mardi 16 juillet 2013
(Semaine du 1er au 6 juillet 2013 en Angleterre)




Michael Asquith, J. M. B., Simon Asquith, Her Majesty Queen Mary, Lady Wemyss (= Mary Countess of Wemyss), Lady Mary Lyon ( = Mary Strickland, her daughter) and Charles Whibley at Stanway House. Aux alentours de 1923. Images que vous pouvez agrandir en vous rendant ici, dans la réserve d'images que je mets en ligne pour mes divers sites en relation avec Barrie. 

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OXFORD :


Je suis arrivée à la fin d’un cycle. C’est la réflexion que je me suis faite abruptement, il y a quelques jours, quelques semaines. Cet aveu est une gifle que je me suis donnée. Ce fut salvateur et bien mérité. Le remède à toute mauvaise foi possible est l'auscultation attentive des divers mouvements de l'humeur, l'étude de ces oscillations insignifiantes, qui sont pourtant signes et symptômes. Ce sismographe ne ment pas, contrairement à notre esprit consolateur, si bien disposé à entretenir le faux-semblant. J'avais perdu, peu à peu, la Joie pure et avide. Je me laissais dériver, vivre – comme "les autres". Je me sentais en mouvement, mais désorientée ; et ce fil d'or qui m'a toujours reliée à cette Joie terrible, vestige sacré de l'enfance, me semblait rompu. Je n'étais plus moi, simplement une projection de ce moi. Je m'étais usée et je me sentais stérile, bue jusqu'à la lie. Heureuse, mais en surface. Me manquait comme l'écho de ce bonheur, sa réflexion. Le soleil ne suffit pas, il faut également le reconnaître dans chaque éclat dont il pare le monde. (Ne pas perdre une goutte de ce soleil.) C'est cela la royauté de la Joie et je ne peux ni ne veux vivre dans une tonalité mineure ; pire : j'en veux à ceux qui se contentent de cela. On ne peut se satisfaire d'être plein et vif, ici et maintenant. Il faut se sentir engagé en un dessein supérieur. 
La fin d'un cycle ? Je ne suis pas encore certaine de bien savoir ce que cela signifie, mais il me semble que circonscrire l’impression et lui apposer un nom en forme de diagnostic a le mérite de reconnaître cet état, qui était le mien depuis quelques mois. Les six premiers mois de l’année manquèrent de légèreté, il faut bien l’avouer. J’étais à la traîne et le fardeau était lourd. Heureusement, l’important (mon Amour de Mari, notre enfant...) était hors d’atteinte des contrariétés et des moisissures de la vie étrangère. J'ai toujours été douée, depuis l'enfance, pour isoler la blessure. La gangrène est limitée. Mais le monde extérieur existe et je préfère entretenir des relations cordiales avec lui plutôt que de prétendre qu’il n'est pas – ce qui serait tout aussi sot que malsain. Et ce monde extime a des choses à m'apprendre : il est là pour me mettre à l'épreuve, pour vérifier ma solidité interne. C'est à son aune que mes rêves se mesurent et contre lui qu'ils se déploient. Ne pas perdre la Joie, ne pas la laisser s'éteindre. Il faut veiller sur ce feu. Il suffit d'un moment d'inattention pour qu'il soit soufflé. Je dois vous avouer que j'ai l'impression, depuis mes toutes premières années, que la plupart des êtres humains vivent ainsi, à l'abri de ce feu, et en ignorent même l'existence – si bien que de feu il n'est pas. J'ai toujours conservé cette pensée secrète, parce que je la croyais tout d'abord illusion ravageuse, partagée par tous et, plus tard, excentricité de l'âme un peu honteuse, une sorte de tare. Pourtant cette Joie a d'autres noms et existe pour d'autres, mais pas pour tous, il est vrai.
J’attendais donc l’été, l’Angleterre et Venise, pour faire une cure de beauté, pour reprendre des forces. Venise est très proche, désormais ; mais l’Angleterre a déjà fait son effet sur moi : l’énervement se dissipe, je redeviens la châtelaine de mon immense domaine intérieur. Je ne me sens plus d’autres obligations que de faire ce que, réellement, je dois accomplir pour rejoindre la petite fille qui compte les clous de la porte, à la lisière de la mémoire : écrire. J’entends écrire en première personne, pour cette petite fille. Je me moque de ceux qui ne voient pas en moi cette petite fille, qui est à la fois sorcière et fée.
Ces derniers mois, j’ai retravaillé une traduction ancienne de Mary Rose (et retrouvé, sans bouger de mon bureau, un manuscrit perdu de Barrie à la Beinecke !), que j’avais composée il y a un moment de cela, puis je l’ai annotée ; j’ai également sorti de l’ordinateur un gros brouillon grouillant d’idées d’une postface très possible à cette pièce, participé modestement à la naissance d’un beau livre qui sera bientôt publié chez Taschen, réécrit  une nouvelle mouture de mon adaptation du Petit Oiseau blanc, mis en chantier la suite (car il y aura deux pièces, visibles indépendamment l’une de l’autre), œuvré pour la biographie de Barrie, traduit deux courts, mais essentiels, textes de Barrie que j’espère faire paraître… Et ce n’est pas tout. Mais je n'étais pas contente de moi pour autant, parce que je savais que, malgré l'importance de ces tâches et la profondeur de mon investissement, je manquais à une promesse ; et j'avais de plus en plus l'impression d'être une noyée. Chaque tâche accomplie était une pierre de plus, tirée de la carrière et poncée de mes mains, pour me lester davantage. 
J'entends enfin quelque chose. 
La petite fille réclame sa livre de chair… et je ne peux ignorer plus longtemps sa supplique ; cela fait vingt ans que je refuse de l’entendre – avec un talent certain, pour me cacher derrière Barrie et d’autres, il faut l’avouer – entre autres subterfuges. Après quoi, il sera trop tard. Ou peut-être est-ce cela la Ruse suprême : il est déjà trop tard et le rêve a perdu sa course contre le réel ? Mais, in fine, le rêve rétorque qu’il est plus endurant que le réel, même si ce dernier le prend de vitesse, car la vie, elle, adhère tout entière au songe : on ne vit pas pour le réel, on vit pour une vision du réel – qu'on l’ignore ou que l'on en soit pleinement conscient  – et cette vision est comme un vitrail coloré que l'on pose, à distance, sur le réel brut ; et l’on ne voit bien qu’à travers lui.

