jeudi 22 novembre 2007
[Les captures d'écran qui illustraient ce billet ont disparu, suite à la fausse manœuvre qui m'a fait perdre une grande partie des images de ce JIACO, fin 2011.]
Encore une fois, les choix des distributeurs de films en matière de titres me sont toujours impénétrables et, si le titre retenu pour l'exposition de ce film en France n'est pas complètement mauvais, je ne comprends pas pourquoi infléchir à ce point l'histoire avec une énonciation un peu à contresens, pour un film qui dit davantage la lumière que l'ombre. De plus, l'énonciation originale est cardinale, réaliste, et non pas métaphorique.
Les promesses en question ne sont pas celles contenues dans la situation qu'il nous est donnée d'observer (puisqu'il y a une forme de fatalisme qui laisse songer que tout est déjà terminé pour chacun des protagonistes, à l'image de blessure infligée, en guise de vengeance, au cou d'un gamin un peu débile qui tue pour le compte d'un parent lâche et vil, de laquelle le sang ne jaillit pas immédiatement), mais dans une genèse qui nous est plus ou moins tue, qui se situe en Russie. Le mirage de l'Occident, où des filles innocentes, qui se frottent contre cette aube mensongère, sont prostituées malgré elles.
Beaucoup de symboles christiques entaillent le film, de part en part. La nuit de Noël, un enfant naît et sa mère paie de sa vie cette autre vie. Les corps tatoués qui sont le palimpseste de vies antérieures et qui sont autant des signes de crucifixions pour certains que des signes claniques. Tout est symbole et rien n'est métaphore. Le tatouage est le souvenir qui doit être lisible par tous. Cette mutilation volontaire ou involontaire a plus d'importance qu'un état civil.
Contrairement aux films sur la "Famille", la mafia italienne, dont la meilleure représentation tient dans les films de Coppola, mais aussi dans la série des Sopranos (dont je hais le dernier épisode), l'une n'est pas la métaphore de l'autre. Au contraire, le clan ici remplace la famille, qui doit être détruite, du moins symboliquement. Voir la scène d'intronisation du chauffeur qui accède aux "étoiles" et qui, de ce fait, renie père et mère. C'est aussi la raison pour laquelle, finalement, le lien du sang est dangereux (l'enfant né le jour de Noël, qui va causer la perte du chef de clan) et c'est pourquoi on lui refuse tout sens. Dans ce prolongement, l'héroïne sage-femme va adopter un enfant, qui va compenser la perte de son enfant naturel, qui n'a pas vécu. Le lien n'est pas donné, il se construit, il est le fruit d'un choix, d'un désir de maîtrise. C'est le refus de la tragédie, qui passe par la transmission d'un état, de gènes, etc. Mais peut-on refuser l'hérédité ?
Ce film navigue entre le visible et l'invisible, entre le dit et le non dit, sans jamais s'écraser sur l'écueil du trop ou du pas assez. Dans cette chorégraphie de l'humaine horreur, certaines scènes relèvent de la plastique ou de l'esthétique exacerbée d'un opéra, paradoxalement presque muet. A ce qui se tapit dans l'obscurité des choses défuntes, au cri de la genèse, nous sommes reliés par la voix de l'héroïne morte et dont le terrible journal est lu par la morte (une gamine de quatorze ans, engrossée par le vieux chef du clan russe) et par celle de ceux qui le découvrent, dont l'héroïne -remarquable Naomi Watts, qui trouve un rôle aussi puissant que celui qu'elle avait épousé dans 21 grammes le film de Alejandro González Iñárritu.
Précédemment, j'écrivais que ce film était l'un de ceux dont je me souviendrai plus tard pour illustrer mon année 2007. Il possède toutes les qualités que je recherche au cinéma : l'amplitude, la narration parfaite, un souffle romanesque, des personnages charismatiques, la vie et la mort siamoises, une qualité d'image somptueuse et une force qui vous ravit et vous brutalise. Oui, ce film est violent, mais moins pour les trois ou quatre scènes véritablement abominables, que je n'ai pas pu regarder en face - y compris celle de la naissance -, que pour le propos même du film. Si beaucoup de gorges sont tranchées net et si les corps se vident de leur sang, c'est peut-être pour expurger le film d'une violence plus grande et plus viscérale, qui ne peut être montrée, parce qu'ancrée dans l'âme des individus et dans les liens qu'ils entretiennent les uns avec les autres.
De David Cronenberg, je ne connais que peu de films, mais je chéris tous ceux que j'ai eu la chance de découvrir. Il y a ici un érotisme magnifique, diffus, qui traverse le film sans même que les personnages principaux ne se touchent, ceux qui dans d'autres circonstances seraient appelés à s'aimer. Voici qui bouleverse le spectateur tant dans sa sensualité que dans son intellect. Ce degré d'inachevé, dans chacun des personnages, est plus important que tout ce qu'ils peuvent faire ou dire. La bonté - une sorte de soleil liquide qui vous réchauffe quand on entend sa voix et que ses yeux croisent les nôtres - de ce gangster qui a infiltré le clan semble presque incongrue ou accidentelle dans cet univers qu'il doit gangrener et, pour ce faire, accepter d'être plus ou moins perverti. Agit-il dans un souci de rédemption, vivant à contre-courant des autres ? La possible histoire d'amour se réduit à un baiser très chaste, douloureux et salvateur, qui advient à l'extrême fin du film.
Et, dans cet inachèvement, réside la grande force du film et sa séduction persistante.*************
Extraits :
Le fossoyeur... Viggo Mortensen, qui était déjà le héros du précédent film de Cronenberg, A History of Violence, est le personnage central du film. Le visage de cet acteur est modifiable à volonté, dirait-on. Il fait réellement partie de son jeu et manifeste une capacité étonnante d'adaptation au désir des réalisateurs, de rôle en rôle. Son charme sexuel, parfois vénéneux, est atténué par son regard, tout droit inspiré d'une contemplation que l'on dirait divine. Il est d'abord un sous-fifre, qui débarrasse des cadavres, en les découpant pour les rendre non identifiables. Il transmet aussi parfois ses rapports à ses supérieurs de la police par cadavre interposé... Faussement désinvolte, on ne sait rien de son passé, que l'on devine impossible à dire.
"Je ne suis qu'un chauffeur..." Cette scène de séduction et de contact des personnages est tout à fait exemplaire de cette capacité qu'ont le réalisateur et les acteurs à maintenir à distance le sentiment pour mieux le faire imploser.
Le père, le patron, qui menace très gentiment la vie de ce bébé, fruit du viol qu'il a commis sur une adolescente de quatorze ans. Sous ce physique paisible se dissimule un monstre.
