lundi 22 décembre 2008
"Attention… Attention… Il faut parler à voix basse. – Il ne faut plus l’inquiéter… L’âme humaine est très silencieuse… L’âme humaine aime à s’en aller seule… Elle souffre si timidement… Mais la tristesse, Golaud… mais la tristesse de tout ce que l’on voit !… Oh ! oh ! oh !…"
Pelléas et Mélisande (que l'on peut lire ici, car l'œuvre est libre de droits)


Ce matin, la ville est solitaire. J'en ressens la faible pulsation au loin. Il y a quelque chose de morbide dans cette langueur, selon que l'on est ou non capable de mettre des pensées un peu colorées à l'intérieur – pensées qui se dilueront ou non dans cette blancheur ou neutralité grise au cœur. Aujourd'hui, j'ai envie de croire que l'hiver n'est qu'un printemps endormi. Le facteur vient de faire tomber le numéro de janvier du "Monde de la Musique" dans ma boîte. Le beau visage de Maurizio Pollini éclaire ma matinée, de biais, tandis que très doucement Sinatra me parle plus qu'il ne me chante : I fall in love too easily... J'aime l'état dans lequel je suis ce matin. Un équilibre mélodique de ma mélancolie. Cela ressemble à un bonheur qui pourrait devenir violent ou bien à un état d''âme qui peut tout aussi bien verser dans un cafard ou un cirage terrible, le cafard absolument noir. Holly Golightly, la vraie, en parle mieux que moi, celle de Truman Capote :
« Mais ce n'est pas pour cela que Tiffany me rend folle. Écoutez. Vous savez ces jours où vous êtes dans le cirage ?
- Autrement dit le cafard ?
- Non, fit-elle méditativement. Le cafard, c'est quand vous craignez d'engraisser ou qu'il a plu trop longtemps. Ça vous rend triste, c’est tout. Mais le cirage, c’est horrible. Vous avez peur, vous suez d’angoisse, mais vous ne savez pas de quoi vous avez peur. Sauf que quelque chose d'horrible va vous arriver mais vous ne savez pas quoi. (…) Ce que j’ai trouvé de mieux c’était de prendre un taxi et d’aller chez Tiffany. Cela me calme immédiatement. La sérénité, l’air de supériorité. On a le sentiment que rien de très mauvais ne pourrait vous atteindre là (... )» (Paris, Folio, 2000, p. 46 - Traduction de Germaine Beaumont)


Mon Dieu que c'est vrai ! Faute de Tiffany, il me reste Sinatra, Barrie, Cary Grant pour retrouver ce sentiment.

Je vais sortir tout à l'heure, pour poster des petites choses à deux amis. J'ai envie de parler de Mélisande, ce matin, avant de partir.

Probablement l'un de mes deux opéras préférés - l'autre étant Tristan und Isolde de Wagner ; et il y a une cohérence sous-jacente à cette association - et une œuvre littéraire dont la lecture m'a bouleversée à jamais, par son symbolisme impossible à pénétrer autrement que de la pointe de l'âme, par la langue presque blanche ou chuchotée de Maeterlinck. L'impénétrabilité d'un voile de mousseline recouvre mots et gestes de cette pièce impossible à mettre en scène sans la brutaliser et la trahir.
J'ai la chance de posséder une belle édition illustrée d'œuvres de Maurice Maeterlinck, trouvée sur les Quais parisiens, il y a une bonne année. Mais je regrette qu'il soit si difficile de trouver des éditions neuves de certaines pièces de cet auteur si raffiné, si profond, si précis, si simple et pourtant dont le propos est insaisissable, comme toutes les vérités viscérales le sont. (C'est ainsi, ma chère Virginia, que je n'ai pu mettre la main sur une édition de Pelléas et Mélisande que je te destinais à Noël... C'était LE cadeau que je voulais pour toi et j'ai échoué dans ma quête.)







Par le hasard des affinités électives, ou au contraire peut-être est-ce le fruit de leur nécessité, Maurice Maeterlinck, l'auteur de la pièce originale, et Claude Debussy, le compositeur de l'opéra, ont un lien avec James Matthew Barrie. J'ai évoqué le premier ici. Du second, je rappellerai un ou deux détails, en citant ce qu'a écrit Paul Hooreman dans La revue de musicologie (volume 48, juillet-décembre 1962) :

"Quand j'étais enfant, - c'était hier, c'était en 1911, -j'allais souvent goûter chez mon oncle Francis de Miomandre, et là, pendant que ma tante, éclectique et bonne pianiste, m'imprégnait de Mozart ou de Fauré, de Debussy ou de Wagner, je lisais et relisais, couché à plat ventre sur le tapis du salon, un livre dont l'histoire m'enchantait, et dont les illustrations, surtout, exerçaient sur moi une fascination délicieuse. Je ne soupçonnais pas qu'en ce même temps, dans un hôtel du Bois-de-Boulogne, une petite fille de mon âge lisait le même livre avec le même plaisir, tandis que son père, lui, jouait peut-être moins de Wagner, mais sûrement plus de Debussy. La petite fille s'appelait Claude-Emma Debussy, mieux connue dans l'histoire de la musique sous le nom de Chouchou, et le livre, Peter Pan dans les jardins de Kensington, de James Matthew Barrie [une partie de "mon" Petit oiseau blanc, donc]. Hachette venait d'en publier la traduction française, illustrée des ravissantes aquarelles d'Arthur Rackham. Le mystérieux jardin londonien, la vie secrète des gnomes et des fées dans le creux des arbres, Peter Pan naviguant sur la Serpentine dans une barque faite d'un nid d'oiseau, tout cela m'émerveillait, moins peut-être par la grâce émouvante du récit que par la poésie secrète des paysages de Rackham. Une image, entre autres, charmait le musicien en herbe que j'étais ; son titre, imprimé sur une mince feuille de garde, disait (c'est une citation extraite du conte) : " ... Les fées sont des danseuses consommées".





Et certes, elle était aérienne, la petite fée que Rackham faisait danser sur un fil de la Vierge, au son d'une basse de violon jouée par une araignée. Qu'un grand musicien que j'aimais en est fait le sujet d'une de ses œuvres ne m'étonna point, quand je découvris plus tard le deuxième livre des Préludes, et il me semblait évident que tout le monde dût connaître l'aquarelle de Rackham, et le conte de J.-M. Barrie. La parenté des trois œuvres était pour moi chose si avérée que le titre du prélude en vint à se substituer dans ma mémoire à la légende exacte de la planche illustrée. C'est récemment qu'il m'est apparu que les commentateurs ignorent cette source de l'imagerie debussyste - ce qu'ils disent du sixième prélude du livre II n'est que paraphrases poétiques - et qu'il me faudrait peut-être un jour, à l'intention des esprits critiques, démontrer «musicologiquement» ce que je savais depuis l'enfance. Voici donc, avec mes excuses aux fées, les pièces justificatives de leur procès.
I. L'édition originale anglaise de Peter Pan in Kensington Gardens, illustrée par Arthur Rackham, parut à Londres en 1906.

II. En 1907 parut une seconde édition moins coûteuse, dont Hachette publia la traduction française. (Miomandre m'avait dit le nom du traducteur, mais je l'ai oublié ; ce n'était ni Henry-D. Davray ni Robert d’Humières.)

