dimanche 10 décembre 2006
J'ai toujours aimé Noël. Y compris lorsque je n'en connaissais pas de beaux. J'étais un peu comme la petite fille aux allumettes d'Andersen. Je voyais des choses que les autres ne pouvaient apercevoir. Comme si je traversais certaines couches du réel, la nuit venue, dans mon lit de petite fille. Longtemps, j'ai davantage vécu les yeux fermés. Je suppose que ma nature sensible aux contes de fées m'a toujours portée à aimer ce qui contient un esprit magique. Alors que le sapin est arrivé à la maison et qu'il est décoré,
je me souviens d'autrefois. J'aime les immenses sapins. J'ai l'impression de trouver soudain un père d'adoption, bourru et tendre, qui va me prendre dans ses bras et m'abriter dans son feuillage. Un sablé dans la main, un verre de lait chaud à la cannelle dans l'autre, un chat sur les genoux et Sinatra. Je suis au Paradis.
sinatra Et pourquoi pas une histoire de saison ?
Le Banquet de Noël (fantaisie philosophique) de Nathaniel Hawthorne (dont je vous ai déjà touché un mot):
(...) Un vieux gentilhomme fit dans son testament un legs tout à fait en rapport avec la vie mélancolique et excentrique qu’il avait menée. Il laissa une somme considérable dont l’intérêt devait servir annuellement et pour toujours à organiser, le jour de Noël, un banquet auquel prendraient part dix personnes choisies parmi les plus malheureuses qu’on pourrait trouver dans le pays. L’intention du testateur n’était pas de faire oublier à des infortunés leurs chagrins pour quelques heures ; il voulait au contraire agir de telle sorte qu’ils en ressentissent mieux les atteintes. En choisissant même ce jour consacré et ordinairement joyeux, où ceux qui étaient invités au banquet auraient pu perdre un instant la souvenance de leurs maux au milieu des acclamations de joie proclamées à l’occasion de cette solennité par toute la chrétienté, le testateur n’avait que l’intention de perpétuer son peu de foi dans les oeuvres de la Providence, laquelle, prétendait-il, s’inquiétait fort peu du sort des pauvres humains. Le vieux gentilhomme avait désigné, pour ses exécuteurs testamentaires, deux de ses plus intimes amis, qui étaient, comme lui, deux sombres humoristes, et dont la seule occupation était d’observer tous les malheurs auxquels nous sommes exposés. Ils se refusaient même à l’évidence qui prouve qu’un Dieu bienfaisant a placé le bien à côté du mal, et que chaque devoir que nous accomplissons, tout pénible qu’il soit, est la source d’un vrai plaisir. Ces deux philosophes, d’un genre tout particulier, étaient donc chargés d’inviter les convives du banquet ou de les choisir parmi ceux qui prétendaient avoir quelque droit à assister à ce bizarre festin. Le premier repas eut lieu. Pour dire vrai, l’aspect des convives n’était pas fait pour satisfaire ceux qui les auraient aperçus rangés autour de cette table, car les chagrins de ces personnages ne suffisaient pas pour donner une idée du grand nombre des souffrances répandues sur la Terre. Et pourtant, après un examen de quelques instants, on ne pouvait contester que ces souffrances, tout en provenant de causes en apparence imaginaires, accusaient néanmoins la nature de notre organisation. Les décorations de la salle du banquet étaient arrangées de manière à rappeler aux convives que le seul but que nous soyons sûrs d’atteindre ici-bas, c’est la mort. Telle avait été la pensée immuable du testateur. Éclairée au moyen de torches, cette salle était toute tendue de drap noir, ornée de guirlandes faites de branches de cyprès et de couronnes d’immortelles desséchées, semblables à celles qu’on jette sur les cercueils. Chaque assiette était entourée de persil. Le vin, décanté dans une urne d’argent, était versé à chaque convive dans de petits vases pareils à des lacrymatoires romains. Les exécuteurs de ce legs singulier, – je ne saurais dire si c’était leur goût qui avait présidé à tous ces détails, – n’avaient pas oublié l’usage des anciens Égyptiens qui plaçaient un squelette à la table du festin, dans le but de se moquer de la gaieté des convives. Le squelette était enveloppé d’un manteau noir et placé sur un siège au centre de la table. On prétendait que le testateur lui-même avait vécu en compagnie de ce triste emblème de la mort, et qu’il avait stipulé, dans son testament, qu’on placerait chaque année ce squelette au milieu des dix convives qu’il invitait au banquet de la fête de Noël. Selon toute probabilité, le vieux gentilhomme désirait prouver que, pendant sa longue existence, il n’avait jamais cru à une autre vie. – Que signifie cette couronne ? demandèrent à la fois plusieurs invités en entrant dans la salle où le banquet était préparé. Ces gens-là faisaient allusion à une couronne de cyprès appendue à l’extrémité du bras du squelette, qui sortait seul des plis du manteau noir dont il était enveloppé. Un des exécuteurs testamentaires répondit : – C’est une couronne qui sera offerte, non pas au plus digne, mais au plus malheureux, lorsqu’il aura prouvé qu’il a le droit de l’obtenir. Le premier invité était un homme d’un caractère doux, mais tout à fait dénué d’énergie pour combattre le profond découragement auquel il était naturellement enclin ; aussi, sans que rien en apparence ne pût l’empêcher de prétendre au bonheur, avait-il passé sa vie dans la plus molle indolence, à tel point que son sang, ayant presque oublié de circuler dans ses veines, oppressait sa poitrine et faisait battre son cœur avec violence. Son malheur dépendait donc de son organisation. Le deuxième convive était misérable parce qu’il avait un esprit inquiet et malade ; il était même devenu tellement impressionnable qu’un mot piquant d’un ennemi, la plaisanterie la plus inoffensive d’un étranger, la pression d’une main amie, lui étaient pénibles comme c’est ordinairement l’habitude de ces gens-là. Sa principale occupation était d’exposer ses griefs à ceux qui voulaient bien les entendre. Le troisième individu était un hypocondriaque à qui son imagination faisait trouver des monstres partout ; il en apercevait même au coin de son feu. Il se figurait voir des dragons dans les nuages, des esprits infernaux cachés sous les traits des plus jolies femmes, quelque chose d’affreux et de malfaisant dans tout ce que la nature offre de plus enchanteur. Son voisin était un de ces hommes qui, dans leur première jeunesse, ont eu une trop grande confiance dans leurs semblables ; il avait trop espéré d’eux ; il avait été si souvent trompé qu’il était devenu misanthrope. Depuis plusieurs années, il cherchait tous les motifs possibles pour haïr et mépriser l’humanité entière. Et il n’avait, pour faire cela, qu’à envisager le meurtre, la débauche, la fausseté, l’ingratitude, le manque de bonne foi entre amis, les vices instinctifs chez les enfants, tous les crimes cachés des êtres créés à l’image de Dieu, et qui ont tous les dehors de la vertu ; il lui fallait seulement examiner une à une toutes ces tristes réalités, qui cherchent à se décorer des apparences les plus attrayantes. Mais à chaque mauvaise action qu’il inscrivait sur son catalogue, à chaque nouvelle découverte qui augmentait la triste nomenclature instructive à laquelle il avait voué sa vie, son cœur, naturellement aimant et confiant, recommençait à saigner. L’homme qui venait ensuite avait des sourcils épais et tenait les yeux baissés. Sa physionomie exprimait la passion et montrait une animation sans pareille. Dès sa plus tendre enfance, il s’était cru un messager inspiré par la Divinité, et avait essayé de remplir la mission à laquelle il pensait être destiné. Hélas ! il n’avait pas été assez éloquent pour se faire écouter. Une fois convaincu de son impuissance, il s’était sans cesse adressé cette pénible question : « Pourquoi les hommes ne veulent-ils pas m’entendre et se laisser persuader ? – C’est parce que je suis un fou. Qu’ai-je à faire ici-bas ? Quand trouverai-je ma tombe ? » Pendant tout le festin, cet homme se versait de fréquentes rasades pour éteindre, disait-il, le feu céleste qui le consumait, et qui était inutile à sa race. Tout à coup, on vit entrer, après avoir froissé et jeté un billet de bal, un petit-maître qui, la veille du jour de ce banquet, avait aperçu quatre ou cinq rides sur son front, et plus de cheveux blancs sur sa tête qu’il ne pouvait en compter. Doué d’intelligence et de sentiment, le vieux dandy avait follement dépensé sa jeunesse, et était arrivé à cette époque de la vie où la folie nous abandonne et nous oblige à aimer la sagesse. Pour compléter le nombre des convives, les exécuteurs testamentaires avaient invité un malheureux poète réduit à la plus grande misère, et un idiot qu’ils avaient trouvé au coin de la rue. Ce dernier avait juste assez d’intelligence pour savoir ce qui lui manquait ; il cherchait donc vainement ce que la nature lui avait refusé ; et, dans ce but, il errait çà et là dans les rues en gémissant, car il s’apercevait que ses efforts étaient inutiles. La seule dame qui eût pénétré dans la salle du banquet aurait été parfaitement belle, si elle n’eût légèrement louché de l’œil gauche ; mais ce défaut, si petit qu’il fût, la chagrinait à un tel point qu’elle passait sa vie dans la solitude et qu’elle n’osait même pas se regarder dans une glace. On plaça cette infortunée en face du squelette. Il nous reste un autre convive à décrire. C’était un jeune homme de bonne mine, à l’air doux, au maintien élégant. À le voir, on eût pensé qu'il aurait plutôt dû aller s’asseoir à quelque joyeuse table qu'à celle où se trouvaient tous ces malheureux. Un bruit de murmures s’éleva parmi les autres convives, lorsqu'ils remarquèrent le regard inquisiteur jeté sur eux par le nouveau venu. – Que vient faire ce monsieur parmi nous ? Pourquoi le squelette du fondateur de cette fête ne se lève-t-il pas et ne chasse-t-il pas cet étranger ? – C’est honteux, ajouta le malade, qui éprouva un nouvel élancement au coeur. Ce gentleman vient ici pour se moquer de nous ! Nous allons servir de texte à ses plaisanteries, quand il retournera auprès de ses amis, à la taverne voisine. Il rira avec eux de nos misères et les exposera peut-être sur le théâtre dans un drame de sa composition. – Eh, qu’importe ! reprit l’hypocondriaque en souriant d’un air de dédain ; il portera à ses lèvres une cuillerée de soupe faite avec des vipères ; et s’il y a une macédoine de scorpions sur la table, il faudra bien qu’il en ait sa part. Après tout, si notre banquet de Noël lui convient, il y reviendra l’année prochaine ! – Ne le troublez pas, murmura avec douceur le personnage mélancolique ; peu importe qu’il acquière, quelques années plus tôt ou plus tard, la conscience du malheur ! Si ce jeune homme se croit heureux maintenant, laissez-le s’asseoir parmi nous, car il ignore quels sont les maux qui l’attendent. Le pauvre idiot s’approcha du nouveau convive avec cet air inquiet et inquisiteur qu’on remarquait toujours en lui, ce qui faisait dire qu’il était sans cesse à la recherche de l’esprit qui lui manquait. Après s’être livré à un court examen, le pauvre insensé toucha la main de l’étranger, tout en retirant immédiatement la sienne ; puis il branla la tête et un frisson parcourut ses membres. – C’est froid, c’est froid ! s’écria l’idiot. Le jeune homme ne put réprimer un frisson de terreur, et sourit pourtant avec grâce. – Messieurs et madame, dit alors un des ordonnateurs de la fête, n’allez pas nous taxer d’insanité, et croire que nous avons admis ce jeune étranger, qui s’appelle Gervayse Hastings, sans avoir pris de minutieuses informations. – Croyez-moi, personne entre vous n’a, plus que lui, le