Deux mondes... Celui des "honnêtes gens" et celui dont la seule loi est le mal absurde. L'impossibilité d'une pénétration de l'un par l'autre est incarnée par diverses scènes, qui jouent sur les limites de l'espace. Seul le "fossoyeur" vit cet entre-deux, en lui-même.
Personnage profondément désespéré et déglingué, le mauvais fils, peut-être meilleur que le père, apprend que son ami va hériter des "étoiles", ces tatouages qui symbolisent l'appartenance au clan ; tandis que lui les possède de naissance (elles ne valent donc rien), puisque fils du Père, celles-ci sont pour les autres acquises au mérite. Il y voit, sans doute, une trahison de son père et fait mine d'avoir été mis au courant. Or, le père veut sacrifier le fossoyeur à la place de son fils et lui donne les étoiles, dans le but de faire passer l'un pour l'autre aux yeux de ceux qui veulent faire la peau à son rejeton. Détournement ironique de certains passages bibliques ?
Vincent Cassel (je suis une amoureuse de son défunt père) est un acteur qui possède une "gueule" étrange, qui me rappelle certains tableaux de Bosch et la séduction qu'il opère sur moi puise dans une manière de dégoût que m'inspire ce physique que je qualifierais d'animal et de déroutant - non sans beautés d'ailleurs. Dans ce film, la réalisation et le scénario s'appuient, me semble-t-il, sur ce physique particulier, qui est un don en soi. Le personnage qu'il joue est un homme éprouvé, qui projette sur son ami le "fossoyeur" et même y décharge les violences que lui inflige un père cruel. Ce dernier pressent certainement la nature homosexuelle de ce fils qui n'est pas conforme à ses attentes de patriarche, en mal de descendance. Le personnage de Viggo Mortensen donne le sentiment d'éprouver une forme de compassion pour cet être, avec qui il entretient des relations presque maternelles à certains égards. Il reçoit avec indulgence l'amour non-dit de cet être qui a hérité de la cruauté de son père, mais à laquelle une part de lui-même ne peut se résoudre. Refus, là encore, de l'atavisme et liberté dans le déterminisme. Son sadisme est trop outré pour qu'il y adhère. Il dit son emprisonnement. Belle scène, lorsqu'il est chargé de tuer le bébé, qui est une preuve vivante contre son père, et qu'il défaille face à ce devoir.
Libellés :cinéma
jeudi 15 novembre 2007
Je possède quelques petits trésors dans ma bibliothèque. Ils ne sont pas vraiment des trésors du point de vue de leur valeur marchande, mais certains livres sont néanmoins assez rares, comme celui-ci, dont l'édition est limitée à cinq cents exemplaires.
Je ne possède presque rien de mon enfance et n'en sais pas davantage sur ma généalogie, puisque je suis, je l'ai décrété, avec l'humour qui est le mien et qui est peut-être raté, un "enfant autochtone" (Littré : "Autokhthôn, de autos, même, et de khthôn, terre : qui est de la terre même.") c'est-à-dire un enfant naturel. De là, peut-être, sûrement, mon intérêt pour l'enfance et la biographie des auteurs aimés. Mon lieu de naissance est mon imagination et mes parents sont les livres. Nul doute que James Matthew Barrie est un ascendant que j'adopte de tout cœur si l'enfant est condamné à devenir le parent de ses parents.
J'ai hérité de Barrie mon affection pour Stevenson. Je cherche entre eux les points de contact (l'Écosse, un certain imaginaire, une mère qui s'appelle Margaret...), ce qui est aussi une manière pour moi de m'imprégner de l'Écosse, pays que je chéris, autant en imagination que dans ce désir d'y revenir - l'année prochaine, je découvrirai les îles Hébrides.
J'ai hérité de Barrie mon affection pour Stevenson. Je cherche entre eux les points de contact (l'Écosse, un certain imaginaire, une mère qui s'appelle Margaret...), ce qui est aussi une manière pour moi de m'imprégner de l'Écosse, pays que je chéris, autant en imagination que dans ce désir d'y revenir - l'année prochaine, je découvrirai les îles Hébrides.
La mère de Stevenson eut l'idée d'écrire ce livre, qui se révèle être le premier chapitre de la biographie de celui qui allait devenir le grand auteur que nous connaissons. Tout y est consigné avec une précision et des détails plutôt touchants : les maladies (le croup, mais pas seulement ; Stevenson eut une enfance maladive) du petit Robert Louis Balfour Stevenson (surnommé Smout, qui signifie en scots, entre autres, un petit enfant ou un petit animal, c'est un terme affectueux, qui peut aussi désigner quelque chose de léger ou de frivole, mais aussi une truite mouchetée), ses jeux, la mort de son canari, l'adoption d'un chien, ses questions métaphysiques d'enfant, etc. On y entrevoit la figure de "Cummy" (Alison Cunningham), à qui sera dédié son Child's Garden of Verses. Cette femme fut son infirmière et sa "nounou". "Ma seconde mère, ma première femme, l'ange de mon enfance (...)"
Les petits garçons de l'époque étaient habillés comme des petites filles et réciproquement : avec une robe - et ce, jusqu'à l'âge de cinq ou six ans, mais leurs robes se différenciaient à certains détails.
Libellés :R.L. Stevenson,trésors de ma bibliothèque
dimanche 11 novembre 2007
Pensées lumineuses à Frédéric, qui aime le cinéma, et à Jim, qui malheureusement ne l'aime plus.
Le cinéma a une place presque aussi grande dans ma vie que les livres et, désormais, la musique. Le cinéma en salles, mais aussi le cinéma en DVD et sur les nombreuses chaînes du câble dédiées au septième art.
J'aimerais pouvoir écrire un billet pour chaque film aimé, mais à raison d'un film par jour, parfois plus, l'entreprise me paraît impossible. A défaut d'être profonde, j'ai décidé de reproduire ici les très petites notes que je prends pour chaque film, mais seulement pour ceux vus ou revus en salles - habitude qui est mienne depuis cinq ou six ans et qui me permet de mesurer avec une certaine précision la force de mon attachement pour un film ou, au contraire, l'évolution de mes perceptions et de ma sensibilité dans le temps, à l'occasion de la "revisite" d'une oeuvre qui m'avait déplu ou que j'avais aimée.
Mes repères sont simples, enfantins : des étoiles, qui correspondent au degré de plaisir que j'ai éprouvé à me frotter à tel ou tel film. Subjectivité absolue d'une personne qui a trop de respect pour les cinéphiles pour se prétendre telle.
