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mercredi 16 novembre 2005

"Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien."

Sans Louis-Ferdinand Céline, je serais morte.
Mon propos peut paraître abrupte, il l'est certainement, mais je suis ainsi.
Avec le Voyage, je tenais ma rédemption entre les mains. Je ne me sépare presque jamais de ce livre (même si je lui préfère, bizarrement, sa "suite", Mort à crédit). Longtemps, je l'ai porté comme un enfant mort, dans mon sac à main. Je le berçais. C'était un talisman, une promesse contre l'ennui des autres, du monde. Un antidote à moi-même.
J'ai lu Voyage au bout de la nuit à 17 ans et je ne m'en suis jamais remise. Jamais. J'ai, ensuite, lu la majeure partie de son oeuvre, y compris ses lettres, y compris les pamphlets. J'aime Céline tout entier et je me moque de tout ce qu'on pourra dire de lui, au sujet de son délire, de ses mauvais penchants, etc. De toute façon, ceux qui en parlent avec le plus de férocité sont ceux qui ne l'ont pas lu et qui sont incapables de le comprendre. Je m'en moque parce que Céline, héritier de Rabelais et de Zola, est le plus grand écrivain au monde pour moi.
Qui n'aime pas Céline ne peut être aimé de moi.
Louis-Ferdinand Céline versus Louis-Ferdinand Destouches, le médecin de Meudon. Lucette Almanzor, sa femme, qui avait fait graver les premiers chiffres de son année de mort (19-) sur leur tombeau commun, après la mort de son génie d'époux, et qui, Dieu merci, est toujours en vie, Elizabeth Craig, la dédicataire du Voyage, Bébert le chat... Tant de choses qui me font penser à lui. Tant de mots qui se sont déposés dans mon esprit.

"Il dormait comme tout le monde. Il avait l'air bien ordinaire. Ce serait pourtant pas si bête s'il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants."

"Décidément, je me découvrais beaucoup plus de goût à empêcher Bébert de mourir qu'un adulte. On n'est jamais très mécontent qu'un adulte s'en aille, ça fait toujours une vache de moins sur terre, qu'on se dit, tandis que pour un enfant, c'est tout de même moins sûr. Il y a l'avenir."

"On se trompe peut-être toujours quand il s'agit de juger du coeur des autres."

"A mesure qu’on reste dans un endroit, les choses et les gens se débraillent, pourrissent et se mettent à puer tout exprès pour vous."