droit de venir s’asseoir à cette table. Chacun se crut obligé d’accepter ces paroles ; puis ensuite les invités prirent leurs places. La bonne harmonie fut bientôt troublée par l’hypocondriaque, qui repoussa sa chaise en se plaignant à haute voix, parce que, disait-il, on avait mis devant lui un plat contenant des crapauds et des vipères. On chercha à lui faire comprendre qu’il se trompait ; il reprit alors tranquillement son siège. Le vin coulait à grands flots de l’urne sépulcrale ; mais on eût dit qu’il en sortait mêlé à de sombres inspirations ; ainsi, au lieu d’exciter à la gaieté, il ne servait qu’à augmenter la tristesse générale. Les convives se racontaient des histoires effrayantes sur certains personnages qui auraient eu de grands droits à venir s’asseoir parmi eux. On parlait des maux auxquels tous les hommes sont exposés, de crimes horribles, d’existences qui n’avaient été que de longues agonies, d’autres qui paraissaient heureuses et qui avaient été empoisonnées tôt ou tard par de cuisants chagrins. On s’entretenait des derniers moments des humains, de leurs dernières paroles, des instructions qu’on pouvait en tirer ; des différentes manières de mettre fin à ses jours, des moyens préférables à employer pour y parvenir : le couteau, le poison, la noyade, la pendaison ou la vapeur du charbon. La plupart des convives, comme c’est l’habitude chez les gens très affligés, aimaient à parler de leurs malheurs et cherchaient à en faire le sujet de la conversation générale. Ils voulaient, avant tout, prouver que leur propre infortune était la plus grande de toutes. Le misanthrope, énumérant tous les torts du genre humain à son égard, prétendait que l’homme est incapable d’éprouver aucun bon sentiment, et il se plaisait à rappeler tous les faits qui pouvaient appuyer son opinion. Puis, dès qu’il eut exprimé sa manière de penser, il cacha son visage dans ses mains et pleura amèrement. Ce banquet, on le voit, était une fête à laquelle chaque homme et chaque femme, quelque favorisés qu’ils fussent par la fortune, eût pu, dans un moment donné, réclamer le triste privilège d’assister. Tant que dura le festin, on remarqua que le jeune étranger, Gervayse Hastings, n’éprouva pas la moindre émotion. Toutes les tristes pensées exprimées par ses compagnons le trouvaient insensible : son regard trahissait plus d’étonnement que celui du pauvre idiot, dont le cœur cherchait à comprendre, et qui souvent parvenait à son but. La conversation de Gervayse était froide, incisive, légère et souvent éloquente ; mais on découvrait que celui qui parlait n’avait jamais ni aimé ni souffert. – Monsieur, dit d’un ton brusque le misanthrope qui répondit à quelques observations d’Hastings, je vous prie de ne plus m’adresser la parole. Nous ne pouvons nous comprendre, car nos sentiments n’ont rien de sympathique. De quel droit êtes-vous venu vous joindre à nous ? Je ne saurais le deviner ; mais il me semble qu’après avoir prononcé les phrases malséantes que nous venons d'entendre, vous devez nous considérer, mes compagnons et moi, comme des ombres flottant sur la muraille. À dire vrai, vous nous produisez le même effet. Le jeune homme se prit à sourire, s’inclina avec politesse, repoussa sa chaise en arrière sans se lever, et boutonna son habit sur sa poitrine, comme si la salle du festin fût devenue plus froide. L’idiot fixa encore une fois son regard mélancolique sur le jeune homme et murmura ces paroles : – C’est froid ! C’est froid ! C’est froid ! Le banquet une fois terminé, les convives se retirèrent. À peine eurent-ils franchi le seuil de la porte que la scène qui venait d’avoir lieu ne semblait plus à leurs souvenirs que la vision d’un esprit malade. De temps à autre, pendant l’année suivante, ces infortunés s’entrevirent çà et là, ce qui convainquit chacun d’eux qu’ils étaient bien tous des habitants de la Terre, et qu’ils existaient réellement. À diverses reprises, plusieurs d’entre eux se trouvèrent le soir, face à face, enveloppés dans de sombres manteaux. Quelquefois aussi ils se rencontrèrent dans des cimetières. Il arriva aussi que certains convives du banquet de Noël tressaillirent en se reconnaissant à la lumière du soleil, au milieu d’une rue fréquentée, où ils erraient comme des spectres. Sans doute ces gens-là étaient surpris que le squelette ne sortît pas aussi à l’heure de midi. Mais chaque fois que, par suite de leurs affaires, les convives du banquet de Noël étaient obligés de se mêler à la foule, ils étaient certains de rencontrer le jeune homme, qui, sans qu’on pût en découvrir la cause, avait pris part à cette fête lugubre. En le voyant se mêler aux heureux du jour ; en apercevant son œil brillant ; en entendant résonner ses paroles légères et insouciantes ; chacun d’eux se disait en lui-même, avec indignation : – Quel traître ! quel vil imposteur ! La Providence, dans un temps donné, permettra qu’il ait réellement le droit de venir s’asseoir au milieu de nous. Le jeune homme, loin de détourner son regard, l’arrêtait, au contraire, sur chaque triste visage passant près de lui, et semblait dire avec un air de mépris : « Hélas ! si vous connaissiez mon secret, vous pourriez alors comparer vos droits avec les miens ! » Les mois et les heures s’écoulèrent et ramenèrent les gaietés de Noël, accompagnées des cérémonies de l’église, des jeux, des festins et de la joie sur tous les visages. La salle du banquet se revêtit encore de ses noires draperies : on l’éclaira avec les torchères funèbres, et on décora la table d’une façon toute sépulcrale. Le squelette, recouvert de son manteau, reprit sa place désignée, tenant entre ses doigts la couronne de cyprès, présent destiné au convive le plus affligé. Comme les ordonnateurs de la fête étaient certains que l’on trouverait toujours sur la Terre de nouvelles misères, et comme ils désiraient jouir de ce spectacle sous toutes les formes, ils ne crurent pas convenable de réunir les convives de l’année précédente : de nouvelles figures vinrent donc se placer autour de la table. Là se trouvait un homme à la conscience timorée, qui portait une tache de sang dans son cœur, – souvenir de la mort de l’un de ses semblables, – mort qui, pour sa plus grande torture, avait été suivie de circonstances si extraordinaires, que le malheureux pensait que ses souffrances venaient des vœux qu’il avait formés pour que la mort le visitât lui-même à son tour. En effet, depuis l’époque de ce meurtre, l’existence de cet homme était empoisonnée ; il vivait dans une perpétuelle agonie, s’accusant intérieurement d’avoir tué son semblable : sans cesse il avait présents à la mémoire tous les détails de cette horrible catastrophe. C’était là sa seule pensée. À côté de cet homme, il y avait une mère, – autrefois heureuse, et maintenant désolée. Il s’était cependant écoulé un grand nombre d’années depuis le jour où elle était allée à une partie de plaisir, et avait trouvé à son retour son petit enfant étouffé dans son berceau. Toujours, depuis cet instant funeste, la malheureuse était persécutée par cette pensée terrible que son enfant étouffait dans son cercueil. Cette malheureuse avait pour voisine, au banquet de Noël, une vieille dame qui, depuis son adolescence, avait été atteinte d’un tremblement convulsif qui ébranlait toute sa personne. Rien n’était plus effrayant que l’aspect de son ombre vacillante sur la muraille ; ses lèvres tremblaient, et l’expression de ses yeux semblait annoncer que son âme aussi était agitée. Cet état provenait de la confusion qui existait dans son intelligence ; personne ne pouvait dire quel terrible chagrin avait frappé l’infortunée d’une manière aussi cruelle ; les exécuteurs testamentaires avaient pourtant jugé qu’ils devaient l’admettre au nombre des convives, non d’après ce qu’ils connaissaient de son histoire, mais sur la seule inspection de son triste visage. Les convives ne purent réprimer un mouvement de surprise lorsqu’ils virent paraître un certain M. Smith, gentleman à la face rubiconde, qui avait probablement reçu plus d’une invitation bien préférable à celle qui le conviait à cette fête. L’expression ordinaire de la physionomie de ce personnage annonçait que, pour la cause la plus futile, il était disposé à rire. M. Smith évitait cependant tout ce qui pouvait exciter sa gaieté, car il était atteint d’une maladie de coeur qui, à chaque instant, menaçait de mettre fin à ses jours. Toute émotion de joie pouvait lui être fatale, et l’animation produite par de riantes pensées aurait pu occasionner la même fin terrible. Eu égard à sa triste situation, M. Smith s’était fait admettre au banquet, dans l’espoir d’y puiser un fonds de mélancolie qui prolongerait ses jours. On avait aussi invité deux époux, par cette seule raison, bien connue de tous, qu’ils étaient affreusement malheureux dès qu’ils se trouvaient réunis : il allait donc sans dire qu’ils devaient se rencontrer à ce festin. Pour faire pendant à ces deux malheureux, on apercevait autour de cette table deux autres individus qui n’avaient jamais été mariés. Dans leur première jeunesse, ils s’étaient promis de s’adorer toujours : mais, séparés par les circonstances, ils étaient demeurés si longtemps loin l’un de l’autre que maintenant ils ne pouvaient plus sympathiser. Isolés dans la vie, ces deux êtres considéraient l’éternité comme un désert sans bornes. Près du squelette, était assis un des plus joyeux fils de la Terre: un spéculateur, un chercheur d’or ; sa principale affaire étant son grand livre, la Bourse lui servait de prison. Ce personnage avait été fort surpris en recevant cette invitation, car il se figurait être le plus fortuné des mortels. Ceux qui l’avaient convié au festin déclaraient qu’il ne savait pas combien grande était sa misère. Un instant après, on vit entrer dans la salle un individu avec lequel nos lecteurs ont déjà fait connaissance. C’était Gervayse Hastings, dont la présence, l’année précédente, avait soulevé tant de questions et causé de nombreuses critiques. Hastings s’assit encore à la même place, avec l’intime conviction qu’elle lui appartenait, et qu’il n’avait nullement besoin de l’assentiment d’autrui ; et pourtant, chose étonnante, son air enjoué, sa physionomie placide ne trahissaient aucun chagrin. Ceux qui l’examinaient et qui étaient experts dans l’art de découvrir les peines de leurs semblables regardèrent un instant Gervayse Hastings, et, tout en branlant la tête, n’éprouvèrent pour lui aucune sympathie. – Qui est donc ce jeune homme ? demanda l’homme à la conscience troublée. Assurément, il n’a jamais souffert. De quel droit vient-il s’asseoir parmi nous ? – Savez-vous que c’est très mal d’entrer ici sans être frappé d’un chagrin mortel ! murmura la vieille dame d’une voix aussi tremblante que l’était toute sa personne. Quittez-nous, jeune homme ! Votre cœur n’a jamais été brisé ; et je tremble plus encore pour mon repos, rien qu’à vous regarder. – Son cœur brisé ! oh non, j’en réponds, répliqua M. Smith en portant la main sur sa poitrine et en s’efforçant de paraître triste, car il craignait de se livrer à un fatal éclat de rire. Je connais fort bien ce gentleman ; il a devant lui les plus belles espérances, aussi ne doit-il pas se mêler à nous. Il n’a pas plus le droit de s’asseoir à cette table que l’enfant qui n’est pas encore né. Il ne fut jamais malheureux, et probablement il ne le sera jamais. – Très honorés convives, s’écrièrent alors les ordonnateurs du banquet, allons, de grâce, ayez confiance en nous et soyez certains du moins que notre profonde vénération pour la mémoire de celui qui a institué ce festin ne nous permet pas de