Lorsque j'ai commencé à conserver mémoire de mes séances de cinéma, The Straight Story, le très beau film de David Lynch, venait de sortir en France. C'est le film qui m'a obligée à considérer l'ajout d'une cinquième étoile à un classement, qui, de prime abord, n'en possédait que quatre. Je pense toujours à ce film, qui est une sorte d'étalon-mesure à mes yeux. Je me rappelle également que le superbe Noi Albinoi de Dagur Kari, avait obtenu 4 étoiles et demi dans mon classement. Pourquoi parler de ces deux films ? Parce qu'ils ont laissé une entaille en moi.
Mes critères "mélancHollyques " de sélection :
Un carreau [Cela m'arrive rarement de dessiner ceci sur mes carnets, car je sais d'instinct quel film m'est destiné] : film honteux, nul, sans intérêt ;
Une étoile : mauvais film, proche de la nullité avec un éclair possible de beauté ;
Deux étoiles : film moyen, sans originalité, mais qui témoigne simplement d'un usage de la caméra et de certaines qualités moyennes ;
Trois étoiles : bon film, non sans défauts, qui aurait pu devenir un très bon film ;
Quatre étoiles : très bon film, proche de l'excellence, presque parfait, avec un petit manque cependant ;
Cinq étoiles : l'excellence, au plus près du paradis des films.
Les films, vus en salle, lors des deux dernières semaines - j'ajouterai des notes au fur et à mesure dans ce billet - ce qui me permet également de ne pas perdre contact avec vous :
Eastern Promises (Les Promesses de l'Ombre) de David Cronenberg : 4 étoiles et demi ; [Ceux qui me lisent savent peut-être à quel point Spider est un film important dans mon existence ; j'en parlais ici. J'espère avoir le temps d'écrire ma chronique de ce film, car c'est l'une des oeuvres que j'ai préférées cette année. Je sors de la séance et je suis encore tremblante. Certaines scènes sont insoutenables de violence mais le film est fascinant.]
Paranoid Park de Gus Van Sant : 3 étoiles et demi ;
[Un sujet et un traitement, qui, a priori, avaient tout pour m'irriter, mais un film très noble et très juste, sans la moindre afféterie. Un film sur la culpabilité et l'adolescence qui, par hasard, n'est pas sans écho avec le dernier film de Woody Allen, qui nous entraîne lui aussi dans la sphère du meurtre et le labyrinthe de la conscience morale. Garanti sans "moraline".]
Le Mariage de Tuya de Wang Quan'an : 3 étoiles, mais de justesse ;
[Tout film chinois, par principe, m'intéresse, puisque la langue de ce pays multiforme et insaisissable est une de mes préoccupations. Un film bien trop lent, qui manque d'ambition et d'ampleur, malgré une bien belle idée de départ et l'exposition de sentiments purs...]
Un secret de Claude Miller (cinéaste que j'adore mais ce film-ci n'exprime pas du tout son talent véritable) : 2 étoiles et demi ;
[Terrible déception à l'aune de ma grande attente - car j'attends chaque film de Miller. Je crois que le sujet a été épuisé par l'art et qu'à moins de faire preuve d'une folle originalité ou d'un style puissant, on ne peut qu'échouer à ce qui est devenu, de par le thème éculé, un exercice. Cependant, les acteurs sont tous magnifiques. Trop peut-être. Je fus agacée par ce film qui a essayé, je l'ai senti, de me piéger : avec de bons sentiments et des couleurs trop éclatantes.]
Le rêve de Cassandre de Woody Allen : 3 étoiles et demi ;
[Woody Allen reprend ici partie certains thèmes de sa pièce Puzzle, que j'ai eu l'heur de voir au Théâtre du Palais-Royal assez récemment (la structure familiale est quasiment identique). Le film explore la veine noire de l'auteur, sans atteindre les sommets de ceux qui sont véritablement sombres (un Siodmak, par exemple, un de mes cinéastes fétiches). Un film qui prolonge, à certains égards, Match point. Ma petite chronique : ici. Et, à propos de Siodmak, ne manquez pas le Cinéma de Minuit, sur France 3, ce soir.]
La forêt de Mogari de Naomi Kawase : 3 étoiles et demi.
**********Ajout du 19 novembre :
American Gangster de Ridley Scott : 3 étoiles et demi ;
Film d'excellente facture, du point de vue formel en tout cas, qui reprend avec intelligence et brio les codes du film noir et surtout des films des années soixante-dix (à la Sidney Lumet and co), mais en insufflant à ce thème un regard qui appartient à notre époque, lourd de toute l'histoire des trente dernières années (les conflits ethniques plus ou moins explicités, qui transcendent ceux qui opposent les gangsters et la police). J'aime beaucoup cette New York à l'atmosphère fangeuse et avide de sa pitance : du sang et des larmes. Denzel Washington et Russell Crowe (dont je ne suis pas du tout une fanatique) donnent une dimension particulièrement profonde à leur personnage. Certains traits caricaturaux auraient pu être gommés et le scénario a ses failles, mais il n'en demeure pas moins que l'exercice est réussi. Ce film n'est pas sans lien avec Les Infiltrés de Scorsese (ce dernier étant néanmoins supérieur) et avec Les Promesses de l'ombre. Petite déception quant à la fin, trop conventionnelle. Mais une belle couleur de noir qui se répand en nous.
De l'autre côté (Auf der anderen Seite) de Fatih Akin : 4 étoiles ;
Difficile de demeurer tranquille devant ce très beau long métrage, qui met en scène, de manière posée, presque froide, et pourtant avec grande émotion, des personnages fragiles jusqu'à la cassure (que l'on perçoit dans leur visage), perdus ou en quête de rédemption. Chacun des héros de ce film porte en lui une part de notre existence, passée, présente ou à venir. Leur solitude et leurs silences sont parfois douloureux mais nous nous enivrons de cet amour de la vie qui triomphe, malgré tout, et l'on a envie de croire, un instant, que la bonté est de ce monde. Malgré l'irréparable dommage de l'exister, il existe toujours une chance de survie. A noter la présence de Hanna Schygulla, égérie de Fassbinder, mère éplorée et admirable.
**********Ajout du 27 novembre :
On sait ma passion, parfois aveugle, pour Jane Austen, mais force est de constater que je ne puis plus supporter l'engouement qui entoure ce nom, au détriment d'une oeuvre la plupart du temps mal comprise - quand elle a été lue. C'est mon ami américain Jim, fin lecteur, qui m'a ouvert les yeux. Oui, je suis snob et je n'aime pas Jane Austen, depuis presque deux décennies, pour les mêmes raisons que vous.
