samedi 21 octobre 2006
Suite à des actes de malveillance, tous les commentaires de mon JIACO sont modérés, c'est-à-dire qu'ils n'apparaissent plus dans l'instant, mais seulement après ma validation - qui peut, parfois, prendre quelques heures, en fonction de ma disponibilité. Mais aucun de ces commentaires n'est perdu.
Je vous remercie de votre compréhension.
jeudi 19 octobre 2006
Le professeur Rollin est un être à part. Ses délires verbaux absurdes sont souvent diablement drôles.
Un conte de Noël, extrait de la série, qu'il avait réalisée pour France 5, il y a deux ans.
Je crois que ce petit sketch me ferait encore rire sur mon lit de mort.
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Un film
tout aussi flamboyant que son affiche le laisse supposer. Je ne connaissais aucun film de Pradal auparavant, je l'avoue. Ma petite chronique risque, par conséquent, de manquer de points d'ancrage. Tant pis ! Ce film vaut pour lui seul. Tonino Benacquista a écrit cette histoire crépitante, couleur sang, qui va vous gicler dans la prunelle. On le sent, bien que ce ne soit pas tout à fait un polar ou un thriller, même si tourner à New York est, en soi, un hommage à ce genre cinématographique qu'est le film noir.
Pradal se défend d'un voyage en cinéphilie. Pourtant, il s'agit pour une petite part de cela, mais pas seulement, c'est surtout une simple, une grande et affreuse histoire d'amour. En parler contraint à dire trop, donc vous prenez un grand risque à me lire si vous n'avez pas encore vu ce film et en avez l'intention.
Un homme, Vincent (Norman Reedus),
a perdu sa femme, assassinée sans raison apparente (on ne saura pas le fin mot de l'histoire) par un homme que Vincent a croisé en voiture sur la route, alors qu'il rentrait chez lui. Un chauffeur de taxi, vêtu d'un blouson rouge, et qui porte une grosse bague. Sa voiture était enfoncée sur le côté, comme si elle s'était tapée une borne d'incendie. Aucun autre signe distinctif. Ces simples éléments seront pourtant suffisants... Dans une certaine mesure, l'intrigue a tout d'une tragédie grecque, par l'ironie du retournement final et, par associations d'idées, j'ai songé à la pièce de Camus, Le Malentendu.
Les années passent et le coupable n’est jamais retrouvé. Vincent refait - personne ne refait jamais rien, ce n'est qu'une illusion, nous ne faisons que sculpter un peu plus profondément, jusqu'à obtenir une façon plus plaisante ou acceptable, notre échec ; vivre n'est rien d'autre que ça - sa vie ailleurs, seul, en compagnie d’un lévrier que sa femme avait acheté pour lui avant de mourir. Il avait trouvé l’animal sur les lieux du crime, dans leur maison. Le chien a grandi parallèlement à la douleur de Vincent. Il est l’indice de ce passé qui verse dans ce présent minable, gris et informe, qui l'alimente. Vincent habite désormais un appartement en vis-à-vis avec celui d’une femme, Alice, amoureuse de lui depuis trois ans. Ce vis-à-vis symbolique de leur relation, qui ne peut que s'épanouir de biais, par la traverse, se retrouve à d'autres moments du film, extériorisée différemment (l'appartement de Roger qui donne sur le métro). Il y a aussi comme un message inconscient à l'adresse des films d'Alfred Hitchcock (Fenêtre sur cour, par exemple).
Vincent ne veut pas s’engager envers elle, ni envers quiconque, tant qu’il n’aura pas fait justice à sa femme. Il repousse Alice par indifférence, par excès de concentration sur son passé qui l'hypnotise. Celle-ci est au désespoir mais sa détresse est froide. Seule Emmanuelle Béart sait incarner cette mélancolie gracieuse et opaque, de film en film. Elle l’attend, sachant qu'il est l'homme destiné et n'éprouvant aucun doute susceptible de gercer sa foi, tandis que ses journées à lui sont rythmées par son obsession de retrouver le criminel, les courses de lévriers et les paris avec les bookmakers dans les bas-fonds de la ville.
Cette quête incessante contamine Alice, qui erre, elle aussi, dans cette pensée trouble et se noie, peu à peu, dans le marc de l’amertume. Une nuit, elle prend un taxi, et noue une relation brutale, sexuelle, mais presque poétique dans sa brusquerie, avec son chauffeur, Roger, incarné par Harvey Keitel, l’immense acteur scorsesien, l’inoubliable Bad Lieutenant.
Roger est un ancien alcoolique, au physique de mauvais garçon, avec des mains faites par et pour la prière, la caresse et peut-être pire. Il sculpte des boomerangs qu'il envoie à partir du pont de Brooklyn. Dans cette acte simple, il imprime une piété et un recueillement de sage oriental, qui le rend beau et énigmatique. Paumé peut-être, lorsqu'il rencontre Alice, il a le désir d'abattre les forêts sombres qui ont poussé autour de lui, en lui, celles qu'il viole et pille pour fabriquer ses boomerangs. Mais elle le met en garde de ne pas perdre ce qu'elle aime en lui, sans lui dire de quoi il s'agit, mais nous le devinons : un danger possible, une force animale, le germe qu'elle veut faire mûrir. Elle ne peut l'aimer que comme l'instrument de sa délivrance, comme bouc émissaire d'un crime qui n'est, a priori, pas le sien. Elle se sacrifie à lui, dans l'acte sexuel, afin de se le soumettre.
Imperceptiblement, sans réelle préméditation, semble-t-il, elle va en faire le coupable que recherche, sans relâche ni desserrer les dents, Vincent, afin qu’il se débarrasse de son passé en le tuant. Artisan d’un assassinat aussi cruel qu’injuste, croit-on d'abord, Alice est une sorcière qui transmue les valeurs de l’univers ; elle paiera le bonheur de Vincent avec le malheur de Roger, qui était sincèrement amoureux d’elle. Alice, à sa manière, aimera aussi cet homme ou sera éprise de la compassion qu'il fait naître en elle. Mais cet homme n'est qu’un pont entre une impossibilité et un désir : rejoindre Vincent sur sa terre d’exil.
La communion de Vincent délivré et d'Alice se fera dans le sang : l’un croyant assassiner un homme, qui a plusieurs vies, peut-être, et qui ne peut mourir que de la main de l’amour ; l’autre lui enfonçant un pieu dans le cœur, lorsqu'il revient d'entre les morts pour s'imposer à elle. "J'ai vu au fond de tes yeux de l'amour et même si c'est de l'amour qui vient de l'enfer, j'en veux encore et encore. "
Ce sont les mots de Roger à Alice, avant de la contraindre à abandonner Vincent sous la menace de tout révéler à la police. Croit-il que l'on peut forcer l'amour ? La vérité du corps, s'il en est une, n'est en rien celle de l'amour complet, qui est mille fois autre et terriblement plus complexe. Les scènes de sexe entre Béart et Keitel, dans l'appartement de Roger sont troublantes, dans leur exhibitionnisme. Pour ce que j'en sais, leur tournage a été plutôt gênant.

Et si Roger qu'elle a créé pour Vincent se révélait être celui qu'elle voulait, l'assassin ?
Pradal, de Keitel, dira ceci : « le visage émacié, et beau comme jamais d'Harvey, cheveux longs, col relevé, qui dans la brume, par dessus les toits, jette son boomerang comme une dernière gâche au bonheur. » Oui, c’est parfaitement exprimé. Keitel croit ou fait semblant de croire en l’amour d’Alice. Mais il ne sait rien d’elle, finalement. Il ne possède que la vérité du corps qui n'est rien, qui n'est que faux-semblant au regard de l'amour qu'Alice éprouve pour Vincent. C'est pourquoi, elle détruit ce corps et revient enfin vers Vincent. Un signe de tête entre eux, à la fin du film, un signe ambigu, lorsque Vincent lit dans le journal la mort de l'homme qu'il croyait avoir assassiné lui-même, dit à la fois leur accord tacite et une compréhension muette, biaisée, mais réelle.
