mardi 4 janvier 2011
Et, pourtant, la nostalgie possède encore aujourd'hui le goût que je lui donnais déjà hier. Même si, et surtout si, je procède, malgré moi, à une forme d'autopsie de ma jeunesse. Pour être tout à fait nostalgique, il faudrait désirer et croire en une sorte de futur antérieur car, sans lui, point d'ombre du passé où il pourrait se mirer ; avoir le sens de la rupture ; être une créature du mouvement temporel ; se faire sinuosité ; sentir les battements de l'horloge dans mon corps, devenir l'écharde de la dernière seconde. Or je ne suis que fragment immobile et désolidarisé de tout ; à chaque fois que je me pense, je n'ai ni passé ni futur : je ne me sens pas rejeton ou prolongement, mais je suis ou me veux origine. Je suis solide et inaltérable, sur la pointe de ma mémoire, mais une mémoire allégée de tout souvenir, une mémoire amnésique, car je ne vis le souvenir que dans l'instant, je ne le vis que comme présent, comme immédiateté sans la contrepartie vivante et douloureuse du regret. Je ne crois pas assez en mon identité pour être victime consentante ou aveugle de la nostalgie. Rien ne me fait défaut pour être nostalgique. Je suis en permanence ce défaut, cette béance en moi - un appel. Je ne suis pas nostalgique ; c'est bien pire : je suis conscience de la nostalgie. La nostalgie est curable (il suffit de s'y adonner et d'en tirer le suc, une jouissance stable et aisée) ; la conscience de la nostalgie est déjà mortelle, le symptôme d'une morbidité métaphysique, l'hydromel du sujet tragique.
Je suis la pointe de cette mémoire-boussole qui n'indique rien, sinon ma douleur exquise, celle d'un être pour la mort, dans un monde en perdition, en deuil de tout et de tous, toujours.
Je sais que tout finit mal. Et c'est pour cela que mon bonheur m'est souvent insupportable : j'ai tout à perdre.
Je sais que tout finit mal. Et c'est pour cela que mon bonheur m'est souvent insupportable : j'ai tout à perdre.
Mes souvenirs, s'ils étaient vraiment, seraient les frères de sang de mes regrets ou de mes remords ; ma nostalgie, elle, est la soeur de lait de mon inespérance. Je vis dans l'éternité impossible d'un présent qui s'illusionne en toute conscience sur lui-même et c'est la raison pour laquelle j'ai toujours refusé de choisir lorsque le choix s'imposerait à tout esprit plus efficient et davantage en prise avec le réel que le mien. Choisir est mourir, à chaque fois, car c'est accepter l’irréversibilité du temps, l'économie de nos projets et de nos passions. "La nostalgie est une réaction contre l'irréversible." affirme Jankélévitch. Ce en quoi il a parfaitement raison, de notre point de vue. La nostalgie est donc toujours porteuse de mauvaise foi et / ou de fiction. La nostalgie croit au retour, mais le retour n'existe pas. Seule la fuite est réelle.
Je le sais, mais ce savoir n'altère rien. Je peux même en jouer.
Le prodige est peut-être là, le paradoxe aussi, très certainement. Si j'adoptais la rupture nostalgique, il ne me resterait plus qu'à m'éteindre de suite, car aucune pensée, aucun sentiment, aussi beaux fussent-ils, ne pourraient me faire dévier de cette conscience, en face de moi, de la mort prochaine, notre mère à tous. Je serais blessée au sang par la vanité et l'échec portés au creux de cette nostalgie. Je peux encore me tenir près de l'abîme, le regarder de biais, et feindre, en appeler à une nostalgie déniaisée, paradoxalement moins dangereuse au quotidien (il n'y a aucune déception à redouter), mais mortelle.
Je n'ai eu que des premières fois merveilleuses que j'ai toujours vécues comme des dernières fois, ce qui est peut-être l'antidote à la nostalgie telle que l'entend la majorité et, néanmoins, le pire des poisons – pour moi.
En effet, cette manière de vivre à chaque instant dans l'inédit ne guérit de rien et certainement pas de la nostalgie véritable, sa conscience, qui est négation et compréhension de l'autre, celle que l'on entend généralement par ce mot – Jankélévitch, lui, l'a très bien dit et saisit :
"Ulysse revient dans l'espace, mais, en raison de la secondarité du retour, il va tout droit et sans retourner dans le temps." Parce que le temps est à sens unique, alors que la nostalgie d'Ulysse est circulaire, adoptant les poses de l'éternel désir inassouvi. Je suis donc une véritable nostalgique, une nostalgique au carré, une nostalgique qui ne croit en rien sinon à l'échec déjà advenu et non à venir, si l'on se réfère encore aux phrases avec lesquelles Jankélévitch conclut son magnifique ouvrage : "(...) on peut dire que le nostalgique, dans l'espace comme dans le temps de la futurition, continue de partir et d'aller droit devant soi, il va tout droit même quand il revient ; il continue de chercher ce qu'il a retrouvé ; il apprend sans cesse ce qu'il sait déjà, ou comme l'Éros platonicien désire ce que déjà il possède... et ne possède pas : par exemple ceux qui ont trouvé Jérusalem continuent de la chercher ailleurs, à l'infini et au-delà. Ce retour, dans l'espace comme dans le temps, est encore un aller. Mais l'aller lui-même n'était-il pas une espèce de retour ? partir, n'est-ce pas encore revenir ? Le nostalgique cherche encore ce qu'il a trouvé ; mais il a déjà trouvé au moment où il cherche. Ulysse, rentrant à la maison, ne cesse de partir et pense déjà à l'odyssée suivante (...) Ulysse revient et il ne revient pas. (...) De même que chez Platon réminiscence et regret sont les formes rétrospectives du désir, de même l'espérance d'un passé à venir et le retour à un futur déjà advenu sont les deux formes réciproques d'une même nostalgie. En ce point l'âge d'or du passé le plus lointain ne fait qu'un avec l'avenir le plus chimérique. L'homme qui retourne vieilli à ses sources, à son origine, à son innocence, revient où il n'est jamais allé ; revoit ce qu'il n'a jamais vu ; et cette fausse reconnaissance est plus vraie que la vraie ; l'homme guidé par la vraie-fausse reconnaissance, revient dans une Venise inconnue, et qu'il reconnaît pourtant, comme Ulysse reconnaît Ithaque et sa vieille Pénélope. Ulysse reconnaît et méconnaît sa patrie ; les deux ensemble. Ulysse ayant quitté la grotte marine de la nymphe pour la maison de l'épouse. Ulysse rentré au foyer pleure en silence dans cette demeure bénie des dieux ; il pleure en regardant la vieille compagne de ses jours comme il pleurait de langueur sur le chemin du retour en regardant la mer."
Il n'existe donc pour Jankélévitch que le futur, le présent qui se verse dans le futur, puisque le retour au pays natal, à ce soi que l'on n'est plus, que l'on a peut-être jamais été, à ce fantasme de l'origine est une utopie – un NON lieu. La nostalgie n'a pas lieu d'être et elle n'est pas ce que l'on croit...
Il n'existe donc pour Jankélévitch que le futur, le présent qui se verse dans le futur, puisque le retour au pays natal, à ce soi que l'on n'est plus, que l'on a peut-être jamais été, à ce fantasme de l'origine est une utopie – un NON lieu. La nostalgie n'a pas lieu d'être et elle n'est pas ce que l'on croit...
Je n'ai eu que des premières fois merveilleuses que j'ai toujours vécues comme des dernières fois, dans la pleine conscience de leur perfection à venir, plutôt que passée, et cela ne m'a point empêchée de souffrir du jamais-plus. Il faut sensible à ce jamais-plus pour avoir le sens de la perte et il faut avoir le sens de la perte pour exister pleinement, être de plain-pied avec le sublime déchirement de soi à soi, de soi à l'aimé.
