dimanche 14 janvier 2007
Ce n'est pas du tout le billet que je prévoyais d'écrire aujourd'hui, mais la découverte la nuit dernière de ce film a chamboulé mes idées. Je sais que ce long-métrage n'a pas eu le succès qu'il méritait en salles et j'aimerais donner envie à ceux qui croiseront peut-être ces lignes d'acheter le DVD, pour que ce film ne meure pas. Souvent, je me demande pourquoi les critiques manquent à ce point de cœur. Songent-ils vraiment que l'esprit est inversement proportionnel au sentiment ? Je souris sans méchanceté en songeant que ceux qui médisent du sentimentalisme sont souvent ceux qui en ont le plus besoin et qui le haïssent à proportion de leur manque. Voici qui est le fin mot de ce film : le manque. Oui, le manque, qui n'est pas le désir ou la privation. Le manque comme appel en soi de ce qui semble, à tort plus qu'à raison, nous rendre incomplets ou creusés par une absence intolérable. A ceux qui m'écrivent et disent apprécier ce petit univers, cette minuscule goutte de rosée qu'est ce JIACO, je dis : "Aimez ce film." Il vous le rendra au centuple. Je ne prétends pas qu'il s'agisse d'un chef-d'oeuvre et que le film soit dépourvu de défauts ; néanmoins, ses faiblesses ne le desservent jamais, je crois même qu'ils le rendent encore plus touchant. Il y a peut-être trop d'application et de récitation dans le dialogue, mais qui s'en soucie ? Quel mal y a-t-il à être simplement ému et emporté par de jolies pensées ? Cœurs en papier émeri ne soyez pas déçus : le bonheur ne dérange pas notre folie et notre sauvagerie, il ne fait que les rendre un peu plus supportables et aimables pour les autres. Le bonheur est l'état le plus dangereux, car on sait bien que le pire sera le festin du lendemain. On ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance. C'est aussi une des raisons de ce film. Le bonheur est plus proche qu'on ne le croit ; il déçoit souvent ceux qui le manquent en s'imaginant par avance qu'il a plus de gueule et d'allant. Il déçoit encore plus ceux qui le trouvent et qui l'estimaient plus grand ou plus lointain. Non, c'est simplement votre esprit qui est trop petit. Vous faites une erreur de perspective en dessinant les lignes de votre cœur et de vos mains. Vous êtes passé juste à côté de lui. Trop tard. Je sais que le bonheur est toujours un petit peu idiot et gauche dans ses démonstrations, pourtant c'est bien lui ce satané petit bonheur qui fait de chaque jour un tapis volant pour la princesse et son joli crapaud, caché dans son giron. Ne le méprisez pas, ne le sous-estimez pas, ne le grandissez pas non plus. Prenez-le entre vos mains et soyez bons pour lui. Est-ce dégringoler ? Pour ma part, j'aime l'innocence des grands enfants ; je suis davantage portée par eux que par le vice et les duperies des gens comme il faut, qui savent exactement quelle est leur place dans ce monde, qui ne se trompent jamais de mots ou de gestes, car ils sont d'authentiques adultes. Ce film exprime cette vérité personnelle. J'aurais aimé l'écrire. Je ne suis qu'une lâche et une incompétente.
A toutes fins utiles, je précise qu'il est de Serge Frydman, l'homme qui avait écrit le scénario et les dialogues de La fille sur le pont,
un film magnifique, que je n'ai jamais pu oublier.
Je dédie ce billet à ma très chère et délicate Marie. Je crois que, si elle ne connaît pas déjà ce film, elle pourrait être émue par sa grâce et sa sensibilité, comme je le fus.

L'histoire se déroule dans un pays qui se veut imaginaire, même s'il a les traits de la Belgique et de la Hollande. Une jeune femme, Colette (Vanessa Paradis) est désespérée. Elle est en manque d'enfant. On l'imagine dans la trentaine, ce minuit de la féminité (le temps ne cesse de filer dans ce film ; la plupart des plans montrent une horloge ou un réveil, et Colette devient un double du Capitaine Crochet qui a peur de ce temps qui le grignote à chaque instant et va le révéler à la lumière de son échec), ce moment fatidique où le ventre réclame trop fort et s'impatiente dans l'attente d'une immense floraison - il y a un livre à faire sur le ventre des femmes, croyez-moi -, où la vieillesse cligne de l'oeil au reflet de la femme, si celle-ci est suffisamment mature (flétrie peut-être aussi... Il est remarquable à quel point Vanessa Paradis est fatiguée et vieillie dans ce film, elle qui était une nymphe autrefois. Bien sûr, elle est toujours sublime, à mes yeux en tout cas, mais elle semble porter ses enfants sur son visage tendu et prêt à pleurer...) pour avoir envie de tendre le relais à un enfant.

Je ne suis pas une amie des mères. J'ai de solides raisons. Je me méfie d'elles autant que je puis les aimer quelquefois, leur reconnaissant de temps en temps un rare mérite, qui est celui de l'inconditionné. Il est simplement dommage que la majorité d'entre elles confondent cet enfant intérieur dont je parle souvent, caché ou non, derrière l'ombre de Barrie, avec celui auquel elles donnent vie. L'erreur est là, très aisée à commettre, voire tentante. Je me demande souvent, en regardant Colette / Vanessa, si elle ne se trompe pas de cible et si elle n'embrasse pas son propre manque, le confondant avec l'amour d'un enfant rêvé, à la manière de Charles Lamb. Elle a peur que son tour ne soit bientôt passé, comme elle le dit joliment. On songe au manège des enfants et au ticket supplémentaire qui permet une dernière danse sur le dos d'un cheval en bois. On ne sait rien de cette femme, qui est déjà mère dans son âme et dans son désespoir, à qui il ne manque qu'un petit pour la combler. Du moins le croit-elle fermement, jusqu'à se rompre. Elle essaie, dans sa tendre folie, de trouver un homme, n'importe lequel, qui puisse lui faire un enfant, avant de retrouver celui qu'elle aime, afin qu'il prenne soin d'elle et lui donne une maison pour les jours de pluie. L'enfant serait un cadeau qu'il ne pourrait refuser. Cette naïveté charmante est coupable, mais on ne peut lui en vouloir, n'est-ce pas ?

On sait très bien, d'emblée, que son amoureux l'a laissé tomber. On se doute que tout est fichu et qu'elle n'est qu'une môme qui mime avec des jouets grandeur nature le rôle de la maman et de la putain.

Elle remplace une amie dans une vitrine et fait la pute, avec beaucoup d'innocence et de tendresse, lorsque le coup de fil d'une étrangère lui demande d'aller chercher son fils dans un institut pédo-psychiatrique et de l'attendre à la gare où un train devrait la conduire. L'enfant possède la clef d'une consigne, où toutes les économies que sa mère-pute a dérobées à son maquereau sont cachées. Elle raccroche brusquement et Colette, malgré elle, se rend à ce rendez-vous. Colette ne cesse de faire ce qu'elle prétend ne pas vouloir faire. Elle ne peut affirmer sa volonté que dans le refus de l'évidence. Elle dit "non" et cela signifie "oui". Les femmes sont des êtres compliqués. Elles ont une bombe dans le corps. Le compte à rebours débute à leur naissance.

Colette se rend quelque part. On dirait une prison. Est-elle une bonne fée ou bien Gretel ? C'est l'une des plus belles scènes de ce film, finalement plus étrange qu'il n'y paraît. On a le sentiment de se retrouver quelques instants chez Dickens, lorsque tous ses visages d'enfants mangent des yeux cette hypothétique mère qui vient chercher l'un d'entre eux. Cela me rappelle aussi certaine scène coupée de la pièce Peter Pan - pardon, je suis obsédée, mais je ne compte pas me soigner - où prend place une farandole de Beautiful Mothers qui viennent chercher un bambin, un des enfants perdus, et sont... auditionnées par Wendy !

