mercredi 11 mars 2009






Notons la sortie en zone 2, ce mois-ci, du DVD de Love in the Afternoon (1957, Billy Wilder), un de mes films préférés avec la divine Audrey Hepburn et le très séduisant Gary Cooper...

"Actually, I don't much care for young men. Never did."

En effet...

Le bord des larmes, à chaque fois que je revois cette scène.


Mon mari : Gary Cooper, mais en mieux.




mardi 10 mars 2009
Je ne sais pas exactement à combien de rêves les damoiselles de mon genre ont droit. D'autant plus que j'ai épousé le dernier Prince Charmant en stock. N'est-ce pas trop pour une seule personne ? Les dieux vont-ils me punir? Ou bien est-ce déjà fait, d'une manière subtile, en posant le simple et douloureux effroi de la perte sur chaque jour heureux ?
Si je compte bien, un certain nombre de souhaits, de vies d'entre mes rêves ont pris corps ces dernières années : rendre visite à Julia Roberts à New York, aller embrasser J.M. Barrie sur sa tombe, serrer la main d'Emily Brontë...
Il en reste au moins trois, mais ce sont de très volumineux et imposants rêves et je ne sais pas s'ils tiendront dans mon existence !
En tout cas, samedi dernier un autre d'entre eux s'est réalisé. À la salle Pleyel, j'ai pu entendre un de mes héros modernes, un des rares vivants qui me fassent encore rêver : Maurizio Pollini.
Même si le programme n'était pas celui que j'aurais choisi pour l'entendre (je n'aime ni Stockhausen ni Schönberg - mais il y avait le quintette en fa mineur de Brahms et, là, ce fut un moment flamboyant), Maurizio Pollini m'a enthousiasmée. Et, pendant que je vous écris, je l'écoute dans un des registres que je préfère (hormis Chopin, qui est son domaine enchanté, selon moi), entourée de présents de mon ami Jean-Christophe, qui me connaît très bien - alors même que nous ne nous jamais rencontrés. Mais est-ce que cela a de l'importance de voir les gens quand leur réalité de mots est si terriblement vivante ? Jean-Christophe est de ces personnes rares dont les lettres sont à elles seules un enchantement et un cadeau. Il y a un ton... Quelque chose qui se brise sans bruit au bord de ses phrases et transforme votre sourire en larmes. S'il écrivait un jour un livre, je serais sa première lectrice. Il est de ces êtres qui enchantent la vie des autres et j'ai bien de la chance de le connaître. Il faut d'ailleurs le premier lecteur du Petit oiseau blanc et c'est grâce à ce livre que nous nous sommes connus. Je lui rends hommage ici et c'est trop peu. [Le texte de Lorrain est superbe - sans parler de la langue, qui est celle que j'aime-, sans dire mot non plus des illustrations hallucinées et poétiques de Jeanne Jacquemin ! Et je me suis perdue avec délice dans le manoir ce matin ! ]

Paris est un endroit où nous aimons passer le week-end, où longtemps j'ai eu un tout petit appartement, boulevard Saint-Germain. Cela faisait des mois que nous n'y étions pas allés, en attente de quelque chose qui tarde à venir... Alors, nous sommes allés en amoureux rendre visite à nos souvenirs. Nous y avons nos sages et dévergondées habitudes, qui se nomment Shakespeare and Co., les Deux Magots, les librairies de notre quartier : l'Écume des pages, La librairie Compagnie, Gibert Joseph, et quelques secrètes maisons de livres ou de thés. J'y rencontre toujours des livres qui me font de l'oeil, comme celui-ci, consacré à Audrey Hepburn et qui est une toute petite merveille...
A l'heure de la messe, mécréants, nous aimons nous rendre au ciné-club de cet éternel passionné qu'est Claude-Jean Phillippe. Dimanche, L'homme qui aimait les femmes était à l'affiche, alors... impossible de résister à la voix de Charles Denner. Et je suis même intervenue, cette fois-ci, contrairement à mon sacré commandement, pour fermer le clapet d'une spectatrice qui n'avait rien saisi de la beauté trouble du personnage... sous les applaudissements du public ! Je déteste les bavardages qui succèdent aux projections car 999 fois sur 1000, ce sont des âneries, des bavardages creux (des gens qui exhibent leur inculture et leur vanité, leur inintelligence)... et parce que j'ai souvent des coups de sang... surtout si l'on n'aime pas qui j'aime. Ne suis-je pas diabolique ?