III. En 1911 parurent encore une édition anglaise et une française du même texte, mais en un format plus petit et avec un moindre nombre de planches. (Sur ces diverses éditions, le lecteur studieux consultera la monographie de Derek Hudson, Arthur Rackham, His Life and Work, London 1960 -et y prendra bien du plaisir.)
IV. Les Préludes de Claude Debussy, deuxième livre, parurent chez Durand en 1913. Selon Vallas (Debussy et son temps, p. 299), le musicien y travaillait depuis 1910, et Ricardo Vines joua les Fées en première audition à la Société Nationale le 5 avril 1913.
V. Dans l'édition des Préludes, le titre : "Les fées sont d'exquises Danseuses" est ainsi imprimé, entre guillemets, à la fin du prélude et dans la table des pièces ; il est le seul à présenter cette particularité.Pour qui connaît la minutie graphique de Debussy, ce n'est point là un accident ; l'auteur tenait à signaler qu'il s'agissait d'une citation.
VI. Une lettre de Debussy à Robert Godet, publiée dans les Lettres à deux amis, Paris 1942 (lettre XLV, p. 132, datée du 3 janvier 1912 ), dit ces précises paroles : "Très cher Godet, Chouchou, pour qui Rackham est déjà "ce vieux Rackham". a été ravie de votre envoi. Elle me prie de vous en remercier ("bien gentiment" en vous souhaitant une "bonne et heureuse année"... Vieille formule qui reprend toute sa grâce en passant par la bouche d'un enfant ! [...]"
Mais, dira le lecteur, "exquises danseuses" du prélude et "danseuses consommées" du conte, ce n'est pas la même chose ; qui peut nous assurer que Debussy s'est bien inspiré de Peter Pan ? - Réponse : le texte anglais lui-même, qui dit : "Fairies are exquisite dancers" (et non pas : "consummate"). Debussy, qui savait médiocrement l'anglais (cf. Serenade for the Doll dans le Children's Corner), a transposé littéralement le "faux ami" que le traducteur du conte avait soigneusement rendu.
Ceci nous fait supposer que Debussy avait connu les aquarelles de Rackham en 1908 déjà, lors de son voyage à Londres, et que l'envoi de Robert Godet -apparemment la petite édition de 1911 -n'a fait que raviver son souvenir, puisque Chouchou connaissait déjà les illustrations de Rackham. Le livre envoyé par Godet ne peut être Ondine, le conte de La Motte-Fouqué, dont l'édition française illustrée par Rackham ne parut qu'en 1912, mais il est infiniment probable, quoique manquent ici les preuves tangibles, qu'Ondine, le huitième prélude du même livre II, a été, lui aussi, inspiré par les aquarelles de Rackham.
On a souvent remarqué l'attrait de Debussy pour tout ce qui venait d'Angleterre, et chacun sait quel rôle primordial jouait la stimulation visuelle dans l'imagination créatrice de l'auteur d'Images et d'Estampes.

Sur l'un et l'autre point les Fées nous apportent un exemple de plus.
Mais je serais consterné que quelque sot prit argument de mon article pour faire de Debussy un musicien descriptif, une sorte de Richard Strauss moins grossier ; je vois déjà, avec horreur, l'aquarelle de Rackham reproduite sur l'enveloppe d'un disque !... Certes, les paysages étaient pour lui source constante d'inspiration ("rien n'est plus musical qu'un coucher de soleil ..."), et les tableaux (Whistler), les objets (Canope), les images (Hokousai), les cartes postales (La Puerta del Vino) pouvaient en tenir lieu, si leur force d'évocation était assez grande,mais ils ne lui servaient que d'étincelle inspiratrice et le musicien en transcendait tous les détails pittoresques. On ne saurait trop relire, sur ce point, ce qu'il publiait en 1911 : "Qui connaîtra le secret de la composition musicale ? Le bruit de la mer, la courbe d'un horizon, le vent dans les feuilles, le cri d'un oiseau déposent en nous de multiples impressions. Et, tout à coup, sans que l'on y consente le moins du monde, l'un de ces souvenirs se répand hors de nous et s'exprime en langage musical..."
Pour son anglomanie, il est injuste de la rattacher à la mode du temps et d'y voir une affectation "fashionable", comme on disait alors. C'est une affinité plus profonde qui relie Debussy à ce qu'il y a d'essentiellement rêveur et de contemplatif, de "mystique naturiste", dirais-je de pentaphonique, dans l'âme et la sensibilité anglaises ; la nationalité n'est pour rien dans ces parentés caractérologiques. Même son intérêt d'un jour pour les fées d'Arthur Rackham témoigne dans le même sens : pour le Français typique, les fées sont une invention charmante, certes, mais d'une imagination puérile qu'on rejette dès qu'on a l'âge de raisonner ; bien avant Shakespeare elles étaient réelles (de cette réalité évidente et imaginaire propre à la poésie) pour l'Anglais, qui ira jusqu'à les photographier [Cf. ce billet sur Conan Doyle], même si c'est with his tongue in his cheek... Et certes, parmi tous les documents qu'on possède sur l'existence de ces petits êtres qui transfigurent de leur présence évanescente et fugace les lieux qu'ils habitent, l'un des plus significatifs est assurément celui que nous a légué Debussy.

Mais revenons à Pelléas et Mélisande...



Le livret de l'opéra : ici. Les partitions : ici. La version en ma possession et que je recommande, même si mes compétences en musique sont quasi inexistantes, ne me fiant qu'à l'émotion produite, est celle-ci :




Vladimir Jankélévitch, philosophe musicien, qui a écrit deux livres consacrés à Debussy, nous dit ceci dans La musique et l'ineffable : "Gabriel Fauré, qui est le poète du demi-jour et de la pénombre, nous invite, comme Michel-Ange et comme Maeterlinck, à parler bas : "tout bas", - tel est le dernier mot du poème de Verlaine C'est l'extase et presque le dernier mot de Pelléas et Mélisande. "Pénétrons bien notre amour De ce silence profond", nous dit "une fête galante", En sourdine, dans la nuit des chuchotements et des frôlements. De même que l'homme guette le "seuil indistinct où de la nuit devient de l'aube", et le moment où le jour se fait ténèbres, pour surprendre les messages de l'aurore et du crépuscule, de même il guette passionnément la naissance et l'extinction du bruit pour surprendre les secrets de la vie et de la mort. (...) Debussy cherche à saisir l'instant liminal à partir duquel le silence devient musique. (...) Les dernières lignes du récit admirable de Bounine [Ivan Bounine] pourraient sans doute s'appliquer à cette transparente Mélisande : "Maintenant la légère respiration s'est dissipée dans l'univers, dans ce ciel nuageux, dans le vent froid de ce printemps." Si le silence favorise la transmission d'un "message", c'est d'abord parce que la négation silencieuse supprime ou atténue le secteur le plus tapageur de l'expérience. La recherche du silence est la recherche d'un au-delà métempirique ou supra-sensible plus essentiel que l'existence tonitruante et rugissante : elle nous prépare donc sinon à connaître, du moins à recevoir la vérité."



Mélisande est faite de silence et de ces riens de l'âme, de battements de cœur impromptus, et Debussy a réussi à en capturer l'essence par sa musique si particulière. Il faut écouter plusieurs fois à la suite son opéra et lire encore davantage la pièce de Maeterlinck, dans laquelle il fait des coupes, pour tenter de comprendre à quoi tient le génie des deux hommes. Cette profondeur, cet indicible tiennent à des choses impossibles à concevoir face à face. Rilke a très bien compris Pelléas et Mélisande, il me semble, et la difficulté à la mettre en scène : "Des paroles verrouillées dont personne ne possédait la clé, des noms comme des tours aux aguets en terre étrangère, et des gestes que les acteurs utilisaient craintivement, comme des armes dont ils ne comprenaient pas le danger ou des vêtements qu'ils ne savaient pas porter. Ce fut sur scène un combat continuel avec ce drame qui ne voulait pas prendre corps, qui soudain s'échappait des mots pour fuir les virtuoses et les comédiens et aller se cacher dans l'obscurité du sentiment où un jour il est né. Car chaque profonde œuvre d'art a un tel refuge, et ses ostensoirs radieux attendent sous des voûtes oubliées que les pas de la populace pillarde s'éloignent à nouveau et que leur bruit se taise." (R. M. Rilke, Œuvres en prose, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 2006, pp. 703-704)


Je sais, personnellement, ce que certains mots de Pelléas ont fait pour moi mais aussi tout ce qu'ils ont empêché... Et c'est ainsi que la vie réelle - cette fausse vie dont se contentent trop de gens - n'est pas faite pour moi si je ne me trouve pas en moi et en ceux que j'aime cette compréhension des oscillations inaudibles de l'âme. Je ne vis que pour les entendre retentir en moi, pour les recueillir sur le bord des êtres. Le reste, je m'en cogne.


