mardi 16 décembre 2008
{Note du 26 décembre 2011 : suite à la destruction de mon compte Picasa, je n'ai pu restaurer les captures d'écran qui illustraient ce billet et celles, bien rares, qui furent retrouvées ne le furent pas dans leur taille originelle...}





L'artiste au sens large, qu'il écrive, qu'il peigne, qu'il compose de la musique ou qu'il filme, que nous importe, est celui qui possède au plus haut point ce que nous nommons, ailleurs, l'instinct de l'équarrisseur ou du charognard - celui qui fouille dans les entrailles et la pourriture du réel, qui sait voir le beau dans le laid et réciproquement, puis se nourrir de cette denrée privilégiée - uni à l'abstraction la plus redoutable, la plus pure, la plus efficiente également, qui peut aussi bien être pensée que geste artistique au sens large, dans une forme de perfection. C'est toujours Dionysos qui dévore Apollon et le fait un peu sien, à la fin. Guy Maddin nous convie à ce genre de banquet cannibale et incestueux, où ne savons plus très bien qui dévore qui et qui dévore quoi. Le passé est-il le père du présent ou bien simplement un placenta qu'il convient de digérer ? Guy Maddin nous avoue en images des choses inavouables, que nous avons tous pensées, j'en suis certaine, mais que nous croyons être les seuls à forger au centre d'un sentiment, qui fait office de rouet et qui file nos remords, notre honte d'être venu au monde.
Il faut avoir déjà raclé ses propres entrailles psychiques, en s'essayant à se dire et à exprimer les infimes oscillations de soi aux autres, pour reconnaître le sens profond et viscéral de l'œuvre de Guy Maddin. Le film que je vous présente ici est une biographie de l'inconscient du cinéaste. C'est une illustration des idées de Freud quant à la horde sauvage pour qui sait un peu "lire" ce film !

Pour peu que l'on soit un tantinet familiers de ces expériences ultimes, éprouvantes, exaltantes et terribles, on accédera à plusieurs des sens superposés de cette œuvre, qui paraîtra simplement belle, étrange, bizarre, inconnue, ou impossible à comprendre aux autres. Les autres ? Les tranquilles et les bienheureux, qui ne doutent pas du monde dans lequel ils vivent et attendent.

Le propos est simple et poétiquement attrayant : un homme mûr revient à la demeure de son enfance - un phare - parce que sa mère qu'il n'a pas revue depuis trente ans lui demande de repeindre ce phare. "Deux bonnes couches de peinture", exige-t-elle. C'est son voeu de future morte. Deux bonnes couches de peinture pour dissimuler le passé mais l'effet inverse se produit. Et Guy de se souvenir des visages d'enfants qui hantaient jadis ce triste phare...

Des enfants égarés (par qui ?), plus fils de Barrie que de Dickens...
Il y a vraiment du Barrie chez Maddin (Wendy Hale et les orphelins ou les enfants perdus, échoués sur cette drôle d'île où trône le phare)




un soupçon de Fantômette et d'Enid Blyton,


quelques images terriblement mouvantes qui rappellent L'île aux trente cercueils, le tout est mâtiné de Lord of the Flies,


sans réelle intention, je le gage, de la part de l'auteur, simplement parce qu'il fait parler, en ventriloque, les effrois de l'enfance par les sens de l'adulte devenu et que toutes les frayeurs primaires de l'humanité sont les mêmes, en nombre assez restreint, ma foi : l'homophagie, la peur que l'on lise dans ses pensées, le vol de l'âme...
Ce film est un chef-d'oeuvre de perversité et un hymne à la liberté que les enfants doivent prendre sur leurs parents. A bien y regarder ce film a valeur de mythe ou il illustre tous ceux qui fondent l'humanité, à son échelle de film-monde.

Les parents, le couple propriétaire du phare-orphelinat, se délectent au sens propre des enfants - buvant le nectar de leur jeunesse, qu'ils extraient de leur cerveau - autant que les enfants (les deux légitimes, les deux non-orphelins) en viennent, ensuite, à chasser et à tuer les parents...



  L'érotisme de la découverte amoureuse des deux héros principaux, Guy et sa soeur, se conjugue contre les tentatives incestueuses de la mère à l'encontre du fils et du viol symbolique du père sur sa fille.

Je ne suis guère étonnée que David Cronenberg ou Tom Waits apprécient le travail de Guy Maddin, qui est un cinéaste tout à fait inclassable, comme le sont les artistes véritables – ce qui ne signifie pas qu'il ne s'inscrit pas dans des filiations diverses : Feuillade, Bunuel, Cocteau, Méliès, Murnau... Et il recompose au sein de son imaginaire une autobiographie fantasmée, en douze chapitres (douze étant à peu près l'âge de la puberté),


une inquiétante étrangeté terriblement vivante qui corrompt toute velléité d'innocence rétrospective prend place en nous et nous étreint jusqu'au malaise. Le surréalisme de l'oeuvre n'est pas une démarche élaborée d'écriture automatique, mais une plongée pleinement consciente, malsaine et salutaire, lumineuse et glauque dans l'inconscient de l'auteur – et le nôtre pour peu que nous ayons eu une mère abusive (ne le sont-elles pas toutes par le simple fait d'avoir un "droit d'existence" sur leur rejeton?), incestueuse, tant sur le plan physique que psychique.
La mère, celle qui donne la vie et transmet la mort, est au coeur de toutes les pensées du réalisateur. Elle articule les enfants et le monde qui les porte.
Cette femme, monstre ordinaire revêtu des oripeaux du conte, que met en scène Guy Maddin, n'est pas sans me rappeler Mrs Darling, qui trie les pensées de ses enfants pendant qu'ils dorment, qui pénètre autant leur coeur que leur esprit, afin de les dresser dans l'ordre qui lui plaît, puis de se mirer dans leur âme. Que cherche-t-elle en cet endroit ? La preuve qu'elle n'est pas aimée, parce que grandir, c'est trahir la mère - dans le meilleur des cas, sinon on demeure un enfant ?
Dans le premier chapitre du roman Peter Pan, James Matthew Barrie fait une description parfaite du phénomène que Guy Maddin met en scène dans son film. « Madame Darling avait entendu parler de Peter pour la première fois alors qu’elle s’efforçait de mettre en ordre l’esprit de ses enfants. C’est là l’habitude de toutes les bonnes mères que d’attendre le sommeil de leurs enfants afin de fouiller dans leur esprit et d’y ranger les choses pour le matin suivant, remettant à leur juste place les nombreux éléments qui se sont éparpillés pendant la journée. Si vous pouviez demeurer éveillés (mais bien sûr vous ne le pouvez pas) vous verriez votre propre mère agir ainsi et vous prendriez un grand intérêt l’observer dans cette activité. C’est un peu comme ranger des tiroirs. Vous la verriez à genoux, je le suppose, s’attardant avec humour sur certaines des idées que vous recélez dans votre esprit, se demandant où diable vous êtes allé dénicher ça, découvrant des choses douces et moins douces, pressant ceci contre sa joue comme s’il s’agissait d’un gentil chaton et, en toute hâte, le rangeant hors de vue. Quand vous vous réveillez le matin, les vilaines conduites et les passions méchantes avec lesquelles vous êtes allés au lit ont été pliées soigneusement et placés au fond de votre esprit, tandis qu’au sommet de celui-ci, vos plus jolies pensées ont pris élégamment l’air et sont étendues, prêtes à être enfilées. » (notre traduction, je souligne)
Barrie donne une image du psychisme humain très intéressante, qui est aussi une illustration du travail de l'écrivain sur son propre psychisme, sorte de garde-manger pour l'écrivain - qui est toujours un ogre, de manière consciente ou non. Et Guy Maddin procède de la sorte pour réaliser ce film, conçu à la manière d'un film muet, pour les images, et narré par la voix-off d'Isabella Rossellini.



