d’entre eux. Ils m’oublièrent donc au plus vite pour n’avoir pas à me pleurer pendant des lustres (ils avaient la toiture à réparer ; si vous les jugez mal, songez un instant combien il est désagréable, au mois de mars – celui des giboulées –, d’avoir une maison qui pleure davantage que vous, de se sentir inférieurs dans la peine à un vulgaire pavillon de banlieue). Le temps procéda rapidement à un retrait chirurgical de ma présence dans leur mémoire. Ils réussirent haut la main cet exploit en moins d’une semaine de pleurs drus et continus. Mister James Matthew Barrie, fut possiblement (quel adverbe ridicule mais qui me sied !) le seul adulte (c’est vite dire) qui osa révéler que les mères – ne parlons même pas des procréateurs, qui n’ont jamais eu qu’une fonction accessoire (des pères honoris causa) dans cette histoire – pouvaient avoir un cœur sans tain et fermer leurs fenêtres, quand elles n’y mettaient pas des barreaux, empêchant ainsi l’enfant envolé de revenir au bercail. Non, malgré cet estompage express de mon fantôme dans la vie des gens que j’avais très bien connus, je n’eus pas mal, car il n’y a qu’un enfant pour être plus ingrat qu’un parent.
Le monde ne bougea pas d’un iota lorsque ma disparition fut annoncée dans le journal local. Moi seule sombrais quand l’univers, inlassable toupie, se tenait encore dans un parfait équilibre sur la pointe de son indifférence. Je sus où je devais aller sans que personne ne m’en eût rien dit auparavant. Lorsque je disais tout à l’heure que tout le monde savait la signification de la convocation à la réception de celle-ci, j’aurais dû préciser que seul un ange aspirant savait ces choses de manière innée. Mourir de cette manière est la chose la plus facile au monde.
J’avais pourtant envie de mordre le ciel jusqu'aux larmes.
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Libellés :petite bêtise
lundi 5 février 2007
Alors que je traduis A kiss for Cinderella,
une très belle pièce de Barrie (ce personnage est capital dans son oeuvre), et que je tente vaille que vaille d'écrire quelque chose qui pourrait ressembler à un roman, avec l'idée serrée entre deux angoisses existentielles d'oser finir un petit truc, songeant qu'à mon âge il est temps et plus que temps... Je prends quelques vitamines littéraires ou cinématographiques pour me donner le teint frais. Si cela ne repose pas mes yeux, qui sont en très mauvaise santé en ce moment, cela apaise un peu la douleur d'écrire des foutaises avec un style à qui pas un lecteur ne ferait la mendicité, moi la première. Je crois que je suis bien trop lucide et exigeante envers les livres pour jamais prétendre faire mieux qu'essayer d'en donner un au monde. Je ne compte plus les rebuts dans mon ordinateur et dans ma poubelle. Je n'ai jamais compris tous ces médiocres qui publient sans avoir honte d'eux-mêmes. Je comprends encore moins leurs lecteurs. Je préférerais toujours Sophocle, Homère, Dickens, Céline... à ces putes des lettres ; je ne parle même pas de leurs maquereaux d'éditeurs qui sont encore mille fois plus coupables. Il n'ont même l'excuse de l'innocence, c'est bien là leur plus grande faute.
Je me gâte et l'un de ces plaisirs est celui de retrouver, chaque jour, deux vieux amis.
Je vous offre cette petite sucrerie avant de revenir bientôt poster un billet un peu plus conséquent et peut-être même un peu plus sérieux.
Nul besoin de vous les présenter, je crois que la plupart d'entre vous les connaissent.
Sinon, la voix d'Al Jarreau devrait vous rafraîchir un peu la mémoire.
Some walk by night,
Some fly by day,
Nothing could change you,
Set and sure of the way.
There is the sun and moon,
They sing their own sweet tune,
Watch them when dawn is due,
Sharing one space.
We'll walk by night,
We'll fly by day,
Moonlighting strangers
Who just met on the way.
Dans les années 80, j'étais une (très) petite fille et je ne regardais pas la télévision. Ce n'était pas tellement le genre de la maison. J'avais très peu de permissions pour les divertissements. Ce n'était pas un mal en soi. J'ai ainsi pu profiter de mon enfance en mourant d'ennui chaque jour et cet ennui m'a conduite à inventer mes premières histoires et à écrire mes premières bêtises (mais je ne devins pas Jacques Laurent pour autant).
Ce n'est que que très récemment que j'ai découvert la série Clair de lune, qui fit, jadis, les beaux jours de la télévision française (et mondiale). C'est une chance, somme toute, car à l'époque je n'aurais pas été capable de goûter les subtils clins d'oeil au cinéma, à la télévision ou à la littérature que cette série ne cesse de provoquer. Dans un épisode, vous pouvez savourer une parodie du Crime de l'Orient-Express mêlée à certaines scènes ou propos décalqués d'Un cadavre au dessert ; dans un autre, la scène du miroir de Duck soup fait bon ménage avec la plus farfelue des enquêtes... J'avais dit un mot sur le sujet il y a quelques mois. Je n'en étais qu'au début de ma relation avec cette oeuvre loufoque, qui traitait le téléspectateur avec beaucoup de galanterie, faisant tout autant appel à son intelligence qu'à sa mémoire.