Un autre rêve remue en moi et va bientôt naître, en avril. Il est dessiné dans ses grandes lignes.

Nul besoin, je crois, d'emmener avec moi tout mon matériel de traducteur, chèrement acquis pour la cause barrienne et d'autres projets, qui sont tout aussi enthousiasmants.

Il faut dire que, pour moi, la traduction est déjà en soi un voyage. Et c'est un voyage que je ne peux pas entreprendre autrement qu'en me projetant dans les mots qu'il faut tirer à soi pour voir ce qu'ils cachent. J'aime glisser mon doigt dans leur doublure et les esquinter juste ce qu'il faut pour leur donner la dimension et la place qui leur reviennent dans leurs nouveaux habits linguistiques.
Je suis donc très malheureuse de constater que la préparation à un diplôme anglais, à visée internationale, que je convoite, est exactement aux antipodes de ma conception. Hors de question, cependant, de me plier à des recettes, de suivre des cours pour ce qui ne s'apprend qu'en se blessant aux outils du traducteur, en traduisant donc ; hors de question également de mouler mon français dans cette chose reproductible à l'infini, le français standard, qui ne possède aucune sensualité ni la moindre aspérité. Car la langue bruisse ou elle n'est pas. Je serais capable de traduire un vulgaire article économique en langage flaubertien rien que pour le plaisir ! Je n'écrirai jamais des mots qui ne sonnent pas en moi. Même si je le voulais, je ne le pourrais pas. Il y a une limite que je ne peux pas dépasser, c'est celle de la douleur de l'écrit non éprouvé en soi. Allez faire comprendre cela à un "tutor" femelle, qui écrit en bureaucrate...

Nul besoin de ces considérations pour comprendre l'Écosse, car comprendre ce pays ne demande que l'amour que l'on porte à son peuple et à ses paysages. Comprendre l'Écosse, c'est adopter son climat.

Tout d'abord, une bibliographie sélective, parce que personne ne part en voyage sans des bagages étudiés pour la circonstance. Et, nous, nous partons pour une fête.

L'histoire de l'Écosse écrite par un passionné. Livre indispensable - la seule histoire de ce pays, à ma connaissance, en outre (je ne parle pas des volumes de Galibert et Pellé qui remontent au XIXe siècle). Un panorama complet de l'histoire mouvementée de ce pays, car il s'agit bien d'un pays et non pas d'une extension de l'Angleterre... Je m'endors chaque soir au bord d'un loch, grâce à ce très bon livre. Un recueil des textes consacrées à son pays par un de ses célèbres enfants.

Et, mieux encore, lisez dans la langue originale ses Picturesque Notes.

On mentionnera aussi le fleuron de la littérature écossaise, aux côtés de Stevenson : Walter Scott, Burns... et un sympathique auteur de policiers, qui, sans révolutionner le genre, s'y fait une place qu'on lui accorde en général bien volontiers, Ian Rankin et son célèbre inspecteur Rebus.

Et puis... et puis... les livres de James Matthew Barrie.