"C’est le dernier soir… le dernier soir. Il faut que tout finisse… j’ai joué comme un enfant autour d’une chose que je ne soupçonnais pas. J’ai joué, en rêve, autour des pièges de la destinée. Qui est-ce qui m’a réveillé tout à coup ? Je vais fuir en criant de joie et de douleur, comme un aveugle qui fuirait l’incendie de sa maison. Je vais lui dire que je vais fuir… Il est tard ; elle ne vient pas. Je ferais mieux de m’en aller sans la revoir. Il faut que je la regarde bien cette fois-ci. Il y a des choses que je ne me rappelle plus… on dirait par moments qu’il y a cent ans que je ne l’ai plus vue… Et je n’ai pas encore regardé son regard. Il ne me reste rien si je m’en vais ainsi… Et tous ces souvenirs… C’est comme si j’emportais un peu d’eau dans un sac de mousseline ; Il faut que je la voie une dernière fois jusqu’au fond de son cœur… Il faut que je lui dise tout ce que je n’ai pas dit. "
Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck (acte IV, scène 4)

[Mary Garden en Mélisande, le 4 d'avril 1908. En voyant ces photographies et en vous reportant aux scènes qu'elles illustrent vous comprendrez peut-être mieux pourquoi cette œuvre m'a captivée au sens littéral.]
mardi 16 décembre 2008
{Note du 26 décembre 2011 : suite à la destruction de mon compte Picasa, je n'ai pu restaurer les captures d'écran qui illustraient ce billet et celles, bien rares, qui furent retrouvées ne le furent pas dans leur taille originelle...}





L'artiste au sens large, qu'il écrive, qu'il peigne, qu'il compose de la musique ou qu'il filme, que nous importe, est celui qui possède au plus haut point ce que nous nommons, ailleurs, l'instinct de l'équarrisseur ou du charognard - celui qui fouille dans les entrailles et la pourriture du réel, qui sait voir le beau dans le laid et réciproquement, puis se nourrir de cette denrée privilégiée - uni à l'abstraction la plus redoutable, la plus pure, la plus efficiente également, qui peut aussi bien être pensée que geste artistique au sens large, dans une forme de perfection. C'est toujours Dionysos qui dévore Apollon et le fait un peu sien, à la fin. Guy Maddin nous convie à ce genre de banquet cannibale et incestueux, où ne savons plus très bien qui dévore qui et qui dévore quoi. Le passé est-il le père du présent ou bien simplement un placenta qu'il convient de digérer ? Guy Maddin nous avoue en images des choses inavouables, que nous avons tous pensées, j'en suis certaine, mais que nous croyons être les seuls à forger au centre d'un sentiment, qui fait office de rouet et qui file nos remords, notre honte d'être venu au monde.
Il faut avoir déjà raclé ses propres entrailles psychiques, en s'essayant à se dire et à exprimer les infimes oscillations de soi aux autres, pour reconnaître le sens profond et viscéral de l'œuvre de Guy Maddin. Le film que je vous présente ici est une biographie de l'inconscient du cinéaste. C'est une illustration des idées de Freud quant à la horde sauvage pour qui sait un peu "lire" ce film !

Pour peu que l'on soit un tantinet familiers de ces expériences ultimes, éprouvantes, exaltantes et terribles, on accédera à plusieurs des sens superposés de cette œuvre, qui paraîtra simplement belle, étrange, bizarre, inconnue, ou impossible à comprendre aux autres. Les autres ? Les tranquilles et les bienheureux, qui ne doutent pas du monde dans lequel ils vivent et attendent.

Le propos est simple et poétiquement attrayant : un homme mûr revient à la demeure de son enfance - un phare - parce que sa mère qu'il n'a pas revue depuis trente ans lui demande de repeindre ce phare. "Deux bonnes couches de peinture", exige-t-elle. C'est son voeu de future morte. Deux bonnes couches de peinture pour dissimuler le passé mais l'effet inverse se produit. Et Guy de se souvenir des visages d'enfants qui hantaient jadis ce triste phare...

Des enfants égarés (par qui ?), plus fils de Barrie que de Dickens...
Il y a vraiment du Barrie chez Maddin (Wendy Hale et les orphelins ou les enfants perdus, échoués sur cette drôle d'île où trône le phare)




un soupçon de Fantômette et d'Enid Blyton,


quelques images terriblement mouvantes qui rappellent L'île aux trente cercueils, le tout est mâtiné de Lord of the Flies,


sans réelle intention, je le gage, de la part de l'auteur, simplement parce qu'il fait parler, en ventriloque, les effrois de l'enfance par les sens de l'adulte devenu et que toutes les frayeurs primaires de l'humanité sont les mêmes, en nombre assez restreint, ma foi : l'homophagie, la peur que l'on lise dans ses pensées, le vol de l'âme...
Ce film est un chef-d'oeuvre de perversité et un hymne à la liberté que les enfants doivent prendre sur leurs parents. A bien y regarder ce film a valeur de mythe ou il illustre tous ceux qui fondent l'humanité, à son échelle de film-monde.

Les parents, le couple propriétaire du phare-orphelinat, se délectent au sens propre des enfants - buvant le nectar de leur jeunesse, qu'ils extraient de leur cerveau - autant que les enfants (les deux légitimes, les deux non-orphelins) en viennent, ensuite, à chasser et à tuer les parents...



  L'érotisme de la découverte amoureuse des deux héros principaux, Guy et sa soeur, se conjugue contre les tentatives incestueuses de la mère à l'encontre du fils et du viol symbolique du père sur sa fille.

Je ne suis guère étonnée que David Cronenberg ou Tom Waits apprécient le travail de Guy Maddin, qui est un cinéaste tout à fait inclassable, comme le sont les artistes véritables – ce qui ne signifie pas qu'il ne s'inscrit pas dans des filiations diverses : Feuillade, Bunuel, Cocteau, Méliès, Murnau... Et il recompose au sein de son imaginaire une autobiographie fantasmée, en douze chapitres (douze étant à peu près l'âge de la puberté),


une inquiétante étrangeté terriblement vivante qui corrompt toute velléité d'innocence rétrospective prend place en nous et nous étreint jusqu'au malaise. Le surréalisme de l'oeuvre n'est pas une démarche élaborée d'écriture automatique, mais une plongée pleinement consciente, malsaine et salutaire, lumineuse et glauque dans l'inconscient de l'auteur – et le nôtre pour peu que nous ayons eu une mère abusive (ne le sont-elles pas toutes par le simple fait d'avoir un "droit d'existence" sur leur rejeton?), incestueuse, tant sur le plan physique que psychique.
La mère, celle qui donne la vie et transmet la mort, est au coeur de toutes les pensées du réalisateur. Elle articule les enfants et le monde qui les porte.
Cette femme, monstre ordinaire revêtu des oripeaux du conte, que met en scène Guy Maddin, n'est pas sans me rappeler Mrs Darling, qui trie les pensées de ses enfants pendant qu'ils dorment, qui pénètre autant leur coeur que leur esprit, afin de les dresser dans l'ordre qui lui plaît, puis de se mirer dans leur âme. Que cherche-t-elle en cet endroit ? La preuve qu'elle n'est pas aimée, parce que grandir, c'est trahir la mère - dans le meilleur des cas, sinon on demeure un enfant ?
Dans le premier chapitre du roman Peter Pan, James Matthew Barrie fait une description parfaite du phénomène que Guy Maddin met en scène dans son film. « Madame Darling avait entendu parler de Peter pour la première fois alors qu’elle s’efforçait de mettre en ordre l’esprit de ses enfants. C’est là l’habitude de toutes les bonnes mères que d’attendre le sommeil de leurs enfants afin de fouiller dans leur esprit et d’y ranger les choses pour le matin suivant, remettant à leur juste place les nombreux éléments qui se sont éparpillés pendant la journée. Si vous pouviez demeurer éveillés (mais bien sûr vous ne le pouvez pas) vous verriez votre propre mère agir ainsi et vous prendriez un grand intérêt l’observer dans cette activité. C’est un peu comme ranger des tiroirs. Vous la verriez à genoux, je le suppose, s’attardant avec humour sur certaines des idées que vous recélez dans votre esprit, se demandant où diable vous êtes allé dénicher ça, découvrant des choses douces et moins douces, pressant ceci contre sa joue comme s’il s’agissait d’un gentil chaton et, en toute hâte, le rangeant hors de vue. Quand vous vous réveillez le matin, les vilaines conduites et les passions méchantes avec lesquelles vous êtes allés au lit ont été pliées soigneusement et placés au fond de votre esprit, tandis qu’au sommet de celui-ci, vos plus jolies pensées ont pris élégamment l’air et sont étendues, prêtes à être enfilées. » (notre traduction, je souligne)
Barrie donne une image du psychisme humain très intéressante, qui est aussi une illustration du travail de l'écrivain sur son propre psychisme, sorte de garde-manger pour l'écrivain - qui est toujours un ogre, de manière consciente ou non. Et Guy Maddin procède de la sorte pour réaliser ce film, conçu à la manière d'un film muet, pour les images, et narré par la voix-off d'Isabella Rossellini.