"C'est peut etre ca qu'on cherche a travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-meme avant de mourir"
jeudi 14 octobre 2010
Très lentement, je mets à jour mes divers sites internet, entre deux pages d'un roman ou d'une traduction, le tout entrecoupé de divers projets théâtraux... et de quelques surprises littéraires que je prépare secrètement dans mon antre. 
Aujourd'hui, je vous renvoie simplement, si le coeur vous en dit, à certaine page pour y découvrir deux petites raretés musicales que je viens de déposer sur mon site Cary Grant – qui n'est pas encore véritablement né, faute de temps. Mais Cary Grant est presque aussi important pour moi que Barrie et j'ai l'intention de le prouver... Depuis des années, je collecte des documents et des pièces rares, qui sont autant de preuves de mon amour et de ma dévotion à l'un des plus grands acteurs de tous les temps. Je suis un être constant, aux passions multiples, mais d'une fidélité à toute épreuve à ces dernières. Je tiens fermement les rênes  et, jamais, je ne renonce avant d'avoir réalisé mes rêves, et ce, quoi qu'il advienne. Probablement que, de l'extérieur, certains m'imaginent comme un papillon ivre, voletant, affolé, d'un point à un autre, mais il n'y a rien de plus faux. Chacune de mes pensées et de mes passions, chacun de mes actes, est la perle d'un même collier. Il y a une cohérence en moi que bien peu perçoivent – en particulier, ceux qui attendent de moi que je fasse des choix. J'éprouve le besoin de préciser cet état afin, une fois pour toutes, que mes lecteurs (ceux qui ont la bonté de m'écrire et pour qui, d'une manière générale, j'éprouve de l'amitié) me pardonnent de n'avoir pas toujours le temps de leur répondre comme ils le mériteraient certainement. Parfois, je préfère laisser un courrier orphelin plutôt que de n'accorder que des miettes. Peut-être ai-je tort. Probablement ai-je blessé des êtres (qui attendaient trop de moi, et à qui, cependant, je n'avais rien promis), mais Holly n'est pas tout à fait Céline, et si la première oeuvre avec l'accord et toute la sincérité possible de la seconde, il me semble que le meilleur de moi est ici, dans mes divers sites, dans les livres que j'essaie de publier... et qu'il n'est guère utile de vouloir mieux me connaître. 
Louis-Ferdinand Célinemon autre versant – de même que Barrie avait une écriture dextre et sénestre, il me semble que ma persona a deux hémisphères – disait ceci, dans une lettre à l'une de ses amies : 
"Si on se laissait aller à aimer les gens qui sont gentils la vie deviendrait atroce. Je ne sais pourquoi mais ce serait ainsi. Il faut se raidir pour vivre."
Et ceci, dans Mort à crédit
"L'essentiel c'est pas de savoir si on a tort ou raison. Ce qu'il faut c'est décourager le monde qu'il s'occupe de vous.. Le reste c'est du vice."
J'ai toujours, plus ou moins consciemment, adopté ces préceptes dans ma vie, depuis l'enfance, probablement pour me défendre de la tendance inverse. Mais force est de constater que, de temps en temps, j'oublie ces règles d'hygiène existentielle.
Je me souviens d'une ancienne relation amicale, qui a beaucoup compté pour moi à l'époque, qui m'a même aidée à progresser, mais qui voulait, à tout prix, me soumettre au joug de la raison et de l'équilibre, me restreindre dans mon appétit, rogner sur mes possibles... et qui s'étonnait que l'on puisse se consacrer à Barrie et à Louis-Ferdinand Céline, priser Cary Grant et Hegel, aimer à la folie Bach et Michael Jackson... Il en est trop de ces tristes sires qui, jamais, ne comprendront que la vie n'est belle qu'entrelacée de mille fils - de fer, de coton, d'or ou prélevé sur une toile d'araignée – mais qui tous concourent à dessiner le même motif dans une existence. 
samedi 6 mai 2006
Louis-Ferdinand Céline Vidéo envoyée par misshollygolightly
Céline est un cochon ! Cette déclaration de l'intéressé, imaginant le lecteur dégoûté, nous ramène à Antonin Artaud, un autre grand brûlé de la littérature.
lundi 9 juillet 2012
Depuis des années, nous avions chevillé au coeur le rêve de mettre nos pas dans ceux de Louis-Ferdinand Céline, de son épouse Lucette et du chat Bébert, lors de leur exil... S'il n'avait pas fui, Céline aurait été assassiné – car il s'agit bien de cela... 
Merci aux Danois d'avoir sauvé sa peau et de lui avoir permis d'écrire encore quelques beaux livres. 
On a  reproché bien des choses à Céline, cela ne cessera jamais, j'en suis consciente. Il suffit de mesurer les prudences avec lesquelles s'avouent les passions céliniennes. Oublions ce fat et imbécile (les deux mots ne sont pas synonymes et, de toute façon un seul adjectif  ne serait pas suffisant pour contenir toute sa bêtise) garçon coiffeur, Luchini, qui n'épate que les plus sots que lui, crache sur le verbe célinien et salit tout ce qu'il touche (Nietzsche aussi). Il n'a jamais rien compris. Tout ce qu'il chie verbalement lui passe à des miles au-dessus du cerveau. Et pourtant je l'ai aimé, autrefois, avant qu'il ne dise que Céline était un « salaud » à la fin d'un spectacle. Hormis Christophe Malavoy, parmi de rares autres, je n'ai jamais entendu quelqu'un dire son amour et son admiration pour Céline sans user de précautions, afin que l'on ne le qualifie pas d'antisémite – par exemple, ce n'est qu'un exemple. Céline fait peur. Il me suffit de prononcer son nom au cours d'une conversation, y compris la plus amicale des conversations, pour qu'un silence gêné naisse instantanément. C'est miraculeux ! Le soupçon naît dans le coeur de votre interlocuteur. Cela m'amuse, je le confesse. Jadis, cela me blessait. Je n'ai, cependant, jamais eu peur de dire que j'aime Céline. Cela m'a nui, je le sais. Universitairement parlant.  Mais j'en ai rajouté une couche, plusieurs couches. Aucun courage à cela. Je n'ai jamais eu envie de faire partie de cette clique. J'aime Céline, jusqu'à la moelle. J'aime tout. Je ne trie pas. La merde et l'or. Je suis comme cela. Qui m'aime me suive. Et je ne m'en excuse pas, ni me justifie. Il n'y a rien à expliquer ni à pardonner, simplement à comprendre – si on a assez de cervelle et de coeur, et c'est bien rare d'avoir les deux en même temps – le génie d'un écrivain, son passé, son pacifisme, son humanisme et son profond désespoir. Et sa bonté. Oui, sa bonté. J'aime autant l'homme que l'écrivain, y compris dans ses injustices (il avait parfois la reconnaissance vengeresse, je ne le nie pas, mais ce côté sale gosse m'a toujours séduite). Je l'ai élu à 16 ans et rien, jamais, ne me détournera de lui. Il y Céline, Rabelais, Shakespeare et Proust, le reste est très loin derrière. À des années lumière. Vous voyez, il suffit de peu dans la vie pour être immensément riche, riche de cette liberté qui rend vraiment fort. 
Nous avons séjourné il y a quelques années à Baden Baden, à l'hôtel Brenner, et nous irons un jour prochain à Sigmaringen. Passages obligés pour tout célinien. Il faut voir tout cela avant de crever. Extase. Et relire Céline à l'aune des lieux enfin vécus. Je sais que je vais goûter certains de ses livres différemment, à présent. Promesse.
L'an dernier, pour l'anniversaire de sa mort, nous nous étions rendus, une fois de plus, sur sa tombe, à Meudon (la seule raison d'être de mes Roses de décembre I, c'est de conserver des traces de beaux moments, ou de moments plus douloureux, de manière un peu organisée). Cette année, nous sommes donc allés au Danemark pendant une petite semaine. Uniquement pour lui. Par amour. En pèlerinage. Le pèlerinage littéraire est aussi intense que le pèlerinage religieux ; c'est la même chose, disons-le. Ne suis-je pas venue à Dieu, moi l'athée, par la littérature (Barrie) ?
Un homme aux yeux clairs et au coeur d'or – bien meilleur connaisseur de l'oeuvre célinienne que moi –, un bel enfant et Holly Golightly, Holly Guimauve, tous les trois, ils sont donc partis un beau matin, Copenhague et Korsør en tête. Ce n'est pas rien. Il paraît que les voyages forment la jeunesse, espérons donc que notre enfant de 19 mois gardera trace de tout cela dans son inconscient, à défaut d'être imprimé dans sa mémoire. En creux. Une bosse à l'envers. La bosse célinienne. Espérons. En tout cas, pas un jour sans elle. Pas un voyage sans elle, même si prendre soin d'un enfant en voyage est parfois très compliqué. Mais le bel enfant n'a pas failli.
Mon projet initial était un séjour à l'hôtel d'Angleterre, puisque ce fut le premier point de chute de Céline, lors de son arrivée à Copenhague, et accessoirement le plus bel hôtel de la ville (pourquoi voyager petit, lorsque l'on peut voyager en cinémascope ? Peu importe si on n'a pas le premier kopeck, il faut rêver grand.). Hélas, le célèbre hôtel subit en ce moment une cure de jeunesse qui devrait se prolonger jusqu'en 2013. 
            
J'ai donc jeté mon dévolu sur le Nimb 

et ce choix se révéla excellent (le personnel est particulièrement accueillant ; d'ailleurs, tous les Danois que j'ai croisés ont été adorables avec nous, nous aidant au mieux dans notre quête célinienne). Au sein des Jardins de Tivoli (créés au milieu du XIXe siècle), le Nimb est un petit hôtel (14 chambres) de luxe ; notre suite nous offrit une splendide vue sur les Jardins 
et les paons qu'il abrite – paons qui se promènent parfois très naturellement dans les couloirs de l'hôtel... 


Notre enfant profita de diverses attractions adaptées à son jeune âge... Et je contemplai avec  inquiétude et fascination cette immense fête foraine (des dizaines et des dizaines d'attractions, charmantes ou kitsch), en songeant, je ne sais pour quelle exacte raison, au clown de Stephen King, dans Ça.

Et puis j'ai ressenti un délicieux frisson en imaginant que Hook, une fois de plus, m'avait mis le grappin dessus...


Lors de notre voyage imaginaire, celui qui précéda le voyage réel, nous ont accompagnés quelques livres essentiels sur cette période célinienne. Puisque nous leur sommes redevables à divers égards, nous les citons avec respect et amitié :





Nous n'oublions pas non plus l'excellent site Le Petit Célinien, dont le travail quasi quotidien est aussi remarquable (cf. notamment la série d'articles sur Bente Johansen-Karild) qu'essentiel.
Nous adressons également tous nos remerciements à la jolie danoise, fort blonde et fort aimable (elle nous offrit de l'eau, des fruits et appela un taxi pour notre retour à la gare de Korsør), qui nous reçut au centre de conférence de Klarskovgaard et qui s'est révélée être amie avec François Marchetti – nom connu de tous les céliniens...
Par un étrange hasard (est-ce que cela existe vraiment ?), le Danemark prit également un instant la couleur d'Andersen, puisque je travaille sur l'un de ses contes pour le théâtre... Hélas, je n'ai pas pu me rendre à Odense et, d'une certaine manière, la lecture de Renaud Camus (encore un être d'exception qu'il n'est pas de très bon ton d'apprécier en ce moment...) m'en avait un peu dissuadée. 