Les maîtres mots de cette création télévisuelle étaient non-sens et deuxième (ou troisième) degré. Cette série avait la classe et la répartie de certaines screwball comedies, celles de Howard Hawks, par exemple, qui demeurent une référence en matière d'esthétique du comique, de vivacité dans les dialogues et dans les situations, et d'intelligence dans l'auto et l'extra-référentiel. Brillant est le mot qui convient pour dire l'indicible.
La Dame du Vendredi
est le modèle le plus évident pour décrire à la fois les rapports entre les deux protagonistes principaux (l'homme qui titille et la femme qui s'énerve jusqu'à l'hystérie collective) et le principe nerveux qui soutient l'ensemble. Souvenez-vous de cette scène, lorsque le personnage incarné par Cary Grant fait référence à un certain Archie Leach (qui n'est autre que lui-même, puisque Cary Grant est un pseudonyme) ou encore ce moment où il évoque "the Mock Turtle" et qu'il fait alors écho au film où il jouait ce personnage de Lewis Carroll...
On pourrait tout aussi bien citer certains films de Billy Wilder, de Leo McCarey, de Capra ou de Preston Sturges, qui sont le vivier où puise cette série, sans compter mille autres choses, qui sont toutes assumées par les scénaristes et les réalisateurs.
Ce qui me plaît le plus, ce sont peut-être les références les plus fines que, somme toute, assez peu de gens peuvent saisir, surtout s'ils n'ont aucune connaissance en matière de cinéma (mais pas seulement, car que serait un cinéphile qui ne goûterait à aucun autre aspect de la culture ?).
Aujourd'hui, je puis dire que je suis confondue par tant de métalepses et de mises en abyme et même de profondeur, oserai-je dire, de la part d'une oeuvre dont le premier but était un innocent divertissement.
Aucune autre série télévisée n'a peut-être créé une complicité aussi exacerbée entre les personnages et leurs admirateurs (nous). Les acteurs s'adressent à nous et nous demandent notre avis. On a l'impression, parfois, qu'ils viennent cogner contre la vitre du téléviseur.
Force est de constater que Moonlighting fit date et inspira ses suivantes, au moins quelques-unes.
Cette époque est plus ou moins révolue et hormis des productions télévisuelles de haut vol (Six feet under, The Sopranos, Angels in America, Carnivale...) et quelques O.V.N.I. (Dead like me), nous sommes entrés dans l'ère de la vulgarité et de l'insipide. Je n'allume jamais ma télévision sans m'être assurée que je ne risquais rien et, exceptés quelques moments de grâce passés en compagnie de Morse ou de Frost, je préfère m'abstenir...
C'est un scénariste de la série Remington Steele, Glenn Gordon Caron, qui eut l'idée de cette fausse série policière. En effet, les enquêtes policières ne sont qu'un prétexte, parfois on démonte même le décor avant de terminer l'histoire... Le véritable sujet est la relation entre les deux protagonistes, David et Maddie, que tout oppose, qui ne cessent de se crêper le chignon, de s'insulter et de se séduire sans oser se l'avouer. Je me souviens d'un coup de poing dans l'oeil gracieusement envoyé par la dame au monsieur...
Dans cette scène-ci que je vous présente en images, Maddie croit s'adresser à l'homme qui l'a demandée en mariage (Sam) et elle lui explique qu'elle ne peut accepter car elle aime aussi un autre homme (David). Bien sûr, elle n'est pas encore capable de se dire qu'elle n'aime que ce dernier. Elle veut leur offrir une nuit d'adieux. Or, il se trouve que c'est David et non Sam qui est dans le lit... Situation on ne peut plus classique de quiproquo mais quel fantastique affrontement !
Leur histoire durera un peu moins de cinq ans. Ce qui devait arriver arriva mais... vous le savez mieux que moi.
Qui pourrait encore se vanter d'avoir une standardiste
qui parle en vers plutôt qu'en prose ?
"Blue Moon Detective Agency. If persons are missing, if objects are lost, we'll find then for you at a reasonable cost. Your runaway husband that non-paying louse. We'll find and bring him back to the house. Lost a prize winning dog? Lost a prize winning cat? We'll find them both for you in just no time flat. So tell us your problem, it'll all work out fine. Just tell me your problem, it's why I'm on the line. "
est le modèle le plus évident pour décrire à la fois les rapports entre les deux protagonistes principaux (l'homme qui titille et la femme qui s'énerve jusqu'à l'hystérie collective) et le principe nerveux qui soutient l'ensemble. Souvenez-vous de cette scène, lorsque le personnage incarné par Cary Grant fait référence à un certain Archie Leach (qui n'est autre que lui-même, puisque Cary Grant est un pseudonyme) ou encore ce moment où il évoque
"Blue Moon Detective Agency. We're detectives with a heart, we really do our part. In your moment of need, we'll be there indeed. So please don't be shy, just give us a try. We're co-operative and discreet, we really can't be beat. And if I may be so bold, I'd like to put you on hold."
Allyce Beasley, qui donne vie au personnage d'Agnes DiPesto, est une actrice remarquable. Les yeux écarquillés et le visage tendre, c'est peut-être elle la véritable héroïne... Tous ces gens, trop discrets, dont la présence semble ne point compter et qui font pourtant la différence dans la vie des autres. Il en existe certainement un dans votre propre existence. Regardez bien.