La mère de Guy Maddin, cinéaste et héros du film, lit sans réserve dans les coeurs, cardiomancienne inquiétante,
qui tire un à un les fils qui constituent la trame pensante et éprouvante de ses enfants, rêvant de la jeunesse de sa fille et songeant à coucher avec son fils,

incarnant ce qui ne devrait que demeurer symbole. Elle fait éclater les rêves de sa progéniture, comme des cloques, plonge sa pensée et son œil dans les cratères de leur imagination, tous ces mondes, toutes ces îles, espèces de grands nids, qui sont l'apanage des enfants et des jeunes gens qui tombent amoureux pour la première fois.
Brand Upon the Brain! (Des trous dans la tête) est sans hésitation le film qui m'aura le plus surprise et le plus émue cette année, suivi par La frontière de l'aube de Philippe Garrel ; 



deux poèmes cinématographiques dont les vertus cardinales sont la beauté trouble et la profondeur. Il s'inscrit très facilement dans mes propres thèmes de recherche, de réflexion et d'écriture : le rapport des enfants et des adultes, la maternité, le passage de l'enfance à ce qui n'est pas elle et l'impossibilité à coïncider exactement de soi à soi, dans le prolongement des premières années, qui possèdent assurément quelque chose d'irréel, comme si, finalement, nous n'avions jamais été des enfants ou bien que nous ne sachions rien de l'enfance vécue et que nous nous en inventions une, effrayés de l'avoir perdue sans l'avoir connue, à l'instar de Peter Pan ou de Peter Schlemihl qui sont épouvantés par la perte de leur ombre.

En découvrant ce film, instinctivement, j'ai songé à deux autres films liés par un fil de soie solide : Sparrows de William Beaudine (sorti en DVD par Bach Films)

avec la délicieuse Mary Pickford et, terrifiant et superbement onirique, The Night of the Hunter de Charles Laughton.



Nous atteignons par la simple puissance suggestive des images notre propre inconscient et nous lisons, tremblant, ce qui ne peut s'énoncer que sous une dissimulation esthétique particulièrement séductrice et dangereuse.
Bande annonce du film :


********************
Il m'a semblé judicieux de mettre en relation avec ce film un livre découvert il y a quelques mois, par l'entremise de mon ami américain, Jim, et qui est peut-être le livre qui m'a le plus ravie en 2008, parmi tous ceux que j'ai lus - et il y en avait un certain nombre à l'appel...










Achetez ce livre à ceux que vous aimez !
Achetez ce livre à ceux qui ne sont pas sots au point de croire qu'aimer l'enfance est soit faire preuve d'infantilisme soit sacrifier à des penchants condamnables. Achetez ce livre à tous les garçons que vous connaissez et à tous les hommes, qui ont encore du garçon en eux. Les meilleurs d'entre eux sont encore des boys.
Il y est question des rapports entre plusieurs artistes, écrivains, penseurs (dont mon bien-aimé James Matthew Barrie), des garçons plutôt que des hommes à franchement dire, et de leur mère. J'espère avoir un peu de temps pour reparler de ce livre en tous points exceptionnel pour dire les relations complexes qui unissent ces êtres.

Lien pour en savoir plus.

Je vous souhaite à tous et à toutes, par avance, un Joyeux Noël !
Merry Christmas to the happy few!
A bientôt, peut-être... Ici ou ailleurs... Un jour ou l'autre. Un jour, certainement.
MélancHollyquement vôtre,
Céline
lundi 15 décembre 2008
Frank Sinatra, un film de Minnelli, une promiscuité agréable avec Fred Astaire et Ginger Rogers et la présence de Truman Capote - dont je relis les nouvelles qui ont trait à Noël, chaque année, à la même époque - ont le dont de provoquer en moi une émotion de saison.
Bientôt Noël, une fête particulièrement importante pour moi, et ce pour des raisons non religieuses. Ne me parlez pas du petit Jésus, par pitié ! J'aime Noël à la folie et je le hais avec une égale force d'âme, je crois. De toute façon, qui me connaît, même seulement un peu, mais vraiment, ne peut que remarquer à quel point je suis contradictoire. Je le suis, parce que l'existence humaine l'est et que, pour être vrai, il faut bien se rendre aux divers points de vue qui nous constituent et les faire exister par la pensée et le langage, plutôt que de se laisser définir en pointillé, ne retenant que certains d'entre eux parce qu'ils prennent plus de place. Mon désir d'être entière est tel que rien ne peut me convaincre à me réduire à tel fragment ou à un tel autre, même s'ils contituent l'un ou l'autre une grande part de ma personnalité. Je suis aussi vraie dans la forme générale que dans l'infime détail, la poussière qui se pose sur le contour et n'entre pas en lui.
Pour moi, Noël se résume, dans son essence, à une rencontre qui se produit dans le demi-sommeil, la nuit du 24 décembre.
Une fois l'an, le fantôme d'une petite fille vient me rendre visite. Invariablement. Elle n'est jamais en retard, même si elle n'arrive pas toujours à la même heure. Elle porte nattes et cœur en béton. Elle a éternellement huit ans et n'en finit pas de s'attarder dans ma mémoire, prenant le temps de jouer devant moi certaines scènes d'autrefois, voulant s'assurer probablement que je ne vais rien oublier. Comme si c'était possible ! Voyons, fillette ! C'est la nuit de Noël, une petite fille de l'âge éternel de mon fantôme, est couchée dans un lit-cage, bien trop petit pour elle - car elle a grandi mais personne ne s'en est rendu compte ou personne n'a eu assez d'argent pour acheter un autre lit - et elle doit plier un peu ses jambes pour tenir à l'intérieur. Elle prétend qu'elle n'a pas grandi tant que cela et qu'elle est confortablement installée pour ne faire de peine à personne ou pour ne pas provoquer de colère. Elle aimerait qu'on la contredise, pourtant, et cette pensée coupable, très vite, elle la rogne de son esprit. Ce soir, il est tôt et elle se couche à la même heure que tous les autres soirs, Noël ou pas Noël. Elle fait semblant de dormir, contrôlant sa respiration et l'immobilité de ses paupières, car elle se sait regardée, épiée. L'ombre au dessus d'elle la chatouille. Elle ajourne chaque mouvement qui a envie de se déployer. Elle doit dormir pour ne pas découvrir la vérité. Une vieille femme, celle avec laquelle elle vit et qu'elle appelle maman pour que ce soit vrai, lui a dit que, si un jour elle ne croyait plus au Père Noël, elle ne l'aimerait plus. Alors, elle ne doit pas savoir qui déposera le paquet au pied du sapin. Elle ne veut pas le savoir. Elle ne le saura jamais. Elle doit mimer l'ignorance. Et elle le fait si bien qu'elle s'en convainc. De cette foi dépend une foi bien plus sérieuse et essentielle : celle qu'elle dépose en cette vieille femme. Si celle-ci était convaincue de mensonge, alors la petite fille mourrait, car son existence ne tient qu'à la vérité de l'atroce grand-mère, qui prétend lui avoir donné la vie et avoir le droit de lui reprendre si elle cesse de croire en elle. "Tu existes parce que je crois en toi. Quand je ferme les yeux, tu n'es plus. Tu ne t'en rends pas compte, parce que tu dors, et parce que j'ouvre les yeux avant toi, chaque matin." La vieille dame lui a révélé ce secret et la petite fille vit dans la peur de regarder la sixième heure du jour la première.
Et c'est ainsi, très simplement, aussi simplement que s'écrivent les contes, que, d'une mère imaginaire, une enfant très peu persuadée de sa réalité est née.
Mon petit fantôme se donne du mal en pure perte. Je sais mieux qu'elle ce qui s'est réellement passé cette nuit-là et toutes les autres. Je sais bien que c'était la vieille dame qui avait besoin que l'on croie en elle pour être et non l'inverse ! Mais je la laisse encore jouer à être moi, quand je ne l'étais pas encore, simple émanation d'une pauvre femme.
Peut-être bien qu'un jour je ne lui ouvrirai pas la porte au petit fantôme et que je le laisserai se consumer dehors, comme la petite fille aux allumettes d'Andersen. J'en suis bien capable. J'ai déjà fait pire.
Alors, elle rejoindra un autre spectre, décharné, triste et grinçant. La vielle femme pourra reprendre son dû. S'apercevra-t-elle qu'elle a été dupée et que sa créature est devenue un être bel et bien réel, qui n'a plus besoin de faire semblant de croire pour mériter son existence ? Que fera-t-elle de la dépouille à laquelle elle donnera la main ? La mangera-t-elle pour s'apercevoir qu'elle est vide et sera-t-elle horrifiée quand elle comprendra que, malgré tout, son songe est devenu réalité et qu'il ne lui appartient plus, mais vit de la vie des plus que vivants ?