Mais je suis allée sur sa tombe, à Copenhague (le cimetière, Assistens Kirkegaard, où il est hébergé, est l'un des plus beaux que j'aie jamais vus). Et j'ai également salué ce cher Kierkegaard.
Je vais tâcher de vous raconter, en images et en vidéos, ce petit séjour de manière très maladroite, mais sans retouches, brutalement, exactement de la manière un peu vertigineuse dont j'ai vécu ces instants. Sachez simplement, pour l'heure, que j'ai évité de justesse l'hôpital et la prison... J'ai également rencontré un quasi-sosie d'Ernest Hemingway et je l'ai embrassé sur la joue gauche. Il portait le deuil avec noblesse et je n'ai jamais pu résister à cela. 
Plus tard, peut-être, un véritable texte naîtra de cette expérience danoise... Je le sens croître en moi.
Bon voyage ! 
À suivre... 
vendredi 1 juillet 2011
...mourait Céline...




(J'espère que Céline, là où il est, s'il est quelque part, ne pleure pas de rire  en m'entendant...)


Nous sommes déjà allés sur sa tombe, dans le passé, toujours émus en pensant à Lucette, qui croyait mourir au vingtième siècle et avait fait graver le début de sa date de décès sur la pierre...
Céline, Céline, Céline, Ferdine, Bardamu, Louis-Ferdinand, je l'aime et il n'y a rien d'autre à ajouter. Sinon le fait que je suis certaine que le Docteur Destouches était une belle âme, quoi qu'en pensent et quoi qu'en disent certains. Je ne séparerai jamais l'homme de l'oeuvre, car cette distinction m'a toujours semblé être l'hypocrisie même, quand ce n'était pas le fait d'un aveuglement crétin et pitoyable. Et ce, malgré Proust. Céline était un génie et tous les génies sont monstrueux pour les hommes du commun. Céline est celui qui est sorti de la Caverne et qui n'a jamais voulu ou pu y retourner, contrairement à Platon, qui, lui, jouait sur plusieurs tableaux. Céline était celui qui fend l'ombrelle. Et il l'a payé. Le gros animal, la masse, le peuple tue toujours ses bienfaiteurs. Toujours. Rien d'autre à dire.



Maître Gibault, célinien et ami de Lucette, a fait déposer cette gerbe en sa qualité de président de la Société des Études Céliniennes. Son discours simple, modeste et juste était, me semble-t-il, ce que l'on pouvait attendre de cet homme que je respecte. 


(pardon pour les mouvements incontrôlés de ma caméra, mais j'ai dû me déplacer, notamment parce que des personnes indélicates parlaient pendant le discours de Maître Gibault...)

****

Je vous recommande la lecture par Podalydès de Voyage (j'avais emporté les 16 CD dans ma valise à la maternité, pensant accoucher en me refaisant le Voyage, mais je n'en ai pas eu l'occasion...). Sa lecture, contrairement à d'autres – celles de pathétiques hystériques qui témoignent sur scène d'une incompréhension totale du texte et d'une inculture qui n'épatent que les imbéciles, d'autres que je nommerais donc pas et qui font leur gras sur le dos de Céline depuis des années, tout en lui crachant bien à la gueule, au cas où on les accuserait de trop l'aimer et, partant, d'être suspects des pires crimes... –, elle, n'étouffe pas le texte, mais le sert avec une grande justesse. Ni trop près, ni trop loin de lui. 
et ce livre-ci :


Sélection tout à fait subjective, bien entendu. J'ai mes raisons. 

Et puis, avant tout, il faut LIRE Céline, et pas seulement le Voyage ou Mort à crédit
Lorsque je vais mal, lorsque j'allais mal, je lisais Céline et j'avais l'impression de prendre des amphétamines. Céline est furieusement drôle et lucide. Drôle à en mourir et à en pleurer, aussi.
samedi 14 octobre 2006
On m'a soumis ce questionnaire.
Je m'y plie, mais de mauvais gré. Ceci me rappelle le questionnaire surréaliste que j'ai dû remplir pour pénétrer sur le territoire américain...
1)Attrapez le livre le plus proche, allez à la page 18 et écrivez la 4ème ligne :
Plusieurs livres sont à égale distance, puisque je suis dans une tranchée, celle que j'ai creusée dans mon bureau. Le plus proche est celui que j'essaie d'écrire sur mon cahier d'écolier. Mais c'est un livre virtuel, un embryon de néant absolu. C'est un peu de la triche, tant mieux, j'ai horreur de jouer franc jeu. Je compte les pages, et je démarre à la ligne 4 : "Le fait de raconter des histoires est une aussi aussi vieille combine que l'histoire de l'humanité. Les mères furent sûrement celles qui inventèrent ces plaisants mensonges, car les mères sont toujours décevantes. C'est par elles que nous apprenons la trahison pendant que nous les tétons. L'histoire impose le silence, qui déploie un charme immédiat, jeté ensuite dans ce puits creusé entre celui qui dit et celui qui écoute."
2)Sans vérifier, quelle heure est-il ?
8h
Vérifiez !
8h11
Je suis ponctuelle et consciente à l'extrême du Temps, qui est un joueur avide qui gagne sans jamais tricher, comme disait B.
4)Que portez-vous ?
Comme Marilyn, à qui on avait demandé avec quoi elle dormait : Chanel number 5 et c'est tout.
5) Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?
Le cahier dans lequel j'essaie d'écrire un roman.
6) Quel bruit entendez-vous, à part celui de l'ordinateur ?
Les chats qui grattent à la porte pour entrer dans mon bureau, mais il en est hors de question ! Pas maintenant.
7) Quand êtes-vous sortie la dernière fois et qu'avez-vous fait ?
Je suis allée au cinéma. Vous saurez peut-être bientôt quel film j'y ai vu.
8)Avez-vous rêvé cette nuit ?
Je ne sais pas. Mais, la nuit précédente, j'étais dans un avion, direction New York. Une rêve à portée de main. Je vais y retourner. Je ne passe pas une journée sans penser à New York. Quelque chose en moi se réveille dans cette ville qui ne dort pas.
9) Quand avez-vous ri pour la dernière fois ?
Difficile à dire, je ris tout le temps, parce que mon mari est facétieux. Il invente sans cesse des choses folles.
10) Qu'y a-t-il sur les murs de la pièce où vous êtes ?
New York en cinq cadres, l'affiche encadrée de l'exposition de Marilyn Monroe, une belle photo de Marilyn avec un chapeau, une photo de Cary Grant et de Tony Curtis ensemble, Holly en mariée dans une superbe robe et cape Zélia, Louis-Ferdinand Céline, Barrie, trois tableaux achetés aux enchères à Noirmoutier, il y a longtemps, juste après notre mariage, plein de photos de mon mari. Oui, je suis très entourée. J'aime les objets, à défaut d'ouvrir mon coeur aux êtres.
11) Si vous deveniez multimillionnaire dans la nuit, quelle est la première chose que vous achèteriez ?
Un appartement à New York et un palais à Venise, et je louerai à l'année une suite au Gritti. J'ai des goûts très modestes. En fait, je détesterais avoir beaucoup d'argent, car si on peut réaliser tous ses rêves matériels, il est difficile d'en forger des nouveaux. Ils sont morts dès que songés.
12)Quel est le dernier film que vous ayez vu ?
Au cinéma, je vous le dirai peut-être bientôt, en DVD, ce fut To kill a Mockingbird, offert par mon ami Robert, et dont je reparlerai sous peu.
13)Avez-vous vu quelque chose d'étrange aujourd'hui ?
Oui. Ma tête dans le miroir.
14) Que pensez-vous de ce questionnaire ? Qu'il ne présente aucun intérêt, que c'est un moyen de perdre son temps comme un autre et d'éviter d'affronter l'urgence de la vie qui file en un rien de temps et l'idée que je vais bientôt crever. Vous aussi, je vous rassure.
15) Dites-nous quelque chose de vous que ne savons pas encore. Quand j'avais huit ans, j'ai failli mourir pour de bon. Pas une fois, mais plusieurs. Cautériser la peine par la peine, tel est le secret des enfants abandonnés à eux-mêmes. Daniel Eyssette était tenté par l’anneau de fer accroché au plafond, moi, c’étaient les rebords des fenêtres du deuxième étage qui clignaient de l’œil et me faisaient des avances. Lorsque j'étais enfant, je marchais le long de leur rebord – il était large – et je jouais à tomber. J'encourageais le destin. Personne ne m’a jamais vue.