M. Golightly y tenait et, vingt ans après notre rencontre, c'est toujours sa préoccupation : l'incandescence de l'instant. Je n'ai commencé à exister que lorsque j'ai rencontré cet homme, le héros de ma vie, le metteur en scène de tous mes rêves. Parfois, j'ai le sentiment d'être née de son imagination. En tout cas, c'est en cet endroit que j'ai élu mon dernier domicile et j'ai commencé à y creuser ma tombe. Je ne veux pas vivre ailleurs.
Frôler la mort a ceci de merveilleux que cela vous permet d'atteindre votre désir nu. Mon désir nu porte son nom et le reste n'a aucune importance. Je suis libre de tout, sauf de lui, et je ne veux pas d'autre liberté.
M. Golightly y tenait et, vingt ans après notre rencontre, c'est toujours sa préoccupation : l'incandescence de l'instant. Je n'ai commencé à exister que lorsque j'ai rencontré cet homme, le héros de ma vie, le metteur en scène de tous mes rêves. Parfois, j'ai le sentiment d'être née de son imagination. En tout cas, c'est en cet endroit que j'ai élu mon dernier domicile et j'ai commencé à y creuser ma tombe. Je ne veux pas vivre ailleurs.
Frôler la mort a ceci de merveilleux que cela vous permet d'atteindre votre désir nu. Mon désir nu porte son nom et le reste n'a aucune importance. Je suis libre de tout, sauf de lui, et je ne veux pas d'autre liberté.
Il est très rare de rencontrer quelqu'un qui comprend d'instinct que vous ne vivez que pour faire de chaque instant une fiction, pour vivre éternellement en retard d'un regard ou d'une respiration, dans les marges de la temporalité.
En retard, oui.
Et, lui, a toujours été en avance de mes propres désirs. Et c'est parce que je n'ai jamais coïncidé avec mon propre présent ou passé que je ne cesse de le revivre à l'envi, à n'importe quel moment en le travestissant de nostalgies. Alors, je peux, à l'infini, le nourrir de fictions ou bien le mettre à la diète. Mais il demeure nu et vrai, à chaque instant, hors du temps des autres.
Notre premier voyage eut pour destination Venise et l'on avait décidé de revivre cette première fois chaque année jusqu'à ce que mort s'ensuive. Mais le plus grand metteur en scène du monde ne maîtrise pas tout. Nous continuerons à aller à Venise, mais c'est un certain art de vivre qui vient de mourir dans l'indifférence générale. Le Grand Hôtel des Bains à Venise – ou plus précisément au Lido – n'est plus. Irréversibilité.
Avant d'être la toile de fond de Mort à Venise, c'était pour moi la promesse du paradis sans cesse retrouvé. C'est donc le décor de quinze ans de nos plus voluptueux souvenirs que l'on vient pourtant de détruire. Et c'est là le prosaïsme de toute vie.
Avant d'être la toile de fond de Mort à Venise, c'était pour moi la promesse du paradis sans cesse retrouvé. C'est donc le décor de quinze ans de nos plus voluptueux souvenirs que l'on vient pourtant de détruire. Et c'est là le prosaïsme de toute vie.
Chaque année, nous nous rendions là-bas, en juillet. Nous pensions y emmener notre enfant et jamais nous n'aurons la chance de lui transmettre un peu de cette élégance surannée qui n'appartenait qu'à ce lieu. Nous trouverons d'autres mythes à hanter, mais nous demeurerons inconsolables.
Une jeune femme blonde, aux cheveux courts, mère de trois ou quatre enfants, nous avait inspirés plusieurs étés de suite. Comme beaucoup, comme nous, elle revenait chaque année, à la même époque, car cet hôtel était un lieu presque familial : son luxe réel, mais sans ostentation – toujours vulgaire –, donnait le sentiment d'être chez soi. Le personnel reconnaissait les habitués et savaient leurs désirs ; le luxe réel, c'était de figer le temps, d'avoir le sentiment de revenir habiter un souvenir posé sur le sable de la plage privée de l'hôtel et de le retrouver intact l'année suivante. Le retour au vert paradis, à l'origine était donc possible. Du moins sur le mode de la fiction.
Pour une fois, l'image de la mère me touchait : elle était douce et élégante, d'une tendre autorité avec ses garçons. Je me projetais en elle. J'avais envie de lui ressembler, de prendre sa place un instant afin de voir si le rôle m'allait bien. Elle aussi, un jour, soudain, elle a disparu. Mais sa trace en moi demeurait et demeure. Elle ne sait pas, elle ne saura jamais ce que nous lui devons, cette belle inconnue allemande : l'apaisement et une forme de certitude, la matrice d'un songe devenu, plus tard, réalité. Nous n'avons jamais échangé qu'un sourire et des salutations polies, mais elle appartenait à ce lieu pour moi, tout autant que son histoire.
Depuis deux ou trois ans, nous sentions le relâchement, nous touchions de la paume le luxe un peu fané des dorures, nous ressentions, ici et là, la flétrissure des atmosphères ; même la merveilleuse salle à manger Thomas Mann abritait plus de fantômes que jadis ; mais nous ne voulions pas croire que c'étaient les prodromes d'une fin d'époque, pas même lorsque le distingué concierge nous avait dit, en juillet 2008, lorsque nous partîmes, que tout allait changer... Nous pensions simplement que l'hôtel subirait une cure de jouvence. Il fit semblant d'y croire, lui aussi. Ultime politesse qui consistait à ne point chagriner le client – non l'invité, car il n'y avait rien d'aussi commun qu'un client en cet endroit...
Une jeune femme blonde, aux cheveux courts, mère de trois ou quatre enfants, nous avait inspirés plusieurs étés de suite. Comme beaucoup, comme nous, elle revenait chaque année, à la même époque, car cet hôtel était un lieu presque familial : son luxe réel, mais sans ostentation – toujours vulgaire –, donnait le sentiment d'être chez soi. Le personnel reconnaissait les habitués et savaient leurs désirs ; le luxe réel, c'était de figer le temps, d'avoir le sentiment de revenir habiter un souvenir posé sur le sable de la plage privée de l'hôtel et de le retrouver intact l'année suivante. Le retour au vert paradis, à l'origine était donc possible. Du moins sur le mode de la fiction.
Pour une fois, l'image de la mère me touchait : elle était douce et élégante, d'une tendre autorité avec ses garçons. Je me projetais en elle. J'avais envie de lui ressembler, de prendre sa place un instant afin de voir si le rôle m'allait bien. Elle aussi, un jour, soudain, elle a disparu. Mais sa trace en moi demeurait et demeure. Elle ne sait pas, elle ne saura jamais ce que nous lui devons, cette belle inconnue allemande : l'apaisement et une forme de certitude, la matrice d'un songe devenu, plus tard, réalité. Nous n'avons jamais échangé qu'un sourire et des salutations polies, mais elle appartenait à ce lieu pour moi, tout autant que son histoire.
Depuis deux ou trois ans, nous sentions le relâchement, nous touchions de la paume le luxe un peu fané des dorures, nous ressentions, ici et là, la flétrissure des atmosphères ; même la merveilleuse salle à manger Thomas Mann abritait plus de fantômes que jadis ; mais nous ne voulions pas croire que c'étaient les prodromes d'une fin d'époque, pas même lorsque le distingué concierge nous avait dit, en juillet 2008, lorsque nous partîmes, que tout allait changer... Nous pensions simplement que l'hôtel subirait une cure de jouvence. Il fit semblant d'y croire, lui aussi. Ultime politesse qui consistait à ne point chagriner le client – non l'invité, car il n'y avait rien d'aussi commun qu'un client en cet endroit...
Demeurent le Florian et quelques autres lieux, moins connus, que je tais. Mais pour combien de temps encore ? Demeurent des images, par centaines, dans mes tiroirs, et des vidéos que je conserve. Je devrais me réjouir d'avoir vécu au lieu de pleurer de ne plus jamais vivre, je le sais... et je le fais.