Admirez ce portrait magnifique de l'Écossais :

"Mais, maintenant, alors que nous pouvions avoir pour nous-mêmes des servantes, je reculais devant l’idée. Cela ne serait évidemment plus la même maison ; nous aurions eu à nous dissimuler : je me me vis pas parler anglais toute la journée. Vous ne connaissez que la coquille d’un Écossais avant d’entrer dans le cercle de sa maison. Dans son bureau, dans les clubs, dans les réunions sociales, ces lieux où vous et lui semblez vous entendre si bien, il est réellement une maison avec tous les volets clos et la porte fermée à clef. Il n’est pas opaque de plein gré. Souvent, c’est contre sa volonté – et c’est certainement contre la mienne. J’essaie de laisser mes volets ouverts et mon pied au travers de la porte, mais ils vont claquer. De bien des façons, ma mère était aussi renfermée que moi – bien que ses manières fussent aussi gracieuses que les miennes étaient rugueuses (en vain, hélas ! toutes si bien huilées de sincérité) et ma sœur était la plus réservée de nous tous. Vous pouviez parfois entrevoir une lumière à travers l’une de mes fentes ; elle avait des doubles volets. Or, il semble qu’il s’agisse d’une loi de nature : nous devons montrer notre véritable moi de temps en temps. Et, comme l’Écossais doit le faire à la maison et faire loger une journée entière dans l’espace d’une heure, la conséquence en est qu’il se révèle là au plus haut degré. Les sentiments si longtemps étouffés débordent et c’est pourquoi les membres d’une famille écossaise se connaissent probablement mieux les uns les autres et sont plus ignorants de la vie extérieure à leur cercle que n’importe quelle autre famille au monde. Et, comme la connaissance est compassion, l’affection qui existe entre eux est presque douloureuse dans son intensité. Ils n’ont pas davantage à donner que leurs voisins, mais ce qu’ils possèdent est prodigué à quelques-uns plutôt que distribué à beaucoup. Ils sont réputés pour être avares, mais en ce qui concerne l’affection familiale, au moins, ils paient en or. En cela, je crois, nous trouverons la véritable explication à ce fait : pourquoi la littérature écossaise, bien avant le temps de Burns, a été si souvent inspirée par le foyer domestique et a traité ce sujet avec une compréhension passionnée.
Était-il nécessaire qu’une femme vienne dans notre maison et découvre que je n’étais pas l’homme à la triste figure que j’avais la réputation d’être ? Devais-je être enfin vu tel que j’étais une fois le voile de l’austérité levé ? Ma voix en société est si basse et si quelconque que ma première remarque est à peine une indication que je suis sur le point de parler (comme le bourdonnement de l’horloge avant qu’elle ne sonne) : fallait-il révéler que j’avais une autre voix, qu’il y avait une autre porte que je n’ai jamais ouverte sans laisser ma réserve sur le paillasson ? Ah, cette pièce! Ses secrets doivent-ils être donnés à voir au grand jour ?"

James Matthew Barrie, Margaret Ogilvy, extrait du Chapitre VIII, traduction Céline-Albin Faivre, tous droits de reproduction réservés (dépôt à la S.D.G.L.).

Il ne me reste plus qu'une malle à trouver pour le printemps, afin d'y déposer mes trois derniers rêves. Qu'ils dorment paisiblement et attendent le retour de l'enfant que je suis, toujours.
Certains jours sont plus chanceux que d'autres et c'est ainsi que, préparant une page musicale pour mon site Barrie, j'ai eu la chance de trouver ce disque-ci et de pouvoir l'acquérir.

ll ne s'agissait pas simplement pour moi de répondre aux séductions du beau suranné, du délicieux désuet, mais de faire vivre dans mon oreille, comme si je la collais à un vieux coquillage, un monde, celui de Barrie, mis en musique par Norman O'Neill ou bien par Sir William Walton. Le premier, directeur musical du London's Haymarket Theatre dès 1909, eut l'heur d'habiller de sons délicats et mystérieux la pièce de Barrie, Mary Rose, mais aussi L'oiseau bleu de Maeterlinck - et la filiation entre ces deux poètes a déjà été mise en exergue ici. Le second prêta son talent au Boy David de Barrie - une des oeuvres de Barrie que j'aime le moins, je dois le confesser.
Puisque les Hébrides sont assez proches de moi, désormais, et que l'île de Mary Rose s'y situe, je vous propose d'entendre l'appel de cet île "qui aime [tant] être visitée" qu'elle ne laisse pas toujours repartir ceux qui y posent le pied... Et, moi, est-ce qu'elle me fera prisonnière? Je ne suis pourtant plus une toute jeune fille...
Mary Rose
Je ne suis pas étonnée que Hitchcock ait été à ce point envoûté par l'histoire de Barrie. Instinctivement, il a perçu tout ce qu'elle recèle de danger, de perversion et d'étrange.