désobéir à ses dernières volontés. Recevez ce jeune homme à votre table. Qu’il nous suffise de vous assurer qu’aucun de vous ne voudrait troquer son cœur pour celui qui bat dans la poitrine de Gervayse Hastings. – Si cela était, j’en serais enchanté, très enchanté, répliqua M. Smith avec un mélange de joie et de tristesse. Mais ces messieurs ne savent pas ce qu’ils disent ; mon cœur est le seul qui souffre réellement ici, puisque certainement il sera cause de ma mort ! Malgré toutes ces récriminations, comme le jugement des exécuteurs testamentaires était sans appel, la compagnie prit place autour de la table. Le convive, qu’on aurait volontiers expulsé, n’entama la conversation avec aucun de ses voisins ; il paraissait seulement écouter avec une grande attention, dans l’espoir de découvrir quelque vérité. À dire vrai, les plaintes exprimées par ces infortunés ne pouvaient point être le sujet d’une instruction ou d’une consolation, quelles qu’elles fussent, pour personne. La conversation générale parut si absurde au bon M. Smith qu’il ne put s’empêcher d’éclater de rire, quoique ses médecins lui eussent expressément défendu cette incartade ; et certes la science avait raison cette fois, car le malheureux tomba en arrière en faisant une affreuse grimace et expira sur-le-champ. Cette catastrophe mit fin au repas. – Eh quoi ! Vous ne tremblez pas ? demanda la vieille dame à Gervayse Hastings, qui regardait fixement le cadavre. N’est-ce pas un horrible spectacle à voir, et n’est-il pas terrible de penser qu’un homme d’une nature si ardente et si robuste est mort en une minute ? Mon âme tremblera toujours, mais en ce moment elle tremble bien plus encore ; aussi je ne puis comprendre comment vous êtes calme ! – En quoi cet événement subit peut-il m’apprendre quelque chose, madame, ou me faire éprouver la moindre émotion ? répondit Gervayse Hastings en poussant un profond soupir. Les hommes passent devant moi comme les ombres sur une muraille. Leurs actions, leurs passions, leurs sentiments produisent à mes yeux l’effet d’une lumière vacillante. Dans une seconde, tout s’évanouit ! Ni ce cadavre, ni ce squelette, ni le tremblement continuel de cette vieille dame ne peuvent me procurer la sensation que je cherche. Les convives se séparèrent. Nous n’entrerons pas dans des détails plus circonstanciés sur ces singuliers festins, lesquels, selon la volonté du fondateur, eurent lieu régulièrement à l’époque désignée. Quelques années plus tard, les exécuteurs de ces bizarres volontés adoptèrent la coutume d’inviter de loin et de près des individus dont les infortunes semblaient plus grandes que celles de leurs semblables, soit à cause de leur intelligence cultivée, soit eu égard à la haute position qu’ils avaient occupée. Le noble exilé par la Révolution française et le soldat qui avait déposé les armes à la chute de l’Empire vinrent prendre part à ce banquet. Les monarques détrônés, errants sur la Terre, furent admis à ce triste et lugubre festin. L’homme d’État, dont le parti était vaincu, pouvait, s’il le désirait, être encore un grand homme pendant tout le temps que durait le repas. Le nom d’Aaron Burns prit place parmi tous ces représentants des misères humaines, quand sa ruine, la plus grande et la plus frappante, causée par des circonstances morales plus étonnantes que celles de la vie de tout autre homme, fut entièrement accomplie. À l’époque de sa vieillesse, Stephen Girard, lorsque son opulence lui parut un fardeau trop lourd à porter, chercha une fois à être admis au banquet de Noël. Et cependant ces personnages ne pouvaient point donner mieux que d’autres ces enseignements extraordinaires de misère et de chagrin qui sont étudiés surtout dans la vie ordinaire. Mais il est bon de remarquer que plus les malheureux sont illustres, plus ils éveillent de profondes sympathies ; et cela non parce que leurs malheurs sont plus terribles, mais parce que, étant placés sur un piédestal élevé, ceux qui les éprouvent servent bien mieux d’exemples au genre humain. J’ajouterai qu’à chaque banquet de Noël Gervayse Hastings se mêlait aux convives : mais l’infortuné changeait graduellement. De la brillante jeunesse, il était passé à la virilité soucieuse ; puis de la virilité à la vieillesse, qui avait imprimé un certain air de dignité à sa physionomie. Il était le seul individu qui vint aussi assidûment chaque année, et cependant sa présence excitait toujours de nouveaux murmures de la part de ceux qui connaissaient son caractère et sa position : ceux-là même dont le coeur était brisé ne pouvaient fraterniser avec lui. – Qui est donc cet homme impassible ? s’était-on demandé plus de cent fois. – A-t-il souffert ? a-t-il commis quelque faute ? Sa personne ne porte ni traces de douleur ni de remords. Alors pourquoi se trouve-t-il ici ? – Demandez-le à ceux qui sont chargés de faire les invitations, ou interrogez-le lui-même. Telle était la réponse générale. – Mais cet homme est bien connu dans la ville, et tout ce qu’on dit de lui prouve qu’il doit être heureux. D’où vient qu’il arrive ici tous les ans pour se placer au milieu des convives comme une vraie statue de marbre ? – Demandez-le au squelette : peut-être vous donnera-t-il le mot de l’énigme. – En vérité, c’est extraordinaire, se disait-on à la ronde. L’existence de Gervayse était non seulement prospère, mais encore fort brillante. Tout lui avait réussi ; sa fortune aurait suffi pour satisfaire les goûts les plus dispendieux. Il aurait pu voyager dans les contrées les plus éloignées ; s’il avait eu l’amour de la science, il aurait pu se former une nombreuse bibliothèque. Hélas ! Malgré toute son opulence, cet homme était malheureux. Il avait désiré jouir du bonheur domestique et aurait dû le trouver avec une épouse charmante et affectionnée, des enfants qui promettaient la réalisation des plus douces espérances. Hastings s’était élevé au-dessus des limites qui séparent les hommes obscurs des hommes distingués ; et il s’était acquis une réputation sans tache dans des affaires de la plus haute importance. Sa renommée n’était pourtant pas populaire, car il lui manquait ce qui est nécessaire pour acquérir l’affection des masses. Pour le public, Hastings était une froide abstraction, dépourvue d’enthousiasme et de la faculté de faire passer dans le coeur de la multitude les impulsions du sien ; c’est surtout à ce don divin que le peuple reconnaît ses favoris. J’ajouterai que ceux qui étaient admis dans l’intimité de cet infortuné et qui désiraient l’aimer étaient effrayés de voir que cela leur était impossible. Ils l’approuvaient et l’admiraient ; mais dans ces moments où l’esprit humain cherche à découvrir la réalité, ils s’éloignaient de Gervayse, qui n’avait pas le pouvoir de leur donner ce qu’ils voulaient trouver ; et ils éprouvaient ce sentiment de regret que l’on ressent lorsqu’on retire sa main, après l’avoir tendue à une ombre que l’on a aperçue sur la muraille. La jeunesse d’Hastings, tout à coup disparue, et l’effet qu’il produisait devinrent bientôt plus perceptibles ; ses enfants, lorsqu’il leur tendait les bras, venaient, sans la moindre joie, s’asseoir sur ses genoux ; bien plus, ils n’y prenaient jamais place sans y être invités. Sa femme pleurait en secret et s’accusait intérieurement de rester insensible auprès de lui. Hastings lui-même paraissait ressentir les effets de cette froideur qu’il répandait sur tous ceux qui l’entouraient. Il aurait donné tout au monde pour pouvoir se réchauffer. La vieillesse, qui l’accabla avant l’âge, l’engourdit bientôt plus encore. Un jour, il perdit sa femme et quelques-uns de ses enfants, puis ensuite les autres le quittèrent, et le vieux Gervayse Hastings resta seul. Il ne désirait plus d’entourage. C’est ainsi qu’il continua à vivre, et, à chaque fête de Noël, il ne manquait pas de se rendre au lugubre banquet. Son privilège était devenu un droit, et s’il avait réclamé la place d’honneur, le squelette la lui aurait cédée. Lorsque Hastings eut atteint ses quatre-vingts ans, cet homme au visage pâle, au front chauve, à la physionomie immobile, voulut venir encore une fois s’installer à la place du banquet de Noël, où il était admis tous les ans. Sa physionomie était toujours aussi impassible. Le temps l’avait changé à l’extérieur ; mais intérieurement il ne lui avait fait ni bien ni mal. Avant de s’asseoir dans le fauteuil qui lui était destiné, Hastings jeta un regard inquisiteur autour de la table, dans le but de s’assurer qu’il n’y retrouverait pas quelques-uns des convives des années précédentes. – Le malheureux n’avait rien appris à ces tristes fêtes. Il ignorait encore ce profond secret, – la vie dans la vie, – qui se manifeste par la joie ou par le chagrin. – Mes amis, fit tout à coup Gervayse Hastings en prenant cet air d’assurance seul permis à un convive de fondation, soyez les bienvenus ! Je bois à tous vos vœux dans cette coupe sépulcrale ! Les invités répondirent avec urbanité, mais d’une manière qui prouvait qu’ils ne sympathisaient pas avec ce personnage d’un aspect glacial, car tous semblaient dire qu’ils refusaient de le reconnaître pour un de leurs frères. Donnons avant tout à nos lecteurs une description succincte de ceux qui assistaient au banquet. Là se trouvait un ministre protestant très enthousiaste, appartenant probablement à la famille de ces anciens puritains qui avaient foi en leur vocation et se comptaient au nombre des puissants de la terre. Cédant aux tendances de l’époque, ce ministre s’était éloigné des principes sévères de la foi primitive : son esprit errait dans d’obscures régions, où il ne trouvait que ténèbres et déceptions. Ses idées étaient tellement confuses que bien souvent il se tordait les mains avec désespoir, tandis qu’en d’autres circonstances il riait de sa propre folie. Cet homme était vraiment misérable. Près de lui était assis un utopiste. Sa secte était nombreuse, quoiqu’il se crût le seul de son espèce depuis la création du monde. Cet individu avait formé le projet de faire disparaître de la surface du globe toutes les douleurs physiques et morales, et d’assurer le bonheur de chacun : mais l’incrédulité des hommes l’empêchait d’accomplir ses projets. Son chagrin était tellement profond que tous les maux auxquels il ne pouvait remédier semblaient s’être appesantis sur lui. Un vieillard d’un aspect fort simple, couvert de vêtements noirs, attirait ensuite l’attention des personnes présentes. On le prenait pour le père Miller3 qui paraissait s’abandonner au désespoir en attendant le moment fatal qui devait tout anéantir. Là se trouvait encore un homme connu pour son orgueil et son obstination ; il avait possédé de grandes richesses, il s’était vu à la tête d’une grande administration où il avait pu régir despotiquement ses subordonnés qui tremblaient en sa présence. Mais quand survint une ruine totale, tout son pouvoir avait disparu. On remarquait aussi un philanthrope qui s’affligeait tellement de tous les malheurs des humains et de la négligence que l’on mettait à prendre des mesures générales pour les soulager, qu’il n’avait pas le courage de faire le peu de bien dont il était capable. Ce personnage se contentait d’être malheureux par sympathie. Près de lui était assis un individu dont l’espèce ne date que de l’époque actuelle. Depuis qu’il avait atteint l’âge où on lit les journaux, il s’était vanté d’appartenir à un parti politique. Pendant les discussions de ces dernières années, son esprit s’était tellement troublé qu’il ne savait plus à quel parti s’attacher. Le chagrin qu’éprouvait cet homme ne peut être compris que par ceux qui l’ont