Elle rencontre pour la première fois un jeune garçon, Billy (Vincent Rottiers). Il est plus âgé qu'on ne peut le penser tout d'abord. Mais il semble déficient, un peu simple d'esprit, mais il ne souffre pas de ce manque que seuls les autres lui imputent ; à moins qu'il n'ait compris ce que les gens intelligents ont tant de mal à saisir, car c'est un peu une fable que ce film, en plus d'être un conte.

Il sera son Hansel, très rapidement. Ils traverseront une forêt, symbolisée ici par une fuite et un voyage. L'un doit échapper à l'assassin de sa mère, l'autre veut rejoindre son pâle amoureux.

Pendant ce voyage, les rôles vont peu à peu s'inverser, puisque l'adulte va retomber en enfance (à moins qu'elle ne finisse pas l'accepter) et l'enfant va devenir homme (a-t-il cessé de l'être ?). Cette fausse passation de pouvoir permettra à Colette de se réconcilier avec ce que l'on devine être son passé et à faire le deuil d'un amour qui l'a conduite aux portes de la déraison, douce mais réelle.

Vanessa Paradis est de ces femmes-enfants qui m'ont toujours fascinée et émue. J'ai déjà livré deux mots sur ces créatures presque mythologiques. Il y a du sang de sirène en elles, à condition de bien se souvenir de la triste et sublime fin de celle d'Andersen. Ce n'est peut-être pas un hasard si Serge Frydman a utilisé quelques chansons de Tom Waits (allez voir le billet de mon amie Fauna sur cet artiste singulier) pour ce premier film qu'il offre en tant que réalisateur (et scénariste et dialoguiste) et qui n'est autre qu'un conte sur l'enfance. Venant de moi, cela ne vous étonnera puisque l'enfance est le monde où je m'ébats. Tom Waits est le chanteur qui convenait car sa seule voix est déjà une histoire à elle seule. Elvis Presley donne aussi, grâce à sa voix divine, une idée d'un certain paradis, celui des rêves... Sans oublier la présence décalée de Thomas Fersen, en père gardien d'une voiture de pompier, dans un café... Cela lui va très bien.

J'en ai presque trop dit sur ce film qui n'attend que vous pour être adopté, tel un enfant.

*** Serge Frydman s'explique sur ce film : "Petit, (...) je croyais, comme à peu près tout le monde, que les acteurs inventaient ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient, je croyais qu'ils s'aimaient à en mourir, savaient vider les coffres de banques, faire du cheval, sauter des trains et courir sur les toits. Je croyais qu'ils vivaient mieux et plus que les autres. En tournant Mon Ange, en écoutant pendant trois mois battre les coeurs de Vanessa Paradis et de Vincent Rottiers, (...) j'ai compris que tout ce que j'avais cru, petit, au cinéma, était vrai, que les acteurs inventent ce qu'ils font et ce qu'ils disent, qu'ils vivent plus fort que nous". (Source : Allociné)

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Bandes-annonces ici.
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  • samedi 13 janvier 2007
    Sir James Matthew Barrie au sujet de la "cockiness" (impudence, effronterie, vantardise) de Peter Pan :
    « (…) s’il n’y avait que bonté en vous, il n’y aurait en vous aucune histoire. Les fées sont si entichées des histoires qu’à votre baptême elles déposent sur votre coeur un défaut moral, c’est le germe des histoires. »
    Traduction C.-A. F. aka Holly G.
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    Crédit photographie : Hayley Mills (Cf. mon site consacré à Barrie, image offerte par Andrew Birkin). ***********
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  • lundi 8 janvier 2007
    Hook : "Je suis un maître d'école pour me venger des garçons. Je les attrape comme ceci, avec mon crochet ! Puis, je les maintiens comme ça ! Quand on a su quel ingénieux crochet j'avais là, tous les pères de cette bonne vieille Angleterre ont réclamé à cor et à cri mes services."
    "Savez-vous pourquoi les hirondelles font leur nid dans les auvents ?
    Pour écouter des histoires."
    [Ne pas oublier que les hirondelles sont les enfants morts dans la "mythologie" de Barrie.]
    "Qui était Peter Pan ? Personne ne le sait vraiment. Peut-être était-il simplement l'enfant de quelqu'un qui n'était jamais né."
    [Citation très troublante. Elle m'a amenée à certaines réflexions que j'espère partager avec vous bientôt.]
    "La dernière scène montre le bras de Hook qui repose dans l'herbe. Dans le trou creusé par son crochet, un petit oiseau a fait son nid. Il est rempli d'oeufs."
    [Derrière cette vision naïve, en apparence, il me semble qu'il y a quelque chose de plus profond qui est révélé sur la nature double et ambidextre de Hook. Son rapport à l'enfance est moins évident qu'il n'y paraît. Qui est Hook ? Le père de Peter Pan ? Barrie lui-même ? Une autre version de Peter Pan ? Gardons encore ce secret un moment. Mais il me semble raisonnable de penser que Hook était pour Barrie aussi important, sinon bien davntage, que Peter Pan. Et pour cause...]
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    Citations de James Matthew Barrie, bien après la pièce et le roman...
    Traduction de C.-A. F. aka Holly G.
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  • Madame Darling, à Peter Pan, lorsqu'il refuse d'être adopté :
    - Mais, Peter, ne feras-tu jamais rien d'utile ?
    Et Peter de répondre :
    -Veux pas être utile ! Mais je serai de bonne compagnie pour les enfants morts. Avec ma gaieté, je viendrai chanter quand le glas sonnera ; ainsi ils n'auront pas peur. Je danserai auprès de leurs petites tombes. Ils m'applaudiront et crieront : "Encore ! Encore!", car ils savent que c'est drôle et parce que l'amusement est tout ce qu'ils aiment.
    Traduction C.-A. F. aka Holly G.
    Ma question est la suivante : ceux d'entre nous qui entendent de temps en temps la flûte de Peter Pan, ceux qui comprennent au-delà du raisonnable les douloureuses pensées de Barrie dans ces lignes citées, portent-ils encore en eux cet enfant mort que la plupart enterrent dans le souvenir égaré de leur enfance ?
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  • dimanche 7 janvier 2007
    ... et y lire ses pensées, ses notes, ses idées, comme s'il venait murmurer à mon oreille.

    « L’amour. C’est de la capacité à aimer des mères dont nous tombons amoureux. La personne qui peut aimer le mieux est celle qui est le mieux aimée. »

    Aime-t-on jamais mieux que le très petit enfant qui aime ?
    Barrie est on ne peut plus ambigu en ce qui concerne les mères. Il ne les apprécie guère, semble-t-il souvent, mais vénère toujours en elles la maternité, leur pouvoir de fée et de sorcière sur l'enfance - ce qui lui fera dire, par l'intermédiaire de Peter Pan : Les mères sont gentilles mais elles gâchent tout le plaisir que l'on peut prendre. Ne pas estimer à la légère ses paroles. J'y reviendrai ailleurs.


    « (...) à quarante ans rien de ce qui peut vous arriver n’a d’importance (...) »


    Eu égard à sa production littéraire, on peut difficilement lui donner raison ; quant à sa vie personnelle... 

    « Histoire de fantômes. La petite vieille. Toute sa vie, elle a été ardemment dévouée et dépendante de son fils (ou fille). Très timide. Son fantôme hante la maison. Elle effraie les gens. Son fils sent qu’elle ne peut pas trouver son chemin dans les ombres sans lui. Il finit par se tuer pour prendre soin d’elle. »


    Enième variation dans ses Carnets d'une même histoire : ou la mère se sacrifie pour l'enfant ou l'enfant se sacrifie pour la mère. Mais l'inversion des rôles ne veut dire, car il faut d'abord lire cette relation aliénante, ce chantage affectif qui lie les deux protagonistes. Il n'y a guère de risques de se tromper en songeant que Margaret Ogilvy fut une mère abusive et j'ose dire une mauvaise mère. On ne peut jamais aimer lorsque l'on idolâtre à ce point une femme qui est davantage une déesse qu'une mère. Cf. cet ancien billet.