Harry : Il me semble que vous craigniez d'être un fantôme. Je crois bien qu'être un fantôme est pire que de les voir.
Mary Rose : Oui.
H. : Est-ce que cela rend solitaire d'être un fantôme ?
M.R. : Oui.
H. : Connaissez-vous d'autres fantômes ?
M. R. : Non.
H. : Le voudriez-vous ?
M.R. : Oui.
H. : Je peux le comprendre.

Mary Rose
, extrait. Cf. notre page.

Cf. également ce très bon article consacré, en partie, au disque susmentionné.
De Derek Hudson, je possédais déjà une intéressante biographie de Lewis Carroll. J'ai acquis depuis peu une vie d'Arthur Rackham. Je ne suis pas certaine que le terme de biographie soit celui qui convienne ici, puisqu'il s'agit davantage d'un portrait ou d'une fenêtre panoramique ouverte sur son existence, le tout illustré magnifiquement par des planches de Rackham.
En tout cas, cela me donne à réfléchir sérieusement sur l'exercice biographique. Autant sur le contenu que la forme que l'on peut donner à un tel projet...
Je rêve d'une biographie de Barrie que l'on puisse porter en médaillon ou en broche, bijoux que l'on ouvrirait à l'envi pour y trouver à chaque fois quelque chose de nouveau pour l'esprit et d'intrigant pour le coeur...
L'ouvrage fut publié en 1960 et republié quatorze ans après. Je vous laisse juges de la qualité de l'ouvrage avec ces quelques (mauvais) clichés que j'ai pris. Dans cet ouvrage, on découvrira quelques lettres que Rackham et Barrie ont échangées, lorsque le premier illustra pour le second une partie du Petit Oiseau blanc, Peter Pan dans les Jardins de Kensington.
On entreverra de nombreux personnages de l'époque dans ce livre, jusqu'à Max Reinhardt, débiteur de Rackham pour son Songe d'une nuit d'été, inspiré du génial Arthur...

Je crois qu'il n'existe plus guère de nos jours de telles éditions de livres. Et c'est ainsi que je suis devenue un peu bibliophile, presque malgré moi...