***
Note en mode mineur écrite en écoutant ce magnifique album de Christophe – et la respiration poétiquement syncopée de mon enfant, l'aboiement d'un gros chien derrière la porte de mon bureau et le ronflement d'un chat couché derrière mon ordinateur.
***
Libellés :Hôtel des Bains,irréversible,Jankélévitch,nostalgie,Venise
mercredi 29 décembre 2010
http://videos.arte.tv/fr/videos/pass_pass_theatre-3604642.html
Je précise que la pièce a, hélas, subi des coupes, afin de respecter le "format" du programme, et que c'est fort dommageable. Cela dit, l'esprit est, je le crois, respecté et j'ai retrouvé les émotions ressenties lors des représentations et des répétitions. La pièce était assez forte pour subir un passage à la télévision. Et elle le doit à son metteur en scène très talentueux (que j'aime de tout mon coeur) et à une équipe magnifique, très soudée, qui constitue une sorte de famille au meilleur sens du terme.
En revanche, je demeure très réservée quant au documentaire, notamment en ce qui concerne la présentatrice qui énonce avec un immense sourire une énorme bêtise, dès l'introduction, concernant l'âge de Peter Pan... Et ce n'est pas faute de lui avoir expliqué... Le documentaire, en lui-même, est assez décevant, de mon point de vue, si l'on tient compte de toute la matière qui avait été offerte au réalisateur : pas de fil conducteur serré, éléments contradictoires, pas de mention de l'auteur de la pièce (mon ami Andrew Birkin), et à peine Barrie est-il nommé...
Libellés :Alexis Moati,Andrew Birkin,Peter Pan
mercredi 15 décembre 2010
Je n’ai jamais perdu la mémoire de l’enfance.
Je n’ai jamais perdu la mémoire de l’enfance, parce que je n’ai jamais été un enfant.
Je n’ai jamais perdu la mémoire de l’enfance, parce que je n’ai jamais cessé d’être un enfant.
Je ne sais pas ce qu’est l’enfant. Je sais ce qu’il n’est pas.
Je sais simplement quel cœur, quel esprit et quel abîme je portais en moi lorsque j’avais l’âge d’être cet enfant.
De cette nuit éternelle, indistincte et sans fond, je sentais palpiter le cœur de l’abîme, et j'avais dans ma bouche le goût de cette eau sourde et profonde, cette salive de mort ardente.
Mais le temps n’est pas lorsqu’on est éternel et, lorsqu’on ne l’est plus, il coule en nous.
L’éternité est une mémoire sans souvenirs.
L’enfance est désormais une fiction pour ce double dénaturé de l’enfance : l’ogre adulte qui se repaît des heures et de la chair de l’enfant poète.
Aujourd’hui, seule la révolte me sied. Seuls la guerre et le crime m'importent. Il n'y a rien de vivant sinon cette violence nécessaire contre soi-même et les autres : le désir. Les gens qui implorent le calme et l’immobilité me dégoûtent. Ils puent la mort. Il n'y a, en ce monde, absolument aucune raison d'être en paix. Être en paix, c'est abdiquer notre raison d'être la plus pure, notre pure raison d'être. Vivre, c'est fouetter au sang nos plus grands remords.
Il me fallait de l'irrémédiable pur. Il me fallait ressentir en moi le galop de l'effroi.
Que l’on ait eu une enfance heureuse ou terrible, peu importe, car ce qui compte, c’est le pouvoir de régénération propre à cette époque des possibles infinis et presque inhumains, pouvoir dont on a été dépossédé, qui s’évanouit peu à peu avec le temps, par le fait de l’expérience, du vécu et de la découverte de ces deux monstres que sont l’échec et la peur. Ce pouvoir, cette chutzpah, ce sens de la réconciliation de soi à soi s’écoule goutte à goutte pendant l’enfance sans que rien ne puisse mettre un terme à cette hémorragie. Ce qui est réellement perdu (« wasted » autant que « lost »), c’est toujours simplement le désir réel, celui qui ne peut s’exprimer que dans ce présent éternel des enfants, qu’ils sont les seuls à vivre, à percevoir et à gaspiller sans états d’âme. L’innocence que l’on attribue aux enfants n’est peut-être que cela : une sauvagerie à nulle autre pareille qui consiste à mettre en pièces le monde des adultes. [Et je songe à la magnifique adaptation du classique de Sendak par Spike Jonze...]
On peut bien trouer l’univers des enfants, accabler leurs constructions imaginaires de tous les maux, ils finissent toujours par faire ressusciter leurs mythes intimes, ceux dont ils ont réellement besoin pour construire leur identité. Ils y parviennent toujours, jusqu’au jour où le prodige définitivement prend fin : le mythe se fane, s’effrite puis s’effondre, tombe en poudre, mais il demeure le socle sur lequel s’élève le sujet dépouillé des attributs de la royauté de l'enfance. Peut-être que cela n’advient pas brutalement, peut-être ne sont-ils pas attentifs aux prodromes du changement, mais un beau jour ils se retrouvent les mains vides et les ponts entre le château d’enfance et leur être sont à jamais brûlés. Pour la majorité d’entre eux, en tout cas. D’autres, à la fois bénis et maudits, demeurent pris, pour une part, dans ce présent éternel dont rien ne viendra jamais les sevrer. Les artistes appartiennent à cette catégorie de maudits magnifiques ; car il y a bien pire que grandir (et accepter, in fine, de guerre lasse, de mourir et d’épouser notre destin d’homme), c’est ne jamais expérimenter la perte et de vivre dans l’illusion du possible-phénix. Pour aimer parfaitement, il faut perdre totalement l’objet aimé, qu’il soit réel, matériel ou une simple construction imaginaire. Le tragique, c’est que le grandir implique l’impossibilité du retour en arrière, vers ce paradis si bien mis en vers par Wordsworth, mais que le non-grandir comporte lui aussi une malédiction peut-être encore plus grande : devenir une caricature de soi-même, un automate à l’intérieur d’un vivant de façade. Faire vivre ce petit royaume, caché dans la grande demeure de l’adulte est toute la difficulté de l’adulte fait, son œuvre et le seul mérite que l’on puisse réellement lui attribuer. Il faut que l’éternité du présent de l’enfance tienne dans la temporalité de l’adulte ; il faut que la sensibilité et l’instinct commandent à l’intelligence, sans néanmoins neutraliser cette dernière. Certains êtres sensibles, certaines trempes d’artistes ratés ne sont guère profondes ni solides car elles appartiennent à des êtres incapables de distinguer la fiction créatrice du mensonge fait à notre nature, c’est le refus pur et simple du réel, cette mauvaise foi terrible qui consiste à nier la raison pour n’exaucer que les vœux du cœur ardent, celui qui a la foi ; d’autres usent de la raison comme d’une déesse et vampirisent la sensibilité à son profit. Je ne sais lequel de ces deux genres de personnalités est le plus à plaindre et la plus stérile. Il faut la communion de ces deux facultés et l’imagination fait la navette entre les deux. En cela, je demeure très kantienne. En cela, j’ai accepté d’être mère.
Fatalement, cela devait donc se terminer ainsi.
{Clin d'oeil à ma très chère amie Virginia, qui sait pourquoi...}
Nous sommes donc mère, chère Holly G. / Céline, et nous ne sommes point différente. Personne ne change. On ne fait que développer ses potentialités autour d'un irréfragable centre de gravité. On découvre peu peu une identité, la sienne. Une identité et ses leurres.
Il n'y a pas de métamorphose. J'étais déjà celle que je suis lorsque j'étais une enfant.
Le monde est simplement plus large sur les bords et, surtout, bien plus dangereux. J'annexe une toute petite île à l'autre, celle qui me porte, celle que je suis... Je signe mon arrêt de mort également.