La petite fille cogne au carreau.

Lorsque j’étais une petite fille, cette petite fille-là précisément, à une époque où à peu près tout me semblait impossible et lointain (avec raison : tout l'était), hors de portée de ma main crasseuse, j’avais deux rêves, j’étais tenue en laisse par deux idées fixes : devenir écrivain et être diplômée de la Sorbonne et d’Oxford. Pour le reste… J’ai obtenu un doctorat de la Sorbonne et je suis sur le chemin de l’écriture et ne le quitterai jamais. Oxford est pour moi, sans conteste, un mot magique. Il résume peut-être à lui seul ma relation à l’Angleterre et à cette langue que je suis bien en peine de prononcer (ô mon Dieu, pardonnez-moi !), mais que je comprends autant avec ma sensibilité que ma raison, parfois mieux que certains autochtones (car mon anglais est celui de la littérature, un anglais myope, muet, lu mais non chanté ; un anglais qui bat en mesure, sous mes paupières, avec ce cil nerveux dont je ne peux arrêter la pulsation lorsqu'il s'éprend de la page). Malgré de multiples séjours en Angleterre au cours des années passées, je n’étais jamais allée à Oxford. Je sais désormais qu’il me faudra y retourner, même si le fantôme du regretté John Thaw – et son double Morse, le parfait personnage de fiction, la quintessence de tous mes fantasmes – n’est pas là pour m’accueillir.

OXFORD est un endroit rêvé. C’est la formule sanguine de mes rêves.


Là-bas, j’ai pensé à C. S. Lewis à chaque instant. Non pas à la faveur de Narnia (que je ne prise guère, mais j'y reviendrai peut-être un jour, avec un regard différent), mais par la seule force de ses écrits religieux. Lorsque je lus Lewis, il y a une dizaine d’années, je n’étais pas encore en mesure d’offrir un contenu à ce mot « Joie » – état pourtant cent fois vécu de la façon dont il l’exprime, avec des variantes qui me sont singulières – qu’il employait pour parler de son cheminement vers Dieu. Mais ces lectures eurent lieu avant ma conversion, qui date de décembre 2010. Laquelle s’est produite d’un coup, lorsque mon enfant est né, presque au moment où on l’a sortie de mes entrailles. Je ne pensais pas que la foi pouvait avoir ce visage. Je ne l’ai simplement pas reconnue comme telle : j’imaginais que l’on était foudroyé par la grâce, qu’aucune décision n’entrait en ligne de compte et que l’on était contraint de rendre les armes par la force de l’évidence. Je n’imaginais pas que la foi pût se faire un chemin à bas bruit ; je n’imaginais pas qu’elle pût être là depuis le premier jour, dissimulée dans certaines sensations ou pensées gardées secrètes, attendant notre assentiment pour éclore. Je n’imaginais pas que l’on pût avoir la foi et refuser de la reconnaître. En vérité, Barrie a été l’instigateur de cette foi. Mais, là encore, je n’ai pas reconnu l’œuvre de Celui que je ne peux encore me résoudre à nommer « Dieu ». Il m’est très pénible de renoncer à l’athéisme. Je suis presque honteuse de passer de l’autre côté. La foi a toujours été pour moi la force des lâches, de ceux qui sont incapables de voir le monde tel qu’il est : matériel et donc inhumain, fondamentalement sans espoir. Pourtant, il y a toujours eu en moi autre chose, et la Joie était l’indice de cette « autre chose ». Je suis à jamais une athée ceinturée par la foi. Une réaliste tendance pessimiste traversée par un courant de folle Joie. Tout relève de la décision en moi, d’une décision esthétique plus que morale ou métaphysique, celle de croire ; ou, pour le dire autrement, d’un refus de la mauvaise foi (conserver ma position d’athée qui me semblait bien plus noble, mais aussi, paradoxalement plus confortable). Cela ne change pas ma façon de me comporter ni même ma Weltanschauung. Cette foi n’est pas un ajout ou une conversion au sens étymologique, mais simplement un aveu ou l’acceptation de quelque chose qui existe en moi depuis toujours et dont Lewis parle mieux que moi. Je ne peux que citer ce que j’écrivais au sujet du film de Malick, The Tree of Life, en y apportant un autre regard : « J'aurais aimé avoir la foi. Brûlée vive. Je suis curieuse de ce sentiment ou de cette émotion que je devine, mais qui ne m’atteint pas pleinement. Je suis née sans foi. J’ai reçu ce que j’ai longtemps cru être une malédiction, mais qui est peut-être la grâce véritable : la liberté de conquérir et de remettre, sans cesse, en jeu mon salut. Incomplète et incomprise je suis, et mon travail ne fut jamais, jusqu’à présent, que celui d’une couturière, laborieuse et constante : je voulais refermer sur moi cette aube trouée, menteuse, porteuse de mensonges et de songes nacrés. J’étais une perle sans coquille. Je voulais que l’on s’empare de moi. Je suis née sans autre foi que celle, humaine, de la beauté et de la vérité, cette émotion qui saisit et dépossède de soi. Peut-être n’en existe-t-il pas d’autres, mais qui osera le dire ? Il est facile d’être athée et d’exprimer ce manque ou cette fermeture en soi à l’Autre et à l’Ailleurs. Il est impossible de dire la foi, qui a peut-être mille visages, et n’exprime pourtant qu’un seul et unique trait : une béance, une place vacante en soi. La foi n’est peut-être rien d’autre que cette absence ressentie si fortement qu’elle œuvre plus pour nous qu’une présence dont on est certain. » Ma foi est donc une non-foi, mais  je découvre aujourd’hui que c’est une foi qui en vaut une autre et que la foi a probablement mille visages, ou autant de visages que d'êtres humains. Cela rend modeste.
Ma foi est cette Joie mystérieuse en moi, lorsque je sens l’odeur des tilleuls en fleurs. Cette odeur, dont je ne peux capturer l’essence, me ramène au jardin public où j’allais rarement avec ma grand-mère, lorsque j'étais petite, pour y ramasser des feuilles de tilleuls qu’elle me préparait ensuite en tisane, ajoutant une cuillerée de sirop pour la gorge. Et ce retour dans le passé m’ouvre à Dieu sans que je puisse l’expliquer. Voilà, c’est tout. Un sentiment de complétude, d’infini dans le fini, un sillon d'éternité creusé dans la temporalité du souvenir. L'AMOUR.