    « Ne m’appelez pas mademoiselle ! On dirait un reproche ! »

    « La pluie. Ce sont les anges qui pleurent pour Eppie. »


    Eppie est un personnage de Silas Marner de George Eliot. Je suppose que Barrie fait référence à ce personnage-ci. De plus, je présume qu'il a fait certains clins d'oeil à cette oeuvre dans ses premiers récits.


    « Un menteur dit parfois la vérité, de même qu’une horloge cassée le fait deux fois par jour. »

    « Où se tient un célibataire, il y a de l’espoir. »

    « L’amour est seulement un rêve, mais il teinte si joliment la vie quand il n’est plus que l’on ne peut rien lui reprocher. »


    [Traduction : C.-A. F. aka Holly G. ]

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  • samedi 6 janvier 2007
    五言古詩 張九齡
    感遇其一
    孤鴻海上來,
    池潢不敢顧;
    側見雙翠鳥,
    巢在三珠樹。
    矯矯珍木巔,
    得無金丸懼?
    美服患人指,
    高明逼神惡。
    今我遊冥冥,
    弋者何所慕? Zhang Jiuling
    THOUGHTS - I
    A lonely swan from the sea files,
    To alight on puddles it does not deign.
    Nesting in the poplar of pearls
    It spies and questions green birds twain:
    "Don't you fear the threat of slings,
    Perched on top of branches so high?
    Nice clothes invite pointing fingers,
    High climbers god's good will defy.
    Bird-hunters will crave me in vain,
    For I roam the limitless sky."
    Non, je n'ai pas progressé à ce point en chinois. Mais avec du temps et un dictionnaire, je peux déchiffrer ce petit poème. A raison de deux heures de cours par semaine, j'avance à la vitesse d'un unijambiste. Je balbutie, mais je tiens le cap. Je parlerai et écrirai chinois correctement un jour. Tout n'est qu'une question de travail. En tout cas, ce site évoqué plus haut est excellent. C'est un dictionnaire et mieux encore. Je le recommande à ceux qui, comme moi, sont peut-être en apprentissage de cet idiome. La langue chinoise me ravit chaque jour davantage. J'ai hâte de pouvoir lire Lao She dans le texte. Heureusement que je suis patiente, car je ne sais pas combien d'années il me faudra peut-être pour parvenir à ce but.
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  • vendredi 5 janvier 2007
    Les lecteurs et amis de Barrie et de Peter Pan auront, si tout se passe bien, une belle surprise en 2008, lorsque paraîtra le gros volume que je prépare, jour après jour. En travaillant sur ce projet qui me tient très à coeur, qui me fait négliger paradoxalement mon site sur Barrie et mes autres pages, j’ai découvert des choses merveilleuses que je compte partager avec ceux qui me suivront dans cette aventure. Mais ne comptez pas sur moi pour éventer le secret avant le jour J et l’heure H… Tout ce que je puis consentir à dire est qu’il s’agira d’inédits en langue française (des choses peu connues, y compris en langue anglaise), indispensables à ceux qui aiment Peter Pan. Je rassure les autres : ce volume contiendra également des textes sans parenté directe avec Peter Pan – même si chaque texte de Barrie contient virtuellement tous les autres… Mais le point commun entre toutes les pages du futur livre sera la présence de cet improbable et poignant merveilleux qui ceint les âmes éternelles, celles qui abritent encore l’être nommé Conte, tel que l’envisage quelqu’un comme Robert Walser (Cf. aussi ce lien) dans ses délicieuses miniatures poétiques. Conte : Je suis venu ici pour t’effrayer. Les hommes ne croient pas en moi, mais cela ne fait rien, si seulement mon approche les replonge un peu dans le rêve. (Cendrillon, Trad. Anne Longuet Marx) Je pense surtout à Cendrillon, puisqu’un descendant de Barrie – non pas par le sang, mais il appartient très certainement à son arbre généalogique imaginaire, si l’on considère que la véritable famille n’est pas de nature génétique mais livresque - me l’a envoyé par La Poste, avec d’autres trésors, dont je vous reparlerai un jour prochain. Vous rendez-vous compte de ma chance ? J’ignorais que La Poste se plût servir les nobles desseins de la magie et des cœurs purs. Ne digressons pas, mais donnez-moi encore une seconde pour remercier publiquement mon bienfaiteur, à qui je dédie ces lignes réservées. Pour le moment, j’ai le désir de reproduire ci-après quelques lignes écrites par Daphne du Maurier, la fille de Gerald du Maurier, qui incarna si bien Hook [Cf. l'album de la pièce ici] qu’une part de lui-même est sans doute demeurée attachée au personnage, comme un fragment de votre vêtement est quelquefois arraché par un clou qui traîne, lorsque vous vous précipitez quelque part – et cela vous laisse un bel accroc à la manche (ou ailleurs), n’est-ce pas ? Ces quelques lignes m’émeuvent plus que je ne suis capable de l’admettre devant vous, pour des raisons que je ne sais que trop bien, qui me sont trop intimes pour être portées et fracassées ici, sur les rebords de ce faux journal intime à ciel ouvert. Il me semble qu’en quelques lignes Daphne du Maurier révèle l’essence absolue du personnage. J’aime beaucoup sa façon simple et hardie d’épingler le personnage. Le Capitaine Crochet « (…) était une créature tragique plutôt horrible, qui n’éprouvait aucune paix intérieure. Son âme était au supplice. C’était une ombre noire, un rêve sinistre, un effrayant croquemitaine qui vivait dans les recoins grisâtres de l’esprit de chaque petit garçon. Tous les garçons abritent un Hook et Barrie le savait. Il était le fantôme qui, la nuit venue, se frayait de force un chemin dans leurs rêves opaques. Il était l’esprit de Stevenson et de Dumas ; il était le-Père-éternel-dépourvu-de-la-grâce- de-Dieu, un esprit solitaire qui incarnait à lui seul la terreur et l’inspiration. Parce qu’il avait de l’imagination et une étincelle de génie, Gerald lui donna vie. » (Un portrait de Gerald) [Traduction C.-A. F.] A tout prendre, je me demande si je ne préfère pas Hook à Peter Pan (celui de la pièce et du roman éponyme). Ne vous rappelle-t-il personne ? A bientôt, frères et sœurs d’imaginaire, amis de la piraterie. Que vogue encore longtemps le pavillon noir sur les rêves des enfants ! Qu’il revienne hanter les orphelins que nous devenons en vieillissant !
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  • Grâce à une de mes amies très chères (ne lui ayant pas demandé la permission, je ne sais pas si je puis révéler son identité, donc je m'abstiens pour le moment), amie également de Barrie, et à son papa, fin lettré, il est question de James Matthew Barrie dans La revue littéraire (cliquez ici !), le numéro qui paraît ce mois-ci.
    Je ne l'ai pas encore lue mais je suis, par avance, très excitée à cette idée. Que ces deux êtres généreux reçoivent ici ma gratitude. Je suis sûre et certaine que Sir J. M. Barrie leur enverra de doux rêves avec la complicité de la Reine Mab.
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  • mercredi 3 janvier 2007
    Je l’avoue très humblement, il est des jours où l’on sent obscurément, mais néanmoins sans aucun doute possible, qu’il faut tourner la page. Au risque de se perdre ou, pire, de se figer à jamais dans la triste posture du raté, car il y a nécessairement quelque chose d’histrionique et de faux dans cette profession de foi du fiasco assumé. C’est une sorte de chèque en blanc que l’on demande à autrui de nous tirer et que l’on remboursera, plus tard, avec de la monnaie de singe… Mieux vaut encore une défaite totale qu’un petit succès. Tout ou rien, voilà ce qui a de la gueule, voilà de loin ce qui ressemble à un destin. Tant pis si c’est trop grand ou trop fort pour soi et que l’on s’aplatit lamentablement devant le miroir de la conscience ou de la société. Qu’on en crève pendant qu’il est encore temps de gâcher quelques possibles. L’amour-propre ne vaut pas grand-chose.
    La seule difficulté, mais elle est immense, est d’oser se déposséder de certaines facilités et de les jouer, à quitte ou double, une bonne fois pour toutes, dans l’idée de conquérir sa propre estime de soi. Tel est certainement le moment où l’écrivain naît réellement, quand il accepte l’idée qu’il ait pu se tromper, en dévissant complètement le dernier boulon ou en lâchant les freins, pour voir si tout pète ou s’il s’écrase contre le mur. Sortir indemne est de toutes les façons impossible. Dans ce cas… Nous sommes tous des gueules cassées. Ne pas faire les choses à moitié. Sinon c’est un crime contre soi-même, contre son talent - qu’il soit infime, presque petit, ou bel et bien réel.
    Frank Sinatra semblait, au début du film, en avoir tiré son parti et choisi la confortable position du vaincu. Un écrivain au talent brimé par sa propre frousse, par le manque de reconnaissance des autres, par un défaut de foi en soi, revient sur les lieux de sa triste enfance. Son frère a réussi : il possède pas mal de cash, une femme sûrement frigide et une fille un peu stupide, et lui fait piètre figure dans le décor. C’est un joueur mais il ne met jamais que de l’argent sur le tapis, songeant que sa vie et son art sont déjà perdus. Jusqu’à la rencontre avec une fille plus tout à fait jeune, qui n’ose pas plus que lui faire le grand saut. Sauf qu’il ne s’agit pour elle que d’aimer, n’ayant jamais eu affaire au démon de l’écriture, pour lequel on vendrait son moindre coin de paradis et jusqu’à son dernier souffle, avant de renoncer et de sombrer dans l’alcool ou l’aigreur. Rien ne vous rend plus minable que la constipation littéraire.
    J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour ceux qui passent leur vie à façonner leur échec, parce qu’ils sont mes frères. Some Came Running (1959) parle précisément de l’échec, mais avec le plus grand tact et une élégance que seuls quelques très grands artistes possèdent. Si un film pouvait me parler, à ce moment précis, ce ne pouvait qu’être celui-ci. Shirley MacLaine dans le rôle de la fausse écervelée, peinturlurée et facile, y trouve son plus beau rôle. Elle incarne le seul personnage du film qui a le courage que j’évoquais plus haut, alors que tous les autres fuient leur désir, leur talent et diluent leur essence (si l’on me permet ce terme philosophique) dans des faux-semblants de pacotille. On devine qu’elle va payer le prix fort pour tant de cran et finir tragiquement. Peut-être est-elle le bouc émissaire de l’hypocrisie et de la lâcheté des autres et sa mort paiera-t-elle leur possible rédemption. Je ne sais pas, mais on ne leur souhaite que le pire, puisque contre toute attente ce sont eux qui ont manqué de dignité.
    Vincente Minnelli a toujours su brosser avec beaucoup de tendresse, de chaleur et de véracité des portraits d’homme et de femme dans la tourmente et reproduire avec la précision d’un sismographe les grands et petits bouleversements de la famille, qui est l’un des thèmes de son oeuvre (Cf. un de ses chefs-d’œuvre, Meet me in St. Louis, ou encore d’autres films comme The Courtship of Eddie's Father ou bien le superbe Home from the Hill). Le génie de Minnelli n’éclate pas à la vue, malgré l’utilisation magistrale de la couleur (qui n’a jamais eu le sentiment de recevoir en pleine figure une palette de gouaches en regardant un de ses films ? Je pense notamment, mais pas exclusivement, à sa Vie passionnée de Vincent Van Gogh, Lust for life, ou encore à ce fabuleux songe barrien, Brigadoon…) à nulle autre comparable. Il se fait discret, mais, dans sa modestie sincère et raisonnée, éclate un certain perspectivisme qui donne toute sa valeur aux mouvements de sa caméra qui nous racontent patiemment, sans effort apparent, une (très belle) histoire. Je crois que le secret du cinéaste est sa manière de regarder - l’œil innocent mais jamais naïf, l’esprit fier mais humble - et surtout de prendre le temps d’écouter ses personnages, comme s’il se tenait au milieu du flot de leurs pensées intimes. Il ne brusque jamais aucun mouvement du cœur sans pour autant céder à un défaut de lenteur. Minnelli a le rythme dans l’image. Je le rapproche volontiers de Mankiewicz, lorsque ce dernier tourne The Late George Apley ou le plus dramatique A Letter to Three Wives.
    Dire du cinéma qu’il restitue avec naturel ou réalisme certaines scènes bien connues de l’existence humaine (combien une vie comporte-t-elle d’actes ? Combien de scènes interchangeables d’un vécu l’autre ?) serait une erreur, puisque l’art n’a vraisemblablement pas pour but d’imiter la vraie vie, mais de la transcender, en extirpant peut-être quelque universel ; néanmoins, Minnelli, malgré la sophistication de son cinéma, bannit tout maniérisme ou raccourci narratif.
    Some Came Running est un mélodrame sans la moindre affectation, sans forfanterie ou facilité déplacées. L’exercice est délicat, mais il l’est moins au cinéma qu’en littérature, où neuf fois sur dix on se brise le dos et l’esprit pour restituer cette mélodie intermittente du sentiment. La grandeur de l’homme (et de l’art) ne tient à rien : à un mot ou une image en trop.
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  • dimanche 31 décembre 2006
    Avec ou sans disque dur, ma mémoire est encore vaillante et mes forces intactes, puisque j'ai envie ce matin, contre toute attente, d'écrire quelques lignes pour refermer cette année, qui m'a offert de belles rencontres livresques et humaines. D'autres relations se sont épanouies et je suis toujours étonnée par l'amitié, qui vous rend décidément beaucoup plus fort et peut-être même plus beau. Je n'ai pas spécialement de bonnes résolutions pour l'avenir, sinon de donner plus de puissance à mon travail, de mieux me concentrer et d'oser davantage l'écriture qui me tiraille. Demeurer dilettante, car les spécialistes sont souvent stériles lorsqu'il atteignent certain niveau de complexité, mais laisser se sédimenter mes aspirations les plus violentes et construire sur ce socle mon existence. Le reste, je le laisse à Maître Hasard.