Nous avons adopté et habillé un arbre simple, plus dépouillé cette année, parce que, très certainement, cela correspond à une mue en moi, à un désir de laisser derrière certains vestiges qui avaient pris le poids de traditions. Le passé est peut-être simplement fait pour être sacrifié sur l'autel du futur. Et si on mettait un terme à sa rengaine et si nous décidions - quelqu'un me l'a soufflé, un encore jeune homme dangereux parce qu'aussi persuasif à mes yeux qu'un personnage barrien - qu'il n'y a aucune raison pour que demain ressemble à hier ?
On peut échouer toute sa vie et réussir au dernier jour. Quel beau cadeau, il m'a fait là en me révélant cette vérité-là !

Noël, de toute façon, est un jour ordinaire pour ceux qui souffrent. C'est un lieu commun dont je n'ai même envie de vous faire grâce. Je n'ai rien à écrire de plus que l'année dernière...
Mais hier matin, dans un élan de tendresse particulier, j'ai eu l'idée de fabriquer de très sobres décorations à l'effigie d'êtres très importants pour moi, qui constituent les branches les plus notables de ma propre famille imaginaire, ma seule famille, la seule qui devrait compter : Louis-Ferdinand Céline - qui, pour une fois, rit aux éclats,
James Matthew Barrie, vers la fin de sa vie car son regard n'en est que plus violent, et Paul Léautaud, arrogant, qui nous aguiche de sa plume fielleuse, sans oublier Cary Grant qui niche dans la verdure en compagnie, à jamais, d'Ingrid Bergman...





"Que des morts !" me ferez-vous remarquer. Oui, c'est bien ainsi qu'une part de moi pense à Noël et cela n'a rien de triste ou de lugubre. J'ai décidé que Noël devrait être la fête des morts plutôt que d'y consacrer un pouilleux jour de novembre, la fête de ceux que l'on a aimés et qui ne vivent plus qu'en nous, pour un petit moment encore.
Je devrais accrocher le portrait de mon amie Marie dans cet arbre également et celui de tant d'autres...
Dans le fond, je n'aime bien que les morts, parce que je n'ai pas assez de foi pour aimer les vivants et parce que les morts sont les seuls que j'ose regarder en face sans craindre qu'ils ne me volent mon reflet, celui que j'aime le moins.
Mais ceci peut encore changer.
mardi 25 novembre 2008
Aux jours anciens également.

J'ai toujours écrit, depuis l'enfance, comme on se noie ou pour ne pas me noyer, justement. Mais, à une certaine profondeur, lorsque la morsure du réel se fait sentir, cela revient au même. Aux jours terribles, froids, sublimes aussi, où la seule beauté de ce monde c'était, pour moi, le piano de Samson François se donnant tout entier à Ravel, avec une élégance qui fleurtait dans mon esprit avec le désespoir des nobles âmes, ou bien Maurizio Pollini dont j'entends les respirations aheurtées sur ce disque-ci, ce qui m'émeut au plus haut point. Un piano d'une pureté qui pourfend en moi mes angoisses et les étreint jusqu'à une possible extase, celle de se retrouver soi, tout à fait soi, jusqu'à l'étonnement, seule, au bord.

Ce sont plus ou moins les lignes que j'ai écrites à la fin d'un volumineux travail de "700 pages moins 3", et qui se situent pourtant à l'orée de la forêt de mots. "700 pages moins 3", ce qui demeure figé dans un bloc de papier de près de 4 kilos, à peu près un tiers seulement de ce que j'ai écrit pendant 9 ans, bien pire qu'une gestation d'éléphante.

J'ai tenu une ancienne promesse que j'avais faite, il y a longtemps, à une toute petite fille qui rêvait de Sorbonne et de devenir écrivain. La moitié de la promesse a été tenue. Reste l'autre moitié de cette perfection de rêve à incarner et il est hors de question de s'arrêter là...


  Le monstre est mort et un ancien Moi également. Mais l'enfant, lui, est plus vivant que jamais et contemple cette thèse en deux volumes, reliée sous une couverture guimauve (le choix ne vous étonnera pas). Maintenant, il peut la mépriser un peu (à l'envi) et jouer à en arracher toutes les pages, s'il le désire.
Il reste un discours à écrire et un jugement à recevoir. Rien de grave ne peut advenir. Le pire eût été de faillir. Et j'éconduis, par avance, tous ceux qui ne comprendront pas.


Il y a les noms de tous les amis glissés entre les poils de cet animal, moitié ours, moitié pachyderme, parce qu'un tel travail, indépendamment de sa qualité ou de sa médiocrité, ne peut s'achever dans le noir et le silence.
Les amis, que j'ai négligés, que j'ai peut-être blessés - et que je blesse peut-être encore - par mon silence. Tous ces courriers sans réponse et qui, cependant, ont contribué à me nourrir de foi et de courage. Je vous demande pardon, mes amis (en particulier à Robert, Aurélie, Frédéric et Vanessa, à qui je n'ai pas assez témoigné de mon amitié et de ma reconnaissance). Je n'avais pas assez de force alors pour être une amie digne de ce nom et je n'en ai plus en ce moment. Mon silence ne signifie pas ma désaffection ou mon indifférence. Il dit simplement mon incapacité.
Maintenant, j'ai rendez-vous avec James Matthew Barrie et Cary Grant.
J'ai certains engagements à leur égard et il est plus que temps de les tenir. N'est-ce pas ?
D'autant plus que Monsieur Barrie se comporte malicieusement envers moi...
Je pense à vous tous, sans exception, implicitement. Je n'ai point besoin de vous nommer. Vous vivez en moi, plus que vous ne l'imaginez.

lundi 15 septembre 2008
J'avais promis de revenir en septembre.
J'ai à moitié dit la vérité, à moitié menti - malgré moi. Je fais rarement ce que je prévois. Du moins ai-je un sens du temps qui n'est pas celui du commun.
Le monstre de papier est mort, mais il remue encore. Il a bien failli avoir ma peau, ce salaud.
J'ai attendu une quinzaine de jours avant de revenir écrire ces quelques lignes, ces petits billets, ici, apprenant à écrire ailleurs...
Il ne faudra plus trop compter sur moi. Un peu, tout de même.
Je vais bien. Je suis hésitante comme un enfant qui apprend à marcher et s'étonne à moitié de ce prodige.
Je ne sais pas ce que me réservent les prochains mois, mais je sais que beaucoup de changements s'annoncent à l'horizon. J'ai décidé de prendre certains risques et de me donner les moyens de mes rêves les plus fous mais aussi d'être indulgente avec les plus sages.
Impossible n'existe pas... Je n'ai enfin plus un seul prétexte en réserve pour ne pas traverser le miroir.
Je risque de m'éloigner peu à peu des Roses de décembre (je ne les abandonne pas, toutefois), mais deux autres sites sont en construction : l'un lié à Barrie (un autre site que celui que vous connaissez, dédié à la Société), l'autre consacré à quelqu'un qui compte presque autant que Barrie dans ma vie... Un gentleman.
Je vous en informerai. J'espère que les jours auront plus de vingt-quatre heures.
Il est temps de tourner la page, afin de lire la suite, et surtout de l'écrire, noir sur blanc, blanc contre noir.
De plus, j'ai décidé de reprendre chacun des 919 et des poussières pétales, afin d'en éliminer toutes les imperfections, de les corriger en somme. En effet, j'ai relu dernièrement mes premiers billets et j'ai cru mourir de honte : j'y ai trouvé tout ce que je méprise hautement chez les autres (des facilités, des coquilles, des maladresses, du vide...). Bref, je n'aime plus mon JIACO., si je l'ai jamais aimé. Et c'est peut-être mieux ainsi.
De Barrie, il sera beaucoup question, plus tard, ici et ailleurs.
N'oubliez pas que la vie...

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Je crois bien que peu de gens lisent encore Elizabeth Taylor (celle-ci) et encore moins Marie Corelli. Si la première est encore connue dans notre contrée, la seconde est assez peu citée en France. Je ne suis même pas certaine qu'il existe beaucoup de traductions dans notre langue de ses oeuvres.
Il y a quelques semaines ou quelques mois - j'ai perdu la notion du temps, après cet été frondeur et épuisant - que j'avais envie de parler de ce film d'Ozon, adapté d'un roman d'Elizabeth Taylor, qui met en scène une jeune femme écrivain, inspirée de la vie de Marie Corelli.
Au cinéma, le mélodrame eut ses maîtres incontestés, comme Douglas Sirk que j'aime infiniment (Carlotta nous avait offert un sublime coffret de quelques-uns de ses plus beaux films, agrémentés de bonus tout à fait époustouflants, que je vous recommande, 


et en prépare un second pour novembre) 




et Vincente Minnelli, pour ne citer que les deux plus grands, peut-être. Le mélodrame suppose une certaine flamboyance des sentiments, un brasier, un aimable taureau de Phalaris dans lequel sont plongés vivants les personnages principaux.