16) Quel serait le prénom de votre enfant si c'était une fille ?
Hors de question de louer mon utérus à un pensionnaire sans références.
17) Quel serait le prénom de votre enfant si c'était un garçon ?
Même réponse que la précédente. En outre, je ne réponds pas aux questions indiscrètes, sauf si on me paie pour cela.
18)Avez-vous déjà pensé à vivre à l'étranger ?
Oui, et rien ne dit que cela ne se fera pas un jour. Venise, New York ou Londres. Des villes où l'on se sent vivants.
19)Que voudriez-vous que Dieu vous dise lorsque vous franchirez les portes du paradis ?
Je voudrais bien faire la même bévue que le héros du Ciel peut attendre de Lubitsch et me retrouver au Paradis au lieu de l'Enfer, à condition que le Paradis soit proprement infernal, sinon on doit s'y emmerder.
20) Si vous pouviez changer quelque chose dans le monde en dehors de la culpabilité et de la politique, que changeriez-vous ? [je trouve la formulation de la question étrange]
Rien. Je me moque éperdument du monde. Je suis un être égoïste, qui ne pense qu'à ses besoins et désirs, à court ou à long terme. Alors, si j'avais des pouvoirs, je me donnerais un corps de bimbo, le cerveau d'Enstein et le génie de Louis-Ferdinand Céline.
21) Aimez-vous danser ?
En cachette uniquement. Sinon, je trouve ça ridicule, quand on ne s'appelle pas Fred Astaire ou Ginger Rogers. Je rêve d'apprendre les claquettes. Je le ferai.
22) George Bush ?
Question stupide, sauf votre respect. Je ne parle ni de politique, ni de cul, ni de religion, ni de fric. Je suis une créature consensuelle. Et puis ce genre de questions qui appellent au lynchage puéril et immédiat me déplaît fortement. Cela fait bien de conspuer le monsieur ; vous n'avez d'ailleurs pas le choix, comme c'est le cas pour certains sujets, faute de quoi vous vous clouez au pilori et je n'ai pas vocation à être matyre. J'ai horreur que l'on me prenne en otage de cette manière. C'est le meilleur moyen pour que je me fasse l'avocat du Diable. J'adore défendre le pire. Cette question est une tautologie déguisée. Je ne pense rien.
23) Quelle est la dernière chose que vous ayez regardée à la télévision ?
L'inspecteur Frost, avec le plus grand des bonheurs, sur TMC. Je le regarde tous les jours. Il rend la vie supportable.
24) Quelles sont les 4 personnes qui doivent prendre le relais sur leur blog ?
Fauna Amor, Audrey Hepburn, Enro et la douce Marie, s'ils y consentent.
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lundi 14 juillet 2008
Rétrojournal : dimanche 6 juillet 2008 – Baden Baden (Brenners Hotel)

Lorsque je quitte mon « home », ce n'est jamais sans ressentir certains tourments qui sont propres, je le suppose, à ma complexion de femme-enfant, attachée à son terrier, à ce joli trou de serrure découpé sur la terre des hommes, par lequel je me faufile dans certains lieux à l’entrée invisible à la plupart. Mon mari me faisait remarquer, pendant le long trajet en voiture, qui nous amena jusque là, que j'étais une sirène des abîmes. Je vis dans les encaissés, dans les souterrains de mon royaume psychique, souvent volets fermés, ce qui a toujours interloqué, voire dérangé, les voisins ou même les amis, pourtant au faits des us et coutumes de mon royaume d'ombres. Il me demanda si j'allais pouvoir survivre à autant de lumière pendant cette semaine à passer en Allemagne (en Forêt noire, puis en Bavière). J'ai ri de cette plaisanterie, qui n'en est une que jusqu'à une certaine profondeur, qu'il connaît mieux que personne, qu'il creuse et qu'il n'effleure que de la pointe tactile de sa bienveillance extrême, ce sentiment que seul l'amour véritable sécrète sans même s'en rendre compte.
Oui, comment survivre ?
Il faut d'abord un bel endroit, propice à mes contemplations intérieures et extérieures, pour façonner mes colimaçons mentaux, avec de belles pensées presque matérielles, à mettre dans mon « chosier », et puis un lieu où je peux vivre et m'étourdir suffisamment pour ne pas penser à mon home. M'étourdir comme on le fait avec un gourdin pour assommer un moineau. Un lieu de substitution en somme, donc un hôtel. Il faut qu'il soit maternel et distant, nourricier et putain.
Ici, le Brenners, le plus bel hôtel de la ville, très certainement.
Je sais d'emblée si je serai bien où non dans un hôtel. Question d'atmosphère, équilibre entre ce qui pèse et ce qui libère. Parfois, cela ne tient qu'à l'épaisseur des moquettes ou bien à des manques si infimes qu'ils n'existent que pour moi (une faute de goût quelque part, la sensation que l'on a sacrifié à certaines petites imperfections, l'habit du voiturier ou bien celui du groom qui comporterait des faux plis). Le portier est presque insolent, en réponse à mon propre manque de tact et de classe, lorsque je remarque qu'il parle français – j'entends un solide français, propre et direct, un peu narquois sur les dernières syllabes des mots – et qu'il me rétorque : « En quoi est-ce étonnant ? Vous le parlez bien ! » J'entre dans le lieu et je sais que j'y serai bien. Les plafonds sont hauts, le décor est celui d'une fin de siècle, qui avait beaucoup de moyens. Il y a un bar cosy, avec des recoins un peu obscurs. Je pourrais aller y boire un Martini à deux heures du matin, si j'ai soif. Je ne le ferai pas : je ne bois pas - … - et je dors très bien, mais j'aime l'idée, passionnément, car telle une lampe d'Aladin que l'on frotte, elle fait surgir d'emblée un génie, une autre persona, un dédoublement de moi : une fille en violet, qui fumerait des cigarettes aussi minces que les talons trop hauts de ses chaussures, perdue dans cette ville languide, petite, compassée, mais en tous point délicieuse. Et je serais une fille tout aussi délicieuse appartenant à une ville charmante.
Mais je ne suis qu'en transit dans l'existence. Mais certaines escales ont une saveur forte, dont le goût se répandra sur d'autres moins extraordinaires.
L'endroit me fait songer à certains films de Resnais, comme L'année dernière à Marienbad.
Nous ne sommes venus ici que parce que l'endroit et plus précisément l'hôtel sont attachés à la personnalité de Louis-Ferdinand Céline, le premier écrivain qui ait autant importé pour moi et le seul devant qui j'aurais des comptes à rendre si un jour je devais publier quelque chose...
Céline est venu ici en 1944, pendant l'été, fuyant la France et ceux qui l'auraient tué, assurément. Il y est venu avec Lucette et Bébert, sans oublier La Vigue. Il s'est promené à l'endroit même où nous avons marché, cet après-midi, peu après notre arrivée : Lichtentaler Allee, un des plus beaux chemins qu'il m'ait été donné de suivre, celui qui surpique l'Oos.