mardi 24 février 2009
"L’amour c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur." Proust nous dit cela, très simplement, presque froidement, dans La Prisonnière. Est-il besoin d'expliquer davantage ? L'amour donne du poids, de la réalité, des contours au réel. Il le signifie. Mais qu'en est-il lorsque le temps et l'espace n'existent plus et que l'amour abolit jusqu'à cette perception ? L'amour est tout entier contenu sur la pointe d'épingle de l'instant et nous sommes conviés à le vivre, mais comme s'il n'était jamais né ni ne devait mourir. Tout le film de Widerberg se résume à cette impossible perception simultanée du temps et de l'éternité, du mouvement qui strie et reconstitue et du regard immobile, qui englobe.
Vous est-il déjà arrivé d'aimer une œuvre au point de ne pouvoir en parler sans redouter une implicite damnation ou, pire, en ayant le sentiment de violer un secret, de commettre une faute? Un attentat contre le silence ? Tout ceci à la fois et l'idée de n'être pas assez maître de ses mots.
A moins qu'il ne s'agisse que de la crainte vivace, perverse, insidieuse - qui ne se tait pas, même lorsqu'on l'énonce -, de bruisser maladroitement autour de personnages, alors que l'on se sent le devoir de les laisser à leur tranquillité, à leur virginal repos. En effet, il est des personnages pour qui seul un cœur clos et gros d'eux est une maison. Ils ne peuvent vivre ailleurs que dans la lecture silencieuse que l'on se fait d'eux. On leur parle comme on prie et il n'est d'autre communication possible. Jamais cinéaste, peut-être, n'a fait aussi intelligent usage du silence et des bruits de la nature, qui sont comme le langage du cœur. Ne point troubler cette atmosphère d'éther.
Il ne s'agit pas de se taire pour économiser son émotion, il s'agit par-dessus tout d'éviter la parole ou les mots qui vont les cloîtrer dans le monde prosaïque. Le mensonge et la fausseté appartiennent à notre monde, qui n'est pas le leur.
Ils réinventent tout, jusqu'au langage, et vivent tout, non pas pour la première fois, car ils ont de l'expérience, mais pour la dernière fois. Ils goûtent à tout comme s'ils découvraient cette faculté, et ainsi de tous leurs autres sens. Cette dernière fois qui annihile toutes les premières fois, qui n'a plus de mémoire mais qui veut laisser sa mémoire, c'est le sens de leur amour. C'est l'Amour.
Eux, qui ont tant cherché un ailleurs du monde, là où ils pourraient consommer leur existence, hors du regard des autres, il ne faut point les encombrer d'explications ardues. Parce que tout est une simple question de regard et d'ouïe que le cinéaste ouvre ou referme à volonté pour nous, pour nous atteindre, ici et maintenant, dans une éternité et une utopie (un non-lieu), plus réelles que le réel.
Ne pas oublier cette scène où l'héroïne, Elvira, se bouche les oreilles pour ne pas entendre ce qui la condamnerait : un mensonge qui porte atteinte à sa vérité blonde d'enfant, de madone, une vérité d'amour pur et innocent ; un mensonge qui veut faire entrer dans son réel poétique le prosaïsme faux des condamnés à vivre. Cette scène de silence et de parole muette, où les personnages (son amant et un faux ami de ce dernier) continuent à parler sans qu'on les entende, car nous sommes Elvira, ses yeux, ses oreilles bouchées. Nous sommes Elvira pendant tout le film, je crois, jusqu'à la dernière image, qui se fige et de laquelle le son se dédouble pour vivre sa propre vie ondulatoire, puisqu'il continue à se propager jusqu'à nous, tandis qu'Elvira n'est plus que l'image granuleuse, collée à notre rétine. Tout le secret du film, peut-être, est contenu dans les ultimes secondes, dans le décalage de l'image d'une vivante, alors morte, et d'un bruit qui ne la concerne plus. Un coup de pistolet. Puis, un second. Puis un fondu au noir. Nous sommes morts.