La mère de Guy Maddin, cinéaste et héros du film, lit sans réserve dans les coeurs, cardiomancienne inquiétante,
qui tire un à un les fils qui constituent la trame pensante et éprouvante de ses enfants, rêvant de la jeunesse de sa fille et songeant à coucher avec son fils,

incarnant ce qui ne devrait que demeurer symbole. Elle fait éclater les rêves de sa progéniture, comme des cloques, plonge sa pensée et son œil dans les cratères de leur imagination, tous ces mondes, toutes ces îles, espèces de grands nids, qui sont l'apanage des enfants et des jeunes gens qui tombent amoureux pour la première fois.
Brand Upon the Brain! (Des trous dans la tête) est sans hésitation le film qui m'aura le plus surprise et le plus émue cette année, suivi par La frontière de l'aube de Philippe Garrel ; 



deux poèmes cinématographiques dont les vertus cardinales sont la beauté trouble et la profondeur. Il s'inscrit très facilement dans mes propres thèmes de recherche, de réflexion et d'écriture : le rapport des enfants et des adultes, la maternité, le passage de l'enfance à ce qui n'est pas elle et l'impossibilité à coïncider exactement de soi à soi, dans le prolongement des premières années, qui possèdent assurément quelque chose d'irréel, comme si, finalement, nous n'avions jamais été des enfants ou bien que nous ne sachions rien de l'enfance vécue et que nous nous en inventions une, effrayés de l'avoir perdue sans l'avoir connue, à l'instar de Peter Pan ou de Peter Schlemihl qui sont épouvantés par la perte de leur ombre.

En découvrant ce film, instinctivement, j'ai songé à deux autres films liés par un fil de soie solide : Sparrows de William Beaudine (sorti en DVD par Bach Films)

avec la délicieuse Mary Pickford et, terrifiant et superbement onirique, The Night of the Hunter de Charles Laughton.



Nous atteignons par la simple puissance suggestive des images notre propre inconscient et nous lisons, tremblant, ce qui ne peut s'énoncer que sous une dissimulation esthétique particulièrement séductrice et dangereuse.
Bande annonce du film :


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Il m'a semblé judicieux de mettre en relation avec ce film un livre découvert il y a quelques mois, par l'entremise de mon ami américain, Jim, et qui est peut-être le livre qui m'a le plus ravie en 2008, parmi tous ceux que j'ai lus - et il y en avait un certain nombre à l'appel...










Achetez ce livre à ceux que vous aimez !
Achetez ce livre à ceux qui ne sont pas sots au point de croire qu'aimer l'enfance est soit faire preuve d'infantilisme soit sacrifier à des penchants condamnables. Achetez ce livre à tous les garçons que vous connaissez et à tous les hommes, qui ont encore du garçon en eux. Les meilleurs d'entre eux sont encore des boys.
Il y est question des rapports entre plusieurs artistes, écrivains, penseurs (dont mon bien-aimé James Matthew Barrie), des garçons plutôt que des hommes à franchement dire, et de leur mère. J'espère avoir un peu de temps pour reparler de ce livre en tous points exceptionnel pour dire les relations complexes qui unissent ces êtres.

Lien pour en savoir plus.

Je vous souhaite à tous et à toutes, par avance, un Joyeux Noël !
Merry Christmas to the happy few!
A bientôt, peut-être... Ici ou ailleurs... Un jour ou l'autre. Un jour, certainement.
MélancHollyquement vôtre,
Céline
lundi 15 décembre 2008
Frank Sinatra, un film de Minnelli, une promiscuité agréable avec Fred Astaire et Ginger Rogers et la présence de Truman Capote - dont je relis les nouvelles qui ont trait à Noël, chaque année, à la même époque - ont le dont de provoquer en moi une émotion de saison.
Bientôt Noël, une fête particulièrement importante pour moi, et ce pour des raisons non religieuses. Ne me parlez pas du petit Jésus, par pitié ! J'aime Noël à la folie et je le hais avec une égale force d'âme, je crois. De toute façon, qui me connaît, même seulement un peu, mais vraiment, ne peut que remarquer à quel point je suis contradictoire. Je le suis, parce que l'existence humaine l'est et que, pour être vrai, il faut bien se rendre aux divers points de vue qui nous constituent et les faire exister par la pensée et le langage, plutôt que de se laisser définir en pointillé, ne retenant que certains d'entre eux parce qu'ils prennent plus de place. Mon désir d'être entière est tel que rien ne peut me convaincre à me réduire à tel fragment ou à un tel autre, même s'ils contituent l'un ou l'autre une grande part de ma personnalité. Je suis aussi vraie dans la forme générale que dans l'infime détail, la poussière qui se pose sur le contour et n'entre pas en lui.
Pour moi, Noël se résume, dans son essence, à une rencontre qui se produit dans le demi-sommeil, la nuit du 24 décembre.
Une fois l'an, le fantôme d'une petite fille vient me rendre visite. Invariablement. Elle n'est jamais en retard, même si elle n'arrive pas toujours à la même heure. Elle porte nattes et cœur en béton. Elle a éternellement huit ans et n'en finit pas de s'attarder dans ma mémoire, prenant le temps de jouer devant moi certaines scènes d'autrefois, voulant s'assurer probablement que je ne vais rien oublier. Comme si c'était possible ! Voyons, fillette ! C'est la nuit de Noël, une petite fille de l'âge éternel de mon fantôme, est couchée dans un lit-cage, bien trop petit pour elle - car elle a grandi mais personne ne s'en est rendu compte ou personne n'a eu assez d'argent pour acheter un autre lit - et elle doit plier un peu ses jambes pour tenir à l'intérieur. Elle prétend qu'elle n'a pas grandi tant que cela et qu'elle est confortablement installée pour ne faire de peine à personne ou pour ne pas provoquer de colère. Elle aimerait qu'on la contredise, pourtant, et cette pensée coupable, très vite, elle la rogne de son esprit. Ce soir, il est tôt et elle se couche à la même heure que tous les autres soirs, Noël ou pas Noël. Elle fait semblant de dormir, contrôlant sa respiration et l'immobilité de ses paupières, car elle se sait regardée, épiée. L'ombre au dessus d'elle la chatouille. Elle ajourne chaque mouvement qui a envie de se déployer. Elle doit dormir pour ne pas découvrir la vérité. Une vieille femme, celle avec laquelle elle vit et qu'elle appelle maman pour que ce soit vrai, lui a dit que, si un jour elle ne croyait plus au Père Noël, elle ne l'aimerait plus. Alors, elle ne doit pas savoir qui déposera le paquet au pied du sapin. Elle ne veut pas le savoir. Elle ne le saura jamais. Elle doit mimer l'ignorance. Et elle le fait si bien qu'elle s'en convainc. De cette foi dépend une foi bien plus sérieuse et essentielle : celle qu'elle dépose en cette vieille femme. Si celle-ci était convaincue de mensonge, alors la petite fille mourrait, car son existence ne tient qu'à la vérité de l'atroce grand-mère, qui prétend lui avoir donné la vie et avoir le droit de lui reprendre si elle cesse de croire en elle. "Tu existes parce que je crois en toi. Quand je ferme les yeux, tu n'es plus. Tu ne t'en rends pas compte, parce que tu dors, et parce que j'ouvre les yeux avant toi, chaque matin." La vieille dame lui a révélé ce secret et la petite fille vit dans la peur de regarder la sixième heure du jour la première.
Et c'est ainsi, très simplement, aussi simplement que s'écrivent les contes, que, d'une mère imaginaire, une enfant très peu persuadée de sa réalité est née.
Mon petit fantôme se donne du mal en pure perte. Je sais mieux qu'elle ce qui s'est réellement passé cette nuit-là et toutes les autres. Je sais bien que c'était la vieille dame qui avait besoin que l'on croie en elle pour être et non l'inverse ! Mais je la laisse encore jouer à être moi, quand je ne l'étais pas encore, simple émanation d'une pauvre femme.
Peut-être bien qu'un jour je ne lui ouvrirai pas la porte au petit fantôme et que je le laisserai se consumer dehors, comme la petite fille aux allumettes d'Andersen. J'en suis bien capable. J'ai déjà fait pire.
Alors, elle rejoindra un autre spectre, décharné, triste et grinçant. La vielle femme pourra reprendre son dû. S'apercevra-t-elle qu'elle a été dupée et que sa créature est devenue un être bel et bien réel, qui n'a plus besoin de faire semblant de croire pour mériter son existence ? Que fera-t-elle de la dépouille à laquelle elle donnera la main ? La mangera-t-elle pour s'apercevoir qu'elle est vide et sera-t-elle horrifiée quand elle comprendra que, malgré tout, son songe est devenu réalité et qu'il ne lui appartient plus, mais vit de la vie des plus que vivants ?