C'est l'une des plus grandes aventures de mon existence. Non ! Une pure folie ! Et je jouis d'elle à chaque heure du jour et de la nuit. Je suis invincible. Je suis heureuse. Je me découvre autant mortelle qu'immortelle, car j'ai enfin accepté de perdre mon éternité.
J'ai toujours su que la naissance et la mort étaient jumelles et revendiquaient l'une et l'autre leur tribut, tôt ou tard. M. Golightly et moi-même, nous l'avons presque payé comptant le jour de la naissance de cet enfant, né sous les auspices de James Matthew Barrie, qui pour une fois s'est trompé - de peu, de justesse, cependant... :
« Que la mère doive mourir au moment même où l’enfant paraît enseigne, je pense, une grande leçon de sérénité. C’est comme s’ils se frôlaient pendant leurs voyages : quand l’un vient, l’autre part. Comment ne pas les entendre se saluer ? La naissance et la mort sont les voyages pendant lesquels nous sommes le plus confiant ; nous ne le sommes jamais autant dans l’intervalle ; tout semble si facile au début et à la fin. » (Trad. C.-A. F.)
Nous sommes donc mère (et père, cher M. Golightly...) et cela ne change rien. Nous sommes les mêmes mais différemment.
Il n'y a pas de métamorphose. J'étais déjà celle que je suis lorsque j'étais une enfant.
Le monde est simplement plus large sur les bords et, surtout, bien plus dangereux. J'annexe une toute petite île à l'autre, celle qui me porte, celle que je suis... Je signe mon arrêt de mort également.
C'est l'une des plus grandes aventures de mon existence. Non ! Une pure folie ! Et je jouis d'elle à chaque heure du jour et de la nuit. Je suis invincible. Je suis heureuse. Je me découvre autant mortelle qu'immortelle, car j'ai enfin accepté de perdre mon éternité.
J'ai toujours su que la naissance et la mort étaient jumelles et revendiquaient l'une et l'autre leur tribut, tôt ou tard. M. Golightly et moi-même, nous l'avons presque payé comptant le jour de la naissance de cet enfant, né sous les auspices de James Matthew Barrie, qui pour une fois s'est trompé - de peu, de justesse, cependant... :
« Que la mère doive mourir au moment même où l’enfant paraît enseigne, je pense, une grande leçon de sérénité. C’est comme s’ils se frôlaient pendant leurs voyages : quand l’un vient, l’autre part. Comment ne pas les entendre se saluer ? La naissance et la mort sont les voyages pendant lesquels nous sommes le plus confiant ; nous ne le sommes jamais autant dans l’intervalle ; tout semble si facile au début et à la fin. » (Trad. C.-A. F.)
Nous sommes donc mère (et père, cher M. Golightly...) et cela ne change rien. Nous sommes les mêmes mais différemment.
Ainsi, nous pourrons continuer à médire des mères sans que l'on nous accuse, désormais, d'être aigrie ou frustrée de ne point avoir d'enfants... Nous pourrons parler en connaissance de cause, sans trahir, toutefois, la clique des Enfants Perdus, car nous en sommes et en serons toujours. Cette fraternité s'écrit avec le sang de l'imaginaire et le souffle des âmes abandonnées. J'ouvre la main et j'aperçois cette ligne de vie coupée court qui, soudain, s'anime, se prolonge, m'échappe et vient mourir ou naître dans cette autre main, sa petite main...
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Ces quelques lignes, qui constituent une faire-part, doivent être lues en écoutant ceci – comprenne qui pourra...
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Ces quelques lignes, qui constituent une faire-part, doivent être lues en écoutant ceci – comprenne qui pourra...
Et, si je n'ai point le temps de vous écrire un billet digne de ce nom avant Noël - car je me suis déjà remise à mon travail barrien et ne désire point être une mère au rabais -, je vous souhaite à tous et à toutes un merveilleux 25 décembre.
{Merci à Lily pour ce Nid de Grives si parfaitement trouvé...}
{Merci à Alice pour ses délicates attentions, sans cesse renouvelées...}
vendredi 10 décembre 2010
Libellés :Alexis Moati,Andrew Birkin,Peter Pan,traduction
mardi 2 novembre 2010
Même si mon coeur de cinéphile appartient depuis longtemps à l'incomparable Cary Grant, James Stewart et Gary Cooper figurent eux aussi (loin derrière Cary, tout de même) parmi les acteurs que je chéris depuis toujours, et ce, pour toujours. Aucun acteur de mon époque, n'a su m'inspirer autant que ce trio. Bien sûr, je vénère un Charles Denner (sa voix est à jamais incrustée en moi), ou aime inconditionnellement un Alain Delon (et pas seulement pour Le Guépard !), un Gérard Depardieu (à une époque où il est, hélas, de bon ton de le répudier) ou un Clint Eastwood, par exemple, mais l'attachement que je conçois et l'admiration que je ressens pour ceux-ci se situent à un tout autre niveau. Ils sont réels, tandis que Cary, James ou Gary n'existent pas : le premier l'avait parfaitement compris en déclarant, sur le ton de la boutade : "Tout le monde veut être Cary Grant. Y compris moi..." Ils n'existent pas, car ils sont des êtres rêvés. L'incarnation en nous, au sein de notre vie, de ces êtres faits de silence et de lambeaux de paradis ou d'enfer a toujours un prix : une livre, non pas de chair, mais une livre d'âme et la rencontre avec la mort. Il faut que quelque chose de solide meure ou vacille en nous pour autoriser cette rencontre-là.
La nature d'un être rêvé est celle de l'intangible. Leur mode d'existence – ou d'inexistence – fait appel à ce qui se tapit dans les profondeurs de notre âme : notre insatiable besoin de divinité et notre invincible terreur à l'idée de manquer de courage si d'aventure nous avons moyen de la rencontrer.
Un rêve est toujours une histoire, une fiction, un roman que l'on écrit. Une énigme, certes, la plupart du temps, mais néanmoins une histoire, au sens le plus banal que l’on donne à ce mot. Pourtant, le rêve ne parle pas tout à fait le langage prosaïque des hommes éveillés : il est une variation d’or sur le désir et son langage, qui est intraduisible en mots et en concepts, mais s’exprime au moyen d’images persistantes, aheurtées et fascinantes. Les êtres rêvés ressemblent aux personnages de fiction (celle des autres) dont on peut tomber amoureux. Cet amour est bien étrange puisqu’il exclut toute réciprocité. L’amour parfait, en somme ! Sauf, peut-être, que l’on n’aime jamais que son reflet à travers l’être rêvé qui devient le miroir de nos fantasmes et de nos impuissances… J’ai toujours imaginé que les rêves étaient de l’essence des simulacres lucrétiens (De Natura Rerum, IV, 34-45) Les rêves sont – il n’y a aucun doute là-dessus – des amours mortes ou des fragments de sentiments qui n’ont pas pu trouver en nous assez d’espace et de temps pour nidifier et arriver à maturité, jusqu'à l'incarnation. Parfois, les êtres humains, glissent dans le ventre des livres des fleurs qui sèchent à l’intérieur, coincées entre deux pages. Il est à supposer que cet usage subversif et plein de cruauté présente des attraits pour les personnalités un tant soit peu romantiques. Les hommes agissent souvent sans raison, sans utilité. Tels sont les hommes. Mais les rêves sont des sortes de fleurs séchées et nos romans de vastes herbiers.