Ressentir. Faire ressentir. Tel est le seul but de l'art, si l'on veut parler brutalement, mais vrai. Le reste n'est que verbiage, justification, compromis : maladresse. Le génie, c'est l'émotion animale, qui vous cloue à un rien. Qu'importe les moyens pourvu que l'émotion naisse et ne soit entravée par aucune arrière-pensée, par aucun dogmatisme de la raison ou de la passion. Je peux tout pardonner à n'importe qui et à n'importe quoi pour une once d'émotion réelle. C'est assez rare, ne croyez-vous pas ? Il y a tant d'imitations. Et l'on reconnaît le vrai à sa capacité à vous blesser ou à vous prolonger au-delà même de l'horizon de votre idéal. Ce film apprend ce qu'est l'émotion vraie et la valeur du silence, des ellipses. Il y a une grâce de soleil qui tient à la délicatesse de la caméra, à la photographie impressionniste, et à la candeur et à la force réunies en bouquet d'Elvira (Pia Degermark).
Ressentir. Éprouver. Vivre.
Il n'y a rien à craindre en ce monde sinon de ne pas avoir vécu ce pour quoi l'on choisit, un jour, d'être né. On ne le sait que le jour où on le vit pleinement et, si l'on meurt sans le savoir, c'est que l'on a raté sa vie.
Elvira et Sixten sont nés pour leur amour. De même que je ne suis née que pour vivre le mien et mourir de lui. Même l'écriture ne serait pas assez forte pour me faire vivre de cette vie-là, la seule qui vaille.
Palpiter. Sentir le cœur de l'autre battre dans le sien dans des moments d'extrême perfection. Se donner à ces moments et payer de sa vie entière pour eux. Rien n'est trop beau pour le beau. Pas même la mort. Je ferai de la mort la demoiselle d'honneur de mon existence, si elle n'est point trop dégueulasse pour m'ôter le choix de la cueillir encore en bouton.
Convulsion.
Au point d'avoir le sentiment que ladite œuvre s'évanouit devant vous et disparaît si vous vous mettiez en devoir d'en parler, afin de vous empêcher de l'abîmer.
J'ai fait, un jour, la connaissance d'une jeune femme, donc.
A travers un film et un concerto de Mozart.
Je savais qu'elle aurait le pire et le meilleur.
Mais seul le meilleur pouvait atteindre cette âme pure et forte. Le pire n'est pas de mourir ainsi, c'est ne point vivre ; et ne point le savoir, c'est encore le pire de ce pire, qui, finalement, ne l'était pas. Ou de vivre comme les autres, la majorité, ceux pour qui ce genre d'amour est folie adolescente, fiction de puceaux.
La caméra ne filme jamais les deux amants ensemble en plan serré. Au contraire, les plans sur le visage des deux amants les séparent - un visage entier et l'autre coupé ou détourné - tandis que la fusion des corps, elle, est saisie, dans la majeure partie des plans, de loin, et comme si notre regard était entravé - par les arbres, par exemple -, ou encadré nous donnant le sentiment de ne jamais pouvoir les toucher. Il y a, ici, peut-être, la suggestion que ce couple possède un halo impénétrable.
Toujours cette opposition du prosaïsme et du poétique et du renversement ou de l'inversion du positif (réel) et du négatif (idéal) ordinaires.
L'histoire commence là où s'achève les autres histoires, dans ce qui devrait être le premier mouvement d'un decrescendo. Mais non. Le couple pourrait être mort. Il vit aussi bien qu'il ne serait plus, dans cette perfection de l'immobile.
La première image donne ce léger effroi ressenti et rétrograde, comme c'est le cas, par exemple, à la première lecture du "Dormeur du val".
L'amour donne naissance et nomme les choses. C'est un dieu. Nous sommes dans le jardin d'Eden. En lui, dans cette nature non corrompue, se touchent la mort et la naissance des deux personnages. Il n'y a ni passé ni futur, simplement le présent éternel du sentiment. Le prodige de ce film est de, paradoxalement, nous installer dans cette non-durée. Et cela sert le propos, bien entendu.
Elvira ne peut vivre que dans les hauteurs, dans un monde qui ne collabore pas avec celui des autres, tous les autres, hormis celui qu'elle aime et qui l'aime.