    2007 sera, selon toute vraisemblance, une année écossaise pour moi. Je le souhaite. Si le vieux barbu me prête vie, je serai en Ecosse au printemps, pour visiter Barrie, Walter Scott, Stevenson et quelques autres, dans le but d'écrire quelques pages qui seront des pages écossaises, en témoignage d'amour et de respect pour James Matthew Barrie. J'espère avoir le temps, pendant ce voyage en langue anglaise, de me rendre à Haworth, dans le West Yorkshire, en mémoire de mes amies, les soeurs Brontë

    [The Brontë Sisters, peinture de Patrick Branwell Brontë, vers 1834. De gauche à droite : Anne, Emily, and Charlotte ; Branwell s'était représenté au départ entre Emily et Charlotte mais il a effacé sa présence par la suite... Très étrange l'impression suscitée par cet espace vide... ]


    (sans oublier Branwell). Je m'identifie beaucoup à Emily, [Emily peinte par son frère]

    qui demeure ma préférée, car Wuthering Heights et ses poèmes sont d'une telle incandescence que j'aime à m'y brûler, mais Charlotte a conquis mon affection la première, dans l'enfance.

    A DAY DREAM (par Emily Brontë)

    ON a sunny brae alone I lay
    One summer afternoon;
    It was the marriage-time of May,
    With her young lover, June.

    From her mother's heart seemed loath to part
    That queen of bridal charms,
    But her father smiled on the fairest child
    He ever held in his arms.

    The trees did wave their plumy crests,
    The glad birds carolled clear;
    And I, of all the wedding guests,
    Was only sullen there!