éprouvé. À son côté on avait placé un orateur populaire qui avait perdu la voix ; et, comme c’était là à peu près tout ce qu’il possédait, il était tombé dans un état de mélancolie désespéré. À la table du banquet se trouvaient aussi deux dames : l’une était une pauvre ouvrière presque morte de faim, malade de la poitrine ; elle représentait là un million de femmes de sa condition, toutes aussi misérables qu’elle. L’autre personne était une femme douée d’une mâle énergie dont elle ne pouvait faire usage. Elle ne trouvait dans le monde rien à faire et rien qui lui procurât ou du plaisir ou du chagrin. Cette pauvre infortunée était devenue presque folle en voyant que son sexe était exclu des grandes affaires. Comme le nombre des convives était complet, on avait ajouté une petite table pour trois ou quatre pauvres chercheurs d’emploi, que les ordonnateurs du festin avaient cru pouvoir admettre. Ces pauvres diables étaient dans une si grande détresse qu’ils avaient réellement besoin d’un bon repas. Tous ceux qui assistaient à ce banquet étaient vraiment dignes de compassion. Le vieux Gervayse les intéressait peu, et il aurait pu disparaître sans qu’aucun des convives demandât : Où est-il allé ? – Monsieur, dit enfin le philanthrope à Hastings, voici bien des années que vous prenez part à cette fête, et probablement vous avez tiré de la vue de tous ces convives du malheur de très utiles enseignements. J’envie votre sort. Pouvez-vous me révéler un secret pour remédier à la masse des misères qui affligent le monde ? – Je ne connais qu’une seule misère, répondit Gervayse d’un air tranquille, et c’est la mienne. – La vôtre ! répliqua le philanthrope ; si vous vous rappelez l’existence heureuse et brillante que vous avez menée toute votre vie, comment osez-vous dire que vous êtes le seul infortuné de l’espèce humaine ? – Je vous le dirais que vous ne le comprendriez pas, répliqua Gervayse Hastings d’une voix faible, et avec une prononciation embarrassée, en employant quelquefois un mot pour un autre. Personne ne m’a compris, pas même ceux qui étaient atteints du même mal. Ce que j’éprouve est l’absence de toute espèce de passions. Il me semble que mon coeur est formé de vapeur. Il m’est impossible de saisir la réalité. Ainsi, en ayant l’air de posséder tout ce qui est au pouvoir des hommes, tout ce qu’ils désirent, je n’ai réellement rien possédé, ni joie, ni chagrin. Toutes choses, toutes personnes, et j’ai eu la preuve de ce que j’avance à cette table même depuis que je viens m’y asseoir, m’ont fait l’effet d’ombres vacillant sur la muraille. Ma femme, mes enfants et mes amis ont produit sur moi la même sensation. Il en est de même de vous que je vois devant moi. Je n’ai réellement pas connu l’existence, et je ne suis moi-même qu’une ombre comme ce qui m’entoure. – Et que pensez-vous de l'autre vie ? demanda à Hastings le ministre en levant les yeux au ciel. – Hélas ! je suis plus malheureux que vous, répliqua le vieillard, car je n'ai pas la faculté nécessaire pour craindre ou pour espérer. Mon malheur est le seul au monde, ma souffrance est la seule qui ne guérit pas. Ce coeur froid, cette existence sans réalité, ah ! c’est une vraie montagne de glace qui pèse sur ma poitrine ! Le hasard fit qu’à la fin de cette conversation les ligaments usés du squelette se détachèrent, et, tout à coup, ses os desséchés et la couronne de cyprès tombèrent sur la table. Cet incident attira l’attention des convives et fut cause que l’on perdit Hastings de vue pendant quelques instants. Lorsque les membres du banquet reportèrent leurs regards sur le vieillard, ils s’aperçurent qu’il avait subi une transformation complète. Son ombre avait cessé de vaciller sur la muraille... (...) Traduit de l'anglais par B.-H. Révoil. Repris dans Contes fantastiques de Noël, Ed. Librio.
jeudi 7 décembre 2006
Bluebeard's Eighth Wife (1938)
Enfin en DVD, l'un des meilleurs films de Lubitsch !
J'avais découvert cette merveille en salle il y a de nombreuses années et je vais pouvoir le revoir à l'infini ! Plusieurs films de Lubitsch, jusques alors inédits en Zone 2, viennent de sortir.
Voici une excellente occasion de vous rendre au Paradis, sans emprunter la case Purgatoire.
A mes yeux, si Dickens est le maître incontestable du Roman, Lubitsch est le Dieu du cinéma. Son génie détruit toute tentative d'explication.
J'ai horreur des versions doublées, y compris pour les langues que je ne pratique pas. J'ai toujours eu le sentiment que cela trahissait l'original, même si le travail est extrêmement bon (ce qui est loin d'être une généralité).
Aimeriez-vous que l'on vous tranche les jambes et qu'on vous les remplace par des prothèses ? Non ?
Alors pourquoi couper le sifflet des acteurs ?
D'autant plus qu'une voix est le prolongement du corps de l'acteur, c'est encore une matérialisation de son âme et de son esprit, à travers les corpuscules ondulatoires que j'imagine constituer le son d'une voix.
Néanmoins, je n'ai qu'une version française à vous offrir en guise d'extraits, car lorsque j'ai encodé ma vidéo pour vous, j'ai eu un problème pour avoir la version originale. Je n'ai pas trouvé d'extraits en anglais sur internet.
Précisons que Billy Wilder est co-scénariste, ce qui en dira encore plus long à ceux qui connaissent l'esprit du cinéaste. Son travail est d'une finesse extraordinaire. Il me rappelle le Ball of fire de Howard Hawks, toujours avec le très sexy (et très drôle) Gary Cooper.
C'est l'une des meilleures comédies jamais réalisées au monde. Je l'affirme sans crainte de me tromper.
Tout a commencé avec une histoire de pyjama...
Les plus observateurs d'entre vous auront remarqué que j'ai ajouté un lien ce matin dans ma liste de "blogs" préférés. J'ai suivi la piste encore fraîche depuis l'antre de Slumblogger (dont le travail me ravit, ainsi que celui de Letizia) et je me suis retrouvée dans un autre lieu magique.
J'ai été victime, ce matin, d'une crise d'enthousiasme aigu !
Je me permets donc de mettre en valeur, ici, une baraque à dessins qui m'a époustouflée.
Je reproduis un des dessins de cette jeune artiste, qui est l'un de mes préférés (mais tout me plaît ! ) :
Copyright : Maly Siri
Groggy, on l'est forcément un peu en sortant de la salle de cinéma. Est-ce pour cette raison que j'ai mis trois jours avant de me décider à écrire en quatrième vitesse ce petit billet ? Je savais que je serais incapable d'en parler, à moins de sombrer dans le verbiage creux, de plus en plus faux, façon Cahiers du cinéma, nouvelle version. [Je suis toujours abonnée mais je trouve de moins en moins de raisons de m'en réjouir...]
Scorsese, l'un des derniers grands cinéastes vivants, vient de réaliser un film magistral. Certainement pas exempt de défauts (une première partie un peu en dents de scie, un montage très nerveux, bien qu'assez sage somme toute car le film est parfaitement lisible, y compris dans ces scènes où le passé est le contreplaqué du présent), mais un grand film et une nouvelle leçon de cinéma.
Scorsese est un cinéphile. Voir ses magnifiques Voyages à travers le cinéma américain et italien, qui sont autant de chants d'amour. Voir ses efforts pour sortir Michael Powell de l'oubli.
La cinéphilie n'est pas un acte à la légère ; elle donne une responsabilité supplémentaire aux choix du cinéaste, un poids qui peut être soit une source d'équilibre soit un moyen de boire la tasse plus vite. Je ne crois pas que Scorsese ait été embarrassé ici par le film, qui serait l'original dont il façonnerait le remake, à savoir Internal affairs d'Andrew Lau et Alan Mark. Il prétend ne pas l'avoir vu avant la fin du sien et je le crois. Quand bien même, je ne trouve aucun intérêt à parler du film de Scorsese avec en creux la vision de l'autre, si tel n'est pas son souhait. Scorsese est trop immense pour qu'on le mesure à un modèle hypothétique, lui qui n'a cessé d'en fabriquer.
La cinéphilie est une passion qui a trait autant à la généalogie qu'à l'archéologie, j'en parlais dans un précédent billet au sujet d'Irving ; ce sont deux fonctions d'exégète qui sont propres à tout créateur digne de ce nom. Ce travail souterrain, qui se fait à l'abri des regards, parmi les alambics et les cornues, fait venir au monde, dans le creuset du coeur et de l'esprit, les personnages, qui vont se matérialiser, plus tard, devant nous.
Cinéphile, tous les cinéastes ne le sont pas autant que lui. Il explique, dans une interview publiée dans le numéro de décembre de Positif, que ses influences pour ce film-ci furent Melville (Le samouraï, Le cercle rouge... et, en particulier, Le doulos) mais aussi Carol Reed (Le troisième homme) lors de la poursuite entre les deux protagonistes dans Chinatown. Se souvenir de ses pères - et de ses pairs. Tel pourrait être aussi l'une des clefs pour comprendre cette histoire, "pleine de bruit et de fureur", traversée, brutalement, par la question du mensonge. En effet, renier sa caste, bouleverser la donne, manipuler les cartes revient à poser la question de son identité et à risquer de perdre le fragile équilibre de son existence, lorsque l'on est dépourvu de cette unité intérieure qui fait parfois croire que l'on a une conscience de soi. Le combat de ces deux faux frères ennemis est tragique, possédant la grandiloquence d'un opéra et d'une tragédie shakespearienne, son sublime aussi, bien que son esthétisme soit résolument sobre, et flirte parfois avec le blafard de certains plans troubles, brisés par la violence extrême du milieu. Un jeune homme (Leonardo DiCaprio) obtient son diplôme pour travailler dans la police. Il est issu d'une lignée de gangsters, de gens pas très nets, et il veut sauver son âme et payer, peut-être, la dette de ses pères. Il va se retrouver face à un autre jeune homme, diplômé la même année, qui est son parfait double inversé, un être maléfique, mais sans réelle conviction ou épaisseur pour ce rôle. Une frappe, propre sur lui, à l'ascendance blanche comme neige. On est loin des films de gangsters de la belle époque, de cette opposition qui portait au duel le flic et le voyou, issus pourtant du même terreau, dotés d'un sens de l'honneur et d'une morale commune bien qu'opposée, comme dans La proie (Cry of the city) de Robert Siodmak (un cinéaste que j'adore), par exemple. Jamais leurs regards ne se croiseront pendant ce tango (Cf. le morceau de Howard Shore) qu'ils vont danser sans se toucher sinon à travers des intermédiaires, cette mise à mort qui va se dérouler à distance, jusqu'à ce final terrible où leurs sangs vont se mélanger pour qu'ils deviennent, enfin, réellement frères, mais dans la mort. Par-delà toute idée de bien ou de mal, car finalement il n'y a que des perdants. Même la justice apparente de l'avant-dernière image, quand le flic pourri se fait descendre par un plus honnête, ne réconcilie pas la conscience du spectateur. Le premier jeune homme, co-héros du film, est un infiltré de la police au sein de la pègre de Boston (dirigée par un fou furieux, incarné par un Jack Nicholson plus halluciné que jamais, un Falstaff déjanté sous amphétamines), le second est un pourri, un flic qui livre toutes ses informations au Diable gangster, un infiltré du camp adverse. Chacune des "armées" en présence sait la présence d'une taupe et sait que l'autre sait aussi. Ce jeu de dupes est doublement pipé. S'engage alors une chasse à l'homme. L'enjeu semble alors complètement perdu de vue (la justice ?) car, hormis pour un seul personnage, les frontières entre le bien et le mal semblent se chevaucher constamment. Leonardo DiCaprio, disons-le d'emblée, n'était pas de ces acteurs que j'aimais aimer, jusqu'à Aviator.