Nous avons adopté et habillé un arbre simple, plus dépouillé cette année, parce que, très certainement, cela correspond à une mue en moi, à un désir de laisser derrière certains vestiges qui avaient pris le poids de traditions. Le passé est peut-être simplement fait pour être sacrifié sur l'autel du futur. Et si on mettait un terme à sa rengaine et si nous décidions - quelqu'un me l'a soufflé, un encore jeune homme dangereux parce qu'aussi persuasif à mes yeux qu'un personnage barrien - qu'il n'y a aucune raison pour que demain ressemble à hier ?
On peut échouer toute sa vie et réussir au dernier jour. Quel beau cadeau, il m'a fait là en me révélant cette vérité-là !

Noël, de toute façon, est un jour ordinaire pour ceux qui souffrent. C'est un lieu commun dont je n'ai même envie de vous faire grâce. Je n'ai rien à écrire de plus que l'année dernière...
Mais hier matin, dans un élan de tendresse particulier, j'ai eu l'idée de fabriquer de très sobres décorations à l'effigie d'êtres très importants pour moi, qui constituent les branches les plus notables de ma propre famille imaginaire, ma seule famille, la seule qui devrait compter : Louis-Ferdinand Céline - qui, pour une fois, rit aux éclats,
James Matthew Barrie, vers la fin de sa vie car son regard n'en est que plus violent, et Paul Léautaud, arrogant, qui nous aguiche de sa plume fielleuse, sans oublier Cary Grant qui niche dans la verdure en compagnie, à jamais, d'Ingrid Bergman...





"Que des morts !" me ferez-vous remarquer. Oui, c'est bien ainsi qu'une part de moi pense à Noël et cela n'a rien de triste ou de lugubre. J'ai décidé que Noël devrait être la fête des morts plutôt que d'y consacrer un pouilleux jour de novembre, la fête de ceux que l'on a aimés et qui ne vivent plus qu'en nous, pour un petit moment encore.
Je devrais accrocher le portrait de mon amie Marie dans cet arbre également et celui de tant d'autres...
Dans le fond, je n'aime bien que les morts, parce que je n'ai pas assez de foi pour aimer les vivants et parce que les morts sont les seuls que j'ose regarder en face sans craindre qu'ils ne me volent mon reflet, celui que j'aime le moins.
Mais ceci peut encore changer.
mardi 25 novembre 2008
Aux jours anciens également.

J'ai toujours écrit, depuis l'enfance, comme on se noie ou pour ne pas me noyer, justement. Mais, à une certaine profondeur, lorsque la morsure du réel se fait sentir, cela revient au même. Aux jours terribles, froids, sublimes aussi, où la seule beauté de ce monde c'était, pour moi, le piano de Samson François se donnant tout entier à Ravel, avec une élégance qui fleurtait dans mon esprit avec le désespoir des nobles âmes, ou bien Maurizio Pollini dont j'entends les respirations aheurtées sur ce disque-ci, ce qui m'émeut au plus haut point. Un piano d'une pureté qui pourfend en moi mes angoisses et les étreint jusqu'à une possible extase, celle de se retrouver soi, tout à fait soi, jusqu'à l'étonnement, seule, au bord.

Ce sont plus ou moins les lignes que j'ai écrites à la fin d'un volumineux travail de "700 pages moins 3", et qui se situent pourtant à l'orée de la forêt de mots. "700 pages moins 3", ce qui demeure figé dans un bloc de papier de près de 4 kilos, à peu près un tiers seulement de ce que j'ai écrit pendant 9 ans, bien pire qu'une gestation d'éléphante.

J'ai tenu une ancienne promesse que j'avais faite, il y a longtemps, à une toute petite fille qui rêvait de Sorbonne et de devenir écrivain. La moitié de la promesse a été tenue. Reste l'autre moitié de cette perfection de rêve à incarner et il est hors de question de s'arrêter là...


  Le monstre est mort et un ancien Moi également. Mais l'enfant, lui, est plus vivant que jamais et contemple cette thèse en deux volumes, reliée sous une couverture guimauve (le choix ne vous étonnera pas). Maintenant, il peut la mépriser un peu (à l'envi) et jouer à en arracher toutes les pages, s'il le désire.
Il reste un discours à écrire et un jugement à recevoir. Rien de grave ne peut advenir. Le pire eût été de faillir. Et j'éconduis, par avance, tous ceux qui ne comprendront pas.


Il y a les noms de tous les amis glissés entre les poils de cet animal, moitié ours, moitié pachyderme, parce qu'un tel travail, indépendamment de sa qualité ou de sa médiocrité, ne peut s'achever dans le noir et le silence.
Les amis, que j'ai négligés, que j'ai peut-être blessés - et que je blesse peut-être encore - par mon silence. Tous ces courriers sans réponse et qui, cependant, ont contribué à me nourrir de foi et de courage. Je vous demande pardon, mes amis (en particulier à Robert, Aurélie, Frédéric et Vanessa, à qui je n'ai pas assez témoigné de mon amitié et de ma reconnaissance). Je n'avais pas assez de force alors pour être une amie digne de ce nom et je n'en ai plus en ce moment. Mon silence ne signifie pas ma désaffection ou mon indifférence. Il dit simplement mon incapacité.
Maintenant, j'ai rendez-vous avec James Matthew Barrie et Cary Grant.
J'ai certains engagements à leur égard et il est plus que temps de les tenir. N'est-ce pas ?
D'autant plus que Monsieur Barrie se comporte malicieusement envers moi...
Je pense à vous tous, sans exception, implicitement. Je n'ai point besoin de vous nommer. Vous vivez en moi, plus que vous ne l'imaginez.

lundi 15 septembre 2008
J'avais promis de revenir en septembre.
J'ai à moitié dit la vérité, à moitié menti - malgré moi. Je fais rarement ce que je prévois. Du moins ai-je un sens du temps qui n'est pas celui du commun.
Le monstre de papier est mort, mais il remue encore. Il a bien failli avoir ma peau, ce salaud.
J'ai attendu une quinzaine de jours avant de revenir écrire ces quelques lignes, ces petits billets, ici, apprenant à écrire ailleurs...
Il ne faudra plus trop compter sur moi. Un peu, tout de même.
Je vais bien. Je suis hésitante comme un enfant qui apprend à marcher et s'étonne à moitié de ce prodige.
Je ne sais pas ce que me réservent les prochains mois, mais je sais que beaucoup de changements s'annoncent à l'horizon. J'ai décidé de prendre certains risques et de me donner les moyens de mes rêves les plus fous mais aussi d'être indulgente avec les plus sages.
Impossible n'existe pas... Je n'ai enfin plus un seul prétexte en réserve pour ne pas traverser le miroir.
Je risque de m'éloigner peu à peu des Roses de décembre (je ne les abandonne pas, toutefois), mais deux autres sites sont en construction : l'un lié à Barrie (un autre site que celui que vous connaissez, dédié à la Société), l'autre consacré à quelqu'un qui compte presque autant que Barrie dans ma vie... Un gentleman.
Je vous en informerai. J'espère que les jours auront plus de vingt-quatre heures.
Il est temps de tourner la page, afin de lire la suite, et surtout de l'écrire, noir sur blanc, blanc contre noir.
De plus, j'ai décidé de reprendre chacun des 919 et des poussières pétales, afin d'en éliminer toutes les imperfections, de les corriger en somme. En effet, j'ai relu dernièrement mes premiers billets et j'ai cru mourir de honte : j'y ai trouvé tout ce que je méprise hautement chez les autres (des facilités, des coquilles, des maladresses, du vide...). Bref, je n'aime plus mon JIACO., si je l'ai jamais aimé. Et c'est peut-être mieux ainsi.
De Barrie, il sera beaucoup question, plus tard, ici et ailleurs.
N'oubliez pas que la vie...