La théorie du boomerang : on vous rend ce que vous donnez. Le personnage de Harvey Keitel incarne cette philosophie. C'est aussi le secret de ce beau film blafard et lumineux.
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mardi 17 octobre 2006
"Ecrire - suivre un aveugle qui connaît le chemin."
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"On ne sait pas ce qu'est la poésie. On sait juste que c'est donner son sang aux anges qui passent."
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"Chaque fois que je m'éloigne d'une page fraîchement écrite, je découvre à mon retour ce qui a fané sur les rameaux de papier, recroquevillé d'être inutile. Le temps qui passe est un ami précieux qui nous dépouille du superflu."
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Catégories : Littérature Miscellanées
samedi 14 octobre 2006
Je m'y plie, mais de mauvais gré.
Ceci me rappelle le questionnaire surréaliste que j'ai dû remplir pour pénétrer sur le territoire américain...
1)Attrapez le livre le plus proche, allez à la page 18 et écrivez la 4ème ligne :
Plusieurs livres sont à égale distance, puisque je suis dans une tranchée, celle que j'ai creusée dans mon bureau. Le plus proche est celui que j'essaie d'écrire sur mon cahier d'écolier. Mais c'est un livre virtuel, un embryon de néant absolu. C'est un peu de la triche, tant mieux, j'ai horreur de jouer franc jeu. Je compte les pages, et je démarre à la ligne 4 : "Le fait de raconter des histoires est une aussi aussi vieille combine que l'histoire de l'humanité. Les mères furent sûrement celles qui inventèrent ces plaisants mensonges, car les mères sont toujours décevantes. C'est par elles que nous apprenons la trahison pendant que nous les tétons. L'histoire impose le silence, qui déploie un charme immédiat, jeté ensuite dans ce puits creusé entre celui qui dit et celui qui écoute."
8h
Vérifiez !
8h11
Je suis ponctuelle et consciente à l'extrême du Temps, qui est un joueur avide qui gagne sans jamais tricher, comme disait B.
4)Que portez-vous ?
Comme Marilyn, à qui on avait demandé avec quoi elle dormait : Chanel number 5 et c'est tout.
5) Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?
Le cahier dans lequel j'essaie d'écrire un roman.
6) Quel bruit entendez-vous, à part celui de l'ordinateur ?
Les chats qui grattent à la porte pour entrer dans mon bureau, mais il en est hors de question ! Pas maintenant.
7) Quand êtes-vous sortie la dernière fois et qu'avez-vous fait ?
Je suis allée au cinéma. Vous saurez peut-être bientôt quel film j'y ai vu.
8)Avez-vous rêvé cette nuit ?
Je ne sais pas. Mais, la nuit précédente, j'étais dans un avion, direction New York. Une rêve à portée de main. Je vais y retourner. Je ne passe pas une journée sans penser à New York. Quelque chose en moi se réveille dans cette ville qui ne dort pas.
9) Quand avez-vous ri pour la dernière fois ?
Difficile à dire, je ris tout le temps, parce que mon mari est facétieux. Il invente sans cesse des choses folles.
10) Qu'y a-t-il sur les murs de la pièce où vous êtes ?
New York en cinq cadres, l'affiche encadrée de l'exposition de Marilyn Monroe, une belle photo de Marilyn avec un chapeau,
une photo de Cary Grant et de Tony Curtis ensemble,
Holly en mariée dans une superbe robe et cape Zélia, Louis-Ferdinand Céline, Barrie, trois tableaux achetés aux enchères à Noirmoutier, il y a longtemps, juste après notre mariage, plein de photos de mon mari. Oui, je suis très entourée. J'aime les objets, à défaut d'ouvrir mon coeur aux êtres.
une photo de Cary Grant et de Tony Curtis ensemble,
Holly en mariée dans une superbe robe et cape Zélia, Louis-Ferdinand Céline, Barrie, trois tableaux achetés aux enchères à Noirmoutier, il y a longtemps, juste après notre mariage, plein de photos de mon mari. Oui, je suis très entourée. J'aime les objets, à défaut d'ouvrir mon coeur aux êtres. 11) Si vous deveniez multimillionnaire dans la nuit, quelle est la première chose que vous achèteriez ?
Un appartement à New York et un palais à Venise, et je louerai à l'année une suite au Gritti. J'ai des goûts très modestes. En fait, je détesterais avoir beaucoup d'argent, car si on peut réaliser tous ses rêves matériels, il est difficile d'en forger des nouveaux. Ils sont morts dès que songés.
12)Quel est le dernier film que vous ayez vu ?
Au cinéma, je vous le dirai peut-être bientôt, en DVD, ce fut To kill a Mockingbird, offert par mon ami Robert, et dont je reparlerai sous peu.
13)Avez-vous vu quelque chose d'étrange aujourd'hui ?
Oui. Ma tête dans le miroir.
14) Que pensez-vous de ce questionnaire ?
Qu'il ne présente aucun intérêt, que c'est un moyen de perdre son temps comme un autre et d'éviter d'affronter l'urgence de la vie qui file en un rien de temps et l'idée que je vais bientôt crever. Vous aussi, je vous rassure.
15) Dites-nous quelque chose de vous que ne savons pas encore.
Quand j'avais huit ans, j'ai failli mourir pour de bon.
Pas une fois, mais plusieurs.
Cautériser la peine par la peine, tel est le secret des enfants abandonnés à eux-mêmes. Daniel Eyssette était tenté par l’anneau de fer accroché au plafond, moi, c’étaient les rebords des fenêtres du deuxième étage qui clignaient de l’œil et me faisaient des avances. Lorsque j'étais enfant, je marchais le long de leur rebord – il était large – et je jouais à tomber. J'encourageais le destin. Personne ne m’a jamais vue.
16) Quel serait le prénom de votre enfant si c'était une fille ?
Hors de question de louer mon utérus à un pensionnaire sans références.
17) Quel serait le prénom de votre enfant si c'était un garçon ?
Même réponse que la précédente. En outre, je ne réponds pas aux questions indiscrètes, sauf si on me paie pour cela.
18)Avez-vous déjà pensé à vivre à l'étranger ?
Oui, et rien ne dit que cela ne se fera pas un jour. Venise, New York ou Londres. Des villes où l'on se sent vivants.
19)Que voudriez-vous que Dieu vous dise lorsque vous franchirez les portes du paradis ?
Je voudrais bien faire la même bévue que le héros du Ciel peut attendre de Lubitsch et me retrouver au Paradis au lieu de l'Enfer, à condition que le Paradis soit proprement infernal, sinon on doit s'y emmerder.
20) Si vous pouviez changer quelque chose dans le monde en dehors de la culpabilité et de la politique, que changeriez-vous ? [je trouve la formulation de la question étrange]
Rien. Je me moque éperdument du monde. Je suis un être égoïste, qui ne pense qu'à ses besoins et désirs, à court ou à long terme. Alors, si j'avais des pouvoirs, je me donnerais un corps de bimbo, le cerveau d'Enstein et le génie de Louis-Ferdinand Céline.
21) Aimez-vous danser ?
En cachette uniquement. Sinon, je trouve ça ridicule, quand on ne s'appelle pas Fred Astaire ou Ginger Rogers. Je rêve d'apprendre les claquettes. Je le ferai.
22) George Bush ?
Question stupide, sauf votre respect. Je ne parle ni de politique, ni de cul, ni de religion, ni de fric. Je suis une créature consensuelle. Et puis ce genre de questions qui appellent au lynchage puéril et immédiat me déplaît fortement. Cela fait bien de conspuer le monsieur ; vous n'avez d'ailleurs pas le choix, comme c'est le cas pour certains sujets, faute de quoi vous vous clouez au pilori et je n'ai pas vocation à être matyre. J'ai horreur que l'on me prenne en otage de cette manière. C'est le meilleur moyen pour que je me fasse l'avocat du Diable. J'adore défendre le pire. Cette question est une tautologie déguisée. Je ne pense rien.
23) Quelle est la dernière chose que vous ayez regardée à la télévision ?
L'inspecteur Frost, avec le plus grand des bonheurs, sur TMC. Je le regarde tous les jours. Il rend la vie supportable.