Il était trop jeune, trop lisse, trop angélique, avec une peau de bébé Cadum qui m'exaspérait. Et puis j'ai enfin compris quel génial acteur il était. Bien plus tard que pas mal de gens. Je suis lente, prudente, mais il m'a enfin gagnée à sa cause. La beauté de ses traits, cette apparente candeur qui gouverne chaque mouvement de son visage ne demande qu'à être abîmée. La pureté du regard ne donne que plus de force à sa rage inutile. On a envie de le brutaliser pour qu'il mérite cette foi, presque trop grande pour lui, au cas où elle lui aurait été échue par accident... Non, le gosse est devenu un homme et il est solide. Il dit que sa main ne tremble pas lorsqu'il participe aux boucheries de ses congénères du mal. Mais il avale des flacons de Valium pour tenir, tandis que son reflet maléfique bande mou et finit par se retrouver pris dans une ironie dangereuse : il doit trouver la taupe, c'est-à-dire lui. DiCaprio vole la vedette à Nicholson, malgré la stature immense de ce dernier. Matt Damon, quant à lui, m'a toujours paru trop falot et ce film ne me fera pas changer d'idée. Je ne comprends pas le choix des titres français des films américains. "The departed", à savoir "le défunt", cette inscription porté sur une carte de condoléances, n'a rien de commun avec "les infiltrés". C'est trahir le film que de lui donner un titre qui, même s'il en exprime une certaine réalité, n'en dit pas le secret, car le film est construit sur le manque, bien plus que sur le parallélisme qui existe entre les deux personnages principaux, les infiltrés. Ce manque est celui de la famille, pour les deux personnages, dont les noms irlandais riment et semblent se faire écho par l'intermédiaire d'un chiasme imparfait : Colin Sullivan et Billy Costigan. Drôle de famille, des Atrides. Etrangement, Jack Nicholson est une figure paternelle possible pour les deux hommes. De même, Colin et Billy partagent une femme, Madolyn (Vera Farmiga),