{Cliquez sur ces images et les suivantes pour les agrandir.}

Ne restant que peu de temps à Oxford, mes exigences étaient limitées. Je désirais emprunter l’Addison’s Walk, dans les jardins de Magdalen College (que je ne prononce pas du tout comme il convient de le faire), boire une pinte au pub où se réunissaient chaque mardi les Inklings (et Morse y descendit également), visiter Christ Church (encore deux mots que je dis comme si ma langue était ensorcelée par le diable en personne) et la Bodleian Library.
Tous mes vœux ont été exaucés.
J’espère avoir le temps, à mon retour de Venise, pour revenir vous parler de C. S. Lewis, de Tolkien… et de Dieu. J’aimerais prendre le temps de le faire. Cela fait partie de l’expression de cette Joie.


À l'intérieur du pub, une citation de Lewis : 


Il ne faut pas que j'oublie de mentionner un livre que je recommande chaudement : de belles images d'Oxford et des promenades à faire sur les pas des Inklings. Vous n'apprendrez rien de nouveau sur Lewis, Tolkien and co, si vous connaissez bien le cheminement de leurs existences, mais le panorama est plaisant.  


De Christ Church, je ne peux rien dire pour le moment, car je refuse, dans la mesure de mes moyens, de nourrir le cliché – même s’il n’existe pas d’autres moyens de visiter certains lieux que de suivre le troupeau (j’ai failli m’étrangler de rage, lorsque l’on me parla de Harry Potter, comme si je venais visiter the Great Hall pour rendre hommage à ces films !). Mais ce fut un pèlerinage important pour la carrollienne que je suis. Il me faudra consacrer quelques heures pour en rendre état. Laissons, pour l'heure, parler quelques images maladroites. 



Magdalen College était une étape souhaitée, par égard pour C. S. Lewis.

 


Et l’Addison’s Walk un endroit symbolique à ne pas manquer, puisque Lewis, alors qu’il discutait avec Tolkien et Hugo Dyson, en se promenant ici, eut le début d'une révélation et se mit à croire à l’existence du Christ (la nuit du 19 au 20 septembre 1931).



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BROADWAY :

À Oxford, nous avons loué une voiture pour nous rendre dans les Cotswolds, région magnifique d’Angleterre, comme tout un chacun le sait. Mon but était évidemment barrien. Stanway House, l’objet de ma quête, est située à Stanway,  à quelques miles de Broadway, où nous avions donc élu domicile pour deux ou trois jours. Stanway évoque tout d’abord pour moi The Yellow Week at Stanway, un petit film amateur réalisé par Barrie, dont j’ai déjà parlé. De jaune, en effet, il est question, car tout est doré dans ce pays, à cause des pierres si caractéristiques de la région, mais ce n'est pas la raison du titre de ce film. Broadway est un charmant village : beau et policé. Peut-être trop parfait pour émouvoir véritablement. L’argent y coule à flots, cela se sent, à chaque coin de rue. J’y verrai bien la scène d’un crime à la manière d’Agatha Christie. Je me suis toujours imaginé la campagne anglaise ainsi, mais les Cotswolds n’en sont vraisemblablement pas représentatifs. L'attraction principale de Broadway est une folie, la tour ! Le vent y est particulièrement violent et, cependant, il s'agissait d'un jour béni d'après les familiers de l'endroit. À noter le petit musée (d'un intérêt limité) William Morris en haut de la tour, car l'homme s'y réfugia un temps.















   


Broadway est un village délicat ; et c’est là où, jadis, Mary Cannan, l’ex-femme de Barrie, s’était installée un été, en 1923, dans l’espoir, peut-être, de se rapprocher de celui qu’elle avait abandonné, car Barrie prenait ses quartiers d'été à Stanway. 1923 fut l’année où Gilbert, ex-mari de Mary Ansell ex-Barrie ex-Cannan (mais elle conservera le nom de son second époux et prétendra, en France, être sa veuve), fut interné… Barrie ne la rencontra pas, je crois, à ce moment-là. Pendant les années 20, Barrie n’était pas à la noce, pauvre chère âme… Néanmoins, il vécut d’agréables moments dans la région des Cotswolds. Il découvrit à Stanway House un nouveau jeu, une passion : le shuffleboard. Stanway House possédait une merveilleuse table de jeu en chêne et Barrie s’adonna rapidement à ce jeu avec, paraît-il,  la ferveur et l’enthousiasme  d’un enfant... Il y jouait pendant des heures. En tout cas, pendant seize ans, ce jeu fut, dit-on, l'une des choses qui l'incitèrent à revenir à Stanway !