24) Quelles sont les 4 personnes qui doivent prendre le relais sur leur blog ?
Fauna Amor, Audrey Hepburn, Enro et la douce Marie, s'ils y consentent.
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Libellés :égotisme,enfance,miscellanées
jeudi 12 octobre 2006
J'adore les éditions Allia, qui ont le chic pour éditer des petits bijoux, qui ne sont jamais en toc !
Celui-ci

est un diamant, un très petit carat (69 pages) mais dépourvu de la moindre inclusion, du plus infime défaut !
Pour la lectrice dévoreuse que je suis et pour la cinéphile en herbe que je me plais à devenir, ce livre possède un attrait indéniable, puisqu'il réunit mes deux passions principales.

est l'un des cinéastes que j'admire le plus avec Truffaut, Hitchcock, McCarey, Cukor et Capra. Je le redis souvent. Il est de ceux qui ont révolutionné ma façon de regarder le monde, simplement en décalant très légèrement ma vision sur la périphérie des événements, en prenant de la hauteur, celle que l'éclat de rire provoque. Ainsi que nous le rappelle la traductrice, Hélène Frappat, dans sa mini-postface, Lubitsch a dit que "La délicatesse, c'est une peau de banane sous le pied de la vérité"* ! Tout le paradoxe de la délicatesse, que je préfère nommer tact - un problème philosophique plus important qu'il n'y paraît - est que le reconnaître chez autrui ou s'en croire capable, c'est déjà fait preuve qu'on en manque ou qu'il fait défaut là où on l'identifie ! Il suffit de penser certaines choses pour les rendre vaines et inexistantes, car la mauvaise foi vient les dissoudre dans l'instant. Il suffit de penser certaines choses pour que, d’un coup de baguette magique, on les réduise aux cendres d’une existence qui ne dépasse pas la bonne intention. Voici un sujet pour mon adoré Vladimir Jankélévitch, expert ès « je-ne-sais-quoi » et « presque-rien », le philosophe le plus raffiné que je connaisse. Concevoir l'infinitésimal de l'âme humaine requiert une pensée qui se déploie à la vitesse de la lumière et un doigté conceptuel rare. Apparenté au juste milieu aristotélicien ou au kairos des stoïciens, le tact est cette catégorie particulière de l’agir situé entre la caresse du singulier et le respect de l’impératif moral à vocation universelle. Le tact est de l’ordre de la suggestion, de l’intuition, du dire à demi-mot, quand on chuchote à l’autre de vous rejoindre et de compléter votre propos ; c’est une communion des implicites. Le tact, c’est l’art de percevoir le discret, c’est la source vive de la morale, la fleur ou le fruit des Hespérides de l’amour véritable.
Lubitsch est le cinéaste le plus tactile au monde. La "Lubistch Touch" est l'autre nom de cette délicatesse dont sa réalisation et les dialogues témoignent à chaque film ; elle s'exprime par l'humour malicieux du réalisateur, qui ne prend jamais rien au sérieux - ce qui est peut-être la manière la plus appropriée de traiter des pires événements (To be or not to be en est un bel exemple).
Ce petit livre, qui est le témoignage d'un ami et collaborateur de Lubitsch (ils ont travaillé ensemble sur une dizaine de films), fut publié dans le New Yorker (le 11 mai 1981). Samson Raphaelson y évoque leur longue et pudique amitié, qui n'osait se dire que dans les réticences de l'âge mûr.
"Il y a néanmoins une chose que je puis assurer : il appréciait la valeur d'une scène, d'une image ou d'une interprétation comme seul un génie peut le faire. Un tel don est bien plus rare que le simple talent, épidémie répandu chez les médiocres." (pp. 9-10, je souligne)
Un jour, le grand homme mourant, Raphaelson s'aperçoit à quel point Lubitsch était important pour lui et se met, mû par une émotion intense, à rédiger une nécrologie, où il dit son admiration et cette affection qu'il avait été incapable d'exprimer à temps. Or, Lubitsch ne mourut pas tout de suite. Les années passèrent, Raphaelson conserva ce panégyrique posthume. Mais Lubitsch, par le fait plusieurs indiscrétions, en avait pris connaissance et... il proposa à son ami de le corriger, de travailler ensemble à ce portrait destiné à publication après sa mort, comme ils avaient coutume de s'épauler sur un film ! Cette anecdote pourrait être extraite d'un des films de Lubitsch tant est elle est représentative de l'esprit du cinéaste. Toutefois, dans un souci d'honnêteté, la nécrologie ne fut pas modifiée et Lubitsch fit promettre à son ami de la publier sans la moindre retouche le moment venu - ce qu'il fit... Hélène Frappat résume parfaitement cette philosophie : "(...) la différence entre le mensonge et la vérité, c'est qu'à ses mensonges, l'écrivain doit promettre de ne pas changer "le moindre mot"." (p. 68-69)
Quelques extraits de ses films, ci-dessous. Je regrette de n'avoir pas d'extrait de La huitième femme de Barbe-bleue à proposer, car c'est un de mes films préférés du Maître. En revanche, je vous informe que l'on peut voir sur Youtube un film assez rare de Lubitsch, The smiling Lieutenant, découpé en parties pour l'occasion. Je suis persuadée que cela fera le bonheur de quelques-un(e)s. D'autant plus que l'auteur du livre que je chronique plus haut a participé à son élaboration.
Cluny Brown :
Trouble in Paradise :
* In Sérénade à trois.
mardi 10 octobre 2006
Dans un de ses Carnets, pour l'année 1921-1922, Barrie notait ceci :
Play Title - "The Man Who Didn't (Couldn't) Grow Up" or "The Old Age of Peter Pan."
Titre d'une pièce - L'homme qui n'avait pas grandi (qui ne pouvait pas grandir) ou La vieillesse de Peter Pan.
Si une suite à Peter Pan avait pu, à mes yeux, avoir la moindre légitimité, il eût d'abord fallu s'intéresser à la manière dont Barrie concevait l'évolution (ou plus exactement la non-évolution) de son personnage. C'eût été la moindre des choses plutôt que de divaguer.
Quand je lis dans le Guardian, un quotidien anglais respectable - qui loue grandement les qualités d'écriture de cette femme -, que l'auteur affirme qu'il lui a fallu "défaire certains noeuds que l'auteur avait noués de façon bien trop serrée (dixit !), je suis choquée. Aurait-elle tout le talent du monde cela me paraîtrait toujours inacceptable de violer l'oeuvre d'autrui. C'est un rapt intellectuel, ni plus ni moins. Je suis probablement assez intégriste en ce qui concerne la mémoire de Barrie, je reconnais volontiers cet excès ou cet aveuglement inspiré par la passion, mais je suppose que pas une personne en ce monde n'aimerait que l'on vienne retoucher son oeuvre, après sa mort, au point de se la réapproprier. Et, si vous n'êtes pas créateur de votre état, imaginez que l'on vienne modifier quelques traits de caractère des enfants auxquels vous avez donné naissance... L'idée est-elle agréable ?
Si je dois être objective - et je me fais une violence terrible pour l'être -, je reconnais que tout ce tapage autour de cette suite favorisera peut-être une reconnaissance de l'oeuvre de Barrie himself. Un de mes amis, écrivain de son état, me disait que si une oeuvre est forte rien ne peut l'atteindre et que ces pastiches ou minauderies autour de l'original ne peuvent, in fine, que conduire à sa mise en lumière. C'est ainsi que le film Neverland, que j'ai fustigé, a conduit plusieurs lecteurs à m'écrire, parce qu'ils désiraient connaître le véritable Barrie. Mais combien de gens éclairés pour tant d'autres qui se contentent de consommer ce qu'on leur propose, sans avoir l'idée d'aller dans l'arrière-boutique ?
Le mythe de Peter Pan est trop puissant pour être éraflé, probablement, mais j'éprouve néanmoins de grandes difficultés pour me réjouir de tout ceci...
Barrie ne peut-il survivre par lui-même ?
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Barrie
lundi 9 octobre 2006
Qui a dit que je ne m'intéressais qu'au "vieux cinéma" ?