Il faut replacer l'oeuvre dans le contexte et lire les contemporains de Jane Austen pour mesurer sa force, son impudence parfois, mais aussi ses limites. Non, non, Jane Austen n'était pas une oie, une nénette qui glousse, cette femme que l'on pense ou sous les traits d'une vieille fille sevrée de plaisirs ou sous ceux d'une incurable romantique qui se pâmait d'amour. Il ne faut pas non plus la lire à l'aune d'un féminisme anachronique. (Je hais les féministes.)
Lisez simplement ces romans, avec un oeil critique, et prenez de la distance avec les divers films, qui essaient à tout prix de nous vendre Darcy, Darcy et encore Darcy. Je crois que vous n'en apprécierez que davantage cet auteur talentueux qu'elle était.
Même si le parti pris du film est un peu différent, a priori, de ses prédécesseurs, il semble que la confusion de l'oeuvre et de la vie de Jane Austen ne soit guère pertinente. Tom Lefroy n'était peut-être pas une relation amoureuse très sérieuse de l'auteur et rien ne prouve que Darcy eût été créé d'après ce modèle...
Hormis, le dernier quart d'heure du film qui possède une forme de noblesse dans l'âme, presque tout est à jeter dans ce film. Du vu et du revu. De belles images, certes, mais le propos est creux et aussi savoureux qu'un scone sans crème, desséché qui plus est.
Je ne suis pas loin de penser comme ce monsieur, si ce n'est que j'avais apprécié le film de Joe Wright.
Libellés :cinéma
vendredi 2 novembre 2007
D'abord une image, qui vous prend le ventre, qui vous torture et vous apaise, celle du vent dans la végétation. Des plans d'une simplicité et d'une beauté irréelles.
Puis, une forêt s'ouvre, ou peut-être laisse-t-elle entrevoir un passage pour mieux prendre entre ses branches ceux qu'elle appelle.
Il n’est probablement pas sans raison si la forêt est tellement présente dans notre imaginaire collectif, eu égard aux contes et autres histoires d’enfance, douces ou abominables, souvent les deux à la fois. La forêt est notre mère à tous, l’une de nos deux matrices en tout cas, l’autre rivale, prétendante à cette genèse de l’humanité, étant la mer. Tandis que les airs, eux, sont faits pour la mort, pour l’envol de tout ce qui est trop léger en nous pour être uni à la matérialité pesante de l’humain. Et c’est ainsi que Peter Pan, parce que sa mère avait oublié de le peser put s’envoler, et c’est ainsi que Shelley qui, par ce qui semblerait presque défi, nomma le bateau auquel il dut sa mort par noyade, Ariel.
Etc.
La forêt est à la fois un lieu nourricier, un endroit vital, et un espace de perdition et de mort, mais aussi le moment spatialisé du passage, le symbole du rite initiatique. Traverser la forêt pour savoir ce que l’on est, véritablement, pour cela de quoi on est digne après avoir affronté le noir et l'inconnu. Et l’on songe aux dessins de William Degouve de Nuncques (mais pas exclusivement) qui ont inspiré la forêt anthropomorphique dans laquelle se perd Blanche-Neige. Mille images de forêt se superposent en nous, sur la rétine, sur la grosse lentille de l'imaginaire.
La forêt, c'est le lieu par excellence où les contraires se rencontrent et s’annihilent ; se frictionnent ici les contes issus de la tradition et nos propres angoisses, les peurs primaires qui germent dans les cauchemars d’enfance et laisseront en nous une trainée de terreur, le terreau de notre vie d’adulte où germeront des enfants et des histoires, que la mort moissonnera. La forêt est ainsi la plus belle image qui soit de l’inconscient humain. Elle contient toutes les images de mon existence.
La forêt, ne serait-ce que par son étymologie (foris), suggère une extériorité. Elle n’est pas en nous ; nous sommes en elle ou à sa lisière ; elle nous absorbe ou nous attire. C’est le lieu du conte, l’endroit où l’on taille une fenêtre à travers la broussaille, qui, une fois enjambée, permet de se retrouver dans le monde des histoires, dans la mémoire de l’enfance éternelle. On y abandonne les enfants et on les trouve sur la souche d’un arbre ou pris par les mousses. Il est des terriers et des nids dans les arbres, du latent (les racines, qui parfois émergent au bord de la conscience terrestre) et du manifeste (les arbres, la verdure, le ciel). La forêt est un être complexe et ambigu, vénéneuse et protectrice. La forêt est une femme qui a tous les âges et tous les visages. Nulle commune mesure, par exemple, entre la forêt d’Ashdown,
[Merci à ma Fauna, pour l'image.]
par exemple, et celle au fond de laquelle niche la sorcière de Hänsel und Gretel.
Il faut imaginer la forêt vivante, objet de tous les fantasmes et réceptacle de nos peurs les plus fondatrices. La forêt est peut-être plus sauvage et plus littéraire que le bois. Ici, l’imaginaire foisonne et l’on imagine les frères Grimm s’y promener.
Il faut lire l’œuvre monumentale de Robert Holdstock
pour se pénétrer de cette vérité de bois et de sève. Jamais de ma vie je n’ai lu des pages consacrées à la forêt, à la naissance des mythes, aussi poétiques et aussi dangereuses pour l’esprit. L’auteur accomplit un prodige. Tout à coup, au coeur de la lecture, les fils de votre âme se retrouvent tissés au lin d’une forêt devenue araignée et industrieuse. La forêt de Holdstock accouche des mythes qui perdurent dans les arrière-consciences des êtres qui la pénètrent.
Probablement cette impression de la forêt naturante est-elle partagée par les diverses cultures. C’est ainsi que je n’ai pas le sentiment de faire un contresens en considérant le très beau film de Naomi Kawase, La forêt de Mogari, sous cet angle à peine plus large que celui ouvert par le film lui-même.
Les films japonais sont souvent connus pour leur lenteur et celui-ci donne à la fois une impression de mouvements suspendus dans le vide et un sentiment de fuite à l’intérieur même de cette immobilité. Songez à Wagner, aux premiers instants de sa Walkyrie (dans la version dirigée par Furtwängler ou celle de Karayan, même si celle-ci est moins "mystique" que celle-là), lorsque bourdonne et s’avance un quelque chose tenu par une ligne de fuite, qui, elle, demeure stable. Le film se déploie tant formellement que du point de vue du contenu selon ce double mouvement paradoxal.