STANWAY HOUSE :


Jeudi 4 juillet, nous avions rendez-vous avec nos amis Robert Greenham et Christine De Poortere, qui venaient respectivement de Maidstone et de Londres. Ce fut une grande joie de visiter tous ensemble Stanway House, une fête de l'amitié. La demeure n’est ouverte au public que de juin à septembre et uniquement deux jours par semaine : le mardi et le jeudi. Elle est habitée par son propriétaire actuel (Lord Neidpath ou, si vous préférez, l'Earl of Wemyss and March, qui est, si je ne m’abuse et sais lire l’arbre généalogique, le petit-neveu de Cynthia Asquith, et, entre autres, un adepte de la trépanation – c'est lui-même qui le dit... On a les loisirs que l'on peut...). Seule une partie de la maison est ouverte au public, celle qui me paraît en majorité dévolue aux amis. Ma première impression lorsque je découvris Stanway fut un choc esthétique : une splendeur absolue, qui met à genoux, un incroyable manoir jacobéen avec une "gatehouse" que l'on attribue à Inigo Jones. Lorsque je pénétrai à l’intérieur, je ressentis pourtant un certain malaise. La maison, selon toute évidence, est mal entretenue et peu d’égards lui sont rendus. Vraisemblablement par manque d’argent ; mais, tout de même, son propriétaire actuel pourrait certainement trouver moyen de lui redonner son lustre. On est étonné de voir des livres à reliures anciennes (The Approach to Shakespeare by J. W. Mackail ou Ellen Terry and Her Sisters by T. Edgar Pemberton et d’autres livres plus intéressants et anciens) côtoyer des choses aussi vulgaires (à mes yeux) que des numéros de Vogue – ou pire. Des couvertures chauffantes, ici et là, laissent entendre que la maison est bel et bien habitée – et mal chauffée, l’hiver. La cuisine est immense et équipée avec le confort moderne. Le papier peint est sale (oui, mais il s'agit d'un papier peint de William Morris, censé avoir été posé de sa main !) et tombe en ruine, les tapis sont usés à la corde, il y a une juxtaposition de très ancien et de moderne bon marché (des tapis que l’on imagine dans la plus modeste des maisons, par exemple). Je sais : cela ne se fait pas de critiquer une maison dans laquelle on est invités (pour la modique somme équivalente au ticket d’entrée, tout de même)… et l’on est en train de me trouver mesquine. Cependant, cette maison me semble... triste et mériter mieux... 


Barrie loua Stanway House tous les étés à partir de 1921 jusqu'en 1932 ; il passa l'été 1933 dans le glen Prosen et retourna à Stanway en 1934, pour Noël, puis y revint régulièrement jusqu'en 1937, quelques mois avant sa mort. Il y fêtait également souvent Noël et semble avoir été très attaché à ce lieu. À Noël ou en été, il y fit donner des pièces qu’il avait écrites (A Record of Fair Men and Brainy Women, Where Was Simon? Or, The Secret of The Pyramid, et surtout The Wheel – je parlerai, un jour, de ces pièces jouées, notamment, par les enfants de Cynthia et leurs cousins), organisa de grandes fêtes, invita des personnalités très différentes et éminentes (Denis Mackail son biographe fut de la fête, H. G. Wells, Elizabeth Lucas, )… C’est donc, à mes yeux, une maison importante. La majestueuse demeure appartenait à la famille de Cynthia Asquith (son père était le onzième Comte de Wemyss.), la secrétaire de Barrie, « l’esclave » (le mot est de Barrie et j’y reviendrai un jour ou l’autre) un peu dominatrice des dernières années. Cynthia Asquith est une personnalité mystérieuse. Au départ, d’instinct, j’ai éprouvé une forte antipathie pour elle, à cause de certaines lettres qu’elle avait écrites, où elle parlait de Barrie sur un ton qui ne me plaisait pas. Elle me semblait manquer de tendresse et avoir un œil un peu trop acéré. Après mon "séjour" à la Beinecke, après la lecture de certaines lettres, mon jugement a évolué, notamment à cause de ce que Barrie, lui, éprouvait pour elle, à cause de cette dépendance qui était la sienne à son égard (la réciproque était vraie). La relation entre eux est très complexe et, à mon sens, la clef (ou l’une des deux ou trois clefs) pour comprendre les dernières années de vie de Barrie.

La première année où Barrie loua Stanway, ce fut après la mort tragique, dont on a longtemps cru qu’il s’agissait d’un suicide, du si prometteur Michael, le fils adoptif tant aimé de Barrie. C’était à la fin du mois de juillet de l’année 1921. Les propriétaires, les parents de Cynthia, partaient en Écosse à cette époque de l’année. L’argent manquait et celui de Barrie était le bienvenu. La position de Cynthia n’était pas si confortable que certains biographes l’ont pensé : certes, c’était une manière facile de fournir de l’argent à son père que de suggérer à Barrie de louer la maison de son enfance, une façon également de profiter, avec son époux et ses enfants, de cette maison à laquelle elle était attachée, mais cela représentait un surcroît de travail pour elle et une position vraiment étrange (être une simple invitée dans sa propre maison). Les invités de Barrie étaient très divers et Mackail nous rappelle que Barrie lui-même présentait trois visages différents : « l’hôte ordinaire, l’hôte extraordinaire que l’on aurait eu grand peine à distinguer de Lob et une sorte d’invité – même s’il louait cette maison. »

En 1925, il fit construire un pavillon de cricket, d’après, paraît-il, ses propres dessins. C’est l’endroit que j’ai préféré voir, parce que j’étais, là-bas, capable de réellement ressentir la présence de Barrie. Il est à noter que le propriétaire actuel ne fait guère état du lien entre Barrie et cette demeure (les gardiens savent à peine que Barrie y vécut et on eut bien du mal à savoir quelle était la chambre occupée par Barrie : « the Willow room », la chambre où Morris aurait posé un papier peint avec pour motif des feuilles de saule, semble-t-il, mais aucune preuve n’a été avancée…). On ne peut s’empêcher d’être surpris par la « discrétion » du propriétaire à ce sujet. Par exemple, le pavillon de cricket n’est même pas inclus dans la visite (on peut y accéder gratuitement et facilement, mais rien n’indique sa provenance ni son lien avec le génie scots).