Certes, il occupe la part la plus importante de ma cinéphagie, un met de choix, mais je fréquente les salles obscures avec ténacité et abandon pour y découvrir les films nés chaque mercredi ; je ne passe pas une semaine sans sacrifier à ce rituel. J'ai toujours une excellente raison pour bouger mes deux lourdes guibolles. Même si ma préférence me porte essentiellement vers le cinéma étranger, je suis parfois conquise par certains films français, surtout quand ils ne font pas preuve d'amnésie, ce qui est malheureusement trop souvent le cas de la fiction française, littéraire ou cinématographique, et ce sous prétexte d'originalité... Ce qui conduit, bien entendu, fatalement, à une impasse ou à un retour cinglant et dévastateur de cette omission. Précisément, le film de Christophe Honoré se veut le garant d'un certain héritage du cinéma français et, par le fait de cette fidélité assumée joyeusement, parvient à créer un film profondément personnel et vivant. "On ne tue jamais bien le père" qu'en lui accordant une place dans sa mémoire. Mieux vaut de gré que de force. On ne peut claquer la porte au nez des fantômes qu'en osant les regarder en face au moins une fois. Cette simple fois fait la différence et permet de cheminer, sans regarder par-dessus son épaule toutes les trente secondes, et de prendre son envol, sans être entravé par quelque chose qui vous retient par le col ou par la jambe.
Dans Paris est un film sur la mémoire plutôt que sur le souvenir. La mémoire est une fenêtre ouverte sur le passé quand le souvenir est hermétiquement clos. Il devient un objet mort, de l'ordre du caillou, celui du Petit Poucet ou bien celui qui se glisse, à vous insu, dans votre chaussure et vous blesse lorsque vous avancez. La mémoire se doit d'être vivante, fluide et nourricière : le passé, le présent et le futur s'unifient dans cette temporalité, qui est ce qui nous fait office d'éternité, prolongée d'instant en instant, car seul le présent compte, à condition qu'il soit gros de ce qui le précède et de ce qui lui succèdera. Mémoire du cinéma français, exprimée par le ton et la forme du film, mais également mémoire de cette soeur suicidée qui demeure entre les divers protagonistes du récit et se livre peu à peu par la parole enfin libérée.
Le suicide d'un être impose un silence, qui a la tessiture de la culpabilité. Cette zone de non-dit et de non-droit familiale est une chausse-trappe. Tout le monde tourne autour jusqu'à ce que l'un des membres se sente attiré par cet abîme non refermé et se jette à l'eau - au figuré comme au propre, hélas. Mais cette pitrerie tragique, qui n'a pas de conséquences fâcheuses, permet de rejoindre spirituellement cette soeur en l'imitant, quand elle ne pouvait être comprise autrefois. Le jeu de l'adulte est un retour en enfance qui autorise le deuil et la progression. Aux "journées de chiale" de la soeur fait pendant cette hibernation dépressive du frère, devenu aîné par la passation de pouvoir accordée par la mort de la soeur.
Je dois avouer que la seule présence de Guy Marchand au crédit de ce film m’a donné des ailes pour me rendre à mon cinéma de quartier, samedi soir, malgré une semaine mouvementée et distinguée par plusieurs petites catastrophes. En effet, je suis une admiratrice de l’acteur et du chanteur. Et il a tellement bien donné corps au personnage de Leo Mallet, Nestor Burma, qu’il fut décidé une fois pour toutes qu’il partagerait ma vie. Bien que le coup de crayon génial de Tardi ait inoculé des allures céliniennes au détective désabusé (normal puisqu’il a illustré plusieurs des romans de Céline…), le faisant plus désespéré peut-être que ne l’a songé Mallet, l’interprétation de Guy Marchand rétablit l’équilibre car il lui a insufflé une gouaille joyeuse qui anime malgré tout les romans de Mallet. Alors, Guy Marchand rare au cinéma, surtout dans un rôle de premier plan, c’est une émotion singulière. Le revoir dans ce rôle de papa poule,
qui vole la vedette aux autres comédiens, une jubilation intérieure. Si je devais être amoureuse d'un des trois personnages, c'est de lui que je le serais et non pas de Romain Duris ou de Louis Garrel...
Du réalisateur, je sais assez peu de choses, ayant manqué ses précédents longs-métrages. Il m’arrive d’avoir des absences coupables. Mais je ferai pénitence et verrai avec plaisir ses autres œuvres si elles ont de cette eau.
L’apostrophe initiale d’un des personnages avait tout me ravir. Métalepse shandienne, nous sommes en terrain connu. Holly est très snob, à la manière de Vian, et ces connivences littéraires excitent son penchant à l'analyse linguistique ! Notre hôte, dans cette histoire, est à la fois le narrateur (forcément omniscient et il nous entraîne à quelques va-et-vient entre le présent et le passé ; le film est construit en cercle, puisque la première image est aussi la dernière ; mais c'est un narrateur qui s'expose à l'image et ne se réduit pas à la voix-off truffaldienne) et le personnage à part entière de cette histoire. Il lui plaît, de temps à autre, de modifier légèrement une scène et à nous la repasser, laissant entendre par cet artifice féerique du récit cinématographique, que la mémoire est, elle aussi, dotée des pouvoirs du narrateur. La mémoire est créatrice de notre passé, qui n'existe finalement pas pour les vivants, puisqu'il est toujours agrandi et dilaté par le mouvement présent. Etrangement, c'est parce que Romain Duris cesse de vivre, parce qu'il mime la cessation de la vie, qu'il permet au passé de le rejoindre, passé qu'il escamotait et dépassait peut-être en vivant trop vite.
Les critiques aiment les rapprochements, les filiations, les engendrements, les certificats d’État Civil… Je ne leur reprocherai pas ; j’aime aussi savoir à qui j’ai affaire, plaisir d’établir un arbre généalogique, pour m’asseoir sur une des branches, un instant, quitte à assembler un peu vite, parfois, des pièces qui ne vont tout à fait ensemble ou à créer des sous-ensembles flous*. C’est vrai qu’il y a « du » Truffaut (Cf. en particulier la scène de lit,

qui rappelle une scène ressemblante dans Domicile Conjugal, où le personnage lit Salinger, Franny et Zooey, qui n’est pas une lecture innocente mais un procédé astucieux de mise en scène, nous y reviendrons tout à l’heure…) et « du » Jacques Demy dans ce film (une scène chantée au téléphone entre l’amoureux paumé et sa lointaine amie, une certaine légèreté de ton pour mieux dire les choses graves). Si l’hommage à la Nouvelle Vague est bien là, dans les rapports humains – et pas seulement amoureux – et si les deux frères

ont, chacun à leur manière, et pas seulement le personnage de Louis Garrel (dont le parrain est dans la vraie vie… Jean-Pierre Léaud !), un peu d’Antoine Doinel, le film possède sa personnalité propre. Ce film est construit d'abord avec la référence du roman de Salinger en tête.
"Quelques part dans Gatsby le Magnifique (qui fut mon Tom Sawyer à moi quand j'avais douze ans), le jeune narrateur fait remarquer que tout le monde pense avoir au moins l'une des vertus cardinales, et il poursuit en disant que la sienne, Dieu merci, est l'honnêteté. Je pense que la mienne est de savoir la différence entre une histoire mystique et une histoire d'amour. Je dis que généralement je fais non pas des histoires mystiques ou des mystifications religieuses, mais une histoire d'amour complexe, multiple, pure et composée."
Salinger (Franny et zooey)
Il est bien question de foi et d'amour dans ce film, les deux choses dont nous ayons réellement besoin dans la vie. Une femme prie pour que l'homme qu'elle aime soit amoureux d'elle et, par le fait de le répéter, s'imprègne de cette vérité qu'elle crée par la parole, tandis que l'homme vit toujours davantage en dehors de ce cercle enchanté qu'elle trace autour d'eux. Il est incapable de croire, n'aimant peut-être pas assez pour se risquer à tenter de parier avec l'invisible et l'indicible. Il est forces occultes auquel on ne peut se frotter si l'on est dépourvu d'innocence. La pensée magique est à l'oeuvre chez l'une et le manque de foi grignote la vie de l'autre, qui finit par sombrer dans une forme de coma affectif. La dépression amoureuse survient sans crier gare.