Le personnage sera chouchouté pendant quelques épisodes (North by North DiPesto, par exemple, sur le modèle de La mort aux trousses d'Alfred Hitchcock ! ) qui seront centrés sur son personnage. Sa présence est indispensable, car elle apporte une touche de générosité et de naïveté au sein de toute cette agitation. J'aimerais beaucoup rencontrer une telle personne dans la vie réelle...
Qui pourrait encore se vanter d'obtenir la présence d'Orson Welles (mon admiration pour lui est sans bornes)
pour présenter un épisode réalisé en noir et blanc, une variation sur le film de Tay Garnett, Le facteur sonne toujours deux fois et un hommage aux film de la MGM et de la Warner ?
Le grand Orson mourra quelques jours après avoir enregistré sa participation à Clair de lune.
Qui pourrait nous refaire le coup de La mégère apprivoisée et nous entraîner au pays de Shakespeare ?
Les scripts étaient deux fois plus longs que les autres séries contemporaines et la série coûtait beaucoup plus chère que toutes les séries qui étaient à l'écran à l'époque et qui épuisaient un concept malingre (des séries policières niaises et sans intérêt : L'Amour du risque - Hart to Hart - par exemple) et se donnait à coeur joie de se moquer de ses consoeurs.
L'alchimie entre les deux acteurs est tellement intense
que l'on en vient à se demander si tout n'est que fiction !
Mais ceci est une autre histoire...
Je n'ai jamais été fan de Bruce Willis (son cinéma n'est pas du tout le mien) et de Cybill Shepherd je me souvenais surtout de son rôle dans le film de Scorsese, Taxi driver. J'ai fait connaissance, jour après jour, de ces deux acteurs avec la plus grande des objectivités et je dois reconnaître que Cybill Shepherd pouvait rivaliser avec une Katharine Hepburn et Bruce Willis, l'oeil goguenard, le mot impertinent et le smoking de travers, n'avait rien à apprendre des grands acteurs des années 40 et 50.
Deux coffrets DVD sont sortis en France. Ils couvrent les saisons 1 à 3. Nous attendons avec impatience les deux derniers.
Quelques extraits vidéo ici sur l'excellent site David and Maddie.
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Séries
mardi 30 janvier 2007
Je me retire quelques jours, pour cause de travail en retard. Simplement quelques jours. Trois ou quatre. Peut-être moins, peut-être plus. Avant de vous laisser et de baisser le rideau de fer de ma boutique, je mets un peu d'eau fraîche pour les roses et j'écris ce petit billet qui tourne dans ma tête et dans mes mains depuis un moment.
"Mojo" (pouvoir magique, mot d'origine africaine).
Un mot que l'on emploie en anglais, souvent, pour dire de lui son étrangeté. Celle-ci n'est rien d'autre que l'indicible de sa situation.
Sans Fauna, je n'aurais pas connu Tom Waits ou certainement pas aussi rapidement. Je sais, je me répète, mais il m'est essentiel de dire le nom de mes créditeurs, c'est un souci d'honnêteté intellectuelle et un témoignage d'amitié. Ensuite, je puis faire seule mon chemin si l'on me met sur une voie qui peut être la mienne et, présentement, c'est le cas. Je suis en excellente compagnie.
Je l'avais déjà rencontré sans le savoir dans les films de Jarmusch auxquels il a participé. Je ne devais pas encore être prête pour lui.
Pourtant, il a tout pour me retenir : le personnage qu'il ne cesse de créer et de retoucher, de peur sûrement que le maquillage ne soit plus aussi parfait et laisse entrevoir autre chose, une créature dont trop de gens sont dupes. Mais c'est précisément cela qui m'importe : cette fantaisie qu'il met dans l'interprétation de son existence, chapeau vissé sur le crâne, rugissement de fauve ensommeillé, dégaine de paumé, bateleur de génie et charmeur outrancier, parfois crooner qui dissimule les épines du porc-épic sous une coulée de chantilly. Il apparaît, ténébreux et enténébré, vaporisant sur nous ces histoires usées que tout le monde connaît et oublie et ses espoirs défroqués, chantant l'abandon et la rédemption. Il est le père et l'amant de la petite fille et l'égal du petit garçon que vous fûtes autrefois. Il est beau et repoussant. On ne sait pas très bien faire. Notre gaucherie ne trouve de répondant que dans sa superbe. On perd ses moyens en face de sa prestance et de ses artifices de prestidigitateur. Et puis, finalement, au bout du conte, à l'extrême fin, on a envie de croire qu'il n'y a aucun truc et on accepte sa magie comme un don supérieur et inexplicable. Le souffle que l'on perçoit, cette respiration dans la voix, on la sent. C'est ce frisson qui passe sur le visage et les bras. Il est là, tel le magicien africain du conte Aladdin .
On imagine qu'il pourrait nous pousser dans des abîmes qu'il caresse du regard, mais dans lesquels il ne se vautre pas (il a arrêté la cigarette et l'alcool, du moins l'affirme-t-il).
Il masturbe le sexe des anges, ce mec. C'est un nougat dur. Une bonne pâte d'homme. Une personnalité complexe qui ne demande qu'à être déchiffrée. Le mystère vient des autres, pas de lui. Oui. Et si tout était très simple ? S'il était moins désespéré qu'il n'y paraît parfois ? S'il ne cessait de jouer quelque petit malheur, celui que bercent les enfants dans leur rage de n'être pas plus grands, tout ça pour éviter la grande tragédie de l'existence humaine, celle qui ne s'en laisse pas conter par ceux qui font semblant d'explorer les bas-fonds et qui ont caché dans la poche un ver luisant qui leur sert de torche et de veilleuse, quand il fait trop sombre ?