Ozon est un cinéaste qui m’a toujours fascinée, depuis son étrange Sitcom, aux accents pasoliniens. Certains de ses films furent un peu décevants mais, dans l’ensemble, c’est un cinéaste digne de ce nom, un cinéaste auquel je me suis attachée.
Mais la différence entre un Ozon et un Sirk, par exemple, c’est que le premier est ironique, à la limite du cynisme – limite, qu’il ne franchit pas vraiment, malgré des scènes grotesques, sinon le film serait tout à fait détestable -, tandis que le second œuvrait avec innocence mais intelligence dans ce genre, assumant ses conventions et sublimant, dans ce ferme élan d’honnêteté, le genre même. Douglas Sirk s'exprime parfaitement à ce sujet, comme à d'autres dans un livre d'entretiens : "Il faut faire de son mieux pour détester ça - et pour l'aime!"
Ozon est plus ou moins parodique, parce qu’il n’a pas, peut-être, complètement le courage que requiert le genre dans lequel ce film s’inscrit. Il a trop peur d’être mièvre pour oser, complètement, être mélodramatique. Et, si son film n’en demeure pas moins très beau, s’il contient des scènes bouleversantes, et ce malgré leur ton convenu (on sait par avance ce qui va se passer et comment – mais c’est aussi le propre du genre), il n’atteint pas la grandeur humaine de Todd Haynes, par exemple, dans Far from Heaven, 

lui aussi dans le sillage de Fassbinder, comme ce tout dernier se tenait dans la voie tracée, avec tant d'élégance, par Douglas Sirk.
Ozon, lui, demeure en retrait du génie d’un Fassbinder ou de la grandeur sincère et cruelle d’un Todd Haynes. Mais il est, cependant, intéressant, y compris dans ce genre qu'il pastiche un peu.

Angel nous narre l'histoire d'une jeune fille, une fin d'adolescente, qui rejette le milieu modeste (et la médiocrité du milieu) dans lequel elle est née, qui le méprise d'être trop étroit pour y loger tous ses vastes songes, toutes ses ambitions, et qui rêve d'un autre destin, rêve symbolisé par une vaste demeure, Paradise, devant laquelle elle se prosterne en pensée. Elle se promet, un jour, de conquérir la demeure. Elle s'invente une vie là-bas, une vie en laquelle elle croit et qui n'a rien d'un mensonge pour elle.
Angel écrit comme si sa vie tout entière en dépendait. Sans répit, sans patience, avec violence. Elle a la fièvre. Mais loin de la consumer, cette maladie d'écrire la fait exister intensément, à chaque instant. Elle est habitée par la démesure. Elle ne doute jamais qu'elle puisse échouer. C'est cette innocence, cette inconscience, la foi ardente qu'elle dépose en sa propre valeur qui lui permet de séduire un éditeur avec son premier roman. Elle refuse toutes les corrections suggérées, même les plus légitimes. Ce sera tout ou rien. Rien à voir avec ces écrivaillons qui sont prêts à n'importe quoi pour obtenir une publication, qui n'ont aucun sens de l'honneur... Elle a de l'audace à revendre et elle a raison. On ne mégote pas avec le destin. Et ce destin, c'est elle qui l'écrit. On n'est jamais si bien servi que par soi-même.
On ne peut qu'être subjugué par Angel ou bien, à l'instar de la femme de l'éditeur, fuir cette petite brute qui apprivoise le bonheur à coup de cravache et le fait valser devant elle. Angel a le sens de la mise en scène. C'est une arrogante que l'on ne peut s'empêcher d'admirer, jusque que le ridicule consommé dont elle fait preuve. Elle a décidé que la vie lui remboursera la honte, le déshonneur d'une naissance qu'elle juge indigne de sa trempe.
On reconnaît, en divers endroit, la théorie freudienne du "roman familial des névrosés", que Marthe Robert a exposée avec une grande intelligence dans son oeuvre célèbre. On pourrait d'ailleurs analyser le film , avec profit, à l'aune des réflexions de Marthe Robert. Mais ceci est une autre histoire que je ne vous conterai pas.

Les romans d'Angel ne sont pas de bons romans ; ce sont peut-être de bonnes histoires, des récits palpitants qui donnent soif et empêchent de dormir. Ce n'est pas si mal et Angel est honnête, dans la mesure où elle croit en ses histoires, où elle les nourrit de ses fantasmes, parfois naïfs, mais jamais petits.
Ces livres possèdent une passion qui fascine les foules, parce que les foules sont constituées par les faibles, par les gens qui ne possèdent aucun univers intérieur et qui sont prompts à adopter ceux des autres, pour peu que ceux-ci en proposent d'assez séduisants ou divertissants.
Et, bientôt, Angel devient célèbre, fatalement, et elle va rencontrer l'homme, l'image de l'homme qu'elle brodera sur son propre destin, lui faisant prendre la forme de l'histoire qu'elle est en train d'écrire, celle de sa vie.
L'homme élu est un peintre sans succès, dont l'art n'est qu'exigence, rétif à toute forme de séduction du public, à l'inverse d'Angel. Et la morale de ceci est celle, bien facile à deviner, que les gloires artistiques éclatantes sont souvent éphémères et que les artistes véritables, qui demeurent dans l'obscurité, travaillent pour la postérité, contre l'aveuglement du présent. Et l'on songe à Henry James... Angel est bouleversée comme ses héroïnes emportées par la passion, lorsque son regard devient amoureux. Le peintre, lui, sait mieux qu'Angel ce qu'elle est en elle-même. Il prononce cette vérité, à laquelle se soumet d'instinct Angel, sans la rationaliser : dans ses livres, elle ne communique qu'avec elle-même, pas avec le public, c'est là son secret. Et le public est avide d'entendre cette musique qu'elle crée pour elle-même, parce qu'il n'en possède pas lui-même de plus belle. Il s'approprie la sienne, s'y réchauffe, mais seul Angel s'y brûle sans s'y blesser, cependant. Du moins, dans l'immédiat.
Le temps passe et Angel a conquis son royaume: Paradise. Mais son mari la fuit, s'engage pour combattre au front, revient amputé et aigri. Il finira par se suicider et Angel deviendra une caricature d'elle-même. Elle vit l’instant de la démesure où l’on devient un peu laid, lorsque les traits du visage se mettent à bouger à contretemps du désir et de la peur.
Sa cour va rétrécir, lui demeureront fidèle sa belle-soeur, amoureuse d'elle, dévouée comme seul un amour non payé de retour peut l'être, et son éditeur, lui aussi amoureux d'Angel - ou peut-être de sa foi invincible en l'idée que l'on a la vie que l'on mérite. Angel, avant de mourir, découvrira que son bel amour perdu, davantage imaginé que vécu, entretenait une liaison avec l'ancienne propriétaire, déchue, de Paradise et que de cette union est né un enfant, qui ressemble terriblement à son père. L'enfant qu'elle avait, plus ou moins volontairement, refusé à son mari, écoeurée par la maternité, ne pouvant se résoudre à un enfantement réel, elle qui ne pouvait donner vie qu'à des livres, pressentant que ces deux créations ne peuvent se s'entrecroiser sans risque.

Le contraste entre l'épouse - à bout de souffle, presque délirante - et la maîtresse, douce, apaisée, une belle âme, est saisissant. Mais je ne peux m'empêcher de préférer le destin d'Angel, qui a tout perdu, mais qui a tout vécu, tout vu, tout aimé... Angel ne trouve rien à dire à cette femme. Le passé lui échappe, le présent aussi et il ne reste rien que la cendre des premiers songes en guise de futur. Angel se laisse mourir et la belle maison est abandonnée, recouverte avec un linceul de neige.
Malgré les faiblesses que je pourrais trouver à ce film, je n’ai aucune volonté, vous le comprenez, de m’y attarder, tant j’ai été emportée par le tourbillon du destin d’Angel.
En un mot, Angel incarne ma vision du monde : elle jouit et souffre plus que les autres et elle est vivante, même si elle vit davantage dans ses rêves que dans la réalité. Ses rêves sont le négatif de sa vie. Et le tirage n'est pas toujours à la hauteur du négatif, surtout à la fin, mais qu'importe si l'on peut vivre quelques instants réellement flamboyants ! Tant pis si on crève comme un chien ensuite.
Et même si la vie reprend tout à la fin, cela en vaut la peine, malgré tout. Sentir la morsure du réel, être pris de rage, mourir dans un orgasme.
Vivre. Vivre. Vivre. Hurler plutôt que chanter. Saigner plutôt qu’avoir simplement les larmes aux yeux.