Louis Garrel est aux antipodes du personnage de Romain Duris : il butine l'amour ici et là, "dévorant" trois filles dans la même journée sans en éprouver une quelconque gêne ou une culpabilité qui l'attacherait à telle ou telle créature féminine. Il aime dans l'instant pour le simple plaisir du corps et de l'esprit, comme un enfant qui étreindrait plusieurs jouets, sans penser qu'il peut causer le moindre tort à l'un d'entre eux. Cette désinvolture, qui n'est qu'inconscience enfantine et non méchanceté ou égoïsme forcené, engendre involontairement la guérison de l'autre frère, qui va oublier sa peine en prenant la mesure de celle d'une jeune femme, une petite amie "maltraitée" par le frère. Et tous les trois de sommeiller dans le même lit, au coeur d'une chambre d'enfant, autrefois devenue trop petite, mais qui reprend ses dimensions et abrite alors, pour un petit moment, trois âmes. Celles-ci n'en sont pas consciente mais elles incarnent divers degrés de communion avec l'existence ou trois âges de la vie : la spontanéité, la révolte larvée et le dépassement qui confine à l'acceptation.
* Hommage à Jacques Laurent, bien évidemment ; ce roman-ci et Les bêtises étant de ceux que l’on n’oublie jamais.
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vendredi 6 octobre 2006
Alors que je me tournai vers mes auteurs aimés, ma grande et belle famille adoptive, je tombai sur ce texte, qui pourrait avec une acuité rare parler de Barrie, mais aussi de tous les artistes que j'entends distinctement :
"Or la convalescence est comme un retour vers l’enfance. Le convalescent jouit au plus haut degré, comme l’enfant, de la faculté de s’intéresser vivement aux choses, même les plus triviales en apparence. Remontons, s’il se peut, par un effort rétrospectif de l’imagination, vers nos plus jeunes, nos plus matinales impressions, et nous reconnaîtrons qu’elles avaient une singulière parenté avec les impressions, si vivement colorées, que nous reçûmes plus tard à la suite d’une maladie physique, pourvu que cette maladie ait laissé pures et intactes nos facultés spirituelles. L’enfant voit tout en nouveauté ; il est toujours ivre. Rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la forme et la couleur. J’oserai pousser plus loin ; j’affirme que l’inspiration a quelque rapport avec la congestion, et que toute pensée sublime est accompagnée d’une secousse nerveuse, plus ou moins forte, qui retentit jusque dans le cervelet. L’homme de génie a les nerfs solides ; l’enfant les a faibles. Chez l’un, la raison a pris une place considérable ; chez l’autre, la sensibilité occupe presque tout l’être. Mais le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté, l’enfance douée maintenant, pour s’exprimer, d’organes virils et de l’esprit analytique qui lui permet d’ordonner la somme de matériaux involontairement amassée. C’est à cette curiosité profonde et joyeuse qu’il faut attribuer l’oeil fixe et animalement extatique des enfants devant le nouveau, quel qu’il soit, visage ou paysage, lumière, dorure, couleurs, étoffes chatoyantes, enchantement de la beauté embellie par la toilette. Un de mes amis me disait un jour qu’étant fort petit, il assistait à la toilette de son père, et qu’alors il contemplait, avec une stupeur mêlée de délices, les muscles des bras, les dégradations de couleurs de la peau nuancée de rose et de jaune, et le réseau bleuâtre des veines. Le tableau de la vie extérieure le pénétrait déjà de respect et s’emparait de son cerveau. Déjà la forme l’obsédait et le possédait. La prédestination montrait précocement le bout de son nez. La damnation était faite. Ai-je besoin de dire que cet enfant est aujourd’hui
un peintre célèbre ?"
(je souligne) - M. Thorpe appréciera peut-être.
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Je traduis ces jours-ci un des derniers textes écrit par Barrie et je mesure l'évolution sous-jacente qui sépare ce conte fantomal du diptyque qui met en scène Tommy Sandys ou du Petit Oiseau blanc. J'ai le sentiment de pouvoir dessiner, mieux que jamais, à main levée, son électrocardiogramme. Je sens palpiter son cœur. C'est du morse.
J'ai commencé à écrire sur le style de Barrie, car il n'existe quasiment pas d'études à proprement parler consacrées à ce seul aspect, alors qu'une pléthore d'ouvrages psychanalysent Barrie et Peter Pan. Pourtant, le style de Barrie est tout sauf discret.
Un extrait de mes notes jeté ici :
Barrie est un auteur au phrasé tout aussi alambiqué que son esprit tortueux le laisse présager. Il faut le traduire pour en être tout fait conscient, me semble-t-il, car une simple lecture dans la langue originale ne permet peut-être pas d'en prendre toute la folle mesure. A mon sens, il serait dommageable de gommer, dans la traduction, cette étrange prestance stylistique que certains ont nommé les "mannerisms" (des tics, des manies, etc.) de Barrie, sous prétexte de fluidité ou, pire, de modernisme. Que je hais cette notion frauduleuse ! Et que dire de ce délicieux nappage de mots rares, en provenance de la terre par excellence des fantômes, l'Ecosse ? Ces caractéristiques de la phrase torse, excédée par les conjonctions de coordination, par la distanciation provoquée par des juxtapositions temporelles "disharmonieuses" (en apparence) et par de constants ajournements de la pensée, distendue ici et là par de factices digressions, figure la cartographie psychique de l’auteur. Certains auteurs possèdent une musique que l'on reconnaît aux premières notes, c'est le cas de Jamie. C'est pourquoi je n'ai pas hésité une seconde, malgré mon expérience encore très limitée (mais déjà échaudée) de traductrice, à ne point mettre mon grain de sel dans son délicieux concassage de la phrase. Le texte est saturé de la conjonction de coordination « et », qui indique peut-être une volonté de prendre au lasso l’univers et de le tirer à lui. Ces « et » sont les nœuds qu’il fait sur cette corde qu'il ne lâche jamais, pas même à la fin du livre. Dans un ordre d’idées proche, je n’ai pas répudié le subjonctif imparfait (à de rares exceptions près, pour des raisons d’euphonie), car c’est son genre et, par procuration, le mien. On a trop tendance à le laisser mourir d’inanition de nos jours et, si je le bannis assez facilement dans le cadre des dialogues, sa place est pleinement justifiée dans le cadre du récit par la concordance des temps et par l’époque dans laquelle il s’inscrit – ou pas. Barrie est probablement un homme suranné mais, s’il l’est aujourd’hui, j’ose affirmer qu’il l’était tout autant avant-hier. Son anachronisme est existentiel, si je puis m’exprimer ainsi. Il est des êtres qui n’appartiennent pas à leur époque, mais qui n’auraient pas moins juré à un autre moment de l’histoire. Peter Pan n’a pas d’âge, son père non plus. Barrie est très glorieusement glorieux (un des mots qu'il emploie le plus). Il « adverbise » tout, même lorsqu'il ne le fait pas réellement, et chante à tue-tête la gloire du petit garçon insolent qu’il n’a pas cessé d’être (pour ne pas pleurer). Son dire qui demeure toujours si délicat et si prudent est justifié par son inimitable dit. Personne mieux que lui ne sait, au sein même de la réalité la plus ordinaire, nous déporter au bord des choses afin de les contempler avec un œil nouveau, qui aperçoit soudain ce qu’il n’aurait songé à regarder. [...]
De Peter Pan, il est hélas question aujourd'hui, dans les dernières pages de Libération (merci de m'en avoir informée, car je ne suis pas lectrice de ce quotidien-ci) et la traduction du Petit Oiseau blanc est signalée. Je rapporte une petite erreur : le personnage de Peter Pan apparaît dans le roman de Tommy, implicitement, avant de naître dans Le Petit Oiseau blanc. Si le journaliste avait lu ma préface, il le saurait... Dommage que l'article parle si abondamment de la suite écrite par une femme qui ne doute de rien et dont je n'ai pas envie de parler. Gageons que la mégère se proclamera bientôt mère de Peter Pan - qui les haïssait toutes. En effet, celle-ci prétend nous expliquer (dans les journaux anglais que j'ai lus) qui est Peter Pan mieux que ne l'a fait Barrie ! Dommage, dans le cas précis, que les us et coutumes de l'autodafé aient quasiment disparu de nos jours. J'espère que le fantôme de Barrie viendrait lui grignoter les doigts de pieds pendant son sommeil.