Il y a de belles roseraies [Vidéos, quand j'aurai le temps, promis].

C'est une des fiertés de la ville. Les roses me ramènent à une idée, celle de l'île aux Roses de Ludwig II… Il y a mille chemins pour se retrouver dans mes labyrinthes.
Nous nous sommes promis de longue date de refaire la route d'exil de Céline, jusqu'à Sigmaringen et nous nous y tiendrons autant qu'il nous sera possible de le faire.

Il faut lire, par exemple, Nord pour avoir une description de cet hôtel, de la période, des personnages qui ont participé à cette histoire. Et puis je me moque de ceux qui ne comprennent pas Céline
Et puis maintenant j'ai envie de dormir et de faire connaissance avec cette fille en violet, qui boit des martinis rouges, au midi de sa vie, en pleine nuit.


Rétrojournal : lundi 7 juillet 2008 [vidéos dès que possible, là encore...]
Nous avons grimpé un peu sec pour aller à la rencontre de la maison de Brahms,


un petit deux pièces, où il composa ou mis le point final à certaines de ses œuvres les plus célèbres. Lieu qu'il a investi afin d'être proche de Clara.

La vie est belle, parfois, d'être si triste. Passion malheureuse mais essentielle, afin de sculpter son propre échec, peut-être. Il avait une vue magnifique [vidéo plus tard, si vous êtes patients] pour un prix modeste .



Nous avons fait ployer et émincé notre silhouette le long d'un sentier qui sentait le passé, le tilleul et la mélancolie apaisée. Les tilleuls et les saules pleureurs sont mes arbres préférés ; je pense qu'ils ont été les gardiens de mon enfance. La maison de Brahms est sur une place éponyme qui n'a guère de charme, comparée au centre de Baden Baden - qui est une jolie petite ville riche, idéale pour une convalescence, si bien que j'en suis tombée un peu malade, afin d'en expérimenter les vertus. Une ville de bord de mer sans la mer, une ville d'eau, une ville de vacances. Une ville, où les amoureux, vieux ou jeunes, se donnent la main couramment. Une ville qui aime les chiens.
La maison de Brahms est l'aboutissement d'un chemin creusé dans un mur, dirait-on. Il faut monter de rudes escaliers de pierre, frôlés par la végétation un peu sauvage, un peu hybride. On sonne et une dame vient vous ouvrir. L'entrée est si étroite qu'il faut presque sauter sur l'escalier, de suite, l'un après l'autre, de crainte d'être coincé dans l'entrée. La maison est modeste, mais certainement vivante. Le masque mortuaire de Brahms s'y trouve, des fac-similés de partitions, que j'ai trouvées assez torturées par l'écriture, difficiles à déchiffrer, pour moi en tout cas.
Je songe à mon professeur de solfège, à qui j'aimerais demander, si je l'ose, de m'enseigner aussi le piano. C'est une dame posée et extravagante dans sa vêture, une dame qui me plaît, car ses gestes sont élégants et répondent à l'étroitesse stylisée de son corps de danseuse.
La musique est ce qui m'a fait défaut toute ma vie et j'ai beau m'être mise à la leçon et au violon, elle ne sera jamais ma compagne intime, je le sais, je le regrette.
Il est temps de rentrer, de s'attarder au bar pour saisir des atmosphères un peu fanées, outrepassées, et puis on rentrera à la chambre. Les lits seront défaits en triangles isocèles,

les chaussons posés sur des tapis de lits et l'endroit bordé pour la nuit par des mains anonymes qui prennent soin de nous. Un mystérieux carnet m'accompagne partout...

Un grand hôtel a quelque chose de maternel et j’aime infiniment cela.
Ce soir, je vais rêver de lui, certaines notes en tête.