Tom Waits est comme vous et moi : c'est un enfant émerveillé. La différence, c'est que lui ne l'oublie pas tous les quatre matins. Il tape dans les mains jusqu'à vous faire saigner le coeur et joue jusqu'à l'épuisement, le vôtre.
Tom Waits n'est pas simplement un génial écrivain-chanteur, un conteur un tantinet faiseur qui a de la trempe, une voix dont il joue et qui se fait câline ou un peu monstrueuse. Juste ce qu'il fait de levure chimique pour gonfler le ballon qui se cogne contre les parois de notre crâne.
Tom Waits est un ours en peluche qui peut, la nuit venue, se transformer en animal féroce. Qui sait ? En tout cas, c'est ce qu'il s'ingénie à faire croire, disque après disque, et à le démentir aussi sec.
Il explore l'antichambre des contes cruels et fait gicler les gonds de notre inconscient. Tout grince et ça gronde là-dedans, les émotions et les idées voguent un peu trop fort. Vlan ! Mes premières années me sont revenues dans la gueule et je pisse la morve et le sang et j'ai un goût de foutre dans la gorge.
J'ai toujours pensé qu'un artiste véritable, quel que soit son instrument et son domaine d'expression, ne l'est que par la force qu'il possède en lui, une force qui se retourne contre ceux qu'il parvient à arrêter et à entraîner dans son chemin, sans rien demander. Bien sûr qu'il n'aurait pas déparé dans la roulotte de Freaks et qu'il aurait revêtu le costume le plus effrayant de ce grand Carnaval des âmes damnées et qu'il aurait dansé sur les tombes des petits enfants, comme Peter Pan.
Mais je ne peux m'empêcher de voir en lui un petit d'homme qui, d'un doigt délicat, tremblant, soulève le papier de soie qui recouvre les albums calfeutrés dans le moisi et le rance des greniers, l'estomac de la maison des souvenirs.
J'ai acheté plusieurs disques de cet artiste (Alice, par exemple, qui est une merveille).
L'amoureuse de Lewis Carroll que je suis ne pouvait être insensible. Mais je ne vais pas vous faire un dessin. Vous êtes trop grands. J'entends une scie. Elle découpe un petit morceau de chair dans votre livre d'histoires préférées, celles que vous écoutez la nuit, avant le grand plongeon dans le Noir. Une larme coule. Un grenat.
Alice
It's dreamy weather we're on
You waved your crooked wand
Along an icy pond with a frozen moon
A murder of silhouette crows I saw
And the tears on my face
And the skates on the pond
They spell Alice
I disappear in your name
But you must wait for me
Somewhere across the sea
There's a wreck of a ship
Your hair is like meadow grass on the tide
And the raindrops on my window
And the ice in my drink
Baby all I can think of is Alice
Arithmetic arithmetock
Turn the hands back on the clock
How does the ocean rock the boat?
How did the razor find my throat?
The only strings that hold me here
Are tangled up around the pier
And so a secret kiss
Brings madness with the bliss
And I will think of this
When I'm dead in my grave
Set me adrift and I'm lost over there
And I must be insane
To go skating on your name
And by tracing it twice
I fell through the ice
Of Alice
And so a secret kiss
Brings madness with the bliss
And I will think of this
When I'm dead in my grave
Set me adrift and I'm lost over there
And I must be insane
To go skating on your name
And by tracing it twice
I fell through the ice
Of Alice
There's only Alice
J'ai entrepris ce grand voyage dans l'oeuvre de Waits sur la seule foi que je dépose dans le jugement de cette singulière jeune femme évoquée plus haut, qui aurait pu être écrite par lui, des pieds à la tête.
Aujourd'hui, abrupte envie de dire un mot sur ce triple album, dernière oeuvre en date de l'Ogre-dandy. Il y a des inédits (30), des titres égarés ( "Beaucoup de chansons tombées derrière les fourneaux pendant que je préparais le dîner.", ce sont eux aussi les orphelins), des choses toujours étranges et poétiques, parfois incompréhensibles, souvent gueulées et pleurées, tout à la fois. On ne sait pas très bien, mais parler de Waits, c'est sombrer dans le cliché détestable. Je viens de le faire. Pardon.
Et je n'ai rien dit de sa voix, qui est selon toute évidence le fait remarquable. Il dit d'elle qu'elle est son instrument. Ni plus ni moins et c'est assez incroyable. "Au beau milieu de cet enregistrement, il y a ma voix. Je fais de mon mieux pour haleter comme un train, pour peser de tout mon poids sur mes pas, pour pleurer, pour murmurer, pour gémir, pour user des rauques, pour gueuler, pour cracher, pour tempêter, pour geindre, et séduire. Avec ma voix, je peux faire la fille, le danseur de boogie, un thérémine, un pétard, un clown, un docteur, un meurtrier... Je puis être tribal. Ironique. Ou dérangé. Ma voix est réellement mon instrument." (Trad. Holly)
Un acteur ne dirait pas mieux de son corps, de la personne dont tous les personnages prennent possession, sauf que sa voix nous engloutit et se nourrit de la torpeur dangereuse qu'elle induit en nous.