    There was not one, but wished to shun
    My aspect void of cheer;
    The very gray rocks, looking on,
    Asked, "What do you here?"

    And I could utter no reply;
    In sooth, I did not know
    Why I had brought a clouded eye
    To greet the general glow.

    So, resting on a heathy bank,
    I took my heart to me;
    And we together sadly sank
    Into a reverie.

    We thought,
    "When winter comes again,
    Where will these bright things be?
    All vanished, like a vision vain,
    An unreal mockery!

    "The birds that now so blithely sing,
    Through deserts, frozen dry,
    Poor spectres of the perished spring,
    In famished troops will fly.

    "And why should we be glad at all?
    The leaf is hardly green,
    Before a token of its fallIs on the surface seen!"

    Now, whether it were really so,
    I never could be sure;
    But as in fit of peevish woe,
    I stretched me on the moor,

    A thousand thousand gleaming fires
    Seemed kindling in the air;
    A thousand thousand silvery lyres
    Resounded far and near:

    Methought, the very breath I breathed
    Was full of sparks divine,
    And all my heather-couch was wreathed
    By that celestial shine!

    And, while the wide earth echoing rung
    To that strange minstrelsy
    The little glittering spirits sung,
    Or seemed to sing, to me:

    "O mortal! mortal! let them die;
    Let time and tears destroy,
    That we may overflow the sky
    With universal joy!
    "Let grief distract the sufferer's breast,
    And night obscure his way;
    They hasten him to endless rest,
    And everlasting day.

    "To thee the world is like a tomb,
    A desert's naked shore;
    To us, in unimagined bloom,
    It brightens more and more!

    "And, could we lift the veil, and give
    One brief glimpse to thine eye,
    Thou wouldst rejoice for those that live,
    BECAUSE they live to die."
    The music ceased; the noonday dream,
    Like dream of night, withdrew;
    But Fancy, still, will sometimes deem
    Her fond creation true.

    Je retournerai à Londres le temps de revoir les lieux barriens que je connais déjà pour certains. Bien sûr, je rendrai compte de ce voyage, ici même, si mes lecteurs sont toujours présents.

    *

    Walter Scott (1771-1832) m'est davantage familier, au fur et à mesure que je travaille à mon étude qui devrait accompagner les textes de Barrie que je traduis. Je ne savais pas dans quel engrenage je mettais le doigt en m'attelant à ce gros volume barrien. Pénétrer dans le monde des légendes celtiques, afin de mieux saisir et de mettre en perspective les sources de James Matthew Barrie, est à la fois un enchantement et un motif d'inquiétude constante : une part de mon esprit n'est-elle pas désormais captive de l'autre monde ? Et si ces divers livres étaient un appât pour piéger mon âme et mon esprit ? Serai-je comme ces pauvres hères prisonniers d'un cercle de fées et qui sont obligés de danser jusqu'à l'épuisement et la mort ? Ou bien peut-être ne suis-je pas humaine mais une enfant née sur les îles de Tir Nan'Og et qui vit en marge des hommes, sur la frange de leurs rêves éveillés ? Qui sait ce que nous sommes réellement ? Berkeley ou Shakespeare et bien d'autres ont posé cette question, chacun à leur manière.
    J'ai déjà une bibliographie longue comme le bras gauche et mon esprit ne sait où tourner ses vacillantes lumières. Mais quel bonheur ! Je ne vis jamais aussi intensément que dans l'étude et lorsque mes doigts s'agitent sur le clavier (et lorsque l'ordinateur ronronne au lieu de flamber, aussi excité que je le suis dans la découverte). Je me sens également légitimée dans ma propre tentative romanesque, comme si j'avais trouvé ma véritable famille littéraire et acceptait enfin cette ascendance.
    En 1830, après une première attaque de paralysie, pendant sa convalescence, Scott écrivit les Letters on Demonology and Witchcraft ;





    il y fut incité par son beau-fils. L'ouvrage se compose de dix longues lettres à lui adressées. Bien sûr, Scott est un enfant des Lumières et il fait oeuvre de rapporteur de légendes et d'opinions, de conteur ; il critique également les procès de sorcellerie qui ne laissaient aucune chance aux accusés.
    Il suffit de lire l'effroyable Malleus maleficarum (Le marteau des sorcières) de Henry Institoris et Jacques Sprenger (1486), pour avoir la chair de poule.
    Comme toujours, chez Walter Scott, le propos est précis et copieux, d'un sérieux mâtiné de quelque souffle épique.

    Je joins plus loin des extraits de la lettre IV (traduction d'Albert Montémont) où il est question de changelins et de Thomas le Rimeur... Ce dernier est le personnage d'une fameuse ballade des Borders (la région d'Ecosse, où beaucoup de sang fut versé par les écossais et les anglais, car elle servait de tampon entre les deux pays). A lire :

    Pour faire plus ample connaissance avec les chansons des Borders vous pouvez visiter cette page bilingue. Cette chanson-ci est citée par J.M. Barrie, qui fait beaucoup référence aux Borders, à l'histoire et à la mythologie écossaise dans Adieu Mademoiselle Julie Logan, son conte de noël et / ou d'hiver qui met en scène un fantôme qui pourrait être l'ancêtre de la bien vivante Mary A., connue de ceux qui ont lu Le petit Oiseau blanc. Les ballades sont souvent teintées de surnaturel et sont la source de contes plus étoffés. Barrie s'ingénie à reprendre dans cette histoire un certain nombres d'éléments du folklore écossais - la pierre de Logan, par exemple... il existe plusieurs pierres de cette sorte... - et de l'histoire terrible des luttes entre anglais protestants et écossais jacobites (catholiques) partisans des Stuarts, dont "Bonnie Prince Charlie" (le Prince Charles-Edouard)

    est la figure de proue dans le conte de Barrie. Le jacobitisme dont il est question, par allusions chez Barrie, est très connu aussi des lecteurs de Walter Scott ou de Stevenson (Cf. Kidnapped). Il n'est pas non plus innocent de songer que l'autre prénom du Capitaine Crochet (Hook) est Jacobus... Mais c'est une autre histoire que je raconterai ailleurs. Qui m'aime me suive...


    *


    (...)











    [Cliquez sur les petits extraits pour les agrandir.]

    ******************
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    samedi 30 décembre 2006

    Hier après-midi, alors que je travaillais comme d'ordinaire, mon ordinateur a brûlé. Pas au sens littéral, mais un de ses composants a bel et bien surchauffé si j'en juge à l'odeur pestilentielle. J'ai appelé les secours. Il s'agirait de l'alimentation électrique et il est donc possible que le disque dur n'ait pas été atteint. Si Dieu existe, c'est le moment qu'Il le prouve.

    Je n'aurai pas davantage d'informations avant le 8 janvier (l'anniversaire d'Elvis m'informe mon ami anglais Robert), date à laquelle un homme de l'art muni des pièces idoines devrait venir opérer mon ordinateur. Je vais vivre dans un coin d'enfer en attendant.

    Dans l'intervalle, je ne saurai pas si j'ai perdu ou non mes 3 dernières semaines de travail (forcément fructueuses : traduction, roman, thèse) que je n'avais pas sauvegardées (exceptionnellement, par paresse) et si j'ai perdu à jamais mes courriers électroniques, mes adresses et autres documents que je pouvais sauvegarder en l'état. Mon coeur se serre à cette idée.

    J'entretiens avec un certain nombre de mes lecteurs une correspondance régulière (même si je ne suis pas une épistolière digne de ce nom, parce que je manque de temps) et cela m'accable plus que je ne saurais le dire. Cela apprend aussi l'humilité. Être à ce point dépendant des machines est peut-être une faute.

    Ainsi, je demande à tous ceux qui m'écrivent ailleurs que sur mon adresse Hotmail de m'envoyer un courrier avec leur adresse électronique, parce que je ne pourrai peut-être plus les contacter autrement. Message personnel à l'intention de la fille de l'hiver qui a fêté récemment son anniversaire : si tu me lis, peux-tu s'il te plaît me renvoyer tes trois derniers courriers - si d'aventure tu les as conservés ? Il vont me faire horriblement défaut si mon disque dur ne survit pas.