Trouvez-vous légitime que la suite de Peter Pan ait droit à tous les égards quand l'oeuvre de Barrie demeure ignorée ? Money, money...
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Je parle assez peu de musique sur ce JIACO. J'ai tort. Mais, dans ces conditions, il me faudrait aussi parler de peinture, et de mille autres choses qui font décoller mes talons du sol et flotter dans l'éther de mes songes. Je me prends tout à coup pour le héros de La Science des rêves de Gondry... La vie se charge de vous spécialiser, malgré vous, car les journées ne sont pas extensibles, hélas. Je suis un émule d'Antoine Doinel : qu'est-ce que j'aimerais m'ennuyer ! Pourtant... La musique, la grande, la petite, la variété, le foklore... Tout ceci est excessivement présent dans ma vie quotidienne. Je ne travaille jamais sans musique et sans thé.
Ma vie est jalonnée de morceaux, de chansons. Je sais exactement ce que j'écoutais lorsque je travaillais sur l'hypotypose kantienne par exemple ou bien quand j'essayais de comprendre Hegel. Ma tristesse des derniers jours, balayée par un sursaut de vie, aura le ton du dernier album de Bob Dylan.
Il m'accompagne en ce moment même, alors que je traduis une nouvelle oeuvre de Barrie. Je ne suis pas un critique musical mais je ne crois pas pouvoir me ridiculiser en affirmant que ce disque contient quelques chefs-d'oeuvre, dont celui-ci, "Beyond the horizon" - au-delà de l'horizon, par-delà ce qui est visible ou perceptible, de l'autre côté de nous-mêmes à la manière d'Alice, l'ailleurs dont on rêve tous, où même l'on se rend parfois, que l'on s'appelle Dorothy

ou non. C'est peut-être aussi le non-lieu de la vie, le paradis biblique...
Au-delà de l'horizon, au printemps ou à l'automne, l'amour l'attend éternellement, lui et chacun d'entre nous...
Il me semble que Dylan fait implicitement référence dans ce texte à au moins deux films, Lost Horizon de Frank Capra et Bells of St. Mary de McCarey. L'ensemble de l'album contient plusieurs clins d'oeil cinéphiliques et je ne parle pas du titre, qui est une évidence ironique.
Le désespoir tranquille et gai de Dylan, sa voix nasillarde, son style musical, tout ceci concourt à construire une atmosphère propice à la mélancolie, mais une mélancolie parfumée à la barbe à papa, pas ce genre de monstre tentaculaire qui amène à lui tous les beaux moments de la vie et s'en goinfre.
Les textes sont magnifiques, presque trop beaux pour n'être qu'écoutés.
Bien sûr, Dylan emprunte sans le citer des vers à Henry Timrod, un poète de la guerre civile, finalement assez peu connu, mort en 1867 à l'âge de 39 ans. Le procédé peut choquer. Je n'ai aucune indulgence pour le plagiat, mais je suis convaincue que, dans ce cas précis, Dylan - qui a trop de talent pour avoir besoin de celui des autres - joue aux devinettes avec nous. En effet, il suffit de regarder le titre de son album qui contient des lettres du nom du poète : Modern Times... [La preuve ici.]
Une autre des chansons de cet album, "When the deal goes down", a bénéficié d'un clip faussement démodé, ironique, illuminé par la présence de la nouvelle égérie de Woody Allen (dont on attend avec impatience le dernier film, après avoir assisté à un beau spectacle, qui met en scènes trois de ses pièces en un acte, au Théâtre de l'Atelier), l'inoubliable héroïne de Lost in translation, Scarlett Johansson.
Chaque prière muette est comme un nuage dans l'air...
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mercredi 4 octobre 2006
Ces trois lignes pour mon amie Claire, en souvenir de notre première rencontre.
"Une comédie qui parle de la mort et de la liberté"... nous informe le générique. En effet, il n'est question de rien d'autre. La liberté n'est peut-être permise que par la présence brusque d'une échéance, signifiée ici par la mort d'un ami, au sein d'un quatuor, soudain amputé d'un de ses membres. On ne saura et ne verra rien de la vie de l'absent, Stuart, si ce n'est une vague image de ce qu'il fut. Il est figé sur une ou deux photographies au début du film, lorsqu’il prend une pose à la Aldo Maccione. Il était parmi eux. Il est maintenant entre eux, telle une béance à combler, qui les aspire à tour de rôle et qui provoque un ultime mouvement de révolte en eux, avant une prévisible résignation à vivre sans autre façon que dans l’ordinaire quotidien à qui ils ont déjà ouvert la porte.
Claude-Jean Philippe nous a présenté ce film de John Cassavetes, dimanche dernier, dans le cadre de son immuable ciné-club, à l'Arlequin. Premier film en couleur du cinéaste, le film est brutal pour celui qui le découvre, peut-être encore davantage pour qui ignore le style et la manière particuliers de Cassavetes. Il s'attarde sur les visages, comme s'il voulait ausculter les moindres soubresauts de l'émotion, qui palpite et court sous la peau ; il prolonge certaines scènes jusqu'au malaise du spectateur, l'incitant presque au repli et à la fuite. La scène de beuverie dionysienne, pour étonnante qu'elle fût, est plutôt éprouvante. Mais quelle force ! Quelle beauté ! Quelle explosion vitale ! Un spectateur dans la salle s'est plaint, lors du débat, qu'il ne se passait rien dans le film. Oui, précisément, c'est tout l'intérêt de ce film avais-je envie de répondre, en guise de provocation. Et que se passe-t-il de plus dans son existence, à lui ?
Montrer la cavale de trois hommes de New York à Londres. Ils ne font rien de remarquable, sinon marcher dans les rues (une des plus belles scènes est celle où Peter Falk défie à la marche à pieds un de ses compères : tous deux avancent, côte à côte, le plus vite possible et donnent l'impression de deux enfants déguisés en adultes, un peu clowns, un tantinet bancals, mais terriblement en vie), boire, fumer, parler, draguer des filles (cesser d’être un mari et un père, reprendre possession de tous les possibles de la jeunesse), se frotter les uns aux autres, sans souci d'afficher une virilité qui les empêcherait d'être ensemble.
Claude-Jean Philippe parle à l'égard du cinéaste de désinvolture, lorsqu'on lui fait remarquer que l'on aperçoit une perche et un micro, dans l'une des scènes finales. Certes, le principe de Cassavetes est une libre improvisation des acteurs au sein d'un cadre qu'il peut à loisir restreindre ou agrandir (le film qu'il avait en tête durait 6 heures), et il n'a nul besoin de prouver sa maîtrise de la technique pour nous épater, car nous savons déjà sa force. Pourtant, je suis presque persuadée qu'il ne s'agit point d'une coquille (pour consolante que fut cette idée pour moi, je ne sais quoi en penser) car cette intrusion de la technique défaillante perdure pendant de longues minutes. J'y vois plutôt une manière de dire au spectateur que les deux hommes "se font leur cinéma". Et, si c’est une bévue du cinéaste, une manière de jean foutre, j’en alors envie de comprendre que la beauté loge peut-être dans notre imperfection d’homme, dans les défauts et les détails scabreux que mon esprit complaisant et leibnizien en diable nomme monades. Se reflète en eux notre finitude infinie ; ce sont nos grains de beauté, à moins qu’ils ne soient notre corps entier et, inversement, nos petits miracles ces petits points de sublime qui nous poinçonnent, ici et là. L’inachèvement est la marque en nous de Dieu, s’Il existe (je ne crois pas), pour nous donner la chance d’être, chaque jour, un peu meilleurs et toujours humbles – ce qui est le contraire d’un manque d’exigence, car il faut se savoir faible pour avoir la volonté de l’être moins.