Il me rappelle un vieux bonhomme qui jouait, un temps, de la scie, boulevard Saint-Germain, où j'avais appartement, où j'erre encore souvent. Je lui avais filé 500 balles que, bien sûr, je ne possédais pas. Juste pour voir l'étonnement dans ses yeux mités. J'ai toujours été très généreuse avec l'argent des autres.
Oui, tout est si simple. Il suffit de l'entendre et de se prendre au jeu.
"Quand j'étais petit, je pensais toujours que ceux qui écrivaient des chansons s'asseyaient seuls devant leur piano dans de petites chambres, très exiguës et enfumées, avec pour toute compagnie une bouteille et un cendrier. Puis, tout entrait par la fenêtre ouverte par un coup de vent pour sortir ensuite du piano sous la forme d'une chanson... et c'est bizarre, mais c'est exactement ce qui se passe...
Qu'est-ce que l'album Orphans ? Je ne sais pas. Orphans, c'est un enfant au bout du rouleau, qui traverse l'Ohio à bord d'un cercueil dotés d'énormes pneus. Il porte des lunettes de soudure, un maillot de corps et il y a un pétard allumé dans son oreille." (propos traduit par Holly) Waits fait sûrement ici référence au film de Jarmusch, Dead Man. Je renifle un relent de Mark Twain également. Par quelques mots, vous voyez bien, Tom Waits ouvre toutes les portes de votre imaginaire, présent, passé et futur. Il s'engouffre en vous. C'est l'effet qu'il me fait. Un coup de vent qui se hisse à la noblesse d'une tempête.
Les Ramones, Daniel Johnston, Leadbelly, Kurt Weill, l'ombre du Woyzeck de Büchner et... Bertolt Brecht voisinent et s'acoquinent ici, sans oublier le génie tutélaire, Kathleen Brennan, sa femme.
J'aime. C'est bien pire.
Le sous-titre de l'album est à lui seul une évocation, pleine d'allitérations crasseuses et radieuses, de bruit et de fureur : Brawlers (bagarreurs), Bawlers (gueuleurs) and Bastards (bâtards, salauds). Un cauchemar pour ceux qui, comme moi, ont un léger cheveu sur la langue. Le second disque est mon préféré et c'est peut-être le meilleur.
Le titre Orphans (orphelins) quant à lui m'évoquerait le Londres victorien et Dickens (celui de Bleak House plus que celui de David Copperfield ou d'Oliver Twist). Chaque texte pourrait faire l'objet d'une analyse qui vous révélerait des pépites d'or cachées, tel n'est pas mon propos, car je ne suis pas professeur - Dieu me garde !
Children's story
Once upon a time, there was a poor child,
With no father and no mother,
And everything was dead,
And no one was left in the whole world.
Everything was dead.
And the child went and searched day and night,
And since nobody was left on the earth,
He wanted to go up in to the heavens,
And the moon was looking at him so friendly,
And when he finally got to the moon,
The moon was a piece of rotten wood.
And then he went to the sun,
And when he got there,
The sun was a wilted sunflower.
And when he got to the stars,
They were little golden flies, stuck up there like the shrike sticks among the black thorn.
And when he wanted to go back down to Earth,
The Earth was an overturned piss-pot,
And he was all alone.
And he sat down and he cried.And he is there to this day.
All alone.
Okay, there's your story.
Night night.(Laughs)
Goodnight Irene
Irene, goodnight.
Irene, goodnightGoodnight, Irene.
Goodnight, Irene.
I'll see you in my dreams.
Last Saturday night I got married.
Me and my wife settled down.
Now, me and my wife are parted.
Gonna take a little stroll downtown.
[Chorus]
Yeah, sometimes I live in the country
And sometimes I live in town.
Yeah, and sometimes I take a great notion
I'm gonna jump in the river and drown.
[Chorus]
Stop ramblin'.
Stop that gamblin'.
Stop staying out late at night.
Go home to your wife and family.
Stay there by the fireside, bright.
[Chorus]
Goodnight, Irene.
Goodnight, Irene.
I'll see you in my dreams.
Jayne's Blue Wish
The sky holds all our wishes
The dish ran away with the spoon
Chimney smoke ties the roofs to the sky
There's a hole overhead
It's only the moon
Will there ever be a tree
Grown from the seeds I've sown
Life is a path lit only by the light of those I've loved
By the light of those I love
Life's a path lit only by the light of those I've loved
By the light of those I love
Little Drop Of Poison
I like my town with a little drop of poison
Nobody knows they're lining up to go insane
I'm all alone,
I smoke my friends down to the filter
But I feel much cleaner after it rains
She left in the fall, that's her picture on the wall
She always had that little drop of poison
She left in the fall, that's her picture on the wall
She always had that little drop of poison
Did the devil make the world while God was sleeping
Someone said you'll never get a wish from a bone
Another wrong goodbye and a hundred sailors
That deep blue sky is my home
She left in the fall, that's her picture on the wall
She always had that little drop of poison
She left in the fall, that's her picture on the wall
She always had that little drop of poison
A rat always knows when he's in with weasels
Here you lose a little every dayI remember when a million was a million
They all have ways to make you pay
They all have ways to make you pay
Little Man
Sure as fire will burn
There's one thing you will learn
Those things you have cherished
Are things that you have earned
Luck is when opportunity
Meets with preparation
And the same is true for every generation
Little man
As you climb upon my knee
The whole future lies in thee
Little manLittle man
Never hurry, take it slow
Things worth while need time to grow
Little man
Don't look back
There are things that might distract
Move ahead towards your goal
And the answers will unfold
Little man
Love is always in the air
It is there for those who care
Little man
Don't look back
There are things that might distract
Move ahead towards your goal
And the answers will unfold
Little man
Love is always in the air
It is there for those who care
Little man
Little man
Little man
Little man
"Si un disque fonctionne de bout en bout, il doit ressembler à une poupée fabriquée à la maison : avec des guirlandes en guise de chevelure et des coquillages à la place des oreilles, bourrée de sucreries et de fric. Ou comme toute bourse de femme digne de ce nom : avec un couteau suisse et un serpent venimeux à l'intérieur." (Tom Waits, Trad. Holly)
***********
Catégorie :
Son oeuvre d'illustratrice est publiée en français aux Editions Nord-Sud. Elle se nomme Lisbeth Zwerger et elle dessine sur un éclat de rire.