    C'est une Holly un peu découragée qui écrit ses lignes sur et à partir de l'ordinateur de secours.
    Bien à vous, amis et lecteurs.
    mercredi 27 décembre 2006
    "Il faut se dégoûter soigneusement des autres avant d'être bien fixé soi-même sur ce qu'on peut faire." "L'essentiel c'est pas de savoir si on a tort ou raison. Ce qu'il faut c'est décourager le monde qu'il s'occupe de vous... Le reste c'est du vice." (Céline, Lettres à des amies)

    ***
    A la grâce de Dieu, disait-elle, en joignant les mains pour que la grâce divine lui tombe dans les mains comme un soleil ou un bonheur liquides. Elle s'asperge de foi. Moi, je préfère Chanel number five et un tour de manège sur la fifth avenue. A Dieu vat ! Ce billet est le plus échevelé que j'aie jamais écrit ici. Un vrai chemin de croix. Pas sûr qu'une parenthèse ne vous perde pas en route... Le fil d'Ariane, c'est Nietzsche qui le tient, ou peut-être la liberté que procure l'écriture automatique, errante, sans rature ni retour en arrière. Ce n'est pas moi qui tiens le clavier, mais le petit démon de l'après-Noël, la femme-saule-pleureur que je suis quelquefois, à l'heure des morts, entre six et sept heures du soir, quand les choses et le ciel tournent mal. Le propos ne tient que par associations d'idées multiples. Dieu y retrouvera les siens et, puisque je n'ai aucun va-tout à jouer, je vous le livre tel quel. Personne ne vous oblige à lire. Noël est arrivé en avance, le 23 décembre, sur le dos d'un macchabée. Il avait de la gueule mais ne pipait mot sans pour autant tendre main vers l'offrande de ce truc que l'on appelle coeur dans les dictionnaires. J'ai compris, à six heures du matin, par un coup de fil, que c'était râpé. Mais j'ai fait l'étonnée, la prude et la chochotte. Pourtant, chaque année, c'est pareil : Noël est orchestré par l'esprit de Dickens. Je devrais y être habituée. Il faut dire que je n'ouvre la boutique (mon coeur) qu'une journée par an et que les chalands se pressent à l'occasion, comme s'ils inauguraient quelque chose d'aussi sacré que la grotte de Lourdes ou bien le cul de la Vierge Marie. Ce jour-là, je suis bonne, ce qui m'autorise à être une ordure les autres jours de l'année. En toute connaissance de cause, et ce, sans cynisme aucun. Si vous croyez que vous valez mieux que moi, vous vous égarez. Rares sont ceux dont la bonté n'a rien à voir avec une pitoyable affaire de morale. Je ne connais qu'une seule personne au monde de cette sorte.[Digression assumée, puisque ce billet est un labyrinthe à diverses entrées: lorsque j'évoque la morale, je songe à Kant et je me permets de vous recommander cet excellent ouvrage de présentation des trois critiques du philosophe de Könisberg par son traducteur, Luc Ferry, dont on a oublié, pour raisons politiques, qu'il est un homme intelligent et un excellent pédagogue.


    N'hésitez pas, car le style de Ferry est d'une clarté extraordinaire et ce n'est pas une vulgaire vulgarisation mais une oeuvre d'honnête homme.]
    Je crois tout simplement que c'est une grâce, une inspiration du coeur, comme il en existe de temps en temps, dans un autre domaine mais dans une contrée proche, pour l'écrivain. L'année dernière, j'ai passé la matinée du 24 décembre à l'hôpital, la salle d'attente d'Atropos, afin d'obliger un alcoolique à remettre son foie entre des mains compétentes sous peine qu'il ne claque avant la fin de l'année. L'année d'avant, j'avais préparé et partagé un petit-déjeuner de Noël avec un clochard de mes connaissances - je ne fraie pas non plus avec le premier venu, on ne sait jamais. Je n'avais pas encore refait la salle à manger, donc je ne craignais pas qu'il salît les murs en s'appuyant dessus pour avancer, mal équilibré sur ses guiboles couvertes d'ulcères. Depuis, il nous a quittés. Oui, la formule est pudique. Qu'importe, il savait bien qu' "Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manières de crever, soit par l'indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes la guerre venue." Ce fut son dernier mot, apocryphe. J'entends parfois son pas, là où il se posait, et je m'aperçois qu'il me manque. Je ne m'épanche pas au point de croire que j'aie pu l'aimer. Non, simplement je me sentais propre, privilégiée, à l'abri, face à son effritement. Mon bien-être tenait la main de sa misère, en toute amitié, avec condescendance aussi. Les jolies filles ont toujours une copine très moche afin de réfléchir leur éclat. La vie est une garce qui aime s'afficher avec la mort. Le bonheur et le désespoir sont comme cul et chemise. Non que je sois une jolie fille, mais les clochards présentent un indéniable attrait pour ma pomme. Depuis toujours. Depuis l'enfance, quand on m'interdisait de leur parler, parce que cela faisait aussi honte que la douleur. Aussi mal fringuées qu'eux, la grand-mère avait peut-être peur qu'on nous prenne pour de la famille... Et puis la pauvreté est contagieuse. On se retire.

    [ "L'Oreiller-bouteille", photo de Holly G., à Paris, il y a quelques années. Je regrette de ne pas savoir prendre des photographies, de rien connaître de cette technique, car je ferais des photographies très intéressantes si j'étais douée. J'aime regarder la vie de la ville ; je tombe toujours juste. Le fourmillement d'hommes et d'âmes qui l'agite s'imprime en moi. Cet homme qui dort à poings fermés sur ce banc, les mains recouvrant son sexe, à l'abri du froid, a quelque chose d'innocent dans la posture. Je l'admire et le crains en même temps.]
    Peut-être parce que je pressens que je pourrais finir ainsi, peut-être parce que je sais que je finirai ainsi. De Léautaud à Céline, de Marcel à Germaine ou Titi, je n'établis pas de hiérarchie dans le monde des pouilleux. Il y a la cloche de naissance quasiment et le parvenu. Céline fait partie de cette deuxième engeance. Mais une cloche avec ses aises, bourge encore un peu dans les apparences, mais à la moelle viciée. Céline à Meudon, les derniers jours de la vie du plus grand écrivain du XXe siècle. De très beaux clichés