Widerberg nous livre un film horizontal - il s'en explique d'ailleurs dans un livre. Il faudrait une analyse soigneuse pour le démontrer, mais cela me paraît évident.
Le regard de l'homme est toujours détourné quand la caméra les filme ensemble, de près, alors que le regard d'Elvira nous pénètre. Jusqu'aux larmes.
Ou bien c'est elle qui s'efface.
Et elle laisse l'homme la regarder pendant que nous devons aveugles.
Les amants sont condamnés à fuir. C'est à peine dit.
Mais nulle angoisse tant qu'ils peuvent demeurer en retrait des autres. Tant que leur monde n'est pas contaminé par l'autre monde (l'argent, son manque), celui dans lequel ils n'ont plus leur place, bannis et exilés volontaire de la société. Il y a presque quelque chose de rousseauiste dans le propos.

Tout est suggéré dans ce film. La trame est celle du sentiment. Ces cloques d'émotion qui se crèvent et dont les bulles vont ricocher et naître en d'autres cloques un peu plus loin. Sans bruit.
C'est ainsi que l'on peut, à un certain moment, croire qu'Elvira est enceinte et l'idée nous est transmise par un plan de quelques secondes sur une figurante à table, enceinte, plan qui s'éloigne d'elle pour se fixer sur Elvira qui tricote un pull rouge. Et c'est tout. On ne saura rien de plus. Nous vivons en Elvira, nous ne pouvons la questionner de l'extérieur.
Le silence et les ellipses nombreuses condensent le propos à des impressions, qui sont comme des vaguelettes d'émotion. Illustration filmique, si je l'osais, des petites perceptions leibniziennes.
Les deux personnages vivent dans et de la nature. Cette scène, dans sa simplicité, emplit le cœur d'effroi, lorsque le vin coule et préfigure, sans rien de plus, le sang.
Les personnages perdent leur substance. Ombres chinoises ou croquis.

Ils sont recherchés. Il faut condamner les dieux, car les vivants ont froids et sont envieux de leur chaleur.
La fuite.
La mort qui n'est pas dans l'âme mais ailleurs.
Et lorsque le monde, le passé de l'homme, les effleure, une explication impossible à donner, puisqu'elle réduirait la vérité à une banalité avec laquelle elle ne concorde pas, est demandée.




L'amour ne recréé pas le monde ; il le crée. L'amour est regard neuf.






Oui, l'amour, c'est cela et rien d'autre et, dans cette mesure, l'art répond à la même définition.
Cette vision, pour romantique qu'elle puisse paraître à ceux qui sont passés à jamais du côté prosaïque du monde, n'est en vérité que la seule acception possible de l'existence humaine pour moi.
Je pourrais aisément faire de ce film mon credo.
Toute ma vie, on m'a dit que je changerais par nécessité, parce que la nécessité fait loi. Par nécessité, il faut entendre l'aspect matériel des choses, le prosaïsme étroit, limité, rugueux, brutal des choses. L'usure.
La mort des hommes, ce n'est pas la mort, c'est l'usure. Du désir, du corps, des rêves, des idéaux, de l'espoir. L'usure, c'est la reconnaissance que l'on avait tort jadis quand on croyait si fort que l'on aurait pu tout donner pour l'objet ardent de sa foi. Si l'on en arrive là, à ce reniement du premier soi, le soi poétique, on est mort. La plupart des gens autour de nous sont morts. Et, parmi eux, très peu, le savent. Ces derniers, savants d'un savoir qui ne leur sert pas, sont les damnés ou les revenants. Je leur préfère la compagnie des vivants. Il en reste, très peu. Elvira est vivante, bien que morte.
Nos deux héros échappent au prosaïsme, puisqu'ils sont présentés comme vivant dans une sensualité innocente, un oxymoron idyllique, comme si de leur amour ils faisaient renaître, en toute naïveté, le Paradis perdu des hommes, ceux qui vivaient, jadis, peut-être, du côté poétique du monde.
Et les mots, comme le reste, possèdent ces deux faces. Et je vis sur la tranche. Et je parle double. Mais je suis tout entière de leur côté, du côté d'Elvira et de Sixten, parce que je t'aime Ulysse.
Je ne crois pas que le prosaisme puisse être jamais poésie. Au mieux, il peut être courage de ce savoir inutile. C'est la seule beauté qu'il puisse escompter. Le principe de la poésie, c'est de ne pouvoir se provoquer à volonté ou à désir, mais d'être, comme une grâce qui ne tient qu'à la force du rêve. A condition de venir à lui, nu.
Or, les hommes et les femmes de ce monde ne rêvent pas. Ils n'en ont plus les moyens. Ou, alors, ils font semblant. Et ils se condamnent par cet acte de mensonge.
Une robe taillée dans un rideau cramoisi et un voile de madone dans un napperon,