[Toutes les captures d'écran extraites du DVD qui illustraient jadis ce billet ont été perdues et je n'ai pu les restaurer]
Dans les rôles principaux, se présentent à nous :


Andrew Crocker-Harris                              Michael Redgrave (admirable acteur)
Millicent Crocker-HarrisJean Kent
Frank HunterNigel Patrick
TaplowBrian Smith
GilbertRonald Howard
FrobisherWilfred Hyde White




Carlotta, excellent éditeur de DVD, nous offre une sublime occasion de découvrir (pour ma part) ou de redécouvrir un grand film anglais, 






réalisé en 1951 par Anthony Asquith, qui porta à l'écran Pygmalion de G. B. Shaw*, avant Cukor. [Cynthia Asquith, bien connue des barriens, était la femme du demi-frère d'Anthony Asquith, Herbert Asquith, tous deux fils de deux lits différents de Herbert Henry Asquith.]

Je suis redevable à mon amie Virginia de cette rencontre, n'ayant pas eu auparavant la curiosité de déployer davantage la filmographie d'Anthony Asquith.

Andrew Crocker-Harris, surnommé "le croulant" (jeu de mots fondé sur son nom) par ses élèves, est un professeur de langues mortes. Il me rappelle mon ancien professeur de Grec, une femme que je n'ai peut-être pas, à l'époque, assez comprise, et qui me semblait tout autant que lui inabordable. Pourtant, je crois avoir ressenti pleinement qu'il y avait quelque chose derrière la face qu'elle ne perdait jamais. Je l'ai entrevu à certains instants, en dépit des quolibets des autres enfants. Il y avait une parenté d'elle à moi, de moi à elle. Je le savais. Elle le savait probablement aussi bien que moi, mieux peut-être. Mais nous n'étions pas assez fortes, ni l'une ni l'autre, pour nous l'avouer. Je n'avais pas la générosité innocente de Taplow, dans ce film. Mais je savais , je crois, la gratuité, pourtant : avide d'offrir sans savoir comment, les mains ouvertes, faisant tomber mon offrande et la brisant.
L'homme est détesté de tous. Il n'essaie en aucun cas de se rendre aimable, affecté d'on ne sait quelle maladie de l'âme, en prise avec une maladie physique, plus évidente (le cœur, organe mythique, qui désigne tout à la fois le corps et l'esprit - le film étant construit sur cette dichotomie : lui étant tout esprit, créature éthérée en quête de vérités indicibles, de nourritures psychiques impondérables, esprit de finesse qui ne peut s'incarner, tandis que sa femme n'est qu'un corps avide de jouissance physique, une brute animale, qui n'éprouve que pour mieux ne pas ressentir), qui le contraint à une retraite forcée, à un autre poste, moins exigeant.On apprendra de lui, par la suite, ce que nous supposions d'emblée, sans pourtant se rendre compte du degré de sur-conscience de cet homme : cette attitude d'indifférence ou son incapacité à être touché par les autres n'est pas un choix, plus ou moins (in)conscient, mais un comportement adopté par nécessité, à défaut de pouvoir créer une persona plus aimable pour les autres. Au départ, il pensait que les autres tiraient de lui un certain divertissement et exagérait certains comportements, afin de montrer une face amusante, propice à l'imitation, à défaut d'être aimable. En effet, comment peut-on s'aimer, supposer que les autres puissent vous aimer, quand personne ne vous aime en premier, quand ce miracle n'advient pas, quand quelqu'un vous a ôté l'idée que vous êtes digne d'affection? Andrew Crocker-Harris donne le sentiment d'être maudit et damné, d'accepter cet état, non sans une profonde souffrance intérieure, mais qui ne se laisse pas deviner par le commun sous des dehors rigides, froids. Gestes et paroles articulés autour de la présupposition que son caractère est figé. L'homme fait vivre un caractère et offre le spectacle de quelqu'un qui n'habite pas ce caractère. Tout le monde dit qu'il n'est pas humain. Mais c'est, bien sûr, cette déclaration qui le rend tel et le crucifie.
La moquerie des élèves se transforma en dégoût, puis en haine pour certains, qui guettent les signes de sa déchéance physique, jusqu'à souhaiter qu'il s'effondre, mort, devant eux.


Le film est tiré d'une pièce de Terence Rattigan. J'ose dire que l'on sent la solidité de la pièce à travers le film, qui ne brille pas, au premier abord, par une mise en scène exceptionnelle, mais frappe, en revanche, immédiatement, par des dialogues secs, incisifs, gorgés de sous-entendus qui ne prennent tout leur sens que dans des séquences légèrement décalées. Et c'est là, dans cet infime retard de la conscience face à l'effet posé de la parole, que retentit en nous, à notre insu, le travail du cinéaste. Nous sommes pris au piège d'une réserve formelle, harmonieusement mise à l'unisson du caractère du héros.
Il me semble que le petit secret du film repose sur ce moyen discret. Nous sommes bouleversés et nous n'avons guère eu moyen de nous prémunir de cet assaut de l'émotion, comme c'est souvent le cas.
On le comprend peu à peu : la sobriété et l'effacement de tout ce qui pourrait nuire à l'éclosion du ressenti sert infiniment le propos ; le talent du cinéaste réside bien dans cette capacité à ne pas éblouir le regard du spectateur, pour mieux laisser filtrer jusqu'à lui ce rai de beauté qui sort des êtres - quand la perversité, la méchanceté, elles, s'exposent sans états d'âme, dans une lumière crue et violente, lumière qui sert de paravent à des états d'âme et de pensées terriblement subtiles. C'est alors que l'on est pénétré, d'abord lentement puis jusqu'à la suffocation, par la noblesse de la réalisation, par son élégance, par la discrétion des plans, par la caresse de la caméra et le choix des angles. Le propre d'une réalisation digne de ce nom est peut-être également de ne pas faire sentir sa présence, de se dévouer à ce qui la transcende, surtout lorsque l'objet est si fragile.
L'objet à filmer, à montrer autant qu'à faire ressentir, est un impalpable: le vacillement des êtres, d'un être en particulier. La vérité ou la force de ce film, au-delà de l'histoire en elle-même, réside dans cette réussite : rendre palpable les instants infinitésimaux de la conscience.
En vérité, à bien y regarder, les plans choisis par Asquith sont habiles : le héros est vu de profil, de dos, donnant la sensation qu'il est insaisissable, ce qui rend les scènes où on le voit de face plus intenses. On lit sur les visages une émotion qui s'épanouit en même temps dans les âmes, dont nous prenons presque conscience avant même les intéressés. Il y a quelque chose d'assez prodigieux à nous suggérer le sentiment, l'évolution intérieure du personnage, avant même qu'il ne l'accepte lui-même.
Les deux ressorts du film sont la notion du temps (le héros, l'homme qui n'est plus qu'une ombre - quand tant d'autres personnages n'en possèdent point et je songe à son épouse en écrivant ces mots, qui est brutalement là, dans sa vérité meurtrière, sans arrière-pensées, enveloppée dans sa franchise cruelle - est obsédé par les signes physiques du temps : horloge, montre, cloches qui marquent le rythme mécanique sur lequel il modèle sa temporalité, puisque vidé de toute dimension existentielle, de projection dans le futur...) et la pièce d'Eschyle, Agamemnon, qui sert de miroir au héros, à la différence près que ce dernier est seulement mort dans son âme.
A plusieurs reprises, son assassin, sa Clytemnestre de femme, dit qu'il est déjà mort, que rien ne peut plus lui advenir. En effet, il semble ne plus rien ressentir. Il est un automate. Mais l'hibernation - puiqu'il ne s'agit que de cela - de cet homme grisâtre n'est qu'un sommeil, dont un seul geste de compréhension véritable et de pitié pourrait le tirer.
Or, en attendant ce presque impossible, c'est le règne de la femme qui le tue à petit feu, chaque jour. La cruauté de cette femme pitoyable, qui n'inspire qu'un mépris haineux - je l'éprouve ainsi - est le parangon de la cruauté, de l'absence totale de compassion, de sympathie au sens le plus faible de ce mot. Certes, ses failles sont visibles à l'œil nu, son aigreur, ses ambitions déçues et son incapacité à ressentir, pourraient nous toucher, mais jamais cela n'est permis, car elle commet un acte, qui la perd à jamais à nos yeux.
Un acte simple, brutal, mais qui arrache en nous toute capacité à pouvoir la comprendre, à se mettre à sa place précisément. Elle ôte à son mari l'espoir d'être aimé par un de ses élèves, qui vient lui offrir une traduction d'Eschyle par le grand poète Browning, déclarant que ce dernier le fait par intérêt, afin de passer dans la classe supérieure.
L'amant de sa femme, collègue de Crocker-Harris, dégoûté par son acte la bannit à jamais de son existence et va s'employer à sauver le professeur de langues anciennes, malgré lui, le contraignant à la reddition de son ancienne persona, qui s'est déjà déchirée, lorsqu'il a sangloté face à ce jeune garçon qui lui offre un cadeau d'adieu, le seul être qui lui manifeste un sentiment, qui soit banalement mais miraculeusement humain, tandis que tous les autres se réjouissent de son départ et même de sa mort possible. Taplow est le seul élève qui exprime une forme inférieure d'humanité, d'abord de la politesse, qui se transforme en compassion, puis en admiration lorsqu'il découvre la traduction vivante et moderne (ancrée dans sa temporalité et non plus figée dans des temps immémoriaux) de l'ancienne tragédie d'Eschyle réalisée, autrefois, par son professeur. Le titre du film fait, en effet, référence à la traduction par Robert Browning de la tragédie d'Eschyle, Agamemnon. Je ne la connaissais pas et je me suis mise à la lire, après avoir vu ce film, hier. [Après tout, les tragédies grecques, c'est un peu mon domaine de compétence, du moins l'un d'entre eux, puisque je ne suis à jamais qu'une dilettante... ]
Le professeur avait, dans sa jeunesse de professeur, commencé une traduction moderne du chef-d'œuvre d'Eschyle, il y a bien des années de cela, sans pouvoir l'achever. Les raisons de cet inachèvement ne sont pas claires. Mais l'on peut penser que ce premier échec par démission est le début de cet endormissement et de cet enfouissement de son humanité dans une persona froide et, apparemment, vide. Cette impuissance créative est corrélative de son impuissance physique, qui est le motif suggéré de la haine de la femme à l'égard de son mari et aussi justifie l'acceptation de cette vie matrimoniale exsangue par Crocker-Harris. Il se sent coupable et pense mériter le mépris de sa femme.
On peut aussi songer que ce titre fait référence à la vision de l'histoire (du monde) différente de Browning et non pas simplement à une traduction / adaptation. De même, dans sa traduction avortée, Crocker-Harris faisait vivre un autre Agamemnon, un autre lui-même peut-être. Il ne s'agit pas simplement de voyager d'une langue à l'autre. Il s'agit de prendre et de donner quelque chose d'autre.
Une traduction est une partition, entre soi et celui que l'on traduit. Partition à quatre mains, où l'un se tait quand l'autre parle. Pour moi, la seule traduction possible est celle qui permet de trouver un chemin, qui passe par le traducteur, jusqu'à l'auteur dont on s'approprie tout, mais auquel on doit rendre le meilleur de soi.
Il en est de même des relations profondes entre les êtres, à certains égards.