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Je crois bien que peu de gens lisent encore Elizabeth Taylor (celle-ci) et encore moins Marie Corelli. Si la première est encore connue dans notre contrée, la seconde est assez peu citée en France. Je ne suis même pas certaine qu'il existe beaucoup de traductions dans notre langue de ses oeuvres.
Il y a quelques semaines ou quelques mois - j'ai perdu la notion du temps, après cet été frondeur et épuisant - que j'avais envie de parler de ce film d'Ozon, adapté d'un roman d'Elizabeth Taylor, qui met en scène une jeune femme écrivain, inspirée de la vie de Marie Corelli.
Au cinéma, le mélodrame eut ses maîtres incontestés, comme Douglas Sirk que j'aime infiniment (Carlotta nous avait offert un sublime coffret de quelques-uns de ses plus beaux films, agrémentés de bonus tout à fait époustouflants, que je vous recommande, 


et en prépare un second pour novembre) 




et Vincente Minnelli, pour ne citer que les deux plus grands, peut-être. Le mélodrame suppose une certaine flamboyance des sentiments, un brasier, un aimable taureau de Phalaris dans lequel sont plongés vivants les personnages principaux.

Ozon est un cinéaste qui m’a toujours fascinée, depuis son étrange Sitcom, aux accents pasoliniens. Certains de ses films furent un peu décevants mais, dans l’ensemble, c’est un cinéaste digne de ce nom, un cinéaste auquel je me suis attachée.
Mais la différence entre un Ozon et un Sirk, par exemple, c’est que le premier est ironique, à la limite du cynisme – limite, qu’il ne franchit pas vraiment, malgré des scènes grotesques, sinon le film serait tout à fait détestable -, tandis que le second œuvrait avec innocence mais intelligence dans ce genre, assumant ses conventions et sublimant, dans ce ferme élan d’honnêteté, le genre même. Douglas Sirk s'exprime parfaitement à ce sujet, comme à d'autres dans un livre d'entretiens : "Il faut faire de son mieux pour détester ça - et pour l'aime!"
Ozon est plus ou moins parodique, parce qu’il n’a pas, peut-être, complètement le courage que requiert le genre dans lequel ce film s’inscrit. Il a trop peur d’être mièvre pour oser, complètement, être mélodramatique. Et, si son film n’en demeure pas moins très beau, s’il contient des scènes bouleversantes, et ce malgré leur ton convenu (on sait par avance ce qui va se passer et comment – mais c’est aussi le propre du genre), il n’atteint pas la grandeur humaine de Todd Haynes, par exemple, dans Far from Heaven, 

lui aussi dans le sillage de Fassbinder, comme ce tout dernier se tenait dans la voie tracée, avec tant d'élégance, par Douglas Sirk.
Ozon, lui, demeure en retrait du génie d’un Fassbinder ou de la grandeur sincère et cruelle d’un Todd Haynes. Mais il est, cependant, intéressant, y compris dans ce genre qu'il pastiche un peu.

Angel nous narre l'histoire d'une jeune fille, une fin d'adolescente, qui rejette le milieu modeste (et la médiocrité du milieu) dans lequel elle est née, qui le méprise d'être trop étroit pour y loger tous ses vastes songes, toutes ses ambitions, et qui rêve d'un autre destin, rêve symbolisé par une vaste demeure, Paradise, devant laquelle elle se prosterne en pensée. Elle se promet, un jour, de conquérir la demeure. Elle s'invente une vie là-bas, une vie en laquelle elle croit et qui n'a rien d'un mensonge pour elle.
Angel écrit comme si sa vie tout entière en dépendait. Sans répit, sans patience, avec violence. Elle a la fièvre. Mais loin de la consumer, cette maladie d'écrire la fait exister intensément, à chaque instant. Elle est habitée par la démesure. Elle ne doute jamais qu'elle puisse échouer. C'est cette innocence, cette inconscience, la foi ardente qu'elle dépose en sa propre valeur qui lui permet de séduire un éditeur avec son premier roman. Elle refuse toutes les corrections suggérées, même les plus légitimes. Ce sera tout ou rien. Rien à voir avec ces écrivaillons qui sont prêts à n'importe quoi pour obtenir une publication, qui n'ont aucun sens de l'honneur... Elle a de l'audace à revendre et elle a raison. On ne mégote pas avec le destin. Et ce destin, c'est elle qui l'écrit. On n'est jamais si bien servi que par soi-même.
On ne peut qu'être subjugué par Angel ou bien, à l'instar de la femme de l'éditeur, fuir cette petite brute qui apprivoise le bonheur à coup de cravache et le fait valser devant elle. Angel a le sens de la mise en scène. C'est une arrogante que l'on ne peut s'empêcher d'admirer, jusque que le ridicule consommé dont elle fait preuve. Elle a décidé que la vie lui remboursera la honte, le déshonneur d'une naissance qu'elle juge indigne de sa trempe.
On reconnaît, en divers endroit, la théorie freudienne du "roman familial des névrosés", que Marthe Robert a exposée avec une grande intelligence dans son oeuvre célèbre. On pourrait d'ailleurs analyser le film , avec profit, à l'aune des réflexions de Marthe Robert. Mais ceci est une autre histoire que je ne vous conterai pas.

Les romans d'Angel ne sont pas de bons romans ; ce sont peut-être de bonnes histoires, des récits palpitants qui donnent soif et empêchent de dormir. Ce n'est pas si mal et Angel est honnête, dans la mesure où elle croit en ses histoires, où elle les nourrit de ses fantasmes, parfois naïfs, mais jamais petits.
Ces livres possèdent une passion qui fascine les foules, parce que les foules sont constituées par les faibles, par les gens qui ne possèdent aucun univers intérieur et qui sont prompts à adopter ceux des autres, pour peu que ceux-ci en proposent d'assez séduisants ou divertissants.
Et, bientôt, Angel devient célèbre, fatalement, et elle va rencontrer l'homme, l'image de l'homme qu'elle brodera sur son propre destin, lui faisant prendre la forme de l'histoire qu'elle est en train d'écrire, celle de sa vie.
L'homme élu est un peintre sans succès, dont l'art n'est qu'exigence, rétif à toute forme de séduction du public, à l'inverse d'Angel. Et la morale de ceci est celle, bien facile à deviner, que les gloires artistiques éclatantes sont souvent éphémères et que les artistes véritables, qui demeurent dans l'obscurité, travaillent pour la postérité, contre l'aveuglement du présent. Et l'on songe à Henry James... Angel est bouleversée comme ses héroïnes emportées par la passion, lorsque son regard devient amoureux. Le peintre, lui, sait mieux qu'Angel ce qu'elle est en elle-même. Il prononce cette vérité, à laquelle se soumet d'instinct Angel, sans la rationaliser : dans ses livres, elle ne communique qu'avec elle-même, pas avec le public, c'est là son secret. Et le public est avide d'entendre cette musique qu'elle crée pour elle-même, parce qu'il n'en possède pas lui-même de plus belle. Il s'approprie la sienne, s'y réchauffe, mais seul Angel s'y brûle sans s'y blesser, cependant. Du moins, dans l'immédiat.
Le temps passe et Angel a conquis son royaume: Paradise. Mais son mari la fuit, s'engage pour combattre au front, revient amputé et aigri. Il finira par se suicider et Angel deviendra une caricature d'elle-même. Elle vit l’instant de la démesure où l’on devient un peu laid, lorsque les traits du visage se mettent à bouger à contretemps du désir et de la peur.
Sa cour va rétrécir, lui demeureront fidèle sa belle-soeur, amoureuse d'elle, dévouée comme seul un amour non payé de retour peut l'être, et son éditeur, lui aussi amoureux d'Angel - ou peut-être de sa foi invincible en l'idée que l'on a la vie que l'on mérite. Angel, avant de mourir, découvrira que son bel amour perdu, davantage imaginé que vécu, entretenait une liaison avec l'ancienne propriétaire, déchue, de Paradise et que de cette union est né un enfant, qui ressemble terriblement à son père. L'enfant qu'elle avait, plus ou moins volontairement, refusé à son mari, écoeurée par la maternité, ne pouvant se résoudre à un enfantement réel, elle qui ne pouvait donner vie qu'à des livres, pressentant que ces deux créations ne peuvent se s'entrecroiser sans risque.