Il m'arrive souvent de conserver certains films, de veiller jalousement sur leur statut d'inédits, pour les jours de disette ou simplement en guise de cadeau que je désire me faire en vue de certains jours de fatigue. Ainsi, j'ai découvert ce film réalisé par King Vidor il y a seulement quelques jours, alors qu'il figurait en bonne place dans ma filmothèque (assez conséquente, puisqu'elle abrite près de 2000 titres) depuis quelques années déjà. Le scénario fut écrit par Edwin Knopf qui s'inspira d'un couple d'amis célèbres, Zelda et Francis Scott Fitzgerald... afin de croquer les personnages de Tony et de Dora. Une version antérieure du film s'appelait Broken Soil et les deux personnalités littéraires étaient clairement identifiées sous le nom de Zelda et de Scott Fitzpatrick. Knopf et Vidor connaissaient intimement le couple et, même si d'immenses différences existent entre le premier scénario et le dernier, il demeure quelques traces de cette inspiration.À ma connaissance, ce film n'existe qu'en zone 1 (mais il est très facile de l'acquérir et de rendre son lecteur de salon compatible ou d'en acquérir un multizone – cela présente un indéniable intérêt puisque certains très anciens films ne sont édités qu'en zone 1 et il y a fort à parier qu'ils ne le seront jamais en zone 2... Je pense notamment à certains films pré-code Hays).
Gary Cooper interprète le rôle d'un homme (Tony Barrett) un peu désinvolte, gâté par de trop favorables circonstances, qui survole l'existence en vulgaire dilettante et agit comme s'il ne s'agissait jamais que d'une fête perpétuelle. Il est écrivain, a obtenu quelques succès que l'on devine faciles et, très logiquement, il ne doute de rien : tout lui est acquis et seul les plaisirs éphémères lui importent. Mais ces êtres trop frivoles dissimulent souvent une faille tragique, on le devine aisément, car nous avons tous rencontré, un jour ou l'autre, dans le monde réel, ce genre de personnages taillés dans une étoffe trop lâche. Leur frivolité n'est alors que l'épais manteau de la lucidité et du désarroi qui ne protège qu'en apparence, et seulement un temps, des diverses tempêtes de l'existence. Nous sommes faits – les meilleurs d'entre nous – pour le climat de la tragédie, dans l'attente que le temps arrache, morceau par morceau, notre écorce d'être au monde.
Le film débute au sein d'une immense party, où, comme il se doit, l'alcool coule à flot. Gary / Tony a envoyé une droite bien sentie à l'un des invités qui a eu l'outrecuidance d'émettre des réserves quant à la qualité de son dernier manuscrit, juste avant que son éditeur ne vienne en personne lui signifier qu'il refuse de publier ledit manuscrit et attend de lui qu'il écrive enfin un livre digne de ce nom !
Tony est à peine blessé dans son orgueil : ce qui lui importe le plus est, très prosaïquement, le manque à gagner : il a déjà dépensé l'argent avant de l'obtenir...
Le héros de cette histoire est marié à une femme (Dora) qui apparaît tout d'abord, et ce, jusqu'aux derniers moments du film, comme une fille un tantinet écervelée, qui ne songe réellement qu'à l'amusement (et, contrairement à son époux, elle ne semble point dissimuler de profondeur) ; il s'agit donc de ce que, communément, on nomme une gold-digger. L'argent venant à manquer, puisque l'auteur soudain déchu comptait sur le dernier manuscrit pour les renflouer, le couple est contraint de revenir dans la demeure familiale (celle des "Ancestors") et déserte de Tony, au grand dam de sa femme, qui hait la campagne (tout comme moi...).
Rapidement, le couple rencontre leurs voisins polonais qui leur font d'emblée une offre attrayante : acheter un champ (au-dessous de sa valeur), proposition qu'ils s'empressent d'accepter – même si, après l'enthousiasme premier, Tony semble plus réticent que sa femme à se séparer d'un bien familial. Tony remet l'intégralité de la somme à Dora et l'épouse désinvolte s'empresse de repartir à New York afin de dépenser sur-le-champ les 5000 dollars ainsi acquis, tandis que l'écrivain, étrangement, choisit de demeurer sur place afin d'écrire son nouveau roman.
Les adieux sont enjoués et la séparation semble soulager les deux protagonistes. Il y a tant de couples qui vivent de la sorte. Je ne ressens que mépris pour ces pisse-froid, capables de tenir bien droit entre les marges d'une vie sans passion, circonscrite par de rassurantes habitudes.
Entre-temps, Tony a découvert les curieuses moeurs de cette famille polonaise, qui cultive le tabac, et s'est délecté en leur compagnie d'une "prune soup". Amusé par ce qui lui semble être des bizarreries de la part de ses hôtes, il finit pourtant rapidement par comprendre qu'il est l'étranger au sein de cette enclave polonaise. Ses manières provoquent le rire de l'assemblée (il fait preuve de courtoisie envers les femmes, qui sont traitées comme des marchandises et des bêtes de somme, sans qu'il leur vienne à l'esprit de se rebiffer) et c'est lui qui, contre toute attente, devient un objet d'étude et de railleries. Il tente de se mettre au diapason en adoptant leurs façons (la serviette de table sous le cou, par exemple). La scène du repas est édifiante à cet égard, puisqu'elle cristallise les différences entre ces deux mondes et leur système de valeurs.
Très rapidement, à la faveur d'une livraison matinale de lait, le héros, abandonné par sa femme, puis par son domestique chinois, et en proie aux affres d'un foyer qu'il est incapable de tenir, se lie avec la jeune fille de la famille polonaise – Manya (l'actrice Anna Sten que Cooper surnommait Anna Stench* tant il la détestait).
Celle-ci, dotée d'une forte personnalité, ne se laisse point séduire par les manières de cet homme, qui tente de badiner avec elle. Il recevra une retentissante gifle – que l'on pourrait croire être les prémices d'un baiser, mais ce n'est pas (encore) le cas.
Elle n'est nullement impressionnée par le rôle qu'il se donne, celui d'écrivain, et lui fait remarquer qu'il n'y a aucune différence entre le fait de tirer sa subsistance de l'écriture et le fait de travailler la terre ; elle le met au défi d'écrire quelques chapitres, avant qu'elle ne consente à lui livrer de nouveau le lait, chaque matin.
Piqué au vif, mais surtout inspiré, Tony se lance dans l'écriture d'un livre dont l'héroïne, Sonia, ressemble étrangement à notre jeune Polonaise.
Et, plus le livre s'écrit, plus Tony écrit son propre rêve, plus il en devient à la fois la proie et le maître. Le miroir et le reflet.
N'est-ce pas le propre de tous les écrivains ? Il faut écrire à l'intérieur d'un rêve palpitant dont on maîtrise les contours, dont le coeur rivalise d'ingéniosité avec la vie réelle lorsqu'elle est sublimée, lorsqu'on lui demande l'impossible, une vie dont les personnages sont les fils de notre inconscient propre et de l'éternel humain – l'universelle tentation de l'Ailleurs et de l'Autre.
Très subtilement – le scénario aurait pu, cependant, davantage s'appuyer sur cette idée qui n'est pas assez développée ni davantage exploitée –, le roman de Tony devient une image de la psyché des personnages : Tony y livre son désir pour cette jeune fille, Manya découvre la femme affranchie de la tyrannie paternelle qu'elle pourrait devenir et, plus tard, Dora y lira l'amour de son mari pour cette autre femme et la ruine de leur union.
Manya a été promise (vendue) par son père au fils d'un voisin, un grossier lascar qui courtise les filles en tuant des porcs devant elles pour les divertir...
Le promis n'éprouve aucun sentiment pour la jeune fille, mais accepte l'union, car il acquerra le champ vendu par Tony (quelle ironie !), une maison et une bonne à tout faire, corvéable à merci : sa future femme. La jeune fille tente de refuser ce mariage à tout prix, mais le père la soumet brutalement à son autorité.
Une nuit de blizzard, Manya et Tony vont se retrouver seuls au monde, prisonniers dans la maison de l'écrivain. La nuit de noces, véritable, d'où le film tire son nom est celle-ci et non celle qui doit suivre le mariage de Manya et de son prétendant. Une nuit de noces rêvée, détachée des corps, de l'espace et du temps. Mais, paradoxalement, une nuit vécue.
Tony et Manya, sans mot dire, dans un simple effleurement des lèvres, reconnaissent implicitement leur attirance. Non, leur amour, celui qui est forclos, qui rend impuissant jusqu'au songe de lui-même.