(La "fontaine" est impressionnante, mais ce n'est pas ce qui a le plus retenu mon attention, malgré l'arc-en-ciel, qui était, à n'en point douter, un sourire de Barrie.)



Diaporama de mes photographies (dont je ferai un album sur le site Barrie, un peu plus tard.)




KENSINGTON GARDENS : 


Le voyage a pris fin dans les Jardins de Kensington, où rôde Monsieur K. dont je vous reparlerai peut-être, mais notre fille, elle, sait parfaitement de qui il s'agit... Il n'est de meilleur endroit pour une fin, car tout commence également ici. Les Jardins de K. sont l'alpha et l'oméga... 

Une petite visite à l'Elfin Oak hélas très protégé par une prison de métal s'est imposée... 

                             




Et cela me rappelle ce merveilleux livre que j'ai la chance de posséder :





Chaque année, nous ne manquons pas de rendre une visite aux "tombes" de Peter Pan et à Peter lui-même...



… témoins immuables de notre belle vie… et de la Joie qui nous anime…


Et, de la Serpentine, je contemple la vie qui me quitte, que je quitte volontiers, pour la transmettre à une petite fille, bien plus forte que je ne le suis et ne le serai jamais, une petite fille qui sait prononcer à l'anglaise "Peter Pan", mieux que moi... Mais elle, elle, a la chance d'avoir un "Uncle Robert" et un Parrain du Ciel, nommé Jamie... 








FIN PROVISOIRE...


jeudi 13 juin 2013

Souvenez-vous ! J'avais été émue et épatée par cette pièce, The Mythmakers, donnée à Londres en mars 2012 ! Elle sera à l'affiche à New York, sous peu, et Steve Hay (qui incarne Barrie sur scène) m'a envoyé ce petit courriel que je m'empresse (avec sa permission) de vous faire suivre :

Bonjour Celine,
I was in The Mythmakers, which you saw at Charing Cross Theatre in March 2012. I loved the play, and I loved playing Sir JM Barrie - thank you for your kind words on our performance.
I persuaded Richard and Rose (the writers) to apply to the New York International Fringe Festival, and from thousands of applicants, they selected The Mythmakers. I will be Barrie once again!
We are currently waiting for a venue and dates, which will be allocated on June 15.
The new production will comprise three members. Myself and Jonathan Hansler (the two original actors), and Sarah Berger, our new director.
We are a new company, formed especially for the prestigious New York International Fringe Festival. And we have no budget. So I am writing to you to find out if you know anyone who might be willing to help support our artistic endeavour. Do you know of anyone in New York with a connection to Barrie - or Scott? Anyone who might contribute financially - however small the contribution might be, everything helps. Or anyone in the UK or Europe who might understand what we are trying to do with this special play. Anyone who can help will be invited to the previews and I can also arrange for some tickets to the New York shows. I will also be writing some newspaper articles in Oxford and Newbury, so there will be publicity - all help will be fully credited in the articles.
I hope you may be able to suggest some people I can contact who might be happy to help.
Thank you in advance,

Steve

Faites passer le message autour de vous ! Cette pièce et les comédiens méritent de connaître un grand succès !!!
mardi 23 avril 2013
Une fois n'est pas coutume, je republie ici ce que je viens de déposer sur l'Almanach barrien... 
Document exceptionnel à mes yeux : une invitation au mariage de mon adorée Pauline Chase.
Autre magnifique document : une carte de "Peter"... 




Offerts tous les deux par mon amie Christine. J'ai failli tomber à la renverse. Mille mercis à elle. De tels gestes d'amitié solidifient le meilleur en moi...
lundi 15 avril 2013

Rencontres…




{James Jarché*}


« Il existe des rapports incessants entre l'instinct et le destin, ils se soutiennent l'un l'autre, et ils rôdent la main dans la main autour de l'homme inattentif. Mais tout être qui sait diminuer en lui la force aveugle de l'instinct, diminue tout autour de lui la force du destin. Il semble qu'il crée une sorte de lieu d'asile, inviolable en proportion de sa sagesse, et ceux qui passent par hasard dans la zone éclairée de sa conscience acquise n'ont rien à craindre du hasard tant qu'ils s'attardent en cette zone. »


« Un être ne grandit que dans la mesure où il augmente sa conscience, et sa conscience augmente à mesure qu'il grandit. »
Maurice Maeterlinck, La sagesse et la destinée

***

À l’époque, j’étais un fleuve agité qui n’en finissait pas de ne pas trouver la mer.

Disgrâce absolue.
Rencontre impossible, en moi, de deux eaux. Tout n’est que rencontres. Bonnes ou mauvaises — essentiellement, cela ne dépend que de nous.

Et je n’étais pas encore mer. (Ni mère.) Mais j’étais déjà presque barrienne — l’ignorant cependant un petit moment encore.

J’errais, prisonnière à la fois des caprices de mon désir et de la fermeté de ma volonté. Prise entre deux courants contraires et d’égale tyrannie.

Hélas, il m’arrive encore de courts instants, mais trop souvent, de me retrouver au gré de cet état de l’âme passagère, errante, flottante, crispée entre deux flots — et, bien sûr, je ne manque jamais de m’y noyer à l’envi.

Chaque retour à la terre promise était (est) une résurrection. Parfois, il semble qu’il me faille, de temps à autre, rechuter et reprendre le cours à cette étape-là, la naissance, pour me sentir vivante.

J’étais perdue, pour la première fois de ma vie. Et Barrie m’a trouvée.