    du docteur Destouches et de son bestiaire, femme comprise, Lucette A. Célinienne convaincue, doublement, j'ai découvert des photos que je n'avais jamais contemplées. Clochard céleste, Céline vaut mieux que Diogène, même s'il est réduit par les cons à n'être que Cassandre et souvent bien pire. On ne prête qu'aux riches et toute la clique d'intellectuels de gauche est l'usure des grands esprits. Céline est l'un des grands brûlés de l'Histoire et de la chiennerie humaine. Il y a tout de même une sacrée ironie d'être accusé de collaboration quand on est, dès le départ, un pacifiste pur jus. Il faut avoir connu les horreurs de la guerre pour la haïr autant que lui. Il faut être diablement lucide pour être si mal compris de ses semblables. Enfin semblables, non. Tous ceux qui l'ont condamné sont des morveux, ce sont des mouches à merde. Je ne dis pas ça pour choquer, je le pense réellement, et si mes manières vous déplaisent, je le regrette.
    Je suppose que mon oreille est comme un lavabo bouché. Je n'entends plus depuis longtemps les vociférations de la charogne. Je n'écoute plus rien depuis longtemps. Hormis le téléphone. Mais je ne réponds pas. Ne m'appelez pas : je hais le téléphone. Personne ne me croit et il sonne toujours et je me sens obligée, de temps en temps, de répondre, car ceux qui appellent peuvent m'être aimables. Mais si vous m'aimez réellement ne m'appelez pas. J'ai failli vous offrir le conte de Noël que certain événement m'a inspiré, une histoire que j'ai écrite, puis que j'ai détruite ensuite. Je ne pouvais pas abolir toute décence, même si le strip-tease psychique est une de mes insupportables tentations. Ce n'est pas le lieu. De plus, cette histoire ne m'appartenait pas, même dénaturée par le travail de fiction. Elle était celle d'étrangers que je ne connais par ouï-dire, mais on aime toujours davantage ceux que l'on ne connaît pas en première personne. C'est comme les morts qui, rarement, déçoivent. Du moins, les morts que l'on a élus. Ce constat s'applique aux inconnus pour qui on déploie sans peine des trésors de compréhension et d'affection. Il faut dire que le butin est plus difficile à dilapider quand il s'agit de gens imposés, de la famille. Finalement, c'est peut-être elle le centre à partir duquel s'inscrit ce billet désordonné. La famille connaît tous nos travers. Normal, logique, puisque c'est elle qui nous a tordus. Elle nous encadre dans certaines attentes, nous épingle dans la conviction qu'elle nous connaît et, de ce fait, nous empêche de changer de peau, même pour vingt-quatre heures, tandis que l'étranger nous autorise à être qui on veut, le temps que l'on veut, ne serait-ce que pour quelques instants pendant lesquels on passe en fraude des sentiments et des actes que l'on renierait devant nos proches car on n'oserait pas, de peur peut-être que l'on nous prenne au mot et que l'on se sente obligés d'être plus gentil que nécessaire chaque jour. [Clin d'oeil barrien] Un triste conte de circonstance a devancé l'inévitable : mes tristes pensées ; car Noël, malgré la joie délirante qu'il suscite en moi, ne manque jamais de me rappeler mes amères années et la misère du monde, quotidienne, des autres, qui n'est que plus flagrante, par un évident contraste, ces jours-ci. Je ne suis pas hypocrite au point de pas songer que cette pensée altruiste n'est qu'une manière de me sentir gentille, aimante, compassionnelle, et une tentative esquissée envers une possible déculpabilisation. Voilà j'ai atteint mon degré ultime de faux-cul. Mais je sais très bien que tout se paie. Le bonheur au centuple. Plus dure sera la chute. Chacun son tour. Au suivant ! Pas besoin de s'appeler Brel pour cette évidence. Par conséquent, je paierai la facture, un jour ou l'autre. Cette certitude ne m'empêche pas de vivre. Au contraire, je crois que cette logique du pire m'oblige à vivre intensément les plus infimes joies comme les plus inespérés bonheurs. Je ne fais rien de plus que la plupart de mes contemporains pour les malheureux et les délaissés. Je pense souvent à cette citation de Céline, qui pourrait me servir d'épitaphe, si je ne désirais pas être incinérée : "Si on se laissait aller à aimer les gens gentils la vie deviendrait atroce. Je ne sais pas pourquoi mais ce serait ainsi. Il faut se raidir pour vivre." (Lettres à des amies) C'est pour cette raison que je suis fière de n'avoir pas plus de coeur qu'une huître ou une puce. L'huître se retrace devant l'aigu du couteau qui vient la tenailler. Mon coeur est pareil. Ce n'est qu'un muscle qui réagit devant certains stimuli. La puce, elle, est bien trop petite pour avoir de la place pour un coeur. J'ai beau être une grosse vache. On ne me trait qu'une fois par an. Je ne me ferai pas avoir plus que de raison. Aimer, c'est toujours risquer sa peau. Pour ça, je préfère encore les barbelés de l'écriture. Oh, oui. J'aime quelques personnes (dont quelques lecteurs de ce JIACO, qui le savent, je le pense), ça, c'est le piège et il est trop tard pour y remédier, mais je n'aime personne en général. Aimer au particulier est déjà si pénible ; c'est un joint par où l'on peut vous atteindre et vous désolidariser de vous-même. Quelle horreur ! Un homme quelque part est mort et sa femme, à peine plus âgée que lui (20 ans de différence ne comptent plus du tout quand on arrive au bout du rouleau, quand les années se comptent avec trois chiffres), a passé la veille de Noël et le jour de la Nativité en compagnie d'un cadavre sur une table réfrigérée dans son petit appartement, perché quelque part. Elle est sans doute plus raisonnable que moi parce qu'elle n'a pas pleuré. A quoi ça servirait de se bouffer le visage et de raviver le cours d'eau à sec de ses vieilles rides ? La mort n'est qu'une formalité. Déplaisante, certes, mais ce n'est pas l'essentiel. Que serait cet essentiel sinon d'aimer les êtres quand on le peut, de se damner pour eux s'il le faut. Je n'aime réellement qu'une personne et je me sais au moins aimée une fois, sans conditions. Qui peut en dire autant, hein ? C'était Noël, après les préliminaires tristes. Soyons gais ! Crevons d'abondance ! Voyez comme je peux, en un tour de main, redevenir celle que je n'ai jamais cessé d'être : Holly la bienheureuse ! Holly que Siréneau, l'un des tous premiers lecteurs de ce JIACO, devenu ami, a dévoilée à elle-même. Holly a été gâtée. Beaucoup trop, bien entendu. Je ne pourrai pas faire une liste exhaustive sans un effort de mémoire. Il me faudra plusieurs mois pour tout découvrir. Je n'ai pas été aussi gentille que cela pour prétendre à tant d'hommages matériels. Mais, comme me l'a dit un jour Monsieur Anon, admiratif devant la gamme étendue et variée de mes sacs à main (la seule frivolité vestimentaire à laquelle je sacrifie volontiers et plus que de raison ! Le sac à main est à la femme du XXIe siècle ce que le manchon était à la femme selon James Matthew Barrie. Bénabar l'a très bien compris :
    "J'le tiens, j'ai réussi, je procède à l'autopsie De cet animal fidèle qui la suit comme un petit chien Coffre-fort, confident, partial et unique témoin Qu'elle loge au creux de ses reins Mais qu'elle appelle, comme si de rien, son "sac à main" )
    que "M. Holly" (alias Père Noël, le mois de décembre) ne cesse d'agrandir au fil des saisons,

    [Photographie extraite du site Longchamp, Sac Vintage cuir, couleur rouge]
    à quoi bon un cadeau si on le mérite ?
    My Mister Anon vient d'ouvrir, sans le désirer, une brèche philosophique. Vous le savez sûrement mais le mot cadeau a une étymologie intéressante. Littré nous informe ainsi :
    Catellus, petite chaîne, de catena, chaîne (voy. CHAÎNE), à cause de la forme enchaînée des traits de plume. Ménage nous apprend que faire des cadeaux s'est dit pour faire des choses spécieuses, mais inutiles, comparées métaphoriquement à ces traits de main des maîtres d'écriture. De là on passe sans peine à cadeau dans le sens de divertissement, fête et, finalement, présent.
    (Je souligne en rouge, de la couleur de mon nouvel animal domestique, mon sac à main...)
    Le cadeau utile est donc, par définition, un anti-cadeau, car il court-circuite l'idée gratuite qui préside à sa naissance. Mais reste à savoir ce qui est futile et utile, car une seule lettre sépare ces deux exigences contradictoires ! Tout dépend de la complexion du destinataire. Le cadeau, reçu ou donné, est très révélateur de notre rapport à nous-mêmes et aux autres. La difficulté à recevoir et / ou à donner en dit long sur nos sentiments les plus cachés et sur notre désir ou refus de nous mettre à nu devant les autres, de même la pléthore ou la générosité de l'échange. Parfois, le cadeau est empoisonné, une prison car il engage à la gratitude, il peut être à sens unique plus rarement, mais quelquefois il est un don des dieux, quand il n'est pas relais de certaines rancoeurs. Une photo du pied du sapin, la nuit de Noël, est une radiographie de la famille. Tout est contenu est germe. Le cadeau est aussi, pourquoi pas, l'avatar des sacrifices que l'on faisait aux dieux... Il pose la question du don véritable, à laquelle seul l'amour véritable peut répondre.
    Pendant cette fausse trêve scripturale que j'avais décidée, en écoutant la voix envoûtante et kitsch pour beaucoup, russe (dès que je serai un peu à l'aise en chinois, je débuterai l'apprentissage du russe ; apprendre une langue est à chaque fois naître ailleurs et éveiller un autre pan de son âme) et allemande, d'Ivan Rebroff qui va si bien avec mon humeur du jour et les Kindertotenlieder (Chants pour les enfants morts) de Gustav Mahler, je me délecte en lisant ou relisant quelques ouvrages. Certains, je les possède depuis quelques temps, d'autres me furent offerts pour Noël, mais tous ont en commun le pouvoir de m'émerveiller. Démons et merveilles est l'un des plus beaux livres qui soient sur le sujet.