Les personnages sont gonflés de fausse naïveté et de douceur réelle. Le trait est délicat. Les couleurs estompées juste ce qu'il faut pour donner l'impression du rêve qui se retire sur la pointe des pieds. Je songe qu'elle aurait donné une autre image de Peter Pan si la dame s'y était intéressée (ce qui, à ma connaissance, n'est pas le cas, alors que Lewis Carroll a obtenu ses faveurs). Qui sait encore que le premier nom de la fée dite (si mal) Clochette, Tinker Bell, fut Tippy-Toe (que l'on pourrait traduire par "sur la pointe des pieds" ou par "Pas de velours", et pourquoi pas par "Passe-velours ") ?
On sent l'influence d'Arthur Rackham quelquefois et la tendresse de cette illustratrice que je ne connais pas depuis longtemps - elle me fut présentée, imaginairement s'entend, par celui qui m'offrit certain Sourire - et qui ne s'intéresse qu'aux vieux contes de l'enfance.
J'ai envie d'associer ces images magnifiques à des citations ou déclarations de Michel Tournier, pour qui j'ai grande admiration, vous le savez peut-être :
La sagesse est altération, mûrissement, mue. C'est pourquoi à la limite un adulte ne saurait être sage. Si l'adultat correspond à une période étale succédant à l'enfance, il signifie débrayage par rapport à la durée. (Le Vent Paraclet)
La sagesse est inséparable de la taille et de l'âge. C'est en ce sens qu'elle comporte toujours une connotation enfantine et justifie l'usage français de parler d'enfants sages ou de recommander aux enfants d'être bien sages. (Le Vent Paraclet)
L'adulte reprend les jouets de l'enfant, mais il n'a plus l'instinct de jeu et d'affabulation qui leur donnait leur sens originel. (Le Roi des Aulnes)
Être monstrueux, génial, féerique, était-ce un adulte nain, bloqué dans son développement à la taille d'un enfant, était-ce au contraire un bébé géant, comme sa silhouette le suggérait ? (Le Roi des Aulnes)
Libellés :illustration,Lisbeth Zwerger
lundi 29 janvier 2007
Il est bien connu que l'on ne fait plus d'aussi belles rencontres qu'autrefois sur les quais de la Seine. Jadis, il y a encore dix ans, des trésors débordaient des casiers des bouquinistes. Aujourd'hui, on y vend de moins en moins de livres et de plus en plus d'objets hétéroclites (des affiches faussement d'époque pour certaines, un bric-à-brac très laid et inutile destiné aux inconsidérés touristes, qui s'exclament : "It's so cuuuuuute !"), mais il demeure des hasards qui justifient ces promenades.
Et ce qui le rend inestimable à mes yeux est la présence de ce petit ajout en papier de la part de celui qui offrit un jour ce guide célèbre à une dame, qui sûrement ne payait pas de retour son affection...
Selon toute vraisemblance, ils sont morts aujourd'hui et il ne reste d'eux que ce souvenir anonyme, une pièce d'un puzzle. Notre vie ne vaut guère plus que cet éphémère. La beauté est ici et nulle part ailleurs.
Ce guide contient en substance, pour les amoureux de la littérature et du cinéma, certaine valeur affective. Souvenez-vous, par exemple, de Chambre avec vue, où l'héroïne se promène avec son Baedeker.
"I wish Miss Lavish would tell me herself. We started such friends. But I don't think she ought to have run away with Baedeker that morning in Santa Croce. Charlotte was most annoyed at finding me practically alone, and so I couldn't help being a little annoyed with Miss Lavish."
La particularité de Baedeker n'était pas simplement d'écrire des guides, mais aussi de donner de précieux renseignements sur la conduite à tenir avec les autochtones, de digresser agréablement sur tel ou tel point de détail... Une page ou deux qui parlent de la Serpentine et des Jardins de Kensington et me voici embuée.
*********
Sans rapport direct avec ce qui précède, je vous renvoie à cette page-ci, si le sort du Petit oiseau blanc vous importe un peu.