Un homme, dans une maison de retraite, qui crève la bulle d’un deuil qui dure depuis trente-trois ans (le moment où son aimée disparue va définitivement quitter la terre, dans cette conception japonaise de la mort) et qui se retrouve projeté hors de la poche amniotique du souvenir entretenu. Une jeune femme, qui a lâché la main de son fils, mort par ce défaut d’attention de quelques instants. Deux personnages qui vont se heurter sans pouvoir d’abord se rencontrer, sinon par le jeu de cache-cache,
qui est aussi celui qui s’organise entre les protagonistes et la nature. Mais c’est la forêt qui va les unir dans cette douleur de la perte et les réconcilier avec eux-mêmes, avec la mort qui devient vie, et la terre nourricière, qui donne au sommeil éternel sa protection.
Ce film n’est pas fait pour les discours et les analyses. C’est un appel, un cri en sol, qui vous traverse de part en part.
Mogari : le temps du deuil et le lieu du deuil. Mais aussi la fin du deuil. Précision étymologique, offerte à la fin du film.
Le site du film de Naomi Kawase.
Libellés :cinéma
jeudi 1 novembre 2007
Il y a longtemps, ailleurs, sur un site aujourd'hui déserté de ma présence (faute de temps et l'intérêt émoussé, car, fatalement les lieux confinés se transforment vite en bocaux à poissons rouges - pour reprendre une image de Muriel Barbery -, quand j'aurais aimé y croiser des requins et des hippocampes) mais non honni (loin de là), je traduisais (mal) des interviews de Philip Pullman pour le plaisir de certains jeunes happy few. J'ai retrouvé quelques documents, par hasard, lors d'un grand nettoyage de printemps, et j'ai pensé qu'ils serviraient peut-être à d'autres, alors que cette trilogie de Pullman (His Dark Materials) qui a tant compté pour moi, il y a quelques années mais encore aujourd'hui, est en passe de prendre la forme d'un film sur nos écrans français. Oui, tout se monnaie, ici bas. Mais la beauté des affiches et des images que j'ai pu apercevoir ici et là m'incite à un peu d'optimisme.
Imaginer Nicole Kidman en Mrs Coulter - mon personnage préféré, une mère cruelle et, cependant, plus ambiguë qu'il n'y paraît - provoque en moi une flambée d'automne.
Il me suffit de regarder ces doigts tendus sous le menton de la fillette pour que mon esprit s'empourpre de colère, mais aussi d'une infinie peine...
[Ajout, quelques mois plus tard : ce film est une honte ! Comment Pullman a-t-il pu permettre cela ?]
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Catégorie :
Littérature
Libellés :livres,Philip Pullman
lundi 29 octobre 2007
A Fauna, ma sœur de « quelquefois, jamais » (1)… qui sait l’essentiel.
Première vision. Dimanche, à « L’écume des pages » (2), un livre que mes mains moissonneuses et tremblantes de hâte avaient oublié, jadis. Une variation inespérée de Gormenghast, en traduction française, de facture honnête (3).
Un petit livre ou une espèce de vigne vierge qui croît sur les murs de ce château, qui n’est rien d’autre que… l’Univers ! Ailleurs, mais loin de Gormenghast et, pourtant, dans son antre ! Eternel retour, espace au sein duquel la fuite n’est qu’une promenade en soi-même. Un Garçon, Titus, qui trébuche dans l’ombre. Ce pourrait être Peter Pan ou un Icare déchu des promesses de l’enfance, ou encore un Minotaure qui se serait pris d’affection et de bienveillance pour les jeunes gens qu’il devrait consommer. Impression de bestialité sublime. Un Bouc, une Hyène et un Agneau. Des chiens gris en meute qui poussent une yole. Et l’Enfant qui part.
Le grenier. Un boyau. Une fuite dans l’intestin du monde.
« Devant lui s’étendait un long grenier dont les poutres étaient si basses qu’on ne pouvait ni y avancer debout ni même courbé. La seule méthode était de se mettre sur le ventre et de se tortiller sur les genoux et sur les coudes. La traversée du grenier s’annonçait pénible car il était fort vaste, mais le Garçon pratiquait cette reptation avec une telle science du rythme qu’à le voir on aurait pu le prendre pour un jouet mécanique.
A l’autre bout du grenier se trouvait une trappe qui, une fois qu’il l’eut soulevée en la faisant tourner sur ses charnières, s’ouvrit sur une cavité profonde au fond de laquelle était tendue une couverture, comme un énorme hamac bleu. Ses coins étaient attachés aux poutres basses par des cordes ; le ventre de la couverture ne touchait pas le plancher.
En quelques secondes le Garçon se retrouva sur le plancher après avoir sauté par la trappe et avoir exécuté un bond acrobatique sur la couverture. Cette pièce avait dû, autrefois, être occupée par quelqu’un. Des signes d’élégance fanée subsistaient encore, mais la haute pièce carrée exhalait maintenant un parfum vétuste et lugubre. » (pp. 15-16)
Nous, lecteurs omniscients de Peake, savons qui habita cette pièce et nous sommes émus. Mais il pourrait s’agir de toute autre chose. A la limite, et c’est ce qui fait la force étrange et violente de cet auteur, il pourrait être question de n’importe quoi. Un utérus, par exemple, revisité par un ancien bébé. Imaginez ce qu’il vous plaît de croire. La prose imagée de Mervyn Peake permet toutes les folies fantasmées par l’inconscient. Ses livres sont une peau qui s’adapte parfaitement à notre psychisme. Je crois que ceux qui ne le comprennent pas sont ceux qui, le plus, ont peur de leur imaginaire et qui ne veulent pas déverrouiller leur illogisme.
A cette vision se superpose une autre image, non sans raison. Les voies de mon esprit ne sont point impénétrables. Il est même des personnes qui savent lire dans le livre (le face-à-main) que je leur tends et, ce, malgré le degré de fiction que j’y insuffle.
Il faut que je vous dise un secret, qui n’en sera plus un dès que l’encre sera sèche et que l’ombre de l’avant-dernier mot fera de l’œil à son ultime compagnon de ligne. Je dévide la pelote de cette émotion ; je transis d’effroi les spectateurs, qui tournent la tête pour ne point croiser mon regard; la métamorphose est infinie et puis voici, devant nous, une dame abstraite habillée d’un trois quarts drap et soie. J’ôte la vie à une miniature de rose rouge, non éclose, arrachée à l’endormissement pendant cette ingrate saison de l’existence. Je la dépose à la boutonnière de ce sentiment neuf et froid, né de rien, de moi cependant, et je casse une épine ancienne de l’arbuste qui sera l’aiguille qui fermera le vêtement, maintenant devenu suaire. De mes doigts, dans un soupir de contentement, naît la nuit et j’aime assez le goût de la cendre sur mes lèvres d’aubépine. Tous les feux de ma vie, je les éteindrai. Mais ils réchaufferont peut-être assez de vie pour n’être pas tout fait vains.