Je n’oublierai jamais cette odieuse phrase d’un encore plus odieux personnage, écrivain réputé de son état, pédophile à ses heures (trop nombreuses, hélas, pour les petits garçons de Manille !) que le Tout-Paris encense et a proposé à l’attribution du Renaudot, cette année, lors de sa première sélection (honte à eux !)… J’espère qu’aucun des éventuels visiteurs de mon JIACO ne croit que les prix littéraires sont des indices de la valeur littéraire des auteurs, parce que je pourrais vous raconter des histoires très drôles à ce sujet, mais il paraît qu’il ne faut pas trop balancer… parce que ces gens-là ont la jambe longue et sont prêts à tous les crocs-en-jambe. Sauf que je n’en ai cure ! « La modestie, c’est fait pour les gueux, disait-il, et vous devriez accrocher cette phrase au-dessus de votre lit ! » Non, monsieur, décidément non ! La modestie, c’est la lucidité de reconnaître que nous sommes des vers de terre et de s’en moquer si on en a la force, tel le personnage de Cassavates qui, mi-riant mi-désespéré, explique qu’il a toujours voulu faire du basket, mais qu’il était trop petit et que, de toute façon, à 35 ans sa carrière eût été terminée. Une vie ratée, des gens échoués, quoi de plus dérisoire ?
La philosophie du film est ainsi énoncée : qui a la force de s’élever jusqu’à son rêve ultime, quitte à en crever ? Qui a force de résister lorsque viendra le temps de comprendre qu’il était trop grand pour soi ? Mais n’est-il pas pire de renoncer avant même d’essayer ? « Tu n’es pas doué, ce n’est pas une raison pour arrêter. » dit John Irving, quelque part, au sujet de l’écriture et de la lutte gréco-romaine, dont il était adepte. Faites-moi penser à vous parler de son dernier roman.
"La seule vérité de ce monde, c'est la mort" disait Céline. Le seul moyen de s'en sortir, c'est le mensonge, semble dire l'un des personnages. Tout le film me paraît construit sur cette délicate balance entre vérité et mensonge, vie et mort, la liberté de l'homme étant d'accepter l'une ou d'inventer l'autre. C'est aussi simple que cela. Le spectateur oscille, de même, entre le rire bruyant et le malaise, la jubilation et le désespoir.Peter Falk et Ben Gazzara sont magnifiques. John Cassavetes se joint à eux et donne au trio un air féroce, mais parfois empreint de douceur. Le film a trois pieds, qui sont les trois personnages, qui vont toujours par paire en s’opposant au tiers exclu, jusqu’à ce qu’à la fin le lien se rompe et que chacun retourne à sa vie. Et Peter Falk de s’écrier au sujet de Ben Gazzara : « Qui va s’occuper de lui ? » Et John Cassavetes de ne pas répondre et de pousser la porte de son foyer.
Deux extraits : le début du film, l'enterrement, et sa fin.
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Cinéma
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"(…) une revue parisienne venait de publier un de ses poèmes avec des fautes d'impression, coquilles aussi larges que des bénitiers, vastes comme la conque d'Aphrodite. " Anatole France, Le Lys rouge, ix, p. 91."Avant d'avoir dirigé, moi-même, une encyclopédie, je ne me doutais pas que l'erreur fût aussi sournoise et multiforme, je faisais tout de même assez confiance aux ouvrages dits de référence Je n'y avais jamais remarqué de coquilles, par exemple. Depuis que j'ai dû lire ligne par ligne une collection qui a, sans doute à titre apotropaïque, pris comme signe et label une coquille — celle du nautile —, j'en découvre maintenant chez les autres ! partout ! Dans les dictionnaires les plus chevronnés ! Même une chez Bourbaki, pourtant fort attentif. Comme je la lui avais signalée, il me répondit que c'était par humour qu'il l'avait laissée, pour distraire un peu le lecteur au passage. Au lieu « d'ensemble filtrant à gauche et à droite », il y a « ensemble flirtant à droite et à gauche ." R. Queneau, "Bourbaki et les mathématiques de demain" (in Critique, no 176, janv. 1962), repris dans Bords, 1963.
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Aujourd’hui, je vais m’épancher. Non, ce n’est pas de la synovie, mais des larmes qui dégoulinent, qui font « flac » et puis « floc » quand elles tombent à terre.
« Chacune de ses larmes, qu’il jetait une à une contre le mur, explosait dans une détonation. » (J.M. Barrie)Je hais les gens qui attirent à eux la pitié et, pourtant, je suis aujourd’hui une misérable et une miséreuse. Je n’ai pas la classe de certains vaincus. Je ressens l’accablement des médiocres qui ont cru, un instant, pouvoir s’élever trois pas au-dessus du sol et qui retombent, comme les lourdauds qu’ils n’ont jamais cessé d’être, sinon dans leur inconscience. Depuis samedi, j’étais au fond du trou, dans le terrier de ma mélancolie, là où je me rends le moins souvent possible, car ce n’est pas éclairé et je me cogne toujours contre les parois. Je suis couverte de bleus. J’ai la peau qui marque. Je suis tatouée par un simple frôlement. La dernière fois, j’ai mis des mois à retrouver la sortie et je n’y suis parvenue uniquement parce que quelqu’un a soudain éclairé l’intérieur de cette cuve. Il faudrait que je pense à reboucher ce piège. Définitivement. Barrie trouverait la situation hilarante. D’autant plus que la métaphore de la coquille est celle que j’ai employée pour qualifier Le petit oiseau blanc. Si l’on secouait le livre, nul doute qu’il en tomberait un certain nombre à terre. Je m’y suis blessée à plusieurs reprises, car ces saloperies sont coupantes. Quand je pense au soin apporté à la correction de mes épreuves (Holly s’appliquant, corrigeant la ponctuation en rose foncé et les fautes de frappe, les répétitions, les méchantes tournures en violet, etc.), je ris (jaune) de ma candeur. Bien sûr que le pire est certain. Adage de Cioran. Le pire, c’est que je m’en doutais, car j’avais bien remarqué que, malgré l’excellence de la ligne éditoriale des éditions Terre de Brume, ce problème était récurrent dans leurs diverses collections. Pauvre de moi ! Lisa Chaney, biographe consciencieuse de Barrie, a dernièrement eu le même problème (des erreurs énormes, qui ne lui doivent rien), c’est mon ami Robert qui m’en a informé. Est-ce que le malheur des autres console ? Un peu. Peut-être. Je ne sais pas. En tout cas, la philosophie n’est d’aucune utilité dans le cas présent. Je le savais déjà ; j’ai consacré ma thèse à dire la vanité du concept qui expurge la douleur du monde et la noie dans l’universalité. Exit le stoïcisme et mise à mort des autres fredaines, qui ne sont que jeux intellectuels. La vraie vie, celle qui pue et qui rampe, est toujours en avance. Hegel avait au moins compris ce retard de la réflexion sur ce qui tue, corrompt, affecte et dénerve. Certes, beaucoup ont dégraissé ma peine ces derniers jours. Il reste un peu de couenne autour de ce vilain chagrin de petite fille, car ce n’est rien d’autre, et, malgré ma propension à vivre excessivement les événements, sur un mode dramatique, j’en suis consciente. Mais c’est trop pour ceux qui ont mal à leur enfance mal tannée. Mon mari proposa une solution radicale : acheter tous les exemplaires, afin qu’il y ait un rapide retirage, qui verrait s’envoler les coquilles à jamais. Il en est capable. Il a déjà fait des choses tout aussi folles pour moi. C’est presque normal : il est magicien. Je refuse cette solution ruineuse, ce remède facile, bien entendu. Sans cet être exceptionnel, Holly n’existerait pas, encore moins Céline. Je n’ai encore jamais parlé de lui, parce que j’ai toujours pris le parti de ne pas montrer mon intimité en public, autrement que par le prisme de mes goûts littéraires, philosophiques ou cinématographiques. Plutôt montrer son cul que son cœur, disait, je le crois, Desproges. Aujourd’hui, je montre mon petit cul (non, mon ridicule cœur) mais, profitez-en, car c’est la dernière fois, comme le