Avec une infinie délicatesse, une pudeur qui semble aujourd'hui, hélas, bien surannée, les deux êtres vont se reconnaître sans que l'union soit scellée autrement que par des regards. Les âmes communient et les corps se taisent.
Le lendemain matin, le père viendra rechercher son bien (sa fille), furieux, puisque celle-ci s'est déshonorée aux yeux de toute la communauté, quand bien même celle-ci est demeurée aussi pure que la veille.
Le patriarche décide donc de précipiter le mariage, de peur que le prétendant ne change d'avis, de peur que la jeune fille ne soit ravie par Tony.
Manya n'épouse pas encore son destin. Mais ses larmes n'y peuvent rien et sa mère de lui dire que les femmes polonaises pleurent "à l'intérieur" et qu'il faut bien se résoudre...
Manya n'épouse pas encore son destin. Mais ses larmes n'y peuvent rien et sa mère de lui dire que les femmes polonaises pleurent "à l'intérieur" et qu'il faut bien se résoudre...
Lorsque Manya rendra visite en cachette à Tony pour lui annoncer que le mariage doit avoir lieu le lendemain, elle se retrouvera face à l'épouse, revenue de manière fort inopportune. Cette dernière, sans aucune élégance, après avoir lu le manuscrit de son mari et compris qu'elle avait perdu son mari, va tenter d'éloigner Manya en effleurant la corde morale et en faisant montre d'une confiance en Tony qu'elle est bien loin de ressentir. L'épouse fait éprouver à l'aimée de la honte pour son sentiment. Et seul ce sentiment pouvait la perdre, parce que le rêve n'a qu'un ennemi : le doute.
Seulement à cet instant, Manya renonce vraiment.
Le mariage a lieu selon les rites consacrés de la communauté.
Dora, songeant que le mal est fait, avoue à son mari la venue, la veille, de Manya et l'échéance du mariage. Tony se précipite à la fête qui succède à cette union et réclame le droit de danser avec la mariée. Tout peut se lire dans ce regard échangé. Et cette mèche vagabonde sur le front de Gary (sa petite marque de fabrique) est comme une larme.
Nous pensions assister, depuis les premiers instants de ce film, à une comédie fluette et agréable, voire à un aimable mélodrame, mais les derniers instants transforment ce film, qui aurait pu être anodin, en une tragédie véritable, qui choque autant qu'elle laisse désemparé.
La nuit de noces est venue et Manya se refuse ou s'offre contre sa volonté à son époux. Celui-ci, blessé dans son orgueil, devine la raison de cette attitude et décide de se rendre à la maison de Tony afin de le tuer. Manya arrive la première et s'interpose entre les deux hommes, pour sauver celui qu'elle aime ; et, malheureusement, elle tombe dans l'escalier.
Alors qu'elle est mourante, Tony lui avoue enfin son amour – le songe traverse la paroi du monde réel – et Manya lui dit, haletante, qu'elle a été contrainte à cette union.
Il est trop tard. Il est plus tard qu'on ne le pense. Il est toujours trop tard.
L'épouse prend une autre dimension à ce moment-là, se révélant à elle-même autre ; elle essaie de soutenir son mari, mais le glas a sonné : et pour elle et pour lui.
Imperceptiblement, ce petit film, fort imparfait, se métamorphose, peu à peu, en une histoire de rédemption qui émeut aux larmes : le héros est transfiguré par cette rencontre avec cette femme et brûlé par la pureté de chaque fibre de son être. Morte, elle ne cesse d'être vivante en lui, plus que jamais. Elle a irradié Tony et celui-ci refuse alors de rendre un dernier hommage à son cadavre, car elle vit en lui désormais. C'est ainsi que Tony devient un être sensible, accordé au la mineur des sentiments les plus nobles, ceux qui éclosent à bas bruit et nous font rencontrer (trop rarement) notre moi rêvé...
Son regard au loin devine la silhouette fantomatique de cette jeune fille qui a traversé comme une ombre son existence, dont l'ombre a croisé et fracturé à jamais la sienne.
Elle le salue au loin. D'elle, il ne reste dans le monde réel que la membrane du rêve ou du simulacre, le coeur de toutes les histoires... La meilleure part du rêve, le velours des songes, ce tissu que bien peu d'êtres humains peuvent toucher.
Et, Tony, avec un pauvre sourire, lui rend ce signe de la main qui signifie, peut-être, un adieu à cette peau morte d'homme qu'elle emporte avec elle, cette membrane déchirée dans laquelle il ne peut plus se réfugier, en proie à la cruauté du réel, à sa vérité... Tony est à nu et à vif. Il a répudié les simulacres d'un monde frivole pour ceux de l'âme profonde.
Il coïncide avec un destin. Il le détruit. Il devient ce qu'il est.
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* "Puanteur" en anglais.
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Billet écrit en écoutant ce magnifique disque :
Libellés :cinéma,Gary Cooper,King Vidor,mélodrame
jeudi 14 octobre 2010
Très lentement, je mets à jour mes divers sites internet, entre deux pages d'un roman ou d'une traduction, le tout entrecoupé de divers projets théâtraux... et de quelques surprises littéraires que je prépare secrètement dans mon antre.
Aujourd'hui, je vous renvoie simplement, si le coeur vous en dit, à certaine page pour y découvrir deux petites raretés musicales que je viens de déposer sur mon site Cary Grant – qui n'est pas encore véritablement né, faute de temps. Mais Cary Grant est presque aussi important pour moi que Barrie et j'ai l'intention de le prouver... Depuis des années, je collecte des documents et des pièces rares, qui sont autant de preuves de mon amour et de ma dévotion à l'un des plus grands acteurs de tous les temps. Je suis un être constant, aux passions multiples, mais d'une fidélité à toute épreuve à ces dernières. Je tiens fermement les rênes et, jamais, je ne renonce avant d'avoir réalisé mes rêves, et ce, quoi qu'il advienne. Probablement que, de l'extérieur, certains m'imaginent comme un papillon ivre, voletant, affolé, d'un point à un autre, mais il n'y a rien de plus faux. Chacune de mes pensées et de mes passions, chacun de mes actes, est la perle d'un même collier. Il y a une cohérence en moi que bien peu perçoivent – en particulier, ceux qui attendent de moi que je fasse des choix. J'éprouve le besoin de préciser cet état afin, une fois pour toutes, que mes lecteurs (ceux qui ont la bonté de m'écrire et pour qui, d'une manière générale, j'éprouve de l'amitié) me pardonnent de n'avoir pas toujours le temps de leur répondre comme ils le mériteraient certainement. Parfois, je préfère laisser un courrier orphelin plutôt que de n'accorder que des miettes. Peut-être ai-je tort. Probablement ai-je blessé des êtres (qui attendaient trop de moi, et à qui, cependant, je n'avais rien promis), mais Holly n'est pas tout à fait Céline, et si la première oeuvre avec l'accord et toute la sincérité possible de la seconde, il me semble que le meilleur de moi est ici, dans mes divers sites, dans les livres que j'essaie de publier... et qu'il n'est guère utile de vouloir mieux me connaître. Louis-Ferdinand Céline, mon autre versant – de même que Barrie avait une écriture dextre et sénestre, il me semble que ma persona a deux hémisphères – disait ceci, dans une lettre à l'une de ses amies :
"Si on se laissait aller à aimer les gens qui sont gentils la vie deviendrait atroce. Je ne sais pourquoi mais ce serait ainsi. Il faut se raidir pour vivre."
Et ceci, dans Mort à crédit :
"L'essentiel c'est pas de savoir si on a tort ou raison. Ce qu'il faut c'est décourager le monde qu'il s'occupe de vous.. Le reste c'est du vice."
J'ai toujours, plus ou moins consciemment, adopté ces préceptes dans ma vie, depuis l'enfance, probablement pour me défendre de la tendance inverse. Mais force est de constater que, de temps en temps, j'oublie ces règles d'hygiène existentielle.