Le secret.
Je suis persuadée d’être une sorcière sous des dehors de femelle ordinaire et j’aime, dans l’opaque, sous les piqûres de la pluie d’automne, me travestir en petit garçon de huit ans. Je suis quelquefois le fantôme de ce frère non né, que ma « faussemère » a tué, quand il aurait pu vivre, et que je suis moi-même condamnée à ne point faire naître. J’ai vil pressentiment logé dans mes flancs, vérité que seuls les très jeunes enfants sont capables de lire dans le marc de mon âme vétuste, quand ils croquent, sans peur, armés de leur verte vergogne, la croûte de mon cœur, qui est dure comme celle de la mimolette extra vieille mais qui se fendille et rompt en sciure sous le premier assaut de la dent ou du couteau.
Vendredi, pour la première fois de ma vie, je me suis tenue à quelques centimètres d’un bébé né de la veille. Un enfant coque. Cette fleur fraîchement coupée dans le jardin de l’éternité commençait déjà à faner sur les bords, alors même que tout le monde se courbait devant ce prodige, pourtant banal, pourtant impensable ; et, grippée dans ma solitude, dans cette extra lucidité des gens ignorants de la normalité, je remarquais l’ombre d’hier qui se retirait de lui, sans bruit, quand les autres se fossilisaient, aveugles, sous l’effet de cette faconde vitale, naturelle et trompeuse.
J’ai osé poser un doigt délicat mais trop lourd sur ses mains d’elfe ou de sage, ces menottes de vieillard miniature greffées sur un corps de poupon, encore tout alangui par l’effort de naître. Il se déploie encore un peu dans le ventre du temps suspendu. Il est trop tard. On aimerait le préserver de la corruption de nos mœurs. Je songe aux lignes de Chesterton sur les enfants, ces petits champignons, si extraordinairement doués et, en même temps, si imbus de la vanité de leur âge. Ce bébé, qui n’est pas encore un petit garçon, demeurera pour toujours à l’âge de deux jours dans mes souvenirs. J’ai fermé à clef la porte derrière laquelle sa première image née en moi se tapit. Un gros chien, un Saint-bernard ou un Terre-neuve, fait le guet devant elle. Cette image flétrie tiendra compagnie là-bas aux enfants non nés, parfois songés, rarement regrettés. Ils attendent la fin des temps, à l’instar de ces orphelins fœtus figés dans les bocaux du musée Dupuytren.
C’est ainsi que Peter Pan a égaré son ombre, par étourderie, par forfanterie, par indifférence à ce chagrin de ne vivre que dans l’attente impatiente des autres, dans le danger de n’être pas assez aimé. C’est ainsi que, peut-être, je ne suis pas encore mère. C’est ainsi que nous mourrons la première fois, lorsque les enfants nous ravissent notre tranquillité et notre innocence.
(1) Sometime, never, nom du recueil dans lequel parut le texte de Mervyn Peake dont il est question dans ce billet, Boy in Darkness. Ce petit roman ou cette longue nouvelle avait pour colocataires un texte de William Golding et un autre de John Wyndham.
(2) Librairie située Boulevard Saint-Germain (mon fief), non loin des « Deux Magots » (adoré) et du Flore (honni), voisine de « La Hune », que j’exècre, à cause de sa froideur et d’un sens de l’ordre qui, jamais, ne s’accordera avec mon sens personnel de l’harmonie livresque.(3) Traduction de Bernard Hoepffner.
(2) Librairie située Boulevard Saint-Germain (mon fief), non loin des « Deux Magots » (adoré) et du Flore (honni), voisine de « La Hune », que j’exècre, à cause de sa froideur et d’un sens de l’ordre qui, jamais, ne s’accordera avec mon sens personnel de l’harmonie livresque.(3) Traduction de Bernard Hoepffner.
Libellés :enfance,petit rien
[Ajout de l'année 2012 : toutes les captures d'écran du DVD qui illustraient ce billet ont été malheureusement perdues...]
Pour mon amie E., qui aime également Marilyn, parce que rien n'est jamais ni perdu ni gagné dans la vie, et ce jusqu'au dernier souffle...
Depuis un moment je désirais voir Love Happy (La pêche miraculeuse en français)
et ce JIACO le prouve, par un retour dans le passé, et par une citation incorrecte que je faisais à l'époque...
Ce film nous intéresse à plusieurs titres : c'est le dernier long-métrage des Marx Brothers, Marilyn Monroe y est présente lors d'une scène très remarquée (l'une de ses premières apparitions à l'écran, un an environ avant The Asphalt Jungle de John Huston et All about Eve de Joseph L. Mankiewicz ; le DVD est vendu aujourd'hui surtout sur cette promesse, car le passage froufroutant et ondulant de cette fair lady ne cesse de marquer les esprits du plus doux des sceaux, malgré sa brièveté). Leo McCarey et Ben Hecht*, bien que non crédités, comme cela advenait souvent à l'époque, ont participé à ce film. Le premier est l'un des cinéastes classiques du cinéma américain que je place haut dans mon panthéon et le second est également fort connu pour ses qualités d'écriture souvent mordantes et acides (Cf. son roman Je hais les acteurs).
La fameuse scène avec Marilyn se trouve très précisément à 1h 08mn 02s sur mon lecteur de DVD. Pour le plaisir des yeux, je vous ai préparé quelques vignettes, extraites de ce passage. Sa réplique sera courte mais d'une couleur qui donnera le ton à presque tous ses rôles futurs.
Pour son malheur, peut-être. Tout se passe comme si l'image de Marilyn était à jamais incomplète mais l'illusion de l'entièreté est presque parfaite. Imaginez un jeu de taquin et vous aurez une vision assez précise de ma pensée.
Marilyn n'est pas une énigme ; elle n'est que l'envers et l'endroit inversés. Le physique et le spirituel qui se confondent. Hélas, qui le remarque ? A certains égards, Marilyn Monroe, à la fois maman et putain, s'offre à la pensée comme le ferait une figure christique. Elle possède en elle, de gré et de force, une vertu sacrificielle.
L'âme mise à nu, sans cesse, quand on ne saisit que la peau et les rondeurs, alors que l'on devrait entrevoir le cœur et les rivages de la conscience, les îles du souvenir et de la désespérance. Son statut de mythe et d'icône populaires n'est dû qu'à cette petite place vide dans le portrait placé face à nous, espace infime de vide que l'on remarque à peine, si éblouis que nous sommes par toutes les autres facettes. Sa légende ne tient sûrement qu'à ce petit fragment de couleur estompé et oublié, à ce pli creux, à ce cratère peut-être, à cet accroc dans la personnalité, à ce défaut de couture entre sa persona et le for intérieur, jusqu'à ce que l'aube et le coucher de son existence se confondent dans son propre esprit. Dans le nôtre, il est déjà trop tard. La comète ne repassera plus.