mercredi 6 juin 2012
Peut-être que d'essayer de trouver du sens à ces deuils successifs est une manière de reprendre la main et de croire que l'on maîtrise quelque chose. Je ne suis pas dupe de mes stratagèmes d'enfant. Je n'ai jamais été dupe de rien, surtout pas de moi-même. Il faut se lever de bonne heure pour me rouler. Et pourtant... Allez, je m'invente une petite consolation. Faut bien. Pour mettre encore en branle la machine à vivre et à broyer. Encore un petit tour. Bessy, nommée ainsi en hommage à la chienne de Louis-Ferdinand Céline, est morte il y a un peu plus d'une heure. Je l'ai bercée et elle est partie rejoindre Porthos, le chien de Barrie. Elle était le premier chien que j'eusse adopté de toute mon existence. J'avais eu un coup de foudre pour elle. J'avais besoin d'elle, je crois. Mon amour pour elle était moins pur que le sien. M. Golightly et moi-même l'avions ramenée de Paris, où nous passions nos vacances, en juillet. Indescriptible épopée que ce retour ! Elle a commencé son existence chez nous par une fugue. Puis, peu à peu, elle m'a appris les bases de la... maternité ! Un animal, même vieux, demeure toujours à moitié un enfant : il en a l'enthousiasme et la sagesse un peu folle, que nous, pauvres vieux, ne comprenons pas. C'était la première fois que je me sentais investie d'une telle responsabilité. J'ai même eu la tentation, pendant quelques instants, de la rendre ! D'autres sont venus remplir la maison. Elle m'en a parfois voulu, je crois, de me partager ainsi. Mais pas trop. Nous avons vécu 14 années glorieuses. Voilà, c'est fini. Tout ce qui est beau meurt un jour. Et ce n'est pas encore vraiment fini, n'est-ce pas ? Après, on reste bien sagement, assis, en se tortillant à peine, comme un con, sur le bord du chemin, dans l'attente de notre mort prochaine ou, pire, de celle des aimés. Est-ce que tout cela en vaut la peine pour finir aussi salement ? Ne me parlez pas de mourir dans la dignité, d'accord ? C'est une connerie de lâches, ce genre d'expressions. Y'a pas de dignité à crever. Ni à vivre. La dignité, ça n'existe pas. C'est une sorte de savon verbal pour nous laver de toutes nos saloperies d'humain. On crève toujours dans sa merde, sa pisse et ses larmes. Et tout seul. Homme ou animal. Avec un avantage certain pour les bêtes, qui minaudent moins. "Je ne puis supporter la souffrance d'être heureux..." disait Cioran via Keats. Voilà, c'est ça. Lorsque l'on est follement heureux, on ne peut que déchoir. Et, plus le bonheur est immense, plus c'est progressif et plus la chute est vertigineuse. Quand on est heureux, on ne peut que vivre dans le désespoir. L'homme n'a pas la sagesse d'aimer assez et de regretter moins, d'être reconnaissant pour ce qu'il a eu et de ne pas pleurer ce qu'il n'a plus.

"... ce qui nuit dans l'agonie des hommes c'est le tralala... l'homme est toujours quand même en scène... le plus simple..." (Céline)


Bessy et sa petite soeur, qui, elle, Dieu merci, vit encore.


Bessy et Torcello, qu'elle a nourrie à la mamelle, lorsque je l'ai ramenée à la maison. 
Elle la prenait pour son bébé.
Elles s'aimaient bien. 
Beaucoup. 
C'est fini tout ça. 
Et il faut vivre avec.
Avec. 
C'est-à-dire sans. 
Auf Wiedersehen, Bessy. 
Mamma.
***
Cf. Yeats.
jeudi 16 mars 2006

Après Louis-Ferdinand Céline, j’ai déjà expliqué que je ne pouvais plus rien lire.

Or, je me suis remise en selle, grâce à Camus. Phénomène très étrange si l’on considère l’écriture si propre, presque javellisée de Camus. Alors que Céline ... Mais sous la prose briquée, il y a quelque chose d’autre.

J’aime Camus, son œuvre, ses Carnets surtout. J’aime quand il parle des autres, également :

« Le style de Faulkner, avec son souffle saccadé, ses phrases interrompues, reprises et prolongées en répétitions, ses incidences, ses parenthèses et ses cascades de subordonnées, nous fournit un équivalent moderne, et nullement artificiel, de la tirade tragique. C’est un style qui halète, du halètement même de la souffrance. Une spirale, interminablement dévidée, de mots et de phrases conduit celui qui parle aux abîmes des souffrances ensevelies dans le passé, Temple aux délicieux enfers du bordel de Memphis qu’elle voulait oublier, et Nancy à la douleur aveugle, étonnée, ignorante, qui la rendra meurtrière et sainte en même temps. »

« Ce que voit Faulkner, c’est que la souffrance est un trou. Et que la lumière vient de ce trou, oui. »

(Camus, Avant-propos à son adaptation théâtrale de Requiem pour une nonne)

jeudi 11 juin 2009
Hier, je lui disais à quel point j'étais heureuse à l'idée de mon futur voyage à Londres (afin de découvrir ce film de Barrie mis à disposition du public au BFI, entre autres bonheurs annoncés), puis en Écosse et à Venise ; ce matin, il me demande si je suis toujours heureuse. Tout d'abord, je ne comprends pas sa question, jusqu'à ce que je lise.
Mon très cher ami anglais, Robert, vient de m'envoyer une coupure du Times.