Le contraste entre l'épouse - à bout de souffle, presque délirante - et la maîtresse, douce, apaisée, une belle âme, est saisissant. Mais je ne peux m'empêcher de préférer le destin d'Angel, qui a tout perdu, mais qui a tout vécu, tout vu, tout aimé... Angel ne trouve rien à dire à cette femme. Le passé lui échappe, le présent aussi et il ne reste rien que la cendre des premiers songes en guise de futur. Angel se laisse mourir et la belle maison est abandonnée, recouverte avec un linceul de neige.
Malgré les faiblesses que je pourrais trouver à ce film, je n’ai aucune volonté, vous le comprenez, de m’y attarder, tant j’ai été emportée par le tourbillon du destin d’Angel.
En un mot, Angel incarne ma vision du monde : elle jouit et souffre plus que les autres et elle est vivante, même si elle vit davantage dans ses rêves que dans la réalité. Ses rêves sont le négatif de sa vie. Et le tirage n'est pas toujours à la hauteur du négatif, surtout à la fin, mais qu'importe si l'on peut vivre quelques instants réellement flamboyants ! Tant pis si on crève comme un chien ensuite.
Et même si la vie reprend tout à la fin, cela en vaut la peine, malgré tout. Sentir la morsure du réel, être pris de rage, mourir dans un orgasme.
Vivre. Vivre. Vivre. Hurler plutôt que chanter. Saigner plutôt qu’avoir simplement les larmes aux yeux.

[Toutes les captures d'écran extraites du DVD qui illustraient jadis ce billet ont été perdues et je n'ai pu les restaurer]
Dans les rôles principaux, se présentent à nous :


Andrew Crocker-Harris                              Michael Redgrave (admirable acteur)
Millicent Crocker-HarrisJean Kent
Frank HunterNigel Patrick
TaplowBrian Smith
GilbertRonald Howard
FrobisherWilfred Hyde White




Carlotta, excellent éditeur de DVD, nous offre une sublime occasion de découvrir (pour ma part) ou de redécouvrir un grand film anglais, 






réalisé en 1951 par Anthony Asquith, qui porta à l'écran Pygmalion de G. B. Shaw*, avant Cukor. [Cynthia Asquith, bien connue des barriens, était la femme du demi-frère d'Anthony Asquith, Herbert Asquith, tous deux fils de deux lits différents de Herbert Henry Asquith.]

Je suis redevable à mon amie Virginia de cette rencontre, n'ayant pas eu auparavant la curiosité de déployer davantage la filmographie d'Anthony Asquith.

Andrew Crocker-Harris, surnommé "le croulant" (jeu de mots fondé sur son nom) par ses élèves, est un professeur de langues mortes. Il me rappelle mon ancien professeur de Grec, une femme que je n'ai peut-être pas, à l'époque, assez comprise, et qui me semblait tout autant que lui inabordable. Pourtant, je crois avoir ressenti pleinement qu'il y avait quelque chose derrière la face qu'elle ne perdait jamais. Je l'ai entrevu à certains instants, en dépit des quolibets des autres enfants. Il y avait une parenté d'elle à moi, de moi à elle. Je le savais. Elle le savait probablement aussi bien que moi, mieux peut-être. Mais nous n'étions pas assez fortes, ni l'une ni l'autre, pour nous l'avouer. Je n'avais pas la générosité innocente de Taplow, dans ce film. Mais je savais , je crois, la gratuité, pourtant : avide d'offrir sans savoir comment, les mains ouvertes, faisant tomber mon offrande et la brisant.
L'homme est détesté de tous. Il n'essaie en aucun cas de se rendre aimable, affecté d'on ne sait quelle maladie de l'âme, en prise avec une maladie physique, plus évidente (le cœur, organe mythique, qui désigne tout à la fois le corps et l'esprit - le film étant construit sur cette dichotomie : lui étant tout esprit, créature éthérée en quête de vérités indicibles, de nourritures psychiques impondérables, esprit de finesse qui ne peut s'incarner, tandis que sa femme n'est qu'un corps avide de jouissance physique, une brute animale, qui n'éprouve que pour mieux ne pas ressentir), qui le contraint à une retraite forcée, à un autre poste, moins exigeant.On apprendra de lui, par la suite, ce que nous supposions d'emblée, sans pourtant se rendre compte du degré de sur-conscience de cet homme : cette attitude d'indifférence ou son incapacité à être touché par les autres n'est pas un choix, plus ou moins (in)conscient, mais un comportement adopté par nécessité, à défaut de pouvoir créer une persona plus aimable pour les autres. Au départ, il pensait que les autres tiraient de lui un certain divertissement et exagérait certains comportements, afin de montrer une face amusante, propice à l'imitation, à défaut d'être aimable. En effet, comment peut-on s'aimer, supposer que les autres puissent vous aimer, quand personne ne vous aime en premier, quand ce miracle n'advient pas, quand quelqu'un vous a ôté l'idée que vous êtes digne d'affection? Andrew Crocker-Harris donne le sentiment d'être maudit et damné, d'accepter cet état, non sans une profonde souffrance intérieure, mais qui ne se laisse pas deviner par le commun sous des dehors rigides, froids. Gestes et paroles articulés autour de la présupposition que son caractère est figé. L'homme fait vivre un caractère et offre le spectacle de quelqu'un qui n'habite pas ce caractère. Tout le monde dit qu'il n'est pas humain. Mais c'est, bien sûr, cette déclaration qui le rend tel et le crucifie.
La moquerie des élèves se transforma en dégoût, puis en haine pour certains, qui guettent les signes de sa déchéance physique, jusqu'à souhaiter qu'il s'effondre, mort, devant eux.