disait, par exemple, Vanessa Paradis à la sortie de Noce blanche - allez voir le dernier film de Jean-Claude Brisseau, un des rares cinéastes français qui a quelque chose à dire... Mon mari ressemble à la femme de Columbo. Pourtant il est là, derrière chaque mot, chaque geste. Il est la meilleure part de mon être, la seule qui ne soit pas gangrénée par mon cynisme et ma propension à la désillusion, mais étant donné qu’il est le maître des illusions, je n’ai aucun pouvoir sur les siennes. David, mon grand ami, depuis plus de dix ans, celui à qui on peut tout avouer – surtout le pire ! – me souffla à l’oreille une remarque drôle que je n’avais pas encore eu l’idée de goûter : « Il y a une certaine ironie dans l'histoire. Les gens ne remarqueront ces fautes que si votre livre est un succès. Moins vous aurez de lecteurs, plus ces erreurs passeront inaperçues. Je vous souhaite donc d'être jugée coupable des coquilles les plus célèbres de l'histoire de la littérature. » Siréneau, dont l’avis m’importe tant, m’affirma qu’il se moquait de ces coquilles et que le livre demeurerait dans sa nouvelle bibliothèque (j’espère qu’il ne "me" placera pas à côté d’Anna Gavalda ou de Virginie Despentes ! Vous ne feriez pas cela ?) et il relativisa le malheur, si bien qu’il n’en resta pas grand-chose. Wictoria, toujours à la fleur des émotions, m’écrivit une belle lettre, qui inversa le courant de mes larmes. L’amitié est un trésor que j’ai toujours du mal à regarder en face. Marie, douce et tendre, comme ses poèmes en témoignent, sut trouver les mots. Mélanie, elle, généreuse à l’excès, prétendit n’avoir vu aucune coquille ! Il ne faudrait pas oublier Gaëlle, qui, malgré son "incarcération", a trouvé le temps de me remonter le moral et les bretelles ! Des lettres de lecteurs arrivèrent, dans ma boîte électronique. Petit miracle : on comprenait que je n’étais pas responsable, on ne m’accusait pas d’incompétence, mais on fustigeait l’éditeur. Je ne le ferai pas, non pas par hypocrisie ou par crainte de me tirer dans le pied, mais parce qu’il m’a répondu avec honnêteté et parce que j’aime beaucoup les livres qu’il a le courage de publier. Il m’a expliqué clairement les raisons de cette scarification textuelle : le correcteur attitré de la maison était en vacances, son remplaçant demandait cinq semaines de relecture (un délai qu’une moyenne maison d’édition ne peut se permettre), le tout fut donc confié à une secrétaire, sûrement peu aguerrie à cet exercice… On appelle cela un mauvais concours de circonstances ; je nomme cela : avoir de la poisse jusqu’aux semelles de ses chaussures ! De ces quelques lettres de lecteurs, amoureux de Barrie, je retiens celle d’un garçon qui a « exactement l’âge de Barrie, l’année de la publication du Petit oiseau blanc ». Il se reconnaîtra s’il vient me lire ici. Celle-ci, je l’ai reçue, hier soir, avant que je ne parte pour mon deuxième cours de chinois (je sais désormais dire et écrire, entre autres, que « La Chine est grande et le Japon est petit. ») et elle a scellé du mot « fin » ce triste épisode. Je le souhaite en tout cas. Je me remets au travail, le cœur serré, mais non brisé, c’est déjà cela et peut-être que ça prouve que j’en ai un, finalement. Je crois que je vais écrire une nouvelle sur ma mésaventure, à la manière de Dezsö Kosztolànyi dans le Traducteur Kleptomane…
Catégories : Barrie Miscellanées
vendredi 29 septembre 2006
Cinéphile ou plutôt cinéphage, parce que le premier terme me semble trop louangeur eu égard à mes connaissances parcellaires, je viens d'acheter dans mes boutiques en ligne préférées deux coffrets (en zone 1, je le précise à toutes fins utiles, mais il est si facile de dézonner son lecteur que la possibilité en est offerte à tout le monde... D'autant plus que lesdits films possèdent des sous-titres français), dont je me permets de vous signaler l'existence, car ils contiennent de petits bijoux qui pourraient combler, je le sais, certains visiteurs des Roses de décembre.
- Le premier est consacré à cinq films qui sont pour la majorité des adaptations de classiques de la littérature anglo-saxonne :
- Treasure Island (1934) : le sublime roman de Stevenson dans les mains du réalisateur (le dernier, puisque plusieurs travaillèrent sur le projet) d'Autant en emporte le vent, Victor Fleming ;
David Copperfield (1935) : pas n'importe lequel, celui de Cukor, cinéaste chéri de Holly ! L'intégrale de son oeuvre a été rediffusée sur TMC, il y a peu de temps. Bien sûr, le regard de Cukor
[W.C. Fields surprenant dans le rôle de Micawber]sur l'oeuvre de Dickens ne vaut pas celui de David Lean, auteur de deux très belles adaptations dickensiennes, De grandes espérances
et Oliver Twist(Polanski, mlagré toute mon admiration, est très en-deçà des mérites de Lean) ;- A Tale of Two Cities (1935) : je n'ai encore jamais vu cette version cinématographique du roman de Dickens et je suis très curieuse du traitement qu'il a subi ici puisque je ne connais pas son réalisateur, Jack Conway. Précision : David O. Selznick l'a produit (que n'a-t-il pas produit ? Telle est la question.) ;
- Marie Antoinette (1939) : un film de W.S. Van Dyke avec Tyrone Power (je l'imagine très bien dans la peau de Fersen) et Norma Shearer (elle manqua de peu l'Oscar pour son rôle) ;
- Pride and the Prejudice (1940) : alors que nous avons pu apprécier le film de Joe Wright et adorer le téléfilm de la BBC, il restait à découvrir cette version ancienne de Robert Z. Leonard, avec Laurence Olivier dans le rôle très convoité de M. Darcy.
Autre coffret, toujours pour quasiment le prix d'un DVD français :
Je l'ai acheté pour les films de Jack Arnold, qui est l'auteur d'inénarrables classiques du film d'horreur ou d'épouvante, bien que cette expression, je m'en rends compte, soit dévalorisante et un peu fausse, car l'effroi ici n'est qu'un prétexte à une mise en scène tout à fait dévouée au récit et une certaine perfection dans l'exposition de celui-ci, quand parfois, dans d'autres films, des trucages trop spectaculaires tentent de détourner notre attention d'une réalisation molle ou d'un scénario fissuré.
Tarantula : une réalisation de Jack Arnold, également aux commandes du film suivant. Inoubliable ! Ceux qui sont allergiques aux pattes poilues devront passer leur chemin... A noter la présence du très jeune Clint Eastwood, bien que non crédité au générique !

The Incredible Shrinking Man : d'après le roman de Richard Matheson*, qui est à mes yeux l'un des meilleurs auteurs dans sa catégorie (science-fiction, étrange, fantastique ; quelqu'un de délicieusement infréquentable), ancêtre révéré de Stephen King** - l'hystérie en moins. Beaucoup de points communs entre ces deux oeuvres qui se font écho.
Deux images qui sont de celles qui écaillent à jamais l'inconscient :

The Mole People (1956) : Virgil W. Vogel

The Monolith Monsters (1957) : John Sherwood ; j'ignore tout de ce long métrage et de son réalisateur et je m'attends pas à autre chose qu'à une série B ou Z.
Monster on the Campus (1958) : de Jack Arnold, toujours, mais dans un film qui a une réputation moindre et que je vais bientôt découvrir.

Après tout ceci, ne vous étonnez pas si je suis moins prolixe !
* L'intégralité de ses nouvelles est éditée aux Editions J'ai lu. Vous ne regretterez pas votre achat si d'aventure vous succombiez à ces trois volumes. De même, je recommande avec le plus vif des enthousiasmes ce roman épatant au romantisme exacerbé, teinté de fantastique :
** Il lui consacre quelques pages dans son Anatomie de l'horreur.
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Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.
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- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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