Il trouve toujours ses Enfants — moins perdus qu’égarés, dans les Limbes ou happés par les îles du Jamais et du Jamais-Plus. Il m’a bien repêchée ! Il a bien saisi de son hameçon — celui qui lui sert également à écrire, il lui suffit de le tremper dans cette encre spéciale qui est le sang de l’enfance — ce grand jeune homme à l’allure de poète qui rêvait de Jardins anglais, de faunes, de fées et de Mary A—. (Oui, cher Rémi, je parle de vous.) Parfois, Barrie prend une autre identité que celle, trop familière, sous laquelle nous le connaissions déjà. C’est simple ; c’est tout. Ce fut l’un de ces petits miracles quotidiens, parmi tant d’autres, que notre âme malformée ne prend jamais la peine de considérer ; sinon elle trouverait, dans cette contemplation, des trésors de beauté et s’effondrerait de honte devant eux. Peut-on être aveugle à ce point sans être un peu coupable ? Tout ce qui nous arrive nous arrive parce que nous y consentons. Les circonstances, les rencontres, les accidents et même les miracles ne sont qu’extrapolation de notre âme secrète. Si nous en sommes là, Rémi et moi, c’est parce que Barrie l’a voulu tout autant que nous. Lui plus que nous, certainement.

Prenez donc en main, à présent, inconnu et inconnue, Le Petit Oiseau blanc, roman né en 1902 en Angleterre et traduit, pour la première fois, en français, un siècle plus tard ; serrez-le contre votre cœur et fermez les yeux, puis songez un peu à tout cela…

Cher lecteur, futur spectateur, votre rencontre, ou pire votre non-rencontre, avec ce grand roman oublié en France dépend de tant de choses imprévisibles qu’il est impossible d’essayer de les imaginer ou même de les dénombrer. Ma rencontre avec ce texte était tout autant improbable — pensais-je, alors — que ma rencontre avec Rémi Prin — des années plus tard.

Improbable ? C’est faire bien peu de cas de « Maître Hasard » — comme j’aime à le nommer.

Dieu est-il le plagiaire du Hasard ou bien signe-t-il ses œuvres d’un patronyme anonyme lorsqu’il écrit sous le pseudonyme du Destin ou du Hasard ? Barrie se voyait bien en Anon. Je vois, désormais, Dieu sous les traits de Barrie et j’acquiesce par avance à (presque) toutes les rencontres qu’il me promet. Rémi fut l’une de ces rencontres et j’ai le sentiment que l’avenir me dit déjà : « Ce fut une rencontre importante. » Pour Barrie, pour moi, pour lui aussi, je l’espère. Mais, avant tout, pour le public de ce spectacle toujours en couveuse au moment où j’écris ces lignes — prise de vertige et d’enthousiasme devant cette folie qui est la nôtre.

Lorsque Rémi Prin m’écrivit pour la première fois, j’oscillais dangereusement entre la prudence la plus extrême et la folle déraison qu’inspire en moi le désir de donner tort à cette prudence (dont je ne me dépars qu’à regret). Je lui ai immédiatement téléphoné au lieu de lui répondre par courriel interposé — ma voix ne se donnant pourtant jamais mieux à entendre qu’étendue noir sur blanc, comme un écho ou un accord plaqué sur vélin. Je craignais probablement que la rédaction de ce courriel ne me donnât le temps de la réflexion et ne m’inspirât le désir de la fuite. J’ai dérobé depuis belle lurette la clef des champs, vous savez…

En effet, lorsque l’on évoque le simple nom de Peter Pan devant moi (et il s’agissait de cela : Rémi frappait à ma porte avec le nom de Peter en bouche), je me mords les lèvres au sang, afin de ne pas crier, préventivement, et ce, sur tous les tons, quelques injures. Je sais, par avance, que l’on ne manquera pas de salement m’éclabousser avec tous les clichés possibles et imaginables, charriés par plus d’un siècle d’aveuglement. La première, et non la moindre, de ces fausses évidences serait de dire que Peter Pan est « un garçon qui ne voulait pas grandir » ! Bien rares sont ceux qui sont capables d’avoir une vision pure du personnage et de son univers. Tous (ceux qui veulent lui faire la peau et les poches, en le mettant en scène, en l’illustrant, en l’écrivant — toute cette clique, donc), ou presque, ces gredins (parfois au féminin) sont contaminés par la même maladie de l’enfance trahie, assoiffés du mythe — ce mythe frelaté, qui a si peu à voir avec le personnage de Sir James. Incurables bêtes !

Rémi Prin a eu la chance ou l’intelligence — mais nous savons, avec Maeterlinck, dont L’Oiseau bleu doit beaucoup au Petit Oiseau blanc de Barrie, qu’il s’agit de la même chose, à savoir d’un état de conscience dans sa plénitude — d’évoquer illico presto Barrie et la biographie fantasmée que l’homme lui inspirait, suggérant même le cousinage possible du génie écossais avec la fantaisie d’un Cocteau. Se dessinaient alors devant moi les étapes possibles d’un voyage à travers les brumes de l’Écosse ; je pris une goulée d’air frais entre deux bouffées — purement imaginaires, cela s’entend — de tabac Arcadia ! Je décidai assez vite de donner une chance au projet de Rémi et de lui accorder ma confiance, prenant soin, toutefois, de le détourner de sa première idée, qui était, je crois, de mettre en scène la pièce Peter Pan — je connaissais parfaitement les écueils de l’entreprise et n’avait aucune envie de me replonger dans ce texte-là, après la merveilleuse expérience vécue auprès d’Alexis Moati (qui s'avéra être, par la suite, un parfait gougnafier – et je pense pire que ce mot) et de son équipe, lorsque nous donnâmes l’adaptation barrienne d’Andrew Birkin, Peter Pan, le petit garçon qui haïssait les mères.