Je me souviens d'une ancienne relation amicale, qui a beaucoup compté pour moi à l'époque, qui m'a même aidée à progresser, mais qui voulait, à tout prix, me soumettre au joug de la raison et de l'équilibre, me restreindre dans mon appétit, rogner sur mes possibles... et qui s'étonnait que l'on puisse se consacrer à Barrie et à Louis-Ferdinand Céline, priser Cary Grant et Hegel, aimer à la folie Bach et Michael Jackson... Il en est trop de ces tristes sires qui, jamais, ne comprendront que la vie n'est belle qu'entrelacée de mille fils - de fer, de coton, d'or ou prélevé sur une toile d'araignée – mais qui tous concourent à dessiner le même motif dans une existence.
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lundi 11 octobre 2010
"La vie n'est rien auprès de nos raisons de vivre..."
Albert Caraco est un drôle de type. Du genre que j'aime – et pas à moitié.
Je ne remercierai jamais assez mon ami Pierre de m'avoir fait rencontrer ce livre.
Je ne remercierai jamais assez mon ami Pierre de m'avoir fait rencontrer ce livre.
Caraco ne cherche pas à plaire et le lecteur sait d'instinct qu'aucune prise réelle sur lui n'est possible : il demeure sur une île taillée à ses seules dimensions, inaccessible à ce que le reste du monde peut bien penser de lui. Ce n'est pas une pose ; il y a une liberté absolue chez lui qui ne peut qu'indisposer le plus grand nombre. Je suis certaine que la plupart des lecteurs diront qu'il est un homme du ressentiment, aigri, malheureux, malsain, etc., sans jamais avoir le soupçon qu'il est simplement au monde comme un naufragé, séparé des autres comme de lui-même. Et même bien plus de lui-même que des autres.
Il sait vivre, lui !
Là où (mon très cher et estimé) Cioran, par exemple, fait montre d'une irrésistible drôlerie, Caraco est dépourvu de tout humour, (presque) de tout pathos ; c'est une créature à sang froid : il est objectif et chirurgical. Il ne se réfugie dans aucun asile, pas même celui de la littérature ; la littérature est sa patrie, mais il ne semble tirer d'elle aucune consolation, et certainement pas la moindre glorification. Il vit la littérature ; il en est le digne fils et se veut orphelin de tout ce qui n'est pas elle. Mais l'on n'est jamais assez orphelin pour prétendre au génie, pour devenir un jour silène... Nous ne sommes jamais que des répliques de ces "Hollow Men" dont parle T.S. Eliot.
Il sait vivre, lui !
Là où (mon très cher et estimé) Cioran, par exemple, fait montre d'une irrésistible drôlerie, Caraco est dépourvu de tout humour, (presque) de tout pathos ; c'est une créature à sang froid : il est objectif et chirurgical. Il ne se réfugie dans aucun asile, pas même celui de la littérature ; la littérature est sa patrie, mais il ne semble tirer d'elle aucune consolation, et certainement pas la moindre glorification. Il vit la littérature ; il en est le digne fils et se veut orphelin de tout ce qui n'est pas elle. Mais l'on n'est jamais assez orphelin pour prétendre au génie, pour devenir un jour silène... Nous ne sommes jamais que des répliques de ces "Hollow Men" dont parle T.S. Eliot.
Il n'est même pas désespéré : il a certainement dépassé ce stade dès l'enfance. Demeure cette lucidité terrible, à laquelle il manque pourtant un degré pour être tout à fait implacable : "Nous aimons ce qui doit mourir et nous n'aimons que parce que nous nous sentons mortels et menacés." ; "On aime un être que les lendemains menacent et d'autant plus qu'il est menacé, Dieu n'aime pas et n'est pas un objet d'amour, l'amour divin est un non-sens, le mieux est, certes, de n'aimer personne et pour ce nous devons commencer par nous-mêmes. Qui fait profession de se haïr rompt les attachements sensibles."
Mon fantôme, en lisant ces mots, s’assoit sur mes genoux et me dit ces mots.
Ma plus grande peur dans la vie fut de ne pas aimer assez, donc de ne pas aimer. Je ressentais tout l’effroi que ce doute, fétu après fétu, construisait patiemment et habilement en moi, jusqu'à l'étincelle. Mais ce doute était également porteur d’une jouissance terrible : souffrir de ce doute constituait un antidote à la peur elle-même et lui opposait un contre-argument salvateur ; il n’y a que ceux qui sont satisfaits qui sont coupables. Enfant, je me punissais donc lorsque j'estimais que j'avais failli à mon amour absolu pour la gardienne de mes jours : je me pinçais, je me giflais pour obtenir à mes propres yeux mon absolution ; il fallait que je payasse mes fautes, j'ai toujours été très honnête de ce côté-là. Aimer véritablement, c'était attendre sans répit la mort de l'être aimé – afin de savoir si l’on mourait ou non de chagrin. On survivait toujours. On était factice. Aimer véritablement était une inquiétude permanente qui empêchait de vivre. Il y avait des distractions. On était réel dans ces tristes illusions que l'on faisait marcher. Un tel sentiment impliquait que l'on renonçât définitivement à soi, bien qu'on ne le pût jamais. Aimer, toutefois, apprenait l'humilité puisque l'on n'aimait jamais assez, puisque l’on n’aime jamais, puisque la réalité n'était jamais à la mesure de l'exigence ; c’était le néant qui aspirait à l’incarnation dans un possible ; c’était là toute la puissance du négatif.
Mon fantôme, en lisant ces mots, s’assoit sur mes genoux et me dit ces mots.
Ma plus grande peur dans la vie fut de ne pas aimer assez, donc de ne pas aimer. Je ressentais tout l’effroi que ce doute, fétu après fétu, construisait patiemment et habilement en moi, jusqu'à l'étincelle. Mais ce doute était également porteur d’une jouissance terrible : souffrir de ce doute constituait un antidote à la peur elle-même et lui opposait un contre-argument salvateur ; il n’y a que ceux qui sont satisfaits qui sont coupables. Enfant, je me punissais donc lorsque j'estimais que j'avais failli à mon amour absolu pour la gardienne de mes jours : je me pinçais, je me giflais pour obtenir à mes propres yeux mon absolution ; il fallait que je payasse mes fautes, j'ai toujours été très honnête de ce côté-là. Aimer véritablement, c'était attendre sans répit la mort de l'être aimé – afin de savoir si l’on mourait ou non de chagrin. On survivait toujours. On était factice. Aimer véritablement était une inquiétude permanente qui empêchait de vivre. Il y avait des distractions. On était réel dans ces tristes illusions que l'on faisait marcher. Un tel sentiment impliquait que l'on renonçât définitivement à soi, bien qu'on ne le pût jamais. Aimer, toutefois, apprenait l'humilité puisque l'on n'aimait jamais assez, puisque l’on n’aime jamais, puisque la réalité n'était jamais à la mesure de l'exigence ; c’était le néant qui aspirait à l’incarnation dans un possible ; c’était là toute la puissance du négatif.
"La douleur est partout et le premier devoir consiste à l'éviter, elle est la monnaie de l'amour, l'amour et la douleur marchent sur une ligne, moins nous aimons et moins nous sommes menacés, le propre de l'amour est de dégénérer en tremblement, alors nous apprenons à trembler pour les autres et nous portons la chaîne du souci."
Caraco est, somme toute, plus optimiste que moi.
Il me semble que l'on ne souffre pas assez d'aimer, que l'on ne tremble pas de tout son être, mais superficiellement, là, dans cet infime interstice, dans ce pli infime où la peau est encore tendre, parce qu'elle n'a pas eu le temps de tout à fait durcir. Mais cela vient, avec le temps. Nous sommes tous des vaches.