Le film est tiré d'une pièce de Terence Rattigan. J'ose dire que l'on sent la solidité de la pièce à travers le film, qui ne brille pas, au premier abord, par une mise en scène exceptionnelle, mais frappe, en revanche, immédiatement, par des dialogues secs, incisifs, gorgés de sous-entendus qui ne prennent tout leur sens que dans des séquences légèrement décalées. Et c'est là, dans cet infime retard de la conscience face à l'effet posé de la parole, que retentit en nous, à notre insu, le travail du cinéaste. Nous sommes pris au piège d'une réserve formelle, harmonieusement mise à l'unisson du caractère du héros.
Il me semble que le petit secret du film repose sur ce moyen discret. Nous sommes bouleversés et nous n'avons guère eu moyen de nous prémunir de cet assaut de l'émotion, comme c'est souvent le cas.
On le comprend peu à peu : la sobriété et l'effacement de tout ce qui pourrait nuire à l'éclosion du ressenti sert infiniment le propos ; le talent du cinéaste réside bien dans cette capacité à ne pas éblouir le regard du spectateur, pour mieux laisser filtrer jusqu'à lui ce rai de beauté qui sort des êtres - quand la perversité, la méchanceté, elles, s'exposent sans états d'âme, dans une lumière crue et violente, lumière qui sert de paravent à des états d'âme et de pensées terriblement subtiles. C'est alors que l'on est pénétré, d'abord lentement puis jusqu'à la suffocation, par la noblesse de la réalisation, par son élégance, par la discrétion des plans, par la caresse de la caméra et le choix des angles. Le propre d'une réalisation digne de ce nom est peut-être également de ne pas faire sentir sa présence, de se dévouer à ce qui la transcende, surtout lorsque l'objet est si fragile.
L'objet à filmer, à montrer autant qu'à faire ressentir, est un impalpable: le vacillement des êtres, d'un être en particulier. La vérité ou la force de ce film, au-delà de l'histoire en elle-même, réside dans cette réussite : rendre palpable les instants infinitésimaux de la conscience.
En vérité, à bien y regarder, les plans choisis par Asquith sont habiles : le héros est vu de profil, de dos, donnant la sensation qu'il est insaisissable, ce qui rend les scènes où on le voit de face plus intenses. On lit sur les visages une émotion qui s'épanouit en même temps dans les âmes, dont nous prenons presque conscience avant même les intéressés. Il y a quelque chose d'assez prodigieux à nous suggérer le sentiment, l'évolution intérieure du personnage, avant même qu'il ne l'accepte lui-même.
Les deux ressorts du film sont la notion du temps (le héros, l'homme qui n'est plus qu'une ombre - quand tant d'autres personnages n'en possèdent point et je songe à son épouse en écrivant ces mots, qui est brutalement là, dans sa vérité meurtrière, sans arrière-pensées, enveloppée dans sa franchise cruelle - est obsédé par les signes physiques du temps : horloge, montre, cloches qui marquent le rythme mécanique sur lequel il modèle sa temporalité, puisque vidé de toute dimension existentielle, de projection dans le futur...) et la pièce d'Eschyle, Agamemnon, qui sert de miroir au héros, à la différence près que ce dernier est seulement mort dans son âme.
A plusieurs reprises, son assassin, sa Clytemnestre de femme, dit qu'il est déjà mort, que rien ne peut plus lui advenir. En effet, il semble ne plus rien ressentir. Il est un automate. Mais l'hibernation - puiqu'il ne s'agit que de cela - de cet homme grisâtre n'est qu'un sommeil, dont un seul geste de compréhension véritable et de pitié pourrait le tirer.
Or, en attendant ce presque impossible, c'est le règne de la femme qui le tue à petit feu, chaque jour. La cruauté de cette femme pitoyable, qui n'inspire qu'un mépris haineux - je l'éprouve ainsi - est le parangon de la cruauté, de l'absence totale de compassion, de sympathie au sens le plus faible de ce mot. Certes, ses failles sont visibles à l'œil nu, son aigreur, ses ambitions déçues et son incapacité à ressentir, pourraient nous toucher, mais jamais cela n'est permis, car elle commet un acte, qui la perd à jamais à nos yeux.
Un acte simple, brutal, mais qui arrache en nous toute capacité à pouvoir la comprendre, à se mettre à sa place précisément. Elle ôte à son mari l'espoir d'être aimé par un de ses élèves, qui vient lui offrir une traduction d'Eschyle par le grand poète Browning, déclarant que ce dernier le fait par intérêt, afin de passer dans la classe supérieure.
L'amant de sa femme, collègue de Crocker-Harris, dégoûté par son acte la bannit à jamais de son existence et va s'employer à sauver le professeur de langues anciennes, malgré lui, le contraignant à la reddition de son ancienne persona, qui s'est déjà déchirée, lorsqu'il a sangloté face à ce jeune garçon qui lui offre un cadeau d'adieu, le seul être qui lui manifeste un sentiment, qui soit banalement mais miraculeusement humain, tandis que tous les autres se réjouissent de son départ et même de sa mort possible. Taplow est le seul élève qui exprime une forme inférieure d'humanité, d'abord de la politesse, qui se transforme en compassion, puis en admiration lorsqu'il découvre la traduction vivante et moderne (ancrée dans sa temporalité et non plus figée dans des temps immémoriaux) de l'ancienne tragédie d'Eschyle réalisée, autrefois, par son professeur. Le titre du film fait, en effet, référence à la traduction par Robert Browning de la tragédie d'Eschyle, Agamemnon. Je ne la connaissais pas et je me suis mise à la lire, après avoir vu ce film, hier. [Après tout, les tragédies grecques, c'est un peu mon domaine de compétence, du moins l'un d'entre eux, puisque je ne suis à jamais qu'une dilettante... ]
Le professeur avait, dans sa jeunesse de professeur, commencé une traduction moderne du chef-d'œuvre d'Eschyle, il y a bien des années de cela, sans pouvoir l'achever. Les raisons de cet inachèvement ne sont pas claires. Mais l'on peut penser que ce premier échec par démission est le début de cet endormissement et de cet enfouissement de son humanité dans une persona froide et, apparemment, vide. Cette impuissance créative est corrélative de son impuissance physique, qui est le motif suggéré de la haine de la femme à l'égard de son mari et aussi justifie l'acceptation de cette vie matrimoniale exsangue par Crocker-Harris. Il se sent coupable et pense mériter le mépris de sa femme.
On peut aussi songer que ce titre fait référence à la vision de l'histoire (du monde) différente de Browning et non pas simplement à une traduction / adaptation. De même, dans sa traduction avortée, Crocker-Harris faisait vivre un autre Agamemnon, un autre lui-même peut-être. Il ne s'agit pas simplement de voyager d'une langue à l'autre. Il s'agit de prendre et de donner quelque chose d'autre.
Une traduction est une partition, entre soi et celui que l'on traduit. Partition à quatre mains, où l'un se tait quand l'autre parle. Pour moi, la seule traduction possible est celle qui permet de trouver un chemin, qui passe par le traducteur, jusqu'à l'auteur dont on s'approprie tout, mais auquel on doit rendre le meilleur de soi.
Il en est de même des relations profondes entre les êtres, à certains égards.




***


Le discours d'adieu du professeur à ses élèves : Cf. cette page.



*Carlotta nous fait bénéficier d'une édition de ce film en zone 2, précédé dans cette démarche par un autre éditeur qui n'avait certainement pas pris soin de restaurer ce film.


[Toutes les captures d'écran extraites du DVD qui illustraient jadis ce billet ont été perdues et je n'ai pu les restaurer]
Aujourd'hui, c'est la sortie nationale du nouvel album de Julien Clerc. Mon Amour de mari me l'a apporté ce midi. Nous l'attendions tous les deux et j'aurai la primeur de l'écoute.

Je suis présentement en train de lui accorder toute mon attention et je fais couler dans mes oreilles ses belles mélodies, des petites choses sans importance, mais qui, finalement, comptent souvent plus que de grandes choses. Le bonheur, c'est aussi la capacité de se refléter dans une étincelle de joie, un rien, un filament de comète.
Tout l'art mineur, mais essentiel et plus compliqué qu'il n'y paraît, de la chanson, de la variété, Julien Clerc le possède depuis toujours.
Comme souvent, une nouvelle plume sur cet album, à qui l'on doit une certaine jupe en laine.
Clerc

A noter la présence d'une chanson également présente sur le dernier album de Carla Bruni,("Déranger les pierres") que j'aime beaucoup. N'en déplaise à certains.