une psychiatre, qui définit le mensonge (le sien) comme une manière d'entretenir un équilibre, entre elle et elle-même, entre elle et les autres. Celle-ci enceinte (de qui ? ) symbolise une forme d'inceste entre les deux jeunes hommes dédoublés.

Il est fini le temps de Capra qui brossait le portrait d'une amérique généreuse, altruiste, qui sauvait ses citoyens d'eux-mêmes, porteuse d'un idéal qui nourrissait ses enfants. Scorsese le dit avec cette allégorie finale, le rat sur le rebord de la fenêtre, qui donne sur le Capitole. Les rats sont dans le bateau et ils sont les maîtres. De même cette enveloppe biffée, qui porte la mention "Citizens" qui est le détonateur du final... La nation n'est faite que de trahisons et de compromis. Tout est saloperie. Le dernier film de Clint Eastwood (magnifique ! Je n'ai pas osé en parler tant il m'a impressionnée !) dit en substance la même chose et, même si les deux films ne parlent pas de la même chose, j'ai trouvé en l'un et en l'autre de nombreux points de contact, comme si le temps était venu de reconnaître ses fautes et d'expier. La bande originale du film est aussi très expressive, variée, donnant des pulsations supplémentaires. Un des titres des Rolling Stones, auquel Scorsese va consacrer un film, me semble-t-il, comme il l'avait fait pour Bob Dylan, est présent.