Rémi savait bien qu’il existait un autre Peter, celui qui vivait dans les Jardins de Kensington, né avant son alter ego qui, lui, avait élu domicile dans une contrée bordée par le terrible et implacable Jamais. Il ne fallut aucun effort pour le convaincre de s’intéresser d’abord à ce bel enfant trop longtemps négligé…

L’une des qualités de Rémi Prin est de se vouer avec une réelle ardeur (trop rare, malheureusement, à notre époque) au texte. Il y a en lui, me semble-t-il, une capacité d’entente et, mieux encore, d’écoute du texte. J’ai toujours pensé qu’il était vain de vouloir  mettre en scène un texte (ou même de le traduire ou encore d’en ouvrir les pores, afin de le révéler aux autres, dans sa nudité) si l’on n’entendait pas, à travers lui, très distinctement, la voix de l’auteur. Il faut, littéralement, être hanté par le texte. Et avoir la modestie et l’intelligence de reconnaître que l’on ne possède jamais un texte. Il nous possède et il faut se laisser prendre tout entier. Pas de demi-mesures dans la vie et encore moins au théâtre !

Entendre la ou les voix d’un texte, c’est également une question de rencontres (seuls certains êtres entendent certaines voix, de cela je suis convaincue), et donc d’affinités électives. Et Barrie, plus que nul autre, est maître dans l’art de provoquer ces affinités-là. Sous couvert de Hasard.

L’élément le plus important est, comme souvent, lorsque l’on a affaire à un personnage de la trempe de Barrie, le plus invisible qui soit. Le secret est dans la béance, l’interstice, dans le temps d’attente auquel nous contraint souvent le voyage entrepris en terre barrienne.

Le narrateur du Petit Oiseau blanc, le Capitaine W—, laisse tomber une Lettre dans la rue afin qu’un jeune homme la ramasse et aille la poster ; ce faisant, il lui permet de retrouver l’amour de sa vie, qui l’attend au coin de la rue. Il provoque une rencontre. Notre destin nous attend toujours à cet endroit de la rencontre. Barrie ne dit pas à qui cette lettre était adressée. C’est pourtant le seul détail qui vaille et, peut-être, la raison secrète de ce spectacle. Mais nous ne le découvrirons qu’à la fin, cher Rémi. Lorsqu’il sera trop tard pour revenir en arrière. Barrie laisse le soin au lecteur d’écrire sur l’enveloppe le nom du destinataire. Dieu ? Oui, probablement. Qui d’autre ? Ou J. M. Barrie ? Vraisemblablement. Qui d’autre ? Ou encore vous, lecteur ? Nul doute possible. Qui d’autre ?

Mais cela revient toujours au même.

Il y a des êtres qui se rencontrent et des voix qui se répondent.
Et je crois que ma relation à Barrie, et aujourd’hui à Rémi Prin, est de cet ordre.

Céline-Albin Faivre


*J'imagine ainsi les Enfants Perdus poursuivis par Pilkington / Hook dans les Jardins de Kensington...

{Oeuvre de Brian Thomas Garofolin : un Peter Pan, feu follet glacé, magnifique oxymoron !}

Je me suis lentement (prudemment, on peut le dire) engagée auprès d'un jeune metteur en scène à la folle imagination, Rémi Prin. Nous avons fait connaissance, alors que j'attendais mon unique enfant, en 2010. Je raconte cette rencontre ici, sur le site de la compagnie théâtrale qu'il a créée, et dans le billet suivant.

Nous allons porter à la scène le premier roman que j'ai traduit en 2006, Le Petit Oiseau blanc de James Matthew Barrie. Je signale d'ailleurs, à toutes fins utiles, que ce roman, désormais épuisé, sera republié par mon éditeur originel, dans les mois qui viennent (dans une édition révisée et agrémentée de quelques bonus). Plus tard, le texte de l'adaptation que j'ai écrite sera également édité. En 2014, un gros volume en relation avec Peter Pan verra le jour et, je l'espère, prochainement, un texte assez célèbre de Barrie que l'on me réclame souvent à cor et à cri – car il n'existe pas en français.

Mais, aujourd'hui, il est question de mon adaptation, du travail de l'équipe soudée autour de Rémi Prin. Régulièrement, je viendrai vous parler de ce projet de longue haleine, et vous présenter les divers protagonistes de cette folle aventure. 

Aujourd'hui, avec sa permission et celle de Rémi Prin, j'aimerais être un intermédiaire entre vous et un jeune peintre (il n'a pas vingt-cinq ans !) de talent, Brian Thomas Garofolin, qui  nous a rejoints.  Il peindra des toiles pour notre décor, ainsi que les affiches. Brian m'a envoyé, il y a quelques mois, une lettre qui m'a touchée, parce qu'elle reflétait une ardeur, un amour et une intelligence trop rares. Ce n'était décidément pas une lettre conventionnelle, mais une vibration particulière. J'ai senti qu'il aimait Barrie, qu'il l'aimait vraiment, et avait à coeur de participer à sa reconnaissance dans notre pays. Il avait agrémenté cette lettre de quelques photographies de certaines de ses œuvres – aimées au premier regard ! Plus tard, il m'a fait l'amitié de me céder une étude de Barrie qui m'est devenue chère. 


{Oeuvre de Brian Thomas Garofolin}

Je vous invite à découvrir son travail ici et .  

Parmi ses œuvres, celles qui, dans mon esprit, se rapportent le plus à notre travail sont celles-ci :





{Oeuvres de Brian Thomas Garofolin}

Cet ami de Barrie et ce fin connaisseur de Cocteau provoque en moi un bel enthousiasme ! Il est de la noble race des Enfants Perdus !

***

À visiter le site de La Compagnie Le Tambour des Limbes : ici et, puisque c'est la sale manie de notre époque, la page Facebook : 

À SUIVRE...





{H. C. Andersen...}

Donnons des nouvelles, et des bonnes, puisque certains m'en demandent !