Les Jardins de Kensington, qui abritent le spectacle consacré à Peter Pan, ont été témoins de la première, hier soir. Je suis dans un état de colère rarement atteint - si ce n'est lorsqu'une drôlesse a écrit, avec son pied gauche enflé de pus, une "suite" à Peter Pan, dont j'attends de lui demander raison l'année prochaine, à Kirriemuir, si elle ose montrer sa sale tronche de fouine, son sourire satisfait d'imposteur en liberté -, car j'y lis une critique du ("du" et non "de") Peter Pan donné dans les Jardins de Kensington. L'idée était magnifique : faire revivre Peter Pan dans l'un des endroits symboliques de sa création. Vous pensez bien que j'étais la première à acheter ma place, il y a des mois de cela.
On dit souvent de moi que je suis une pessimiste. Je sais bien, moi, que je suis une fragile fleur bleue déguisée en chardon, pour tromper son monde.
Il faut croire que j'accorde encore bien trop de confiance à l'humanité. Le pire étant toujours certain.
En effet, à la lecture de cet article, puis de certaines autres coupures de presse, j'apprends que les organisateurs de ce spectacle à gros budget ont OSÉ tripatouiller le texte de Barrie - non pas un peu, mais complètement, imaginant même une fin différente... Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ?
Pourquoi ne suis-je qu'à moitié surprise et pourquoi est-ce que je ne me donne pas une grande gifle pour n'avoir pas écouté cette voix en moi qui me disait que l'ignominie était toujours certaine dans ces cas-là ?
Mon argent a contribué à engraisser cette bête immonde.
J'aurais dû me douter que gros budget et littérature n'ont rien à faire ensemble. Les gens veulent du clinquant, du "mignon", comme dirait mon Amie Sophie. Du bruit et de la fureur, des émois dociles, de la saccharine, de la douceur et du mimosa dans la culotte ! Vaches ! Ils faut qu'ils s'en prennent plein les mirettes, qu'on leur masturbe violemment et proprement le cerveau, il faut les guider, il faut même les faire bander et jouir avec de grosses machines, parce qu'ils n'en sont pas capables seuls, ces méprisables, qui ne sauront jamais reconnaître un chef-d'oeuvre d'une merde. Et, encore, le mot est injuste, car j'ai le plus grand respect pour les excréments.
Du bel ouvrage que la merde, et complexe avec ça, et puis ça fertilise.
Ces gens ne savent pas chier. Ils n'ont pas d'estomac, ni un cul digne de ce nom. Rien qu'une gueule qui gobe l'air du temps.
Ce sont des pourritures tous ces gens qui raisonnent, d'un côté, en terme de fric à gagner et, de l'autre, en terme de facilité orgasmique.
Pour moi, ce ne sont que des cons, des inutiles, des parasites.
Ils veulent de la littérature facile pour les distraire de leur petite médiocrité, journalière (Oh ! Pas Louis-Ferdinand Céline, c'est noir, si noir et j'ai peur dans le noir ! Oh, pas Proust, c'est trop dur à lire ! Oh, pas Hegel, je ne comprends pas ! Pauvres petits caniches qui ne songent qu'à la reproduction!), de leur vie fade qu'ils sont incapables de vivre autrement qu'à crédit, sans ambition flamboyante, ni passion violente ou chagrin mortel, aspirant juste à un bonheur riquiqui, duplicata du bonheur de leurs voisins. Ils veulent être normaux. Ils ne le sont que trop. Jusqu'à extinction de l'humanité. Putain de gros animal. Platon avait raison.
Ce sont les mêmes spécimens qui bouffent de la connerie en tube cathodique, des oies et des cochons frémissants pour des demi- ou quart-ratés, vite sacrés, vite oubliés – il suffit de tirer la chasse. Ce sont les mêmes qui lisent Gavalda et Musso ou autres débonnaires du style, clients du même tripot. Ils puent, ces charognes. Et, parmi eux, deux ou trois qui vont m'écrire, pour me dire qu'enfin tant de haine, tant de mépris, ça cache (et donc exprime) forcément quelque chose de triste en moi. Quand vous énoncez de traviole les vérités pourtant ordinaires et évidentes, les gens vous accusent du pire : de malheur ! D'être malheureux, simplement parce que vous portez votre haine aussi haut que votre amour, sans comprendre que la haine bien ciblée n'est que le moyen de ne pas l'étendre à tout et à tous ? Une purification. La haine que certains jugent comme une passion triste (pas moi) n'est parfois, dans le meilleur des cas, que la capacité de révolte des gens forts jusqu'à la pliure, qui aiment jusqu'à l'aveuglement, qui respirent aussi viscéralement qu'ils éprouvent. Mais ne leur demandez pas de comprendre cela. Ils sont impuissants.
Il me reste un choix simple : ou gager que les critiques expriment une réalité de la situation, brûler mes billets sur place et passer ma journée dans les Jardins sans me soucier de cette saloperie que l'on fait peut-être encore à un immense écrivain, condamné à la méconnaissance, ou bien assister au spectacle et foutre un gigantesque bordel pendant la représentation, si la trahison est flagrante ? Ai-je besoin de voir pour être sûre ? J'attends de lire les sentiments de ceux qui connaissent réellement l'oeuvre barrienne. Je n'aimerais pas me découvrir a posteriori injuste. Mais je n'ai aucun espoir. Les plus forts sont toujours les faibles, par une ironique très cruelle.
Je vous donnerai des nouvelles, cependant.

À quand Bardamu dans une comédie musicale ?

Je ne devrais pas dire cela : ils sont capables de le faire !
jeudi 17 septembre 2009
Il y aura bientôt 4 ans que j'ai créé les Roses de décembre autant qu'elles m'ont recréée, si l'on se place dans une certaine perspective. J'ai ouvert cette fenêtre, parce que j'étais perdue dans ma forêt de mots, parce que la philosophie, pensais-je, m'avait abandonnée, parce que je n'attendais rien ni personne. Un geste égoïste et arbitraire qui s'est révélé être l'une de mes meilleures idées.
Hier, c'était l'anniversaire de Marie, morte au mois de mars de l'année 2008. Je sais qu'elle était présente - aux pays des âmes ou simplement dans mon cœur et, peut-être, est-ce la même chose - à la Sorbonne, dans la salle Duroselle, pour assister à la soutenance de ma thèse de doctorat de philosophie.
J'ai recréé, de manière à peine plus discrète que chez moi,

sur ma table de torture, dans cette salle, un autel entourant mon discours. de soutenance. J'aimais fort cette image. Elle me faisait songer à Henry James et à François Truffaut. Il fallait qu'aux côtés des présents les fantômes et les absents, mes aimés, soient présents. Ils l'ont été au-delà de mes espérances.
En quatre ans, beaucoup de choses ont changé. J'ai construit avec les intéressé(e)s de nouvelles amitiés, solides - même si d'autres ont fini par avouer n'être que des illusions -, grâce aux Roses et au travail que j'ai accompli pour l'amour de James Matthew Barrie.
Hier, le passé et le présent se sont tenu la main. Mes amis d'enfance, d'adolescence, et ceux de l'âge que l'on dit adulte étaient presque tous présents. Il y avait même le messager d'une nouvelle amitié. Et ceux qui n'étaient pas là physiquement l'étaient tout de même, parfois par la simple présence d'une photo ou d'un objet. Mes amis de toujours et ceux qui le sont devenus étaient là. Mon premier professeur de philosophie de faculté, qui était membre de mon jury, fut donc présent au début et à la fin de mon parcours, comme il l'a dit. Mon mari était au premier rang de l'assemblée, lui, qui, il y a 17 ans, m'a fait découvrir la philosophie et lire Louis-Ferdinand Céline, est celui à qui je dédie cette réussite. C'est autant la sienne que la mienne, même si j'ai bataillé dur. J'ai écrit plus de deux mille pages en 9 ans et j'en ai présenté 700, hier.
Cette épreuve fut pénible (il paraît que c'est un rite de passage ; en tout cas, c'est tout aussi violent) et, plus que cette réussite avec les honneurs, je retiendrai la force de la présence, celle de la grande majorité de mes amis, qui m'ont littéralement protégée et portée vers la fin de ce chemin. Sans eux, je n'aurais pas pu y arriver.
Et il faut louer, en premier lieu, mon ami James, professeur américain, qui m'a aidée plus que n'importe quelle autre personne à finir ce travail. Jusqu'aux dernières heures qui ont précédé ce 16 septembre 2009, il a travaillé pour me rendre forte. Croyez-le bien, travailler avec moi n'est pas un plaisir... Sans les Roses de décembre, je ne l'aurais jamais rencontré, il y a 901 jours. La chance n'existe pas, on la suscite.
Mon discours était constitué, au départ, d'une soixantaine de pages qui ne furent plus que huit le 16 septembre.
J'ai coupé un passage, en particulier, concernant Henry Darger, et j'ai eu envie de le déposer ici, accompagné de la magnifique chanson de Natalie Merchant. Elle est extraite d'un album qui m'a ravie.