Au fond, le mépris, le sublime mépris de tout, exprimé par cet être étrange, pétri de contradictions, qui loue en même temps qu'il improuve cette femme, l'origine de son monde, et, malgré lui, peut-être, son inspiratrice – sa mère –, vacille peu à peu, et ce petit livre n'est que le récit d'une chute dans le sentiment. Le passage d'une fausse indifférence à une douloureuse épiphanie. Un combat de la réflexion contre le soupir. Un arrachement au silence.
Il me semble que l'on ne souffre pas assez d'aimer, que l'on ne tremble pas de tout son être, mais superficiellement, là, dans cet infime interstice, dans ce pli infime où la peau est encore tendre, parce qu'elle n'a pas eu le temps de tout à fait durcir. Mais cela vient, avec le temps. Nous sommes tous des vaches.
Au fond, le mépris, le sublime mépris de tout, exprimé par cet être étrange, pétri de contradictions, qui loue en même temps qu'il improuve cette femme, l'origine de son monde, et, malgré lui, peut-être, son inspiratrice – sa mère –, vacille peu à peu, et ce petit livre n'est que le récit d'une chute dans le sentiment. Le passage d'une fausse indifférence à une douloureuse épiphanie. Un combat de la réflexion contre le soupir. Un arrachement au silence.
Caraco, comme Barrie avec sa mère, devient le père de sa mère. Il porte sa mère en lui. Ils se sont "hantés l'un l'autre", comme il l'écrit si bien, et il ne la retrouve jamais si bien que dans l'absence que sa mort creuse. Il devient alors sa mère et s'abolit dans sa mort.
Il la porte.
Il la porte.
Il est notamment ce passage :
que l'on ne peut que rapprocher de celui-ci, extrait de Margaret Ogilvy :
Je ne lui ai jamais rien lu de ce dernier livre. Quand il fut terminé, elle était trop accablée par le poids des ans pour suivre une histoire. Pour moi, c’était comme si mon livre devait s'en aller, tout seul et nu, de par le monde (ainsi que tous ceux auxquels je donnerai vie désormais) et ma sœur, dont le dévouement n’a trouvé d’égal chez aucun autre être que j'aie jamais connu, comprit cela et, par des moyens qui demeureront mystérieux à tout homme, persuada tendrement ma mère de redevenir un instant la femme qu’elle avait été. Un jour, à peine trois semaines avant sa mort, mon père et moi fûmes doucement appelés là-haut. Ma mère était assise, droite comme un I, dans son vieux fauteuil, près de la fenêtre, là où elle adorait se tenir, un manuscrit dans les mains. Mais elle regardait autour d’elle sans vraiment comprendre. « Simplement pour lui faire plaisir… », chuchota ma sœur et, alors, d’une voix basse et tremblante, ma mère commença à lire. Je regardai ma sœur. Des larmes de chagrin glissaient sur son visage. Bientôt, la lecture ralentit, puis cessa. Après une pause. «Il y avait quelque chose que vous vouliez lui dire… », lui rappela ma sœur. « Chance…», murmura une voix qui semblait d'outre-tombe. « Chance...» Et le vieux sourire vint éclairer son visage, comme si un allumeur de réverbères était passé par là, et elle me dit : « Je suis déjà partie trop loin pour être capable de lire, mais il me semble que je suis encore dans le livre ! »
Les mères sont toujours dans nos livres, surtout celui que l'on ne peut jamais écrire parce qu'il nous tuerait en la détruisant...
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Cf. ce site qui lui est entièrement consacré.
Combien différent, sur le même thème, est le Journal de deuil de Roland Barthes. Différent dans l'exposition et l'expression, dans cette chute inversée à celle de Caraco qu'il donne à percevoir, mais si semblable, pour peu que l'on gratte au sang les pages.
De l'un à l'autre, s'entend la même intonation funèbre et coupable.
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Cf. ce site qui lui est entièrement consacré.
Combien différent, sur le même thème, est le Journal de deuil de Roland Barthes. Différent dans l'exposition et l'expression, dans cette chute inversée à celle de Caraco qu'il donne à percevoir, mais si semblable, pour peu que l'on gratte au sang les pages.
De l'un à l'autre, s'entend la même intonation funèbre et coupable.
Culpabilité du survivant !
Libellés :Albert Caraco,citations,deuil,maternité,Roland Barthes
jeudi 7 octobre 2010
– "Jamais plus, jamais plus !"
– Et pourtant, contradiction : ce "jamais plus" n'est pas éternel puisque vous mourrez vous-même un jour.
"Jamais plus" est un mot d'immortel.
Roland Barthes
Journal de deuil
Libellés :citations,deuil,miscellanées,Roland Barthes
dimanche 3 octobre 2010
À la fin de sa vie, Barrie écrivait ceci, alors qu'il mettait en fiction les souvenirs de sa jeunesse :
« Jamais est plus triste que Jamais-Plus, parce que celui-ci renferme les douceurs de la mémoire. Jamais-Plus signifie que, vous avez beau être vieux et chenu, il y eut jadis des moments de bonheur sur lesquels vous pouvez vous retourner avec tendresse. Ils sont passés mais ils furent. Nul réconfort de la sorte ne peut être obtenu du Jamais. Le regard furtif de l’amoureux, la main que l’on presse, tous ces moments pendant lesquels on vit toute une existence, il est triste en effet de penser qu’ils n’adviendront plus, mais il est encore plus triste de penser que, jamais, ils n’ont été. Jamais-Plus était une condamnation pour l’avenir ; Jamais une condamnation pour le passé et l’avenir. Le plus triste de tout, c’est que Jamais signifiait que vous étiez conscient d'être passé à côté de tout cela et de devoir continuer à le faire jusqu'à la fin. »
J.M. Barrie (trad. C.-A. F.)
Il me semble, après toutes ces années passées en sa compagnie, savoir enfin parfaitement ce que tait et dit ce Jamais mélancolique.
Il me semble, après toutes ces années passées en sa compagnie, savoir enfin parfaitement ce que tait et dit ce Jamais mélancolique.
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Libellés :citations,James Matthew Barrie
samedi 25 septembre 2010
C'est devenu une habitude : je poste toujours une vidéo de présentation lorsque paraît un livre auquel j'ai donné un peu (voire beaucoup) de moi-même... C'est probablement ma façon de lui souhaiter bonne chance tout autant que de lui dire très officiellement adieu. Je ne fais jamais qu'une seule prise (d'où mes maladresses...) et j'improvise sur le vif, sans fards (admirez mes "baggy eyes", les mêmes que ceux de Barrie, à la fin de sa vie – et pour cette seule raison ils me sont chers). Seule m'importe, au fond, l'envie de garder trace de ce présent éternel et paradoxal, de partager un instant avec ceux et celles qui m'accompagnent depuis cinq ans (puisque ce JIACO a vu le jour en septembre 2005 à quelques jours près) et les autres, si précieux, les amis de toujours, d'enfance surtout. Le jour où je ne serai plus capable de me montrer telle que je suis, dans mes limites, mes faiblesses et mon entière vérité du moment présent, je cesserai de parler, d'écrire et de hanter ce petit monde qui est le mien – et le vôtre, pour peu que vous en ayez envie. J'aime l'impudeur tant qu'elle révèle la jointure entre le réel – en l'occurrence mon extériorité, cette persona sur laquelle, à un certain niveau, je n'ai aucun pouvoir – et l'imaginaire – ce sensible que je palpe des paupières, mon intériorité la plus profonde, l'endroit jusqu'où je peux aller sans l'atteindre tout à fait. Je donne à voir mes diverses ombres, mes contradictions, mon impudente joie de vivre, mon pessimisme le plus léché, mais la dernière ombre, celle qui compte plus que toutes les autres, personne ne l'entrevoit, pas même moi. Mais je la devine parfaitement en ayant l'illusion de figer cet impossible présent entre une date et quelques images de ce moi qui n'est déjà plus moi et qui ne l'a peut-être jamais été...
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- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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