***


Le discours d'adieu du professeur à ses élèves : Cf. cette page.



*Carlotta nous fait bénéficier d'une édition de ce film en zone 2, précédé dans cette démarche par un autre éditeur qui n'avait certainement pas pris soin de restaurer ce film.


[Toutes les captures d'écran extraites du DVD qui illustraient jadis ce billet ont été perdues et je n'ai pu les restaurer]
Aujourd'hui, c'est la sortie nationale du nouvel album de Julien Clerc. Mon Amour de mari me l'a apporté ce midi. Nous l'attendions tous les deux et j'aurai la primeur de l'écoute.

Je suis présentement en train de lui accorder toute mon attention et je fais couler dans mes oreilles ses belles mélodies, des petites choses sans importance, mais qui, finalement, comptent souvent plus que de grandes choses. Le bonheur, c'est aussi la capacité de se refléter dans une étincelle de joie, un rien, un filament de comète.
Tout l'art mineur, mais essentiel et plus compliqué qu'il n'y paraît, de la chanson, de la variété, Julien Clerc le possède depuis toujours.
Comme souvent, une nouvelle plume sur cet album, à qui l'on doit une certaine jupe en laine.
Clerc

A noter la présence d'une chanson également présente sur le dernier album de Carla Bruni,("Déranger les pierres") que j'aime beaucoup. N'en déplaise à certains.

"... d'un petit mouvement d'épaule...
elle chasse un fantôme..."
Je rappelle aux éditeurs ou à toute autre personne qu'il est inutile d'essayer de venir poster sur mon JIACO des commentaires anonymes, sous l'apparence de commentaires anodins de lecteurs lambda, afin de venir s'étonner ici que je ne parle pas d'un livre dont je serais censée parler - par exemple un livre ayant trait à J. M. Barrie... Ici, je fais la loi ; je suis le shérif. Je n'ai aucun scrupule à effacer ce que je n'ai simplement pas envie de mettre au jour. Je ne publie pas les commentaires que je soupçonne de malhonnêteté ou d'intérêt mal placé. Je ne publie d'ailleurs que les commentaires qui m'agréent. Je déteste la flatterie, surtout lorsqu'elle fait montre de si peu d'habileté et, précisément, ne flatte pas assez le peu d'intelligence qui me reste peut-être. Ici, je partage plus volontiers mes délices que ma bile. Tout ce qui a trait à Barrie, je l'évoque sur son site, à un moment ou à un autre. En vérité, je fais rarement de la publicité - puisque parler en mal de quelque chose est toujours en parler - pour ce qui me déplaît. Cela m'arrive, certes, mais en ce qui concerne Barrie, je préfère maîtriser ma colère, car celle-ci a , hélas, beaucoup d'occasions où s'exprimer. Et, en l'occurrence, je ne vanterai pas une réédition opportuniste de la part d'un éditeur qui ne connaît absolument pas son sujet, un éditeur qui m'a demandé des documents pour illustrer son ouvrage et à qui je n'ai rien envoyé, en découvrant que son intérêt pour Barrie n'était que mercantile. Ceci à qui se reconnaîtra.
jeudi 7 août 2008
J'ai eu le plaisir de découvrir au courrier, ce matin, un joli paquet en provenance d'Italie - de Venise, pour être précise. Alors, je vous fais profiter de sa découverte, ce qui me permet de vous parler de mon meilleur ami, James Matthew Barrie, avant de vous donner des nouvelles plus précises de lui...

Lors de notre dernier séjour dans la Sérénissime, nous avions rendu visite au plus célèbre des imprimeurs, Gianni Basso, qui est un artisan à l'ancienne (je vous ai déjà parlé de lui : ici). Il compte parmi ses clients une multitude de célébrités (des membres de la famille royale d'Angleterre, des acteurs - Hugh Grant, par exemple ; je le cite car je sais que cela pourrait intéresser une de mes lectrices qui désire l'épouser -, des cinéastes, des écrivains) du monde entier. Bien évidemment, ce n'est pas pour cette raison superficielle et vaine que je commande mes cartes de visite chez lui depuis dix ans. Lorsque j'ai découvert sa boutique, je ne savais rien de lui. J'ai été simplement séduite par l'amour de son travail appliqué, sa générosité, son charme et son humour. Sa boutique est un enchantement. Il propose des centaines de modèles pour illustrer vos cartes. Personne au monde ne fait de plus belles cartes ou de plus séduisants ex-libris que lui !

J'avais besoin, pour la Société des amis de Barrie, afin de "promouvoir" mon travail barrien, dans quelques mois, de trouver une carte qui puisse convenir à l'esprit de mon cher James Matthew.

En un clin d'oeil, après avoir été d'abord attirée par une sirène, j'ai trouvé le motif unique : un bateau. Je voulais un bateau qui ait de la fierté , de la noblesse, un port un peu pirate. Un bateau qui emmènerait le regard sur l'une des îles barriennes, qui ferait honneur au capitaine de mon petit univers anglo-saxon.

Gianni Basso l'a trouvé.

Le reste est l'enfance de l'art. Mon nom et l'adresse du site internet que j'ai créé.

[Hélas, c'est une photographie prise avec mon IPhone ; elle est un peu floue, mais cela donne une idée de ma vision du bateau... Imprimées, sur un papier vélin de tenue majestueuse, à l'encre bleu nuit, ces cartes sont une pure merveille...]

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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