"... d'un petit mouvement d'épaule...
elle chasse un fantôme..."
Je rappelle aux éditeurs ou à toute autre personne qu'il est inutile d'essayer de venir poster sur mon JIACO des commentaires anonymes, sous l'apparence de commentaires anodins de lecteurs lambda, afin de venir s'étonner ici que je ne parle pas d'un livre dont je serais censée parler - par exemple un livre ayant trait à J. M. Barrie... Ici, je fais la loi ; je suis le shérif. Je n'ai aucun scrupule à effacer ce que je n'ai simplement pas envie de mettre au jour. Je ne publie pas les commentaires que je soupçonne de malhonnêteté ou d'intérêt mal placé. Je ne publie d'ailleurs que les commentaires qui m'agréent. Je déteste la flatterie, surtout lorsqu'elle fait montre de si peu d'habileté et, précisément, ne flatte pas assez le peu d'intelligence qui me reste peut-être. Ici, je partage plus volontiers mes délices que ma bile. Tout ce qui a trait à Barrie, je l'évoque sur son site, à un moment ou à un autre. En vérité, je fais rarement de la publicité - puisque parler en mal de quelque chose est toujours en parler - pour ce qui me déplaît. Cela m'arrive, certes, mais en ce qui concerne Barrie, je préfère maîtriser ma colère, car celle-ci a , hélas, beaucoup d'occasions où s'exprimer. Et, en l'occurrence, je ne vanterai pas une réédition opportuniste de la part d'un éditeur qui ne connaît absolument pas son sujet, un éditeur qui m'a demandé des documents pour illustrer son ouvrage et à qui je n'ai rien envoyé, en découvrant que son intérêt pour Barrie n'était que mercantile. Ceci à qui se reconnaîtra.
jeudi 7 août 2008
J'ai eu le plaisir de découvrir au courrier, ce matin, un joli paquet en provenance d'Italie - de Venise, pour être précise. Alors, je vous fais profiter de sa découverte, ce qui me permet de vous parler de mon meilleur ami, James Matthew Barrie, avant de vous donner des nouvelles plus précises de lui...

Lors de notre dernier séjour dans la Sérénissime, nous avions rendu visite au plus célèbre des imprimeurs, Gianni Basso, qui est un artisan à l'ancienne (je vous ai déjà parlé de lui : ici). Il compte parmi ses clients une multitude de célébrités (des membres de la famille royale d'Angleterre, des acteurs - Hugh Grant, par exemple ; je le cite car je sais que cela pourrait intéresser une de mes lectrices qui désire l'épouser -, des cinéastes, des écrivains) du monde entier. Bien évidemment, ce n'est pas pour cette raison superficielle et vaine que je commande mes cartes de visite chez lui depuis dix ans. Lorsque j'ai découvert sa boutique, je ne savais rien de lui. J'ai été simplement séduite par l'amour de son travail appliqué, sa générosité, son charme et son humour. Sa boutique est un enchantement. Il propose des centaines de modèles pour illustrer vos cartes. Personne au monde ne fait de plus belles cartes ou de plus séduisants ex-libris que lui !

J'avais besoin, pour la Société des amis de Barrie, afin de "promouvoir" mon travail barrien, dans quelques mois, de trouver une carte qui puisse convenir à l'esprit de mon cher James Matthew.

En un clin d'oeil, après avoir été d'abord attirée par une sirène, j'ai trouvé le motif unique : un bateau. Je voulais un bateau qui ait de la fierté , de la noblesse, un port un peu pirate. Un bateau qui emmènerait le regard sur l'une des îles barriennes, qui ferait honneur au capitaine de mon petit univers anglo-saxon.

Gianni Basso l'a trouvé.

Le reste est l'enfance de l'art. Mon nom et l'adresse du site internet que j'ai créé.

[Hélas, c'est une photographie prise avec mon IPhone ; elle est un peu floue, mais cela donne une idée de ma vision du bateau... Imprimées, sur un papier vélin de tenue majestueuse, à l'encre bleu nuit, ces cartes sont une pure merveille...]
dimanche 27 juillet 2008
Un remords violent de ne pas avoir signalé la ressortie de ce film, à Paris, ici et là en province, mais dans trop peu de salles... C'est évidemment un film essentiel consacré à un génie d'homme, à un personnage tragique, parfois pathétique, fragile jusqu'à la cassure et divin. C'est en pensant à lui que l'idée que le destin n'est que notre caractère prend tout son sens.
Cet extrait, en particulier, je choisis. Chet avait composé une berceuse à la naissance d'un fils qu'il n'a pas revu depuis... Quelle importance ? On ne devrait jamais mettre au monde des enfants. C'est un crime. On ne devrait jamais naître au monde soi-même. C'est un péché que d'exister. Mais, comme le dit Silène à Midas : "Race éphémère et misérable, enfant du hasard et de la peine, pourquoi me forces-tu à te révéler ce qu'il vaudrait mieux pour toi ne pas entendre ? Ce que tu dois préférer à tout, c'est pour toi hors d'atteinte : c'est de n'être pas né, de ne pas être, d'être néant." (Nietzsche, Naissance de la tragédie, 3 - trad. dans la coll. Bouquins) Vous voyez, tout ceci (la tremblante figure de Chet Baker et la solidité, impossible et nécessaire, de son génie) est lié, malgré les apparences, peut-être, à mon précédent billet, où j'évoquais le livre de Patrick Declerck, nietzschéen, célinien, pourfendeur de tout espoir* et, pourtant, plus vivant que la plupart d'entre nous. Justement, parce qu'il ne tient plus tant que ça à la vie. Cela n'empêche pas la révolte, n'est-ce pas ? C'est beau un homme révolté qui sait parfaitement, sans l'ombre d'un doute, que rien ne sert à rien, pas même ses mots. Son livre ne plaira pas aux valétudinaires de l'existence, qui se nourrissent comme des porcs à la religion, à la famille, à la vertu ou à n'importe quelle valeur qui ne soit pas un peu tricheuse et bigleuse.
Brisons les illusions de ce petit monde sur lequel nous sommes collés comme un insecte sur la vitre. Au-delà de cette dépossession de la forme et de la structure, nous trouverons peut-être le respect de nous-mêmes. Je n'en suis pas encore là : je crois encore en l'amour et en l'art, comme une forcenée ou une désespérée. Je suis une enfant qui joue à la marelle dans mes entre-deux. C'est pour cette raison que je ne tombe pas encore dans le vide, en sautant d'une fenêtre. Attendre. Cela finira mal, tout finit mal. *"L'espoir est la fellation de la métaphysique. Or j'avale pas. Jamais. Plutôt crever !..." (p. 202) Deux extraits de ce disque à écouter, mes préférés :
chet chet Revue critique de cet album ici.
vendredi 25 juillet 2008
Considérez qu'il s'agit ici d'une carte postale que je vous adresse collectivement, car je n'aurai pas le temps, au moins avant septembre, de vous parler de Venise ou d'autre chose. Plus qu'une carte postale, imaginez qu'il s'agit d'un pêle-mêle.
Juillet et ses douceurs sont révolus pour moi.
J'ai dit au revoir aux musiciens du Florian, que je connais pour certains, depuis des années...

Je me remets d'arrache-pied à l'édification d'un monstre de papier. Difficile, cependant, d'oublier le vent dans mes oreilles, à bord des luxueux bateaux-taxis de la Sérénissime,


le goût des bellinis au Harry's Bar où les fauteuils sont frottés par les fantômes



et la légèreté italienne. Pour me consoler, il me reste un Forsteracheté à la librairie française de Venise et le souvenir des mots écrits au Caffè Florian.




Tout a commencé un 18 juillet.
Nous avons voyagé à côté de M. Assouline (ou d'un parfait sosie), dont je n'aime guère ni les livres ni le blog - qui n'est, selon moi, que du vent et encore un petit vent qui ne mène pas loin. Cela n'avait donc rien d'un présage favorable pour moi qui n'aime pas du tout l'avion que de voyager non loin de lui. Je m'attendais à rencontrer un pirate comme à l'aéroport d'Edimbourg. Décidément, je n'ai pas eu tant de chance que ça, cette fois-ci.
En avion, je perds toute raison. J'ai besoin de signes rassurants, d'un contexte moelleux et poreux. Je n'accepte pas d'être enfermée dans ce truc et d'être livrée à la responsabilité d'étrangers.
De plus, si notre engin volant s'était écrasé, personne n'aurait parlé de notre disparition, au profit de la sienne, c'est certain. Quelle tristesse pour mon ego pointu de songer à pareilles possibilités ! Mon ami David me faisait remarquer, tristement, que les belles morts - dramatiques, romanesques - sont rares et que, vraisemblablement, je devrais me contenter d'une fin médiocre, comme tout le monde... Nous verrons cela ! Je compte d'ailleurs rédiger un guide sur les plus beaux endroits pour se suicider. Pour plus tard.