Deux extraits ci-dessous.

Billy's theme (Howard Shore), qui n'est pas sans rappeler à certains accents d'Anton Karas et de sa cithare (Le troisième homme) : billy Le titre phare du film, I'm shipping up to Boston (Dropkick Murphys): departed

Extrait (pour un extrait sous-titré ou en français, allez sur allocine.fr) : Bande annonce :

vendredi 1 décembre 2006
Mon ami d'outre-Manche, Robert Greenham, auteur d'un délicieux petit livre, qui est une pierre de plus, une fondation solide, dans les études barriennes, m'envoie régulièrement des articles divers, extraits de la presse anglaise, en rapport avec ce qu'il sait être mes passions, les alimentant avec soin, afin que la flamme ne s'éteigne pas.
Hier, alors que j'étais plangée dans de drôles d'abîmes linguistiques et philosophiques, existentiels aussi, il eut la bonne idée de me faire parvenir ce petit article qui m'a enchantée.
Il s'agit d'un fragment du Times, qui évoque Beatrix Potter, la très célèbre naturaliste que tout le monde désormais connaît en France.
Elle avait émis l'hypothèse que Nessie (le monstre du Loch Ness, auquel je vais rendre visite bientôt) devait avoir une bosse afin de survivre à la pression de l'eau. Elle appuie son hypothèse sur ses études sur les grenouilles et autres créatures aquatiques ou pseudo-aquatiques.
Je trouve cette idée tellement charmante - bien que sûr que Nessie n'existe pas réellement... Enfin, pas pour les grandes personnes, les véritables grandes personnes, dont je ne fais pas partie... - que cela a illuminé ma journée et rallumé mon feu de joie.
On apprend aussi dans ces quelques lignes qu'un film sur la vie de Beatrix Potter va voir le jour, avec Renée Zellweger dans le rôle de l'illustratrice, sur le modèle de Finding Neverland. Rien n'est parfait en ce bas monde.
lundi 27 novembre 2006
Ce petit billet maladroit, fouillis, est offert et dédié à Fauna Amor, qui l'a inspiré de mille manières. Cette jeune femme est remarquable, presque trop belle - je crains que cet hommage ne lui déplaise, car Fauna est sauvageonne, je l'imagine ainsi, indépendante et fière - pour exister ailleurs que dans le pays des songes. Je puise en elle un certain nombre de forces. Elle justifie à elle seule, avec quelques autres personnes dans cet univers imaginaire que d'aucuns appellent à tort virtuel, ce JIACO et d'autres choses plus profondes.
Merci Fauna. **** Aller à la source des oeuvres de Walt Disney au Grand Palais, rencontrer les artistes du Cirque d'Hiver, voir le plus beau film de l'année, embarrasser de quelque manière que ce fût my Monsieur Anon, dévaliser quelques librairies, "L''écume des pages" et "L'arbre à lettres", [ Un livre de Mocky, parce que nous l'adorons, parce qu'il est hors normes, à part, méprisé par la critique, mal aimé par un certain public et pourtant génial. Mais personne ne le connaît véritablement. Mocky a les moyens de ses provocations.
La Chine ? En vue d'un lointain mais futur voyage là-bas, quand je parlerai correctement . Hoffman, parce que je ne connais pas ce conte (quand je vous dis que je suis trouée de lacunes, ce n'est pas une posture ! ) et parce que Phébus est une maison d'édition que j'aime... De Tolkien, j'ai lu Le Seigneur des anneaux. Qui ne l'a pas lu ? Et j'ai toujours émis des réserves sur ce livre, qui n'est pas aussi extraordinaire qu'on voudrait bien nous le faire croire. Je crois que Bilbo est plus digeste. J'ai envie de le lire depuis longtemps en français. La prose de Tolkien est aussi lourde en version originale qu'en traduction... alors, je n'ai pas envie de le lire en anglais, car j'aime trop la musicalité de cet idiome. Mais n'allez pas croire que je n'aime pas Tolkien. Ce serait trop simple.
Un compagnon oxfordien des contes de fées. Une petite mine d'or portative sur le sujet. Et un cours de Madame Dixsaut, platonicienne émérite que j'ai eu le bonheur d'avoir comme professeur à la Sorbonne. Une grande dame. Un esprit éblouissant mais hélas peu de tendresse pour ses élèves...
L'indulgence n'est pas une de ses qualités premières, mais qu'importe, car l'exigence qu'elle place dans autrui n'est pas moins forte que la sienne propre. Je l'admire sans l'aimer.]
tel fut le programme de mon dernier week-end parisien, dont j'aimerais rendre compte ici, sous forme de plusieurs petites chroniques, tant il semble correspondre à ma vision personnelle du paradis et à un certain art de vivre (comme dirait un vieux garçon charmant qui m'écrit de temps en temps et dont les encouragements me sont profitables) : mes passions et amours furent entrelacées en un lieu et un temps, dans un superbe bouquet. Des roses de décembre, bien entendu. Ce fut Noël avant l'heure, dans un tourbillon né des mains de mon mari, pour enchanter mon coeur et mon esprit. Vous savez que la magie est à votre portée ? Oui, vous, qui me lisez, il n'y a pas grand-chose à faire pour se retrouver dans un autre univers. Fermez les yeux, croyez fort, et le rêve deviendra réalité. Si je vous parais naïve et puérile, cela n'a aucune espèce d'importance.
Enro (encore quelqu'un que j'aime bien), un jour, avait fait part d'une théorie concernant une forme d'intertextualité à l'oeuvre dans le choix de nos lectures et j'ai depuis appliqué le procédé à tous mes goûts. Force est de constater que je pourrais tous les relier par un ou plusieurs détails et tisser une immense toile... qui serait la généalogie de mes attachements. Ce billet en est la preuve.
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La photographie, qui sert d'entame, est tellement ratée qu'elle est presque intéressante et surréaliste. Holly pose devant l'un des tableaux qu'elle préfère et dont je donne meilleur aperçu ci-dessous,
l'oeuvre d'un artiste qu'elle vénère, Titiana et Bottom de John Anster Fitzgerald, d'après Le songe d'une nuit d'été de William Shakespeare.
Quelle émotion de pouvoir caresser du regard un tableau qui me fait rêver depuis si longtemps (le gardien a cru que j'avais l'intention de le voler, tant je suis restée longtemps immobile devant lui à lui faire des oeillades, camouflée derrière ma frange) ! J'ai aussi eu le privilège de contempler un tableau de Waterhouse, de Millais et de Grimshaw.

Des artistes victoriens, préraphaélites, comme il se doit, puisque telle est ma vocation. J'étais en terrain connu et j'écoutais d'une oreille distraite une conférencière raconter des âneries aux visiteurs, concernant Joan Crawford (l'une des inspirations pour la sorcière de Blanche-Neige).
Le Grand Palais était presque vide en ce tout début d'après-midi. La foule viendrait plus tard, lorsque nous partirions. Peu d'enfants, Dieu merci ! Des lardons dans une exposition, c'est un cauchemar pour les oreilles. Gare à la migraine ! J'ai pu admirer, en toute tranquillité, les sources de Walt Disney : les gravures et les tableaux de Gustave Doré, les travaux de Granville, Daumier, Benjamin Rabier, Beatrix Potter... Ma félicité avait quasiment atteint son acmé lorsque je vis un lavis de Victor Hugo,
Je ne pensais pas avoir la chance de toucher de la prunelle cette oeuvre, pas plus que celles de William Blake, que j'admire depuis des années. Les rencontres les plus improbables eurent lieu ce samedi-là. J'étais fort aise de la place conférée à l'expressionnisme allemand, à travers des extraits du Faust et du Nosferatu de Murnau, mais Fritz Lang (Metropolis ), Robert Wiene (Le Cabinet du Dr Caligari), Paul Leni (Le Musée des figures de cire) et Wegener (Le Golem).
Cette exposition est remarquable : elle manque certainement de complexité, de profondeur, se révélant par trop pédagogique, mais elle a le mérite d'offrir l'essentiel. Le bonheur fut complet lorsque nous pûmes voir Destino (une reconstitution d'un projet avorté) de Disney et Dali.
Extrait :
Certaines images font songer au Chien andalou de Bunuel. Et ce n'est pas un hasard, comme chacun le sait... La présence des insectes nous servira de guide pour le film dont je vais bientôt vous parler... à la fin de ce billet, car je garde le meilleur pour la fin.
Parmi, les nombreux objets en vente, je recommande pour les amoureux de Disney, ces deux livres-coffrets, remplis de trésors : sont un délice pour l'amoureux de l'Oncle Walt... Et je pense faire profiter les lecteurs de mon site Barrie de certain contenu en rapport avec Barrie... mais Chut ! Surprise !
Je ne suis pas exempte de critiques quant au travail de Walt Disney
concernant nombre des classiques qu'il a fait adapter, mais je suis respectueuse néanmoins de l'homme. J'ai beaucoup d'affection pour lui.
Et j'ai enfin acquis le sac de Miss poivert (qui nous manque...) ! Oui, oui, je suis un être frivole parfois... et je sacrifie au vice des produits dérivés.
Les silly symphonies, l'une des plus belles choses jamais créée par Disney, méritent d'êtres vues et revues. 
Chaque année, je me rends au Cirque d'Hiver.

C'est un rituel qui précède Noël et l'occasion de satisfaire ce besoin de poésie incarnée qui est mien. Ce cirque, qui n'est pas sous un chapiteau, battu par les quatre vents, mais dans une très jolie maison, maintient la tradition du genre, un amour du spectacle auquel je suis sensible. Je me remémore toujours les paroles de cette chanson de Caussimon, interprétée aussi par Philipe Clay, Le Funambule, lorsque je regarde les prodiges des airs qui, parfois, paient de leur vie leur art dangereux.

De tous ses copains du cirque forain
Pas un n'avait dit au vieux funambule
Qu'il était aussi parfois somnambule
Ça n'aurait servi strictement à rien

Le public parti, la lune dehors
À travers les trous de la vieille toile
Allumait un ciel tout rempli d'étoiles
Le vieux funambule, arrivait alors

Lui qui n'était pas tellement sûr de lui
Qu'avait mal aux reins, qu'avait des vertiges
Était tout changé c'était un prodige
Oui c'était vraiment le jour et la nuit

Plus besoin d'ombrelle ni de balancier
Les sauts périlleux devenaient faciles
Il était gracieux, il était agile
Comme un demi-dieu, sur son fil d'acier

Et ce fut ainsi qu'un enfant le vit
Un enfant puni ou un fils de pauvre
Qui s'était glissé dans l'odeur des fauves
Et le regardait d'un regard ravi

Spectateur fortuit de ce numéro
L'enfant applaudit à tant de merveilles
Mais un somnambule, quand on le réveille,
Comme un funambule, ça tombe de haut

De tous ses copains du cirque forain
Pas un n'avait dit au vieux funambule
Qu'il était aussi parfois somnambule
Les gens du voyage sont des gens très bien.