****************
Libellés :guide,Karl Baedeker,Londres
"Lorsque les chemins tracés deviennent trop difficiles ou lorsque nous ne voyons pas de chemin, nous ne pouvons plus demeurer dans un monde si urgent et si difficile. Toutes les voies sont barrées, il faut pourtant agir. Alors nous essayons de changer le monde, c'est-à-dire de le vivre comme si les rapports des choses à leurs potentialités n'étaient pas réglés par des processus déterministes mais par la magie [...]. En un mot dans l'émotion, c'est le corps qui, dirigé par la conscience, change ses rapports au monde pour que le monde change ses qualités [...]. Soit par exemple la peur passive. Je vois venir vers moi une bête féroce, mes jambes se dérobent sous moi, mon cœur bat plus faiblement, je pâlis, je tombe et je m'évanouis. Rien ne semble moins adapté que cette conduite qui me livre sans défense au danger. Et pourtant c'est une conduite d'évasion [...]. Ainsi le véritable sens de la peur nous apparaît : c'est une conscience qui vise à nier, à travers une conduite magique, un objet du monde extérieur et qui ira jusqu'à s'anéantir, pour anéantir l'objet avec elle."
Ce fragment d'un petit essai de Sartre
expose très clairement et très finement la réalité de l'émotion qui est, pour nous, l'expression d'un désarroi et d'une pétrification de la pensée. L'émotion est comprise comme une altération de la conscience, qui soudain voit trouble et fait vaciller le sujet. Ce regard de la pensée, soudain estompé par la perception d'un fait objectif qui fait obstacle ou aspérité, engendre un changement de rapport au monde et, partant, une modification (subjective, peut-être imaginaire, mais globale) de ce dernier dans la relation que nous établissons avec lui. Nous n'agissons plus, nous éprouvons ; nous ne transformons pas le réel pour lui donner la forme de nos actes et de nos buts, nous fuyons dans l'instantanéité de l'émotion qui ouvre une autre voie (d'eau). La magie est évaporation de la corporéité de l'être, qui d'ordinaire se prolonge matériellement dans le monde. C'est un non-acte qui consiste à se replier dans l'émotion, dans le for intérieur de l'éprouvé. Cette conduite paradoxale qui n'est pas un refus, même si elle nie plus ou moins inconsciemment le pouvoir du monde, dit le silence du corps qui se fixe dans son impossibilité physique. L'intériorité du monde tel qu'il est perçu et vécu prend le pas sur l'extériorité de ce même monde tel qu'il est donné.
Ce petit préambule me semblait nécessaire pour exprimer la pensée qui m'est venue à l'esprit après mon séjour au théâtre Marigny, samedi.
J'aime Alain Delon. Je le dis, je le répète et souvent on me regarde parfois d'un air étrange, n'osant pas me contredire car je pourrais bien me mettre en colère. Je ne mégote pas quand il s'agit d'amour. Delon est ma passion depuis un moment déjà.
Je l'estime. J'aime sa superbe et sa voix. C'est physique. Du domaine de l'émotion plutôt que de la raison.
Mon attachement lui est inconditionnel, cela ne signifie pas pour autant que je sois complaisante ou aveuglée. La preuve : je savais parfaitement à quoi m'attendre avant de me rendre à cette représentation, samedi, au Théâtre Marigny.
J'allais voir Alain Delon
et non pas une pièce qui ne tenait certainement debout qu'à la faveur de la présence de deux acteurs célèbres. Tel était mon a priori. Hélas, rien ne l'empêcha de devenir certitude.
Mais Delon...
Certes, il n'a rien de la profondeur métaphysique d'un Michel Bouquet (qui a vu son interprétation dans Le roi se meurt ne peut l'oublier), par exemple, mais, dans son registre, qui est celui de l'émotion qui explose, qui circule sous les replis de la peau, plutôt que celui de la cérébralité qui irrigue le geste et le dire, c'est un grand acteur et personne ne peut le nier sans une dose mortelle de mauvaise foi. Delon explore la (profonde) superficialité de l'état d'âme et il le fait aussi bien qu'il est possible de l'espérer. Il est noble dans l'expulsion verbale et gestuelle de l'émotion quand d'autres sont grands par incarnation d'un tragique qui les dépasse et qui ne peut se dire. Ce sont deux manières irréconciliables d'être acteur, mais qui ont chacune leur valeur.
Revoir M. Klein de Losey, Rocco et ses frères et Le guépard de Visconti, Le Samouraï et Le cercle rouge de Melville, Deux hommes dans la ville de José Giovanni... pour se convaincre de sa noblesse. Je ne cite que mes préférés et les plus connus du grand public, peut-être. Il en est tant d'autres. Alain Delon peut faire n'importe quoi, et cela malheureusement lui arrive (Cf. le stupide film du pseudo-philosophe Bernard-Henri Lévy, Le jour et la nuit !), il exerce néanmoins une fascination durable et inexplicable sur son public. Sa belle gueule de voyou gentleman n'est pas la raison. Nous ne sommes pas frivoles à ce point. Il y a autre chose.
Le film de Clint Eastwood est un chef-d'oeuvre car il nous donne moins à penser qu'à sentir et à ressentir. Il façonne l'image pour le seul bénéfice de notre intuition, car l'émotion et le sentiment sont à vivre et non à réfléchir. Toute tentative de spécularité gâcherait l'état de grâce du sentiment amoureux. Or, c'est malheureusement le péché capital de cette version. Cette pièce, qui n'a rien d'une pièce de théâtre, est un désordre absolu, un condensé de bêtise et un ratage complet. Le texte est réellement mal écrit, émaillé de poncifs tous plus insupportable les uns que les autres. Le pire est peut-être cette absence d'innocence de la part des auteurs qui ne cessent de marteler ce qui aurait dû être murmuré entre les interlignes du dialogue. Oui, le mari trompé est un plouc, grossier et sans une once de poésie, et l'amant de passage la créature rêvée par toute femelle... Il sait aimer une femme et la femme est engoncée dans son putain de devoir familial. Bien sûr...