Henry, je l'ai rencontré, grâce à une amie merveilleuse, une artiste, qui fait des collages sublimes, qui m'ont beaucoup inspirée pour écrire la fin de ma thèse. Je la remercie. Elle se reconnaîtra... Je souligne l'existence de ce DVD (zone 1) :


Fragment coupé :
Je ne suis pas certaine que le nom de Henry Darger soit familier à beaucoup. Cet américain né en 1892 et mort en 1973 était un auteur dont la particularité, outre un immense livre de plus de 15 000 pages avec beaucoup d'illustrations, découvert après sa mort par son logeur, fut de vivre tout à fait reclus. Cet enfermement choque et interroge autant, sinon davantage, que son œuvre, par ailleurs, impossible à se représenter.
Imaginez, pourtant, un instant un immense collage hétéroclite, un patchwork auquel un être humain consacrerait des dizaines d'années, qu'il alimenterait du soir au matin avec la moindre de ses pensées et la plus petite et banale de ses émotions. J'ai toujours été fascinée par les reclus volontaires, par ces gens qui prennent le gros rocher de Sisyphe pour boucher l'entrée de leur Caverne et qui macèrent à l'intérieur de cette grotte de Cyclope. Jusqu'à leur propre pourriture. Ce ne sont ni des ascètes ni des ermites à proprement parler, puisque chez ces derniers la solitude procède probablement davantage d'une décision en vue d'atteindre un certain idéal. Ce ne sont que des hommes qui vivent en projetant de manière assez brutale leur intériorité dans le monde extérieur. Tout ça, avec une inconscience terrible et un immense danger, d'abord pour eux-mêmes, puis pour nous. Ils se retrouvent alors face à face avec leur fond, avec cette intimité invisible - qui devrait demeurer telle, car la regarder en face revient à périr de la vision. Pour vivre, il faut douter, ne serait-ce qu'un peu, de ce que l'on est au fond. Il faut même douter de l'idée que l'on ait un fond. Il faut se construire, en s'érodant à des possibles. L'art réel, lui, marchande. La philosophie, elle, évite de savoir ses raisons viscérales et crée une vision du monde qui tend au plus grand englobement possible du réel. L'art est ce qui permet de pactiser avec cet inconnu qui nous habite et de le sublimer, c'est ce qui autorise une vision de ce soi fantomal qui fait ordinairement la pantomime à travers une œuvre élaborée ; c'est un spectre qui suinte entre les interstices du texte ou les jointures de l'objet d'art. Parfois l'œuvre d'art ne possède pas assez de raison et de conscience pour tenir à distance, sous le voile, cet intérieur qui veut se faire (bien) voir et cette impossible métaphorisation du soi caché prend possession de l'artiste et le broie dans sa folie. Il s'identifie à lui et devient lui. Le moi devient ce soi, sans retour possible, et perd le doute. Il n'est plus homme. Il est fou. Il est intérieur sans extérieur. Il n'a plus de peau. Il est prisonnier à l'intérieur.
Darger, lui, semble s'être reclus, comme cela, sans vraiment s'en apercevoir, absorbé par une œuvre qui a pris la place de son existence, de son être. Claustration volontaire et fermeture au monde qui ne répond pas à une décision claire. Darger lavait la vaisselle dans un hôpital, ne parlait à personne, ou très peu, et vécut seul la majeure partie de sa vie. Enfermé dans ses pensées, il semblait soumis au tropisme d'obsessions qui l'ont conduit à se consumer pour une œuvre écrite pour personne, pour un soleil dont il était la lune, peut-être. La plupart des spécialistes en la matière, vous diront, peut-être moins crûment mais cela revient au même, que Darger était fou. Il y a une assimilation parfois assez problématique entre la notion d'art et celle de folie. Voir Artaud. Voir le plancher de Jeannot, exposée au dehors de l'hôpital St-Anne. L'art est parfois folie, pactise avec elle, mais la folie n'est certainement pas de l'art. Ni de même de l'art brut, comme disent pudiquement certains. La philosophie, elle aussi, est art et folie virtuelle mais un art qui refuse ses dépendances obscènes ou viscérales et une folie désamorcée ou inhabitée, puisque le philosophe fait mine de pas vraiment penser en première personne, de la pointe de sa singularité, mais des cimes de l'universel. À moins qu’il ne soit un philosophe scientifique, et encore, je ne crois pas que l’on puisse parler hors de sa singularité. La folie ne fait que libérer ce qui existe déjà, caché. Parfois, c'est une trempe d'artiste avorté ou mutilé, parfois ce n'est que la monstruosité. Et la monstruosité peut être belle. Pendant quarante ans, Darger a vécu dans un même appartement. Chaque chose qu'il apportait dans ce lieu n'en ressortait jamais. L'appartement de Darger ressemblait en tous points aux logis des malades dont l'affection est décrite par les spécialistes comme étant un « syndrome de Diogène », des gens qui vivent dans un univers confiné et rempli de choses, de détritus souvent, incapables qu'ils sont de jeter les choses, créant une sorte de nid dans lequel ils se posent pour n'en presque plus jamais bouger. Mais ces gens-là ne couvent, pour la plupart, rien. Sinon leur maladie d'être. Certains philosophes, de même, nidifient, mais avec des pensées, des objets abstraits.
J'ai connu certains êtres qui vivaient de la sorte et qui ne laissaient personne entrer chez eux, un certain Roger V., avec qui j'étais devenu amie et que l'on a retrouvé mort sous un tas de détritus, des années après. Très peu de ces Diogène sont des artistes fendus comme Darger, mais ils nous apprennent quelque chose de fondamental sur nous-mêmes, je crois. Ils vivent l'absurdité de notre condition. Ils vivent à l'extérieur comme nous vivons à l'intérieur de nous-mêmes. Notre monde intérieur n'est-il pas une sorte de nid, dont chaque brindille ou éléments est une chose décédée, un petit détritus du passé, une peau morte ?
The Realms of Unreal1, Les royaumes de l'irréel, tel était le nom de l'œuvre que l'on retrouva à la mort de l'auteur, lorsque l'on nettoya son appartement – qui consistait en une chambre. Son œuvre est une sorte de gigantesque collage de mots et d'images, une collection hétéroclites d'objets. Il faut également voir l'univers dans lequel il vivait à cette image. Les journaux, les livres qu'il possédait, tout ce qu'il ne jetait pas était le combustible de ces royaumes qu'il créait et qui prenaient naissance en lui et l'asséchait, le dévorant en cannibales. La plupart des artistes créent dans l'entre-deux du monde quotidien et de la fantaisie. Darger, lui, passa toute sa vie à cela et uniquement cela. Il ne vécut que dans cet entre-deux de l'intérieur et de l'extérieur, dans une béance, sur un nid ou une île, ne colonisant pas le vaste monde, comme la plupart d'entre nous. Cette obsession pathologique, artistique, on ne sait quel nom lui donner, on la retrouve dans une certaine mesure dans les grands systèmes philosophiques.
1 Nom raccourci : The Story of the Vivian Girls, in What is known as the Realms of the Unreal, of the landeco-angelinnian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion.


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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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