Après une expérience désagréable, mais fondatrice (si nous ne sommes pas trop friables, nous apprenons toujours de ceux qui nous blessent et nous mentent sans états d'âme), avec un metteur en scène hypocrite, mercenaire, vampire et inculte, dont le seul talent consiste à piller, toute honte bue, les autres pour mettre en scène des choses mortes et vulgaires, un metteur en scène qui pense pouvoir obtenir deux tiers (!) de mes droits d'auteur sur un texte dont il n'a pas écrit une ligne (il en serait bien en peine...), un metteur en scène qui m'appelait, les larmes au bord des yeux, sa "sœur", un metteur en scène excellent comédien (accordons-lui cela, comme on jette un morceau de pain rassis à une mauvaise bête) que j'ai aidé (et bien plus qu'il ne l'a jamais avoué à quiconque) à mettre en scène un beau Peter Pan... je suis revenue au vrai, avec notamment deux projets théâtraux en cours – à moyen et long terme...  

Et la vie est belle ! Et je compte bien le prouver, sans rien renier ou rogner, et surtout pas mon cœur d'enfant si avide d'amour et d'absolu qu'il en devient, parfois, mauvais conseiller !

On m'a souvent dit, depuis l'enfance, que je faisais peur – encore récemment. Je ne sais à quoi cela tient, peut-être au fait que, moi, je n'ai pas peur : ni de me montrer telle que je suis – y compris jusque dans mes laideurs –, ni de dire ce que je pense et ressens, entièrement, sans souci de ménager les autres et, surtout, sans calcul. Je ne pense pas devoir ma vérité à mes seuls amis ; ma générosité en cette matière est universelle. Je suis consciente que cette liberté que je me donne a un prix et je le paie comptant ; je suis consciente que cette liberté extrême du dire et du faire me rend monstrueuse aux yeux de certains. Et, voyez-vous, je le suis, car mon agir procède d'un manque de politesse certain. Mais la politesse est-elle toujours altruisme, ou même simple souci de l'autre, quel qu'il soit ? Personne n'est assez sot pour le croire.

Mon manque de politesse révèle sûrement une extrême vanité ou prétention : celle d'être aimée tout entière. Je veux que l'on m'aime (ou me haïsse) absolument. Et j'en ai autant pour les autres, pour tous les autres : je les aime ou les hais comme je veux l'être. Ma seule limite est le mensonge sous toutes ses formes. La pire d'entre elles étant le mensonge par omission, car au mensonge on ajoute la lâcheté. 

Travailler avec moi n'est pas facile, pas plus qu'il ne m'est facile de travailler avec les autres, de leur faire une place. Nous sommes donc à égalité, dans une époque qui ne revendique, très hypocritement, que cela... (Mais cela n'existe pas et fort heureusement ! La nature n'a rien de démocratique : il ne manquerait plus que cela !)

Le monde tel qu'il va me dégoûte. Notre civilisation est morte. Mon rôle n'est point de politiser, mais je n'en pense pas moins. Quoi qu'il arrive, cependant, rien ne m'ôtera ma pure joie de vivre, cette joie qui est apparentée aux mystères de l'univers et en est l'écho – à ne pas confondre avec le vil plaisir des insatiables pourceaux qui font la culture et la politique de cette triste époque, ne jurant que par la satisfaction immédiate, et dont le metteur en scène de ma sirène n'est que le pitoyable représentant ! 


mercredi 27 mars 2013

Il y a vingt ans aujourd'hui, à peu près à cette heure-là, celle qui m'a élevée, ma grand-mère – mon impossible grand-mère – mourait. Vingt ans. Cela me paraît à la fois impensable et inimaginable, car la disparition, le manque ou l'absence (trois mots pour faire semblant de signifier la place du mort dans la phrase – mais également dans la vie, imaginative ou réelle) n'ont pas de contours distincts et fixes ; le chagrin et le vide se meuvent, sans jamais se compléter ni même s’effleurer. Impensable et inimaginable est devenu ce samedi 27 mars 1993, comme si un siècle nous séparait, comme si le temps était devenu un espace  (blanc ) infranchissable ; et, pourtant, cet événement s'est solidifié en moi. Je porte ce petit kyste, cette douleur et cet effroi ramassés en pelote, à l'intérieur, désormais. Ce kyste a la taille d'une galaxie, mais il demeure invisible aux autres – à tous les autres. Le plus triste, c'est que je suis probablement la seule personne en ce monde à me souvenir d'elle, jusque dans les moindres détails, et ce, malgré mon application à ne pas penser à elle ou à ne jamais l'évoquer autrement que sur une tonalité mineure – tournoyant à la périphérie de cet être, me perdant aussi dans ce vertige d’une pensée qui frôle et ne mord pas sur les bords et encore moins à cœur. Son existence ne tient donc plus qu'à ma mémoire, à ma survie. Est-ce cela être en deuil : continuer à ressentir la présence de quelqu'un, les effets de sa causalité étrangement toujours actuelle, quand tous l'ont oublié ? Le temps n'adoucit rien. L'événement demeure coupant et implacable, peut-être encore davantage avec notre impuissance à bien nous souvenir et donc à pleinement éprouver. Le temps ne fait que nous endurcir ; voilà pourquoi le deuil semble plus doux, voilà pourquoi la place vacante ne l’est plus, car il n’est plus de place ; voilà pourquoi l’image vive s’estompe, voilà pourquoi ne demeurent que le signe ou le symbole. Croire le contraire est une erreur de perspective. Vieillir, c'est commencer à comprendre la nature et les mystères de cette parallaxe émotionnelle. Je pense à toi, Jeanne. Je t'aime. Je ne me suis pas encore réconciliée avec toi, mais je crois que ce qui me retient n'est que la peur de l'être et de l'abîme, ensuite :  le pardon t'accorderait fatalement le droit de disparaître – pour de bon. Remettre à plus tard cette confrontation entre notre passé et mon présent est comme un rendez-vous sans cesse ajourné que je te donne. Le souvenir apaisé est peut-être une autre forme d'absence que je n’ai pas la force de supporter.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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