Elvira se vêt d'opprobre et de foi vacillante pour participer une dernière fois aux adieux de son passé, du monde prosaïque. Seule.
Elvira perd tout mais se nourrit d'autre chose.
En dernier recours, Elvira voudra donner son dernier bien pour connaître un avenir qu'elle sait déjà, puisque c'est elle qui l'écrit. La tireuse de cartes refusera ce qu'elle lit : la mort. Mais Elvira, elle, accueille cette réalité. Mourir ou devenir prosaïque. [Le beau film Les noces rebelles de Sam Mendes 




est tout entier construit autour de cette alternative... La femme choisisant différemment de l'homme, pour leur malheur.]
Et les amants, à la fin, qui était déjà le début, acceptent ce destin qu'ils ont façonné, comme s'il était leur enfant. Et il est tel.





Une détonation. On ne verra pas Elvira tomber à terre. Elle est figée, comme un papillon, celui qu'elle tient en main, sur l'image qui s'arrête,
tandis que le son continue à se faire entendre. On entend, alors, une seconde détonation. Sixten la rejoint.
Elvira Madigan a réellement existé. Elle et son amant et leur tragique destin ont été, jadis.

Suicidés au cœur de la nature, afin que la société ne leur vole pas ce qu'elle ne pouvait accepter non pas de leur offrir mais de leur laisser.
Une acrobate qui risque (vit) sa vie sur un fil de fer et un soldat marié et père de deux enfants, qui quittent le monde (prosaïque) pour vivre leur amour (leur poésie) sans entraves. A quelques coudées au-dessus du sol. Le monde tente de les rattraper, comme c'est presque toujours le cas, mais ils se dérobent une ultime fois. Ils sont les plus forts. Les enfants le sont toujours.
Elvira Madigan a réellement existé. Qu'il suffise de dire cela pour vivre encore un peu d'elle et de sa triste histoire. Mais les histoires tristes sont les plus belles. C'est l'une des premières choses énoncées ici parmi toutes celles que je vous ai dites.
Elvira fut. Evira est.
On a peine à le croire en contemplant le film de Bo Widerberg. D'ailleurs, nous ne regardons pas le film, c'est lui qui nous contemple. Je crois que c'est l'une des raisons de la fascination qu'il exerce sur moi. Il me semble aussi que sa poignante beauté tient à ce trait de génie du cinéaste.
Le livre
tiré de ce "fait d'hiver" (ou de printemps, du printemps de l'humanité) est d'une poésie, autre, mais tout autant fondamentale pour le cœur et l'esprit.
"Si la réalité était une femme, il faudrait la prendre par surprise, puis se retirer, puis à nouveau la prendre par surprise."
"Il était poète. S'il remplaçait un mot dans une phrase, il changeait tout."
"On ne peut quitter un corps sans l'abandonner. Ainsi gisaient-ils là. Sixten sentait que... non, il ne sentait plus rien, il était mort. (Mais la forêt était vivante.)"
[Toutes les captures d'écran que j'ai préparées pour vous et que je présente dans ce billet sont extraites de ce DVD. 


Vous pouvez cliquer sur les images afin de les agrandir. Le DVD existe uniquement en version suédoise avec des sous-titres anglais. Merci de ne pas réutiliser mes captures sans autorisation.]
Extrait :

***
A noter que le beau film de Roy Andersson, A Swedish Love Story (1970), que j'ai eu l'occasion de découvrir en salle, il y a quelques mois, emprunte quelque chose de cristallin au film de Widerberg. Rappelons qu'Andersson fut l'assistant de Widerberg sur le tournage d'Elvira Madigan. Tout l'opposé, en somme, de Bergman (que j'aime, cependant, infiniment).



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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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