Et Groucho alias une parodie de Sherlock Holmes de répondre, l'oeil coquin :
"Really ? I can’t understand why…"
Qui pourrait s'empêcher de la suivre ?
Marilyn la fragile, Marilyn l'incomprise, Marilyn la spirituelle - bien trop pour tous ceux qui ne savaient que la voir et l'entendre sans jamais l'écouter ni la regarder. Et Truman Capote est l'un des seuls esprits forts du siècle déjà passé qui ait su dire d'elle la vérité, la sale petite vérité de tout être humain, celle qui se tortille dans le coeur, comme un ver dans le fruit. Encore faut-il savoir le lire et, parvenus au faîte de notre lucidité, comprendre notre sauvagerie. Ce que l'on préfère, ce n'est ni l'actrice, ni ses films, mais le reflet d'un destin vengeur, le revers de la gloire, une ironie abstraite soudain incarnée. Partant, la justification de notre médiocrité, alors sauvegardée de la possibilité de tout destin. Mais il n'existe pas de fatum. Vous le savez bien. Il n'est que des erreurs et des rencontres. Et, parfois, un peu de bonté et de talent.
Je n'aimerais pas que l'on imagine Marilyn sous les traits d'une victime, dans la peau d'un bouc émissaire. Victime, elle ne le fut ni des hommes, ni de l'industrie cinématographique, ni de son enfance. Si elle fut victime, elle le fut d'abord d'elle-même, très volontairement. Elle s'est jetée en offrande et en pâture au dieu qui préside au banquet des immortels. Elle s'est pelée à vif, non pas pour l'amour de x ou de y, ni même pour la gloire, qui n'était qu'un moyen, mais pour elle-même, dans l'espoir d'obtenir sa propre estime. Avec plus de conscience et de calcul qu'on ne semble le croire - et c'est faire injure à l'intelligence dont elle ne manqua jamais que de présupposer l'inverse. Le calcul et la conscience, dans ce cas précis, n'ont rien à voir avec le machiavélisme ni même avec l'hypocrisie. C'est tout le contraire.
*Ben Hecht, dont il était question plus haut, signe avec elle une autobiographie intitulée My Story.
Elle a été rééditée récemment, agrémentée des sublimes photographies de Milton H. Greene. Du film évoqué précédemment, il est fait mention au chapitre 17. Groucho, lors de l'audition, lui demanda de marcher de manière à ce que "sa vieille libido se réveille, jusqu'à lui faire sortir de la fumée par les oreilles". Elle s'appliqua si bien à satisfaire ces désirs-là que cette apparition ne fut pas oubliée.
A la même période, Marilyn, qui n'était guère fortunée, se mit en tête d'offrir un cadeau d'anniversaire de prix à son amant de l'époque - alors qu'elle ne possédait que deux dollars dans sa bourse. Elle acheta à crédit chez un joailler un bijou qui coûtait plusieurs centaines de dollars. L'heureux homme en fut comblé mais regretta qu'elle n'eût point fait graver son nom sur l'objet: "From Marilyn to_________ with love." Elle répliqua qu'elle y avait songé mais qu'elle avait changé d'idée, tout simplement parce qu'elle savait par avance que cet homme la quitterait, s'unirait à un autre cœur et ne pourrait plus user de l'objet si son nom était gravé dessus. Elle espérait qu'il la contredirait, dit-elle. Il ne le fit pas. Puis, quelques temps après, il en épousa une autre.
Je crois qu'elle avait choisi cette homme pour cette unique raison.
Afin de laisser la place vacante.
Un non-lieu. Un désamour. L'espace d'une plainte. L'endroit de la plinthe.
Si la figure avait été complète, Marilyn n'aurait jamais pu être Marilyn. De Norma à Marilyn, la cicatrice doit être visible.
Libellés :cinéma,Marilyn Monroe
jeudi 4 octobre 2007
Ce matin, dans ma boîte aux lettres, parmi diverses photographies de Cary Grant, acquises lors d'enchères, et le coffret de la saison 5 de Moonlighting, une jolie surprise m'attendait : un volume de la Bibliothèque Rouge des Moutons Electriques, celui consacré à Maigret, qui succède entre autres à Sherlock Holmes, à Arsène Lupin et à Hercule Poirot, déjà parus.
Ce tome devrait sortir sous peu en librairie, en compagnie d'un volume James Bond. Je ne puis que vous conseiller de les acquérir. Non pas parce que j'ai eu l'insigne honneur de collaborer au volume Maigret - très modestement d'ailleurs, je le précise -, afin d'y parler de deux de mes personnages de fiction préférés, L'inspecteur Frost et L'inspecteur Morse, mais parce que chacun de ces volumes représente une somme, abondamment illustrée, pour qui s'intéresse au personnage mis sur la sellette ou simplement pour celui qui aimerait découvrir l'univers du personnage et ses satellites. A ma connaissance, il n'existe pas en France beaucoup d'équivalents à cette maison d'édition en matière d'originalité, tant éditoriale que conceptuelle - car, en plus de leurs autres qualités, les livres édités sont beaux. Quelque chose de délicieusement artisanal, dans le sens le plus noble que j'accorde à ce mot, préside à leur fabrication.
Merci à André-François Ruaud, qui a créé et dirige cette maison d'édition pour ces cadeaux.
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Catégorie :
Littérature
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Littérature
mardi 2 octobre 2007
... je vous écris ces quelques lignes.
Faites-lui bon accueil.
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Catégorie :
Miscellanées
Ma belle amie Fauna, la reine des royaumes sombres, parce que, justement, elle n'est que lumière, guide mes pas depuis que je ne suis plus ici. Je travaille dans un théâtre d'ombres et me plais à m'imaginer sous les traits d'un horloger des viscères littéraires ou d'un docteur des revenants. Viennent, dans ma retraite, me rendre régulièrement visite Jim, Mélanie, Siréneau, Marie, et l'irrésistible Robert qui traverse la Manche en imagination.
J'ai le sentiment, quoi qu'il advienne, d'avoir conquis une terre inconnue en moi. Apprendre une langue étrangère (le chinois, souvenez-vous) et se découvrir un second cœur, siamois du premier, par le contact d'un violon, voici qui était encore improbable lorsque j'ai déposé mes premières brassées de roses ici. Notre existence colimaçonne plus qu'on ne l'imagine. A chaque fois que je me visse dans un lieu, je m'enfonce toujours davantage. Un petit cran supplémentaire et je découvre, émerveillée, une autre profondeur à ce monde. Je vis en spirale.