Les trapézistes, le ventriloque (il n'en existe plus guère...), les tigres, les jongleurs, les chinoiseries. Le spectacle fut encore une réussite cette année. Ils m'ont donné un peu de leur fièvre. Un univers bariolé, une drôle de famille hétéroclite qui cajole l'enfance en chacun de nous. Je songe aussi à Freaks de Tod Browning. Association d'idées facile mais véridique.
J'aime leur étrangeté, cet amour du spectacle qui les réunit dans la souffrance, l'implacable rigueur des saltimbanques. J'aimerais être des leurs.
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Fauna a en si bien parlé que j’aurais peine à dire plus et mieux. Je vous renvoie à son billet. C’est grâce à cette fée que je suis allée voir ce film, dont je n’aurais rien su sans son secours. Après la découverte de Gormenghast, je lui suis à nouveau redevable. Guillermo del Toro n’était pas, malheureusement, un cinéaste de ma connaissance. Le monde est si vaste ! Et je manque de souffle. Lorsque je parle du plus beau film de l’année, alors que celle-ci n’est pas encore achevé et que j’attends le film de Scorsese avec impatience, et celui de Resnais avec appréhension, je ne prends pourtant aucun risque, car c’est le plus beau film de mon année, c’est certain. Une oeuvre qui réconcilie à ce point les diverses strates de l'être humain est une oeuvre qui tient du miracle. Del Toro a su injecter à l'horreur franquiste, cette autre horreur, sublime celle-ci, la substance du conte de fées, qui est cruauté et crudité. Le pari était difficile à tenir, mais le maillage est si bien tissé que nous n'avons jamais dans l'idée de quitter un monde (celui d'Ofélia) pour un autre (celui de Vidal, ce Capitaine sans coeur, qui brise les autres, dans une violence inimaginable ; c'est un monstre dont les doubles dans le monde de l'imaginaire

sont bien moins effroyables que lui. Il semble dire la rigueur absurde, sans autre but qu'elle-même, sans idéal ni finalité. Il obéit à un devoir qui ne repose sur rien...). Les deux mondes coexistent l'un dans l'autre, sans pouvoir dire qui de l'un contient l'autre...
Le labyrinthe de Pan pose une question essentielle, qui est en germe dans le billet de Fauna : le statut de l’imaginaire par rapport au réel. J’avais déjà évoqué cette question de manière presque sérieuse ici, par le biais des travaux de Clément Rosset. Je me permets de citer Fauna, afin de lui faire écho : "Mais il y a une différence : le fantasme est réel. L'illusion ne l'est pas. L'enfant croit, pas l'adulte. Les illusions que Carmen regrette n'ont jamais eu la force des fantasmes d'Ofélia." Ceci me paraît très justement pensé et exprimé. Je le comprends ainsi : l'illusion n'est qu'un voile transparent, moiré, apposé sur le réel, qui en laisse entrevoir la forme, car il suffit d'un souffle, léger, pour soulever le rideau de tulle. L'illusion s'appuie sur le réel, mais n'en change pas la consistance. Elle n'est qu'un trompe-l'oeil tandis que le phantasme se nourrit de la chair du réel, le digère, le fait sien et devient réel à son tour pour celui qui le façonne en son sein.
Cette oeuvre maternelle de l'imaginaire est retranscrite fabuleusement. Ofélia vit deux vies, avant d'être prise par l'une et rejetée par l'autre. Sa mère fabrique un enfant dans son ventre, elle abrite deux vies, tout aussi incompatibles (elle doit mourir pour que vive l'enfant). Ces deux êtres, la mère et la fille, que tout semble désormais éloigner, sont pourtant le miroir l'une de l'autre. Ce qui les sépare, c'est Cronos. N'oublions pas que Kronos (le temps) n'est pas exactement Cronos (le dieu)... même s'ils se confondent souvent. L'interstice qui demeure entre les deux sens du mot permet peut-être cette juxtaposition de leur deux mondes dans ce long-métrage magnifique. Kronos gouverne notre monde ; Cronos appartient à l'autre univers. La rupture entre la mère et la fille sera consommée lorsque la femme brûlera la mandragore en forme de foetus, à laquelle donnait vie la fille afin de sauver son petit frère dans le ventre de sa mère.
Ce film, qui est d’abord une œuvre de plasticien et pas seulement par ses références à l’art pictural, dont le tableau de Goya, Saturne dévorant un de ses enfants, mais aussi parce que ce film superpose plusieurs formes de réel, aussi vraies l'une que l'autre, mais différemment véridiques. Toute la distinction qui est à construire repose sur l'idée que l'on se fait de l'imaginaire. Il est des choses imaginaires et des choses de l'imaginaire. Cela ne signifie pas exactement la même chose. Le monde d'Ofélia n'est pas imaginaire, ce n'est pas une illusion; il est de l'imaginaire, de ce royaume auquel elle appartient et qu'elle ne peut rejoindre que par le sacrifice de sa vie réelle. Les choses imaginaires sont des chimères avec lesquelles on joue, on se dupe, on se divertit, dont on se fait un abri, alors que les choses de l'imaginaire existent bel et bien et n'existent que par ce que l'on est à sacrifier pour leur donner vie. Elles ne protègent pas, elles ne sont ni folie ni fuite hors du réel, mais une manière de creuser son sillon dans cette réalité, souvent morne et terne, triste, silencieuse, ou pleine de bruit et de fureur. C'est une arme, un combat, une façon de ne pas lâcher prise, d'être plus vivant que ceux qui ont cessé de l'être sans le savoir (la mère d'Ofélia).
Tout le film est construit de manière binaire, parallèle : chaque élément d'un monde ayant son pendant dans l'autre. "C'est ainsi que la géométrie du décor de la salle à manger du Pale Man reprend exactement celle de la salle à manger du franquiste joué par Sergi Lopez. La grenouille représente la bourgeoise, le Pale Man symbolise l'Eglise avec ses stigmates sur les mains et la manière dont il attire les enfants dans sa chapelle pour les manger. Chaque personnage du monde fantasmé trouve son reflet dans le monde réel. Mon film est un jeu de miroirs où tout est calculé, jusqu'à l'évolution physique du faune. Plus les épreuves auxquelles il soumet la petite fille sont difficiles, plus il devient beau." (G. del Toro, dans le numéro de novembre de Positif)
Saturne, le nom romain du Cronos grec, fait référence à un précédent film de Guillermo del Toro. La présence du temps est incarné par le monstre Pale Man qui dévore les enfants, par Vidal, par la présence du sablier, par une montre cassée que Vidal ne cesse de remonter, comme un témoignage d'un éternel, une folie ou une malédiction transmise de père en fils, par l'attente d'un père dans le monde des abîmes...
Pale man est Saturne, Cronos, un monstre glouton, une baudruche éclaté, un ancien obèse à la peau flasque : il dévore pour n'être pas dévoré si l'on se fie à la légende, telle que nous la rapporte brillamment Pierre Vernant :
S'il symbolise le temps, il mange les enfants car les enfants dévorent le temps. N'y a-t-il pas place alors pour évoquer en filigrane Peter Pan ? En effet, l'enfance n'a pas conscience du temps d'une façon semblable à celle des adultes. On peut même affirmer que l'enfance se joue dans la tour éternité, jusqu'à la puberté... c'est pourquoi, malgré une conscience de la mort (qui sera la victoire du temps), l'enfant ne la craint pas véritablement. D'où cette déclaration extraordinaire du réalisateur :
"J'aime la notion d'immortalité, pas dans le sens que les gens vont se souvenir de vous, mais dans l'idée que si vous vous ouvrez totalement à la mort, le temps n'a pas d'emprise sur vous. C'est de cela dont parlent Cronos et la fin du Labyrinthe de Pan. C'est un thème développé dans le conte d'Andersen, La petite marchande d'allumettes. Elle ne va pas au Paradis. Elle meurt en regardant un festin... [Note de Holly : Si Ofélia risque de mourir en touchant au festin figé du Pale Man, cela n'est pas sans raison... ] Ce qui fait qu'elle ne ressent plus la faim et le froid. Elle meurt sans mourir, sans s'en rendre compte. J'aime beaucoup cette idée car je pense que si on ignore la mort, elle ne peut pas vous atteindre. Je reconnais que cette théorie est un peu tirée par les cheveux." (G. del Toro, dans le numéro de novembre de Positif)
Guillermo del Toro ne fait que divulguer l'immortalité pensée et vécue par l'enfance. Je ne prétends pas, je le redis, que les enfants n'aient pas conscience de la mort, ce qui serait complètement faux, mais la conscience qu'ils en ont n'est pas la nôtre. Elle n'est pas perçue en terme de destruction complète mais comme un mal, une altération. Ofélia dit d'ailleurs à Mercédès, la servante complice des résistants, qu'elle a peur qu'on lui "fasse du mal", pas qu'on la tue. Le dieu Pan est présent, c'est lui le guide d'Ofélia, celui qui va la soumettre aux rites initiatiques, qui doivent témoigner de sa nature d'être non humain. Ofélia doit revenir dans son royaume avant que la lune ne soit pleine. Ne peut-on pas y voir une métaphore de la puberté ? Les légendes racontent que Pan fut amoureux de la nymphe Echo - d'où l'appel de la petite fille lorsqu'elle pénètre dans ce labyrinthe, qui évoque aussi bien le minotaure... Pal est d'ailleurs un avatar de cette créature mythologique. L'écho est aussi le sien, celle qu'elle fut dans une autre vie qu'elle a perdue par désobéissance, voulant connaître le monde des hommes. On le comprendra, les références sont si abondantes dans ce film qu'il est vain de vouloir toutes les recenser et leur attribuer un sens. L'oeuvre est riche de mille reflets, qui sont autant de fausses pistes, car la seule vérité est celle du coeur pur de l'enfant. Pan signifie en grec Tout. Il signifie aussi, par un habile retournement, son contraire, car s'il est Tout, il est aussi rien. Nécessairement.
La berceuse qui accompagne le film est si révélatrice de l'esprit de l'histoire que je suis bouleversée de l'entendre... Pan

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