    A la fois histoire du monde féerique et panorama luxueux de l'iconographie relative, ce livre est un trésor inestimable. Certaines reproductions s'étendent sur une double page pour le plaisir des yeux les plus blasés. La part belle est faite aux peintres victoriens, parmi lesquels mon chéri, John Anster Fitzgerald. Le monde des fées est lié à une certaine idée d'harmonie entre l'homme et la nature, le petit peuple étant le messager de valeurs qui échappent à l'homme au fur et à mesure qu'il se polit au contact de la société. Attention, il existe deux éditions et il serait dommage d'acheter l'édition de poche car on profite moins des reproductions. Dans un genre comparable est sorti en traduction française ce petit livre d'images. La couverture emprunte à Grimshaw l'une de ses toiles les plus célèbres. Le livre est un parfait petit guide pour qui ignore tout du monde merveilleux par la peinture.

    Si les dragons vous fascinent, peut-être serez-vous heureux de posséder ce grimoire, qui vous éduquera et vous apprendra l'art et la manière de dresser cet animal mythologique, cher aux chinois.
    Je ne quitte pas un instant le monde des fées, en évoquant ce très beau livre consacré à la divine Audrey Hepburn. Je suis émue d'ouvrir les enveloppes transparentes qui le composent en partie et de sortir le fac-similé de divers documents qui jalonnent son existence, telle cette lettre d'excuse de Cary Grant... ou un faire-part ou encore une page de scénario annotée de sa main.

    Les éditions du Seuil avaient sorti un ouvrage comparable dans la conception et l'esprit qui s'adressait aux fans de Sinatra, de ces Old Blue Eyes, grâce auxquels je ne connais aucun Foggy day.
    Je suis très fière de le posséder dans ma bibliothèque, de même que cet inattendu cadeau :
    Cinq disques d'enregistrements publics de l'immortelle voix du plus célèbre crooner au monde.
    Sinatra était aussi un acteur, célébré par Capra ou Minnelli. Comme un torrent vient d'être édité en zone 2:
    Je n'en parlerai pas encore puisque je n'ai pas encore eu le plaisir de le visionner. Il est tombé très récemment dans mon giron. J'aime davantage Sinatra chanteur, mais je ne nie pas son talent d'acteur, et Minnelli est génial.
    L'avide inculte que je suis se promet quelques heures de plaisir en dévorant cet ouvrage qui me parle d'un autre cinéma cher à mon coeur.

    Noël engage les marchands de culture à déverser des tonnes de coffrets pendant les fêtes et parfois c'est une aubaine. Après le premier et indispensable coffret James Ivory, qui réunissait trois films magistraux inspirés de E. M. Forster (le superbe Maurice, mon préféré, Chambre avec vue ainsi que Retour à Howard End,


    Noël a amené celui-ci, qui évoque le versant indien de l'oeuvre du grand cinéaste :



    Je ne suis pas encore, loin de là, une spécialiste du Bollywood, mais j'aime beaucoup les couleurs, l'agitation, les sagas indiennes. Je ne connais aucun de ces quatre films mais je suis persuadée de les adorer. Je reviendrai en parler si 2007 ne me fait pas un croc-en-jambe, si les roses ne fanent pas dans l'intervalle. Cela me rappelle certain livre foisonnant de John Irving
    et parfois la déraison romanesque, le goutte-à-goutte sentimental de certains soaps. Je suis une sentimentale au sens de Barrie, c'est pourquoi je vous fais l'aveu suivant, qui n'intéresse qu'une seule personne.
    Un de mes plus beaux cadeaux est une lettre qui m'a été écrite la nuit de Noël par une jeune personne très spéciale qui se reconnaîtra. Il est des lettres auxquelles on n'ose pas répondre de peur de les abîmer et de détruire la fragile magie par laquelle elles tiennent. Néanmoins, je dépasserai cette crainte légitime, un peu plus tard. Il m'est doux de penser que la véritable famille est celle en laquelle on se reconnaît d'âme. Je ne réapparaîtrai que dans les premiers jours de 2007. J'escompte écrire un chapitre ou deux, pour moi-même, dans le secret de mon antre.
    Je vous souhaite une "Bonne année mon cul !", comme je le fais à mes très proches, donc ne soyez pas offusqués, c'est très affectueux.
    *********************** Catégories :
    mardi 26 décembre 2006

    "Là où d'autres proposent des oeuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit.
    La vie est de brûler des questions.
    Je ne conçois pas d'oeuvre comme détachée de la vie.
    Je n'aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l'esprit comme détaché de lui-même. Chacune de mes oeuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi. "

    La création est organique, aussi bien production de l'esprit que du corps, surgissement radical et impromptu de l'être vital. Elle est aussi liaison de l'être qui crée avec l'univers qui l'héberge et avec ses contemporains, hommes, bêtes, végétaux, cieux compris, peut-être.
    Qui mieux qu'Antonin Artaud a incarné cette terrible et incompréhensible vérité de l'artiste ? Qui dit incarné dit aussi prisonnier. Et la langue n'est jamais libération pour Artaud, car il est conscient du danger de gélification des mots, quand son désir est de décharner la voix pour lui faire porter à cru l'émotion dans sa brutalité.


    "Je suis celui qui a le mieux senti le désarroi stupéfiant de sa langue dans ses relations avec la pensée. Je suis celui qui a le mieux repéré la minute de ses plus intimes, de ses plus insoupçonnables glissements. Je me perds dans ma pensée en vérité comme on rêve, comme on rentre subitement dans sa pensée. Je suis celui qui connaît les recoins de la perte.
    Toute écriture est de la cochonnerie.


    Les gens qui sortent du vague pour préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons."

    Artaud ne parle pas de n'importe quelle écriture, on le comprend. Lui, il n'écrit pas ; il vit ; il s'écoule en direction de la page, il se liquéfie dans le verbe à l'image de ces horloges molles peintes par Dali qui semblent s'égoutter à l'infini mais sans réellement tomber. Prodige d'une langue, qui ne cesse de bouger et de se réajuster, aussi mobile en volonté que la pensée l'est par sa nature. Impossible de saisir sur le vif mais volonté de briser pour mieux réunir. Vertige éternel.

    Il existe deux grandes façons de lire Artaud : de l'intérieur, c'est-à-dire par communication des viscères et des cylindraxes, ou bien de l'extérieur, à l'abri de la raison polie. Dans le second cas, c'est se condamner à ne point le lire. Artaud se lit comme on pourrait écrire par procuration. Il demande l'amnistie du jugement. Il faut accepter cette combustion spontanée à laquelle lui-même est soumis.


    Un beau volume est sorti cette année qui reprend les textes les plus fameux d'Artaud, illustrés de manière assez inspirée par Louis Joos.

    C'est une façon agréable de faire connaissance avec le chantre du théâtre balinais que de consulter ce beau livre au papier épais, aux nobles pages - de celles qui appellent la caresse.


    "Depuis j'ai changé ma manière. Et je l'ai changée en comprenant que c'était comme magicien que j'étais interné, empoisonné et envoûté."

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