J'ai reçu des témoignages trop chaleureux, trop nombreux, parfois de personnes inattendues (je songe, en particulier, à un réalisateur et à une femme écrivain que les bourrasques d'automne ont poussé jusqu'ici et qui ont pris la peine de m'écrire pour m'encourager), depuis que j'ai soufflé aux quatre vents les pages de cet album, pour ne point me donner des petits pinçons de regrets d'avoir fermé la porte de ce JIACO. Non pas que je juge que cette très petite chose faite de mots, de sons et d'images ait une utilité pour moi ou pour les autres. Au contraire, ce serait sa contingence qui lui donnerait son sens. J'aime les paradoxes apparents, qui révèlent leur vérité lorsqu'ils sont deux fois pensés. Mais, voilà, je sens poindre comme une peur et un remords affreux : négliger ceux avec qui j'ai tissé des liens d'amitié. En témoignent les courriels orphelins, qui attendent une réponse qui tardera encore faute de temps. Alors, ce billet est un gage de fidélité pour ceux qui ne m'oublient pas (l'incomparable Jean-Christophe, ma précieuse amie E., Xavier, Alexandre, Wictoria, Jean-Claude, Nicolas, Simonne, Claire et bien d'autres... sans omettre Frédéric, qui ne sait pas à quel point je suis heureuse d'avoir fait sa connaissance. Je vous engage à lire son premier roman dont je parlerai un jour. Son journal, en devenir, est ici.)
Je pense également à vous, n'en doutez jamais. Je vous demande pardon de ne pouvoir sortir du brouillon de mes phrases pour vous dire tout ce que mon esprit porte de tendresse pour vous.
Le volume Barrie devrait paraître en septembre 2008 et il me reste encore beaucoup à faire. Et ceci n'est que le profil du monstre apprivoisé qui habite mes jours.
Je profite de ce passage ici, pour partager avec vous une très belle photographie envoyée de nouveau par Sandrine Sénéchal. Qu'elle soit remerciée de tout coeur ! Elle est notre Marraine et découvre toujours de jolis petits trésors.
[Cliquez pour agrandir l'image.]
Elle me précise qu'elle a été prélevée dans les archives du San Fransisco Examiner et que cette photographie de presse, en date de 1931, est identifiée par cette légende : "Marion Clayton as Peter Pan and Mary Jane Higby as Wendy at the Currau, Jan 6."
Incidemment, je promets à tous les lecteurs du site Barrie des mises à jour importantes avant la fin de l'année et l'ouverture de "La Société des amis de James Matthew Barrie", société qui sera franco-britannique. D'ores et déjà, ceux qui veulent adhérer à ce "Club" peuvent m'écrire avec leurs coordonnées postales à cette adresse.
Il me paraît aussi intéressant de mettre en exergue cet article consacré au père de Barrie, déniché par le merveilleux Andrew Birkin.
Il me paraît aussi intéressant de mettre en exergue cet article consacré au père de Barrie, déniché par le merveilleux Andrew Birkin.
[Cliquez pour agrandir l'image.]
Dans cet article, il est question de la figure paternelle de Jamie que j'ai depuis le premier jour ressentie comme absente, pour ne pas dire porteuse d'un silence très significatif. Je l'ai toujours plus ou moins identifiée avec celle du père de Tommy dans le roman éponyme : un contour vide. Cet article nous présente une autre image du père : un homme cultivé, vif d'esprit, voire admirable. Barrie aurait tiré de lui sa douceur, son aspect délicat et sa force tranquille. Cependant, ceci ne suffit pas à réformer mon jugement sur l'influence sans partage exercée par la mère sur le génie en devenir que fut ce petit garçon qui écrivait des histoires dans son grenier. Mais ceci constitue, sans nulle doute, un petit contrepoids à l'opinion reçue, de même que le père semble avoir été le faible antidote à l'amour probablement excessif d'une mère pour son fils.
Je me suis éloignée du motif premier de ce billet d'outre-tombe.
Je me suis éloignée du motif premier de ce billet d'outre-tombe.
Le problème en question est un problème de temps (une journée hollyesque est une course éperdue, une fièvre de cheval, un échec permanent car je ne fais pas le dixième de ce qui était prévu) et un problème de frontière, celle entre l'intériorité et l'extériorité de mon univers fantasmatique. Gageons un instant que je puisse dans le futur tout concilier, lorsque j'aurai pris un peu de distance. Et j'entends mon ami Jim dire qu'énoncer ce jour équivaut à penser au jamais.
Entre toujours et jamais.
"La nuit, quand le pendule de l’amour balance entre Toujours et Jamais,
Ta parole vient rejoindre les lunes du cœur et ton œil bleu d’orage tend le ciel à la terre."
Paul Celan
La conséquence de ce qui précède en serait l'écriture de quelques billets que je posterais ici, de temps à autre. On ferait comme si j'avais fermé la porte de la cave et comme si, néanmoins, de temps en temps, s'échappait de dessous la porte des effluves rémanents de mon univers intérieur. Sans rien compromettre d'autre. Gratuitement, épisodiquement. Des raptus, des impromptus. Je ne suis pas là, mais la porte est entrebâillée.
Aujourd'hui, mon dessein était simplement de vous signaler la naissance du journal de mon ami Jean-Sébastien.
Il m'a offert l'un des plus beaux cadeaux que l'on puisse offrir à une amie de M. Barrie, l'ombre de Peter Pan qui orne mon "Musée Barrie".
Faites-lui bon accueil.
*************************
« Lait noir de l'aube nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons
la nuit
nous buvons nous buvons
nous creusons une tombe dans les airs on n'y
est pas couché à l'étroit
Un homme habite la maison il joue avec les
serpents il écrit
il écrit quand vient le sombre crépuscule en
Allemagne tes cheveux d'or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles
fulminent il siffle ses dogues
il siffle pour appeler ses Juifs et fait creuser
une tombe dans la terre
il ordonne jouez et qu'on y danse. »
Paul Celannous le buvons midi et matin nous le buvons
la nuit
nous buvons nous buvons
nous creusons une tombe dans les airs on n'y
est pas couché à l'étroit
Un homme habite la maison il joue avec les
serpents il écrit
il écrit quand vient le sombre crépuscule en
Allemagne tes cheveux d'or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles
fulminent il siffle ses dogues
il siffle pour appeler ses Juifs et fait creuser
une tombe dans la terre
il ordonne jouez et qu'on y danse. »
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- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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