Là où le film d'Eastwood était subtilité et camaïeu, cette pièce est en béton armé. Impression douloureuse de recevoir un jet de pierres.
On a envie de rire nerveusement au lieu d'être submergés par l'émotion, justement parce que l'on veut à tout prix nous faire croire que tout ceci est émouvant. Le fait est que nous ne croyons pas une seconde aux propos des deux personnages et que l'on a hâte de s'en aller.
Il est des voix de théâtre comme il en est de cinéma. Certaines passent de l'écran à la scène sans dommage. D'autres perdent leur pouvoir dans cette présence. Mireille Darc est un tantinet trop criarde pour ce genre d'exercice et ce n'est pas la vision de ces sublimes fesses (la pesanteur n'a pas d'effets sur elle, dirait-on) qu'elle expose à la vue de tous sur scène qui détournera l'esprit de cet échec. Mais je lui en veux moins qu'aux auteurs. Il n'était pas vraiment possible de faire mieux.
Je ne sauverai qu'une image : Delon qui caresse une vitre. Superbe et involontaire métaphore de son impossibilité à nous rejoindre dans l'émotion.
*********
Catégorie :
Nous étions sept (un chiffre magique, par excellence), samedi, à l'exposition consacrée à Artaud, à la BNF - un lieu qui me fait rêver. Le fait était extraordinaire pour l'ours polaire nommé Holly, qui n'a peur de rien, sinon de rencontrer les autres. On ne sait jamais : je serais bien capable de trop les aimer ! Catastrophe ! J'avoue avoir failli me tirer des flûtes la veille au soir...
Oser croiser la route de personnes que l'on aime à distance et / ou que l'on apprécie depuis un moment, à travers les mots, plutôt que la voix, connues à certains points d'intersection de la vaste Toile, n'est-ce pas risqué ? Je suis heureuse de pouvoir affirmer que la réalité dépassa mes rêves. Je crois que nous étions nous-mêmes et que nos journaux respectifs sont assez révélateurs de notre personnalité réelle, telle qu'elle s'offre lorsque l'on traverse l'écran. Mais je n'en dirai guère plus car nous sommes dans le registre de l'intime et tel n'est pas mon propos. Celle qui a organisé cette rencontre a droit à toute ma reconnaissance.
Je vous exhorte simplement à aller voir cette exposition dont la fin est imminente. A défaut, le catalogue
coédité par la BNF et Gallimard est un substitut très acceptable pour les malchanceux (qu'ils soient ou non nés un 29 février*) qui ne pourront s'y rendre. Je crois que cet achat est indispensable, y compris pour ceux qui ont vu l'exposition, car il est impossible de fixer son attention sur chacun des points cardinaux de la vie de l'artiste.
La mise en scène est d'une richesse extraordinaire, dont j'aurai peut-être un moment pour vous reparler. Je retiendrai, au fil de la mémoire, le propos d'Anaïs Nin et celui de Marthe Robert. La première qui embrasse Artaud, par pitié, malgré ses dents pourries et la seconde, toute en compassion, qui se souvient de l'enfermement d'Antonin et oeuvre pour le faire libérer... Et puis ce marteau avec lequel Artaud scande ses textes... et enfin Paolo Uccello...
Marcel Schwob avait fait de ce dernier le portrait dans ses Vies imaginaires. Antonin Artaud sera lui aussi inspiré par cet artiste florentin ; il écrira deux textes, dans le sillage de Schwob, mais sans l'avouer plus que cela. Artaud a tendance à s'approprier certaines créations pour s'y nicher (Cf. Le moine de Lewis, ses propos sur Lewis Carroll...) et y élire le domicile de ses délires. Mais qui pourrait prétendre que ses envolées hallucinées ne sont pas l'expression la plus profonde de sa singularité, malmenée par une terrible psychose mais heureusement contrebalancée par un génie hors du commun ?
(...) je manque de terre à tous les degrés (...) apprendre à n'être qu'une ligne (...)
Ces textes dont la surabondance d'images et d'émotions vous asphyxient. De coeur et d'esprit, vous êtes aspiré par cette prose onirique, dont la violence ne se révèle qu'avec un décalage sur la perception première du sens et du contre-sens.
Après cette exposition, j'ai acheté un gros volume des oeuvres de Marcel Schwob, bien trop méconnu et oublié. Je le connaissais déjà en tant que traducteur et préfacier inspiré des oeuvres de Stevenson. Je découvre d'autres facettes de cet écrivain érudit, qui est un modèle idéal pour moi, tant il fouette mes insuffisances.
Je garderai souvenir de ce précieux moment passé en votre compagnie, mes amis, et je vous en remercie.
-------------
* "On dira ce qu’on voudra, mais un homme qui n’a d’anniversaire que tous les quatre ans, n’est pas comme les autres. Et quelqu’un qui n’a pas assez d’anniversaires dans sa vie, à bien des égards, ne me semble pas plus heureux que la gent la plus courante des pauvres diables qui ont trop de pères ; en effet, quoi de plus agréable pour l’immortel qui est en nous que de voir et même de goûter sous cape, et de sentir qu’à part lui d’autres de son espèce se réjouissent de ce qu’il existe et qu’il vive ?" (Lichtenberg, Consolations à l'adresse des malheureux qui sont nés un 29 février)
********
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