En attendant, lisez ce livre féroce, noir (lucide) et drôle, fichtrement bien écrit. Si vous ne lisez qu'un livre cette année, c'est celui-ci, mes amis !

Revoir Venise. Année après année. Mesurer des microns. Savoir qui d'elle ou de nous a changé. Se redemander en mariage, chaque année. Sentiment d'éternité. Eternel retour.
Pourtant, cette année, quelque chose était différent, c'était certain. Il ne s'agissait pas de nous.
C'est "M. Golightly" qui, le premier, l'a compris, lorsque nous nous sommes mis en quête de "pignolo" afin de nourrir les pigeons. Il n'y avait plus de vendeurs de graines et encore moins de pigeons... A peine quelques volatiles indolents et maigrichons qui ne chiaient pas dru. [Signalons au passage que, jamais, un pigeon ne m'a souillée et que, toujours, ils furent très bien élevés avec moi.]
Drôle d'époque.
Le cliché de la place San Marco est lacéré, défiguré. Cela peut vous sembler un détail. Mais depuis des siècles les pigeons ont élu domicile à Venise, il sculptent à leur manière son profil.
Les pigeons sur la place San Marco, c'est un cliché et personne n'a le droit de détruire un cliché. L'imaginaire besogneux a besoin de repères - et même l'aristocrate.
Et que l'on ne vienne pas me parler de dégradations des bâtiments. Ce ne sont que des prétextes !!! J'ai discuté avec les vénitiens de cette mesure tyrannique qui date de mars et ils ne sont pas du tout d'accord ! On ne verra bientôt plus sur les photographies qu'une place San Marco salie de touristes. J'aimais l'idée de retrouver exactement la même disposition aérienne des lieux sur les photographies traditionnelles : celle des grands-parents de mon mari, celle de ses parents, la nôtre, à Venise, entourés de pigeons, dans une pose un peu différente mais qui donnait l'impression d'une transmission et d'une prolongation.
Fini.
Les pigeons sont condamnés. Mais j'engage chaque visiteur futur à se munir d'un sachet d'au moins un kilo de graines, pour les nourrir, la nuit venue. Organisons une fronde !

L'aventure ne s'est pas achevée ici, sur une déception, par une piqûre du temps... Il y eut aussi du bruit et de la fureur...
Nous décidâmes de nous rendre à La Scuola degli Schiavoni pour y admirer des Carpaccio, dont Michel Serres a parlé avec le talent et la simplicité qui sont les siens. L'église est reconvertie, si je puis m'exprimer ainsi, en musée. Vous vous acquittez de quatre euros et vous pouvez admirer des tableaux exceptionnels. Je ne les avais encore jamais vus en douze ans de visites à Venise !
Nous arrivâmes de bonne heure, les premiers visiteurs de la journée. Une femme à l'entrée, nous jeta au visage nos tickets sans même daigner répondre à nos marques de politesse. J'ai rarement assisté à un tel comportement, à un tel manque d'égards. Nous demeurâmes une petite heure dans le lieu. Lorsque nous redescendîmes du premier étage, tout à coup, le cerbère susmentionné, la sorcière de l'entrée, m'attrapa violemment par le bras et me dit dans un italien de très basse extraction de me couvrir les épaules et les seins. Je fis mine de ne pas comprendre son italien - que je ne parle pas de toute façon, mais que, vaguement, je saisis. En anglais, avec un accent à couper au couteau (pire que le mien), elle me redit de façon très agressive cet ordre. Je lui rétorquai, dans le même idiome, que je ne le ferais pas, pour une simple raison : cette dame était aussi dénudée que moi (une robe d'été, certes remplie avec moins de générosité que la mienne, mais tout aussi décolletée et dépourvue de manches) lorsque nous étions entrés dans le lieu ! Elle était demeurée dans cet état pendant toute notre visite. Elle n'avait revêtu un châle que lorsque plusieurs visiteurs nous avaient succédé. Je lui expliquai la chose. Et elle se mit à me brutaliser, physiquement, me serrant le bras et me secouant. Je me suis dégagée sans la toucher. Je lui ai expliqué qu'aucune consigne n'indiquait la nécessité de se couvrir - ce qui est le cas, dans certaines églises de Venise et je trouve cela contestable mais... je ne vais pas dans les églises prier - et qu'il n'y avait plus de Saint Sacrement. Et quand bien même, je refuse que l'on m'impose un voilement. Nous sommes au XXIe siècle. Bordel ! Et puis je n'ai pas pour habitude d'être débraillée.
J'étais presque sur le point d'ôter ma robe devant une telle hypocrisie et une telle atteinte à ma liberté. J'en suis tout à fait capable. A la bêtise et à l'hypocrisie, j'ai souvent la faiblesse de répondre par la provocation la plus crue.
M. Golightly lui a dit qu'il était outré, car il voyait ses pieds - elle était en sandales - et qu'une bretelle de son soutien-gorge dépassait. Il s'est mis à tourner autour d'elle, goguenard, poussant des cris d'indignation devant les marques de sa nudité à demi-cachée. Son humour a désamorcé ma colère. Nous avons préféré partir, notre visite étant terminée. Je reconnais avoir été assez grossière en paroles avec elle et je n'en suis pas fière du tout - mes origines, mes origines... Toutefois, je n'ai jamais rencontré un gardien de musée qui vous dit "Fuck" et vous attaque comme un molosse. Tous les fous n'ont pas été enfermés à San Clemente - reconverti en Palace d'ailleurs... Les temps changent.

Entre-temps, je suis follement tombée amoureuse d'un tableau ("L'incantatrice"), signé d'une artiste locale, Federica Ravizza, dans une boutique mais je ne l'ai pas acheté (il m'arrive d'être raisonnable) et je le regretterai toute ma vie, je le sais. Si d'aventure elle me lisait, j'aimerais lui dire qu'elle m'a inspiré des songes magnifiques...

Je me suis consolée, au retour à Paris, en rendant visite au Louvre à un autre tableau qui me hante... J'aime beaucoup sauter d'une image à l'autre, d'ajouter un maillon à un autre, sans jamais briser la chaîne.


A bientôt.

Je vous laisse avec cet instant hors du temps, saisi à Venise, non loin de l'hôtel Bauer.


(Répétition d'une chorale, de manière impromptue. J'aime beaucoup le mouvement de jambes des fillettes.)

Et, si vous avez du temps, allez voir ce très beau film, dont je n'aurai pas le temps de parler. C'est mon amie Virginia qui l'avait signalé à mon attention et il m'a bouleversée. Il s'agit de la perte d'une enfance, d'un mue, d'un deuil qui s'oblitère et s'ouvre de nouveau sur un amour. N'oubliez pas non plus la rétrospective Douglas Sirk à la Filmothèque Quartier Latin.
Je vous quitte en soufflant quelques volutes de ce gracieux album que je vous recommande du fond du cœur.J'aime particulièrement "Ma jeunesse", "La possibilité d'une île" et "Déranger les pierres". Mélancolie râpeuse et aube radieuse d'un cœur victorieux, un peu brisé sur les bords.

(Quel est "mon premier vœu mal refermé" ? En ai-je un ? Non.)

J'avais beaucoup écouté les deux précédents albums de Carla Bruni et celui-ci est très certainement le plus abouti.
N'oubliez pas que la vie...
Prenez soin de vous.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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Actes Sud : 10 octobre 2012

Une histoire inédite de J. M. Barrie

En librairie le 2 juin 2010

Édité chez Actes Sud

En librairie...

Terre